L'insaisissable Honoré Beaugrand

Jean-Philippe Warren
Honoré Beaugrand. La plume et l’épée (1848-1906), Montréal, Boréal, 2015, 532 pages

Avant de porter le nom d’un pont, Jacques Cartier, Honoré Mercier et Samuel de Champlain avaient été autre chose dans la vie. Idem pour Jean Lesage et René Lévesque, qui n’ont pas été qu’une autoroute et un boulevard urbain.

C’est le cas d’Honoré Beaugrand qui, avant d’être une station de métro dans l’est de Montréal, avait été dans la vraie vie un homme aux multiples talents. Il faut savoir gré à la personne qui a donné son nom à la station de métro, sans quoi nous serions peu nombreux, aujourd’hui, à nous souvenir de lui.

Et peut-être que Jean-Philippe Warren ne se serait pas attelé à la rédaction de sa biographie si le nom d’Honoré Beaugrand n’avait pas fait partie du quotidien de milliers de Montréalaises et de Montréalais qui en entendent parler quand ils empruntent la ligne verte du métro.

Dire du destin de Beaugrand et de sa trajectoire dans le siècle qu’ils sont proprement hors du commun demeurerait en deçà de la réalité. En témoigne le portrait dressé par Warren en introduction :

Soldat dans l’armée mexicaine, journaliste à La Nouvelle-Orléans, touriste en Chine, romancier et poète à ses heures, maire de Montréal, riche actionnaire des banques et des compagnies de chemins de fer, propriétaire du journal La Patrie, il pourfend les légitimistes et les ultramontains avec une raideur qui ne cesse de surprendre le lecteur contemporain. Il entend convaincre ses compatriotes du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, du principe d’une éducation obligatoire et gratuite, de l’idéal du suffrage universel et de l’autonomie des affaires temporelles par rapport à l’autorité de l’Église catholique (p. 10).

Progressiste alors que le Québec ployait sous une chape conservatrice, Beaugrand n’en demeure pas moins une énigme. Son parcours est à ce point marqué par des virages aussi curieux qu’imprévisibles qu’en refermant cette biographie qui fait quand même plus de 500 pages, on n’est pas sûr d’avoir saisi l’essentiel de ce personnage. Warren s’interroge d’ailleurs sur la signification profonde du changement de nom qui s’opère alors qu’il est au début de la trentaine. Se faisant appeler jusque-là Honorius Champagne, le voici qui devient Honoré Beaugrand. « Aurait-il voulu laisser derrière lui une identité qui ne lui convient plus et dont il cherche à se défaire ? Ce n’est pas impossible » (p. 96). (De là le patronyme Beaugrand-Champagne apparu dans les années 1880.)

Le soldat

De son séjour dans la milice, en 1865, Beaugrand ne retiendra que l’humiliation imposée aux Canadiens français, traités véritablement comme des soldats de deuxième classe et n’ayant accès qu’à des fonctions subalternes. Warren se demande si c’est en pensant à cette expérience amère qu’il écrira plus tard (1874) ne pouvoir supporter la fatuité de ces « Anglais » qui « nous considère(nt), encore aujourd’hui comme au jour de la Conquête, comme un peuple inférieur, bon tout au plus à être commandé » (p. 60) ?

Ces déconvenues canadiennes vont faire en sorte que ce tout jeune homme – il n’a quand même que 17 ans – voudra se trouver un lieu où son désir de combattre pourra être assouvi. La guerre de Sécession ayant pris fin aux États-Unis, l’unification de l’Italie étant faite, pays où Arthur Buies avait « revêtu la chemise rouge des partisans de Garibaldi », c’est au Mexique que s’offre aux aventuriers un lointain champ de bataille. À l’instar d’un Faucher de Saint-Maurice, Beaugrand se retrouvera dans ce pays où, amoureux de la France, il épouse le combat qu’elle livre aux côtés de l’empereur Maximilien, opposé aux brigades républicaines.

Pour lui, écrit Warren, la situation est claire : il y a, d’un côté, des Mexicains sanguinaires qui pillent les consulats français, insultent le drapeau tricolore, violent la loi et se moquent de la morale, et, de l’autre, les membres du corps expéditionnaire français qui, sur le sol américain, font preuve de ce même sens de la justice et de cette même magnanimité qui, selon lui, font partout et toujours honneur à l’armée française (p. 69).

Neuf ans plus tard, il devait admettre l’échec de cette expédition contrerévolutionnaire en ayant des mots très durs : « La fin humiliante de cette aventure démontre une fois de plus que la France est impuissante à fonder quelque chose de stable, lorsqu’elle se fait le champion du despotisme. » (p. 86)

Si le goût de l’aventure peut expliquer bien des choses, n’est-il pas singulier néanmoins de constater que Beaugrand, émule de Papineau et nourri des vertus républicaines, se soit mis, au Mexique, au service d’un Autrichien de la famille des Habsbourg, guerroyant, dans les faits, contre le peuple et sa volonté de libération ?

Mais Beaugrand n’en est pas à une contradiction près.

Le franco-américain

Alors qu’on aurait pu s’attendre qu’en quittant la France après son aventure mexicaine, il se retrouve sur les bords du Saint-Laurent, c’est plutôt vers les États-Unis qu’il se dirige. Après un bref épisode dans la marine américaine, qui le déçoit là encore, il tâte du journalisme à La Nouvelle-Orléans, à Falls River et à Boston, dans le Massachusetts où se trouve une forte colonie d’immigrés canadiens-français. Il pousse aussi une pointe jusqu’à Saint-Louis, dans le Missouri. On le voit même, en 1874, renoncer à sa qualité de sujet britannique et demander à devenir citoyen des États-Unis. Un an plus tard, Beaugrand écrivait que « nos ancêtres commettaient, selon nous, en 1776, l’erreur d’opter pour l’Anglais contre l’Amérique et il nous a fallu un siècle de luttes continuelles pour en arriver à obtenir en 1875 ce que nous offrait Washington en 1775 » (p. 132). On retrouve ici ce qui a été le leitmotiv politique du grand Papineau jusqu’à sa mort.

Même en terre américaine, Beaugrand ferraille contre les ultramontains, les conservateurs et les monarchistes. « Ce n’est pas un petit honneur que d’être détesté par cette clique d’ignorants fanatisés », écrit-il dans son journal La République. Il poussera l’audace jusqu’à publier, en 1878, une espèce de profession de foi dans laquelle il se dit entre autres « franc-maçon avancé, et même très avancé, libéral très avancé, admirateur des principes de la Révolution française et partisan de la Déclaration des droits de l’homme » (p. 183).

Mais tout cela ne fait pas vivre son homme et, à trente ans, après avoir par ailleurs publié un roman, Jeanne la fileuse, reçu par la critique comme étant d’un ennui mortel, voici donc Beaugrand qui, sentant que ses talents de journaliste seront utiles pour ses amis libéraux confrontés à des échéances électorales tant à Ottawa qu’à Québec, revient au pays. C’est ce que l’auteur présente comme sa période républicaine.

Le Républicain

Un journal libéral, Le Fédéral, est fondé très rapidement à Ottawa. « Il entend incarner, écrit Warren, la vraie tradition rougiste et fouetter le courage des libéraux qui seraient tentés de s’en détacher » (p. 189). Il prend de l’ascendant dans le petit monde de la politique canadienne, souligne l’auteur. Mais la défaite cinglante des libéraux fédéraux le ramène pour de bon à Montréal où, après plusieurs péripéties, il fonde un journal, La Patrie. Au bout d’un an, sans devoir rien à personne, le quotidien tire à 8000 exemplaires, ce qui en fait un incontestable succès. Autour du journal s’active une élite intellectuelle composée de Louis Fréchette, Arthur Buies, Faucher de Saint-Maurice, Benjamin Sulte, Norbert Provencher. Beaugrand devient un incontournable dans la vie politique, sociale, économique et culturelle de Montréal. Il accueille Wilfrid Laurier dans ses locaux, accompagne Sarah Bernhardt à Kahnawake en compagnie de Louis Fréchette. Lui et Honoré Mercier « scellent une union stratégique entre l’aile nationale et l’aile républicaine du parti libéral » (p. 276).

Le maire

À 39 ans, la table est mise pour l’arrivée de Beaugrand sur la scène municipale.

Jean-Louis Beaudry, le maire de Montréal, en est à son dixième mandat. Les élites anglophones croient qu’il serait temps que le jeu de l’alternance s’exerce. Mais « les regards se tournent vers un jeune entrepreneur qui passe pour énergique et progressiste » (p. 286). On le presse d’accepter. Quand il constate qu’il a l’appui des anglophones, il se lance dans la mêlée. Il plaide l’impartialité, « au double point de vue national et religieux ». Si, aux yeux d’Henri IV, Paris valait bien une messe, Montréal, à ceux de Beaugrand, valait quelques explications quant à son passé. « Il assure dans un éditorial se soumettre aux doctrines romaines dans le domaine religieux, respecter les croyances d’autrui, vénérer le clergé catholique et être loyal à l’Angleterre, sans cesser bien sûr d’être républicain. Il demande audience à Mgr Fabre, évêque de Montréal, afin de lui expliquer son passé maçonnique », rappelle Warren. (p. 288). Ce diable d’homme semble avoir réussi là la quadrature du cercle !

Jules-Paul Tardivel dénonce alors cet homme « qui a renoncé à sa foi pour s’enrôler sous les bannières de Satan » (p. 293).

Aussitôt élu, se disant canadien avant tout, il se fait le promoteur de la bonne entente entre les anglophones et les francophones. Relatant la fête qui soulignait son élection, La Patrie, son journal, écrivait que « Français et Anglais étaient hier au soir confondus dans un même sentiment de sympathie pour l’élu de la cité […] Beaucoup avouaient hier que depuis bien longtemps, ils n’avaient pas eu le bonheur de voir une aussi franche union des deux nationalités » (p. 299).

Mais tout ne se révèle pas un long fleuve tranquille pour le nouveau maire. Une crue des eaux du fleuve, en avril 1885, répétée en 1886 jette des centaines de citoyens à la rue. Beaugrand force l’admiration, même de ses adversaires, en chaussant ses bottes de caoutchouc pour combattre le fléau. Il s’attaque ensuite à la salubrité publique, Montréal ayant une très mauvaise réputation à cet égard. Les médecins de Montréal n’avaient de cesse de dénoncer l’état des lieux et l’inaction du vieux maire Beaudry. Le nouveau maire dit craindre une épidémie de choléra. C’est plutôt la variole, ou petite vérole, qui s’abat sur la métropole. « Une maladie redoutable, rappelle l’auteur, à la fois par sa mortalité et par sa monstruosité. Elle se répand facilement, transforme ses victimes en créatures hideuses et répugnantes et les tue en quelques jours » (p. 307). Les lignes qui suivent et qui décrivent les conséquences de la maladie sont proprement repoussantes.

La bataille autour de la vaccination obligatoire tourne finalement à un corps à corps Anglais contre Français. Les premiers accusent les seconds d’être sales et de ne pas vouloir être vaccinés pendant que les Français voient dans cette campagne de vaccination un complot ourdi par les Anglais pour les faire disparaître en leur inoculant la maladie ! Warren rapporte les résultats d’une étude faisant état d’un taux de mortalité de 3,8 % pour les Canadiens français et de 0,38 % pour les Canadiens anglais. Même affaibli par des crises d’asthme, le maire tient bon et ne lâche pas prise. Il résiste aux appels du journal Herald, qui prône l’appel à l’armée. Il convainc Mgr Fabre de se prononcer pour la vaccination obligatoire. Finalement, c’est l’arrivée de l’hiver qui fournira aux Montréalais un répit.

L’épidémie de vérole n’est pas encore endiguée qu’éclate l’affaire Louis Riel, pendu par les conservateurs de J.A. MacDonald. Devant 40 000 personnes massées au Champ-de-Mars, Laurier fustige le gouvernement, Mercier lance son fameux « Riel, notre frère, est mort. » Retenu chez lui par une crise d’asthme, Beaugrand fait lire une lettre :

Je veux joindre ma voix à celles de tous les patriotes qui se réunissent, sans distinction de partis politiques, pour protester, au nom de la justice et de l’humanité, contre l’attentat que Sir John et ses collègues ont commis pour se rendre au désir de quelques fanatiques. Il fallait à ces gens-là une large tache de sang pour essayer de couvrir les iniquités d’un gouvernement coupable (p. 343).

L’auteur constate que « quand l’année 1885 s’achève, l’impression d’un Beaugrand vendu aux Anglais est donc fragilisée » (p. 344). Alors qu’il aurait sans doute été réélu haut la main en 1887, Beaugrand choisit plutôt de soutenir la candidature d’un conservateur anglophone contre un libéral francophone, ce qui ne lui fit pas d’amis dans son rang.

L’éditeur et le voyageur

Les vieilles inimitiés entre Beaugrand et Honoré Mercier se cristallisent en 1890 quand l’ex-maire annonce sa volonté de se présenter dans le comté de Saint-Louis pour le parti libéral. Rainville, que Beaugrand avait désavoué deux ans auparavant en appuyant son adversaire conservateur à la mairie, est plutôt le choix de Mercier. Humilié, Beaugrand se classe au troisième rang, Rainville le libéral l’emportant de justesse sur le candidat conservateur.

Jean-Philippe Warren épingle par la suite « le culte des honneurs » auquel son sujet s’adonne avec délices. « Cet acharnement de Beaugrand contre tout ce qui se rattache à la monarchie rend paradoxal son entichement des distinctions et des médailles. La quête éperdue des rubans de ce lecteur de l’Almanach de Gotha […] est légendaire » (p. 410), écrit-il. Il se targue de rubans et de médailles offertes par la Norvège, le Mexique, la Tunisie. Et surtout de la France, dont il est décoré de la rosette de la Légion d’honneur.

Traité avec déférence dans les clubs privés anglophones de Montréal, dont le St James’s Club, « un club sélect qui compte parmi ses membres très peu de francophones (4 % en 1891) et qui lui ouvre les portes de ses salons cossus et de sa splendide salle à manger » (p. 500). Beaugrand passe ainsi les dernières années de sa vie à éditer des livres de luxe, à voyager à travers le monde, le grand monde. Reçu en audience par le président français Sadi Carnot, invité par un président des Etats-Unis, il pavoise. Pour la somme de 30 000 $, il vend son journal La Patrie à Israël Tarte, celui qui soutenait que les élections ne se gagnent pas avec des prières ; il en fait un organe favorable aux libéraux fédéraux de Laurier.

L’auteur termine sa formidable biographie en mettant l’éclairage sur le caractère de son sujet, mort à 58 ans, et sans doute sur sa principale qualité : l’audace.

Du grand-père coureur des bois, navigateur et investisseur dans les chemins de fer au petit-fils globe-trotteur et businessman se dessine une trame familiale qui nous renseigne sur les lignes de partage des Canadiens français au lendemain de la Rébellion des patriotes de 1837. À ceux qui refusent la résignation et la soumission que prêchent les élites conservatrices de la seconde moitié du XIXe siècle, la vie de Beaugrand rappelle la valeur, au fond si simple, de l’audace (p. 513).

Mais pour paraphraser ces vers de Corneille à la mort de Richelieu :

Il a fait trop de bien pour en dire du mal !

Il a fait trop de mal pour en dire du bien !

 

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