La jonction du discours radical tory montréalais avec l’impérialisme libéral anglais

Historien, auteur La «rebellion de 1837» à travers le prisme du Montreal Herald. PUL, 2015

Deux postulats de base de l’interprétation standard à propos de 1840

Pourquoi devrait-on s’intéresser au British North America Act de 1840 dont on souligne cette année le 175e anniversaire ? En dépit du fait qu’elle soit une mesure tâtonnante, expérimentale et dilatoire, l’union législative de 1840 du Haut et du Bas-Canada (l’Ontario et le Québec actuels) est fondamentale, car en plus d’instaurer le prototype d’union générale de toutes les colonies du British North America dont la confédération de 1867 sera la réalisation partielle, cette union visait à établir, dans l’optique même de Durham, son concepteur réputé d’après Immigration Canada1, quelque chose comme une nouvelle nationalité britannique en Amérique du Nord en mesure de résister à l’attraction puissante du voisin américain tout en matant les aspirations républicaines du parti patriote majoritaire. Cette interprétation grand public repose sur deux postulats : la croyance, d’une part, que la fusion de 1840 est sortie toute casquée de la tête de lord Durham lors de son passage en coup de vent en 1838 ; l’idée, d’autre part, qu’elle a été imposée unilatéralement par le parlement impérial à Londres comme mesure palliative aux insurrections populaires de 1837 et de 1838 en attendant le grand jour d’une union consensuelle de type fédéral que Durham, dans ses vues larges et éclairées, appelait de tous ses vœux2.

Pour ce qui est du premier postulat, il s’inscrit dans le cadre impérial plus général de la formation des Dominions blancs (Canada, Australie et Nouvelle-Zélande) par l’attribution notamment de la responsabilité ministérielle. Ian Mckay en constitue l’un des derniers porte-flambeaux et l’infléchit dans le sens d’une authentique « révolution libérale canadienne » : « [f]ormant un seul moment, écrit-il, les rébellions de 1837, le rapport Durham et la loi de l’Union de 1841 pourraient être interprétés comme le point culminant marquant la défaite des adversaires du libéralisme humaniste et civique […]3 ». C’est là faire peu de cas du point de vue des libéraux radicaux anglais, J. S. Mill en tête4.

Une lecture bien faite du Montreal Herald (1835-1840) et des principaux manifestes de l’Association constitutionnelle de Montréal pendant cette période permet de porter un jugement un peu plus nuancé sur cette interprétation soporifique. Prenant appui sur cette base documentaire négligée, ma thèse est que, loin de détenir un rôle de premier plan, Durham apparaît plutôt comme un simple commissionnaire du puissant lobby montréalais, sinon un bouc émissaire dépêché en catastrophe pour calmer les ardeurs de ses dirigeants engagés dans une lutte à mort contre les radicaux du parti adverse5. L’un des buts que je me propose est de montrer à ce sujet que les deux principales recommandations du rapport Durham – union législative du Haut et du Bas-Canada visant à imprégner de manière indélébile le caractère national anglais à la colonie bas-canadienne et assimilation des Canadiens d’origine française – proviennent des milieux tories de Montréal non seulement depuis 1835, mais découlent en ligne droite de James Stuart, leur porte-parole lors de la crise de l’union de 1822.

Quant au deuxième postulat de base de l’interprétation libérale dominante, Eugénie Brouillet mentionne par exemple, dans une publication récente, qu’à l’encontre de la constitution de 1867, dont le contenu a été élaboré par les représentants politiques des colonies elles-mêmes, « les constitutions antérieures leur avaient été imposées par la métropole britannique6 ». L’idée implicite ici est que 1867 est un projet enraciné qui part de la base, alors que les constitutions de 1791 et de 1840 auraient été imposées de manière unilatérale du haut vers le bas. Si, de fait, en 1840 et 1841, le changement de constitution a été effectué sans le consentement de la Chambre d’assemblée du Bas-Canada – suspendue temporairement en février 1838, celle-ci, comme on sait, ne ressortira des limbes que trente ans plus tard satellisée dans le nouveau cadre fédéral –, en contrepartie, on ne peut passer sous silence, dans le cas de la loi constitutionnelle de 1791, les pressions locales sur les autorités impériales afin de doter le Bas-Canada d’une Chambre représentative élue, comme on le constate à Montréal dès les années 17807. Et en ce qui a trait au British North America Act voté par le parlement impérial en 1840, on ne peut ignorer non plus qu’il répondait au Bas-Canada aux vœux ardents des magistrats, des marchands et des banquiers ultra-tories regroupés dans l’Association constitutionnelle, les brigades volontaires ou la police semi-clandestine du Doric Club dont le Montreal Herald se vantait d’être l’organe exclusif de diffusion. On sait, par ailleurs, que le British North America Act de 1840 a été entériné conjointement par la Chambre d’assemblée du Haut-Canada et le Conseil spécial mis en place dans le district de Montréal dans le cadre de la loi martiale de décembre 1837 et de novembre 18388.

L’apport décisif du discours radical tory au libéralisme impérial

Dans ce qui suit, je me concentrerai uniquement sur l’interprétation libérale revampée qui a cours depuis une vingtaine d’années. Le discours radical tory de Montréal s’y trouve pour ainsi dire dilué dans la mouvance de ce que Jennifer Pitts et Catherine Hall appellent l’« impérialisme libéral » aux teintes philanthropique et progressiste9. Mais ce faisant, l’insistance sur la neutralité axiologique de l’État encadrant l’épanouissement des libertés individuelles est amputée de deux membres encombrants : le discours martial ultra-tory qui préconisait sans fausse pudeur, en cas de nécessité, le changement de constitution par les agressions physiques et la violence armée, ainsi que ce que j’appelle la britannicité exacerbée de ces mêmes tories vis-à-vis non seulement les Canadiens en général, mais face aussi aux dirigeants de la coalition whig-radicale au parlement impérial. L’incendie criminel du parlement canadien et le manifeste annexionniste de 1849 laissent bien voir, du reste, comment ces deux éléments du radicalisme tory demeuraient bien vivaces à Montréal au cours des années 184010.

Mon objectif consiste donc à problématiser sous ce rapport la jonction supposée du discours radical tory avec l’impérialisme libéral, humaniste ou civique. À vrai dire, l’apport décisif de ce discours dans les années 1830 à l’impérialisme libéral anglais avec lequel il a fini par se fondre a trait à deux composantes essentielles et indissolubles : le caractère ethnique et martial de l’expansionnisme anglais au XIXe siècle soutenu par une immigration massive11 dont la marine et l’armée constituaient les fers de lance. Si, à l’échelle de l’empire, ces deux éléments coexistent avec des éléments mieux connus de la configuration générale du libéralisme – conversion avec le Reform Bill de 1832 de la cinquantaine de « rotten borroughs » dévolus jusque-là en partie à la « représentation coloniale » aux Communes des lobbies liés au commerce impérial au profit de la députation irlandaise et des milieux urbains émergents (Birmingham, Liverpool, etc.)12, abolition de l’esclavage en 1833, promotion de l’idée d’égalité des droits, credo libre-échangiste à saveur humaniste et pacifiste qui tend à dissocier les liens entre commerce et empire, etc. – force est de reconnaître toutefois que dans l’historiographie récente au Canada ils ont été discrètement relégués à l’arrière-plan13.

Cette mise en sourdine des dimensions ethnique et militaire de l’expansionnisme anglais a permis cependant de mettre en valeur la posture avant-gardiste des élites canadiennes-françaises recyclées dans la marche victorieuse vers le trop fameux « gouvernement responsable ».

Il ne faut donc pas craindre de le souligner à gros traits : à rebours de l’idée reçue, le projet d’union législative au Bas-Canada a été imposé par la base militante de l’oligarchie tory de Montréal contre le statu quo officiel des autorités impériales au moment de la commission Gosford, Grey et Gipps (1835-1836)14. Les menées contre-insurrectionnelles bien comprises des brigades volontaires en 1837 et 1838 auront pour effet de bonifier le programme politique des tories. Une analyse approfondie du Montreal Herald sur la période 1835-1840 laisse même voir à l’envi que les principales recommandations contenues dans le rapport Durham (principalement la mise au ban de l’organe représentatif des Canadiens, la Chambre d’assemblée de Québec), loin d’être des productions de son propre cru, ne sont que des transcriptions de leur programme politique15. Qui plus est, élaboré ici dès 1810, puis 1822, le projet d’union législative a été constamment l’objet de sollicitations privées au Colonial Office dans les années 1830 par un groupe de pression métropolitain, la North American Colonial Association, avant d’être réactivé publiquement en 1835 par l’Association constitutionnelle à la suite de la publication, la même année, d’une attaque en règle contre les procédés tyranniques de la majorité patriote à la Chambre d’assemblée16. La mise en perspective permettra de ramener le rôle de Durham à la dimension plus modeste de simple messager17.

Durham, représentant émérite du libéralisme impérial anglais

Durham n’en demeure pas moins pour autant un représentant émérite de l’impérialisme libéral anglais. Dans le contexte de formation du British North America en Dominion canadien, la meilleure définition de l’alliage de l’impérialisme libéral avec l’ethnocentrisme anglo-saxon se trouve au tout début de son rapport :

Le pays qui a fondé et maintenu ces colonies à grands coûts de sang et d’argent, peut justement attendre sa rétribution en transformant leurs ressources non développées au profit de sa propre population excédentaire ; ces colonies sont le patrimoine légitime du peuple anglais, l’ample apanage que Dieu et la Nature ont mis de côté dans le Nouveau Monde à l’intention de ceux dont le sort leur a attribué dans l’Ancien une part insuffisante18.

Force est de reconnaître toutefois, en se plaçant au point de vue même de Durham, qu’à la fin des années 1830 prédominait dans les colonies du British North America – en comparaison de la République fédérale américaine et en raison même d’« un attachement profond envers la mère patrie » –, l’atonie d’un sentiment national distinct19. Durham l’attribue au « communautarisme étroit et subordonné » des colons britanniques éparpillés en Amérique du Nord autant que des Canadiens proprement dit20. C’est l’une des raisons fondamentales qui expliquerait le caractère prématuré d’une union fédérale généralisée en 1840 à l’ensemble du British North America en regard des autres options qui s’offraient aux législateurs impériaux : découpage du Bas-Canada en plusieurs districts, incluant l’annexion de Montréal et de la péninsule de Vaudreuil au Haut-Canada ou de la Gaspésie au Nouveau-Brunswick, représentation directe des colons britanniques au parlement impérial dont l’un des premiers instigateurs fut Benjamin Franklin21. Vue sous cet angle, l’union apparaît ainsi comme une mesure dilatoire. Plusieurs raisons s’opposaient à l’adoption d’une telle réforme des institutions, comme en témoigne la brochure du juge Haliburton publiée en 1839 :

L’union fédérale que propose Sa Seigneurie a ouvert un large champ spéculatif, orientant les esprits vers des changements théoriques, offrant aux jeunes démagogues à l’esprit fertile matière à agitation, et nous incite à croire que notre constitution risque d’être renversée. Bien des gens pensent et tous les hommes réfléchis savent que cette mesure va précipiter en moins de dix ans les colonies dans une indépendance prématurée ; et qui, demanderais-je, attaché à la mère patrie et désirant vivre sous une forme monarchique de gouvernement peut envisager sans frayeur un plan qui comporte de si nombreux dangers22 ?

Plaidoyer en faveur de l’union législative du Haut et du Bas-Canada, James Stuart 1824

Au moment de la suspension de l’habeas corpus et de l’imposition de la loi martiale dans le district de Montréal qui permettait finalement aux civils d’origine britannique de s’armer, Robert Weir, le propriétaire du Montreal Herald, lance dans l’édition hebdomadaire du 2 décembre 1837 une adresse comminatoire au vice-roi Gosford où est enchâssé le mot d’ordre qui deviendra, selon lui, le cri de ralliement des forces loyales au cours des années à venir : « let Canada be a British Province, no longer French23 ». Et de fait l’expression « faire du Bas-Canada une colonie britannique “in fact as well as in name” » sera martelée régulièrement dans les colonnes du journal jusqu’à l’union. Mais loin d’être original, ce mot d’ordre n’est qu’un palimpseste de ce qu’écrivait treize ans plus tôt l’ancien procureur général James Stuart, selon qui « […] the adoption or rejection of the union will determine whether this province is to be in fact, as well as in name, a British province24 ». Le talon d’Achille des tories depuis le début du siècle portait sur leur minorisation inéluctable à la Chambre d’assemblée de Québec et leur besoin subséquent de neutraliser l’écrasante majorité des Canadiens. En outre, seule l’union législative du Haut et du Bas-Canada allait permettre leur assimilation graduelle aux us et coutumes britanniques. On peut parler ici de radicalisme dans la mesure où l’union nécessitait la suppression de la Chambre d’assemblée et le recours éventuel à la violence en cas de résistance25.

Le thème de l’assimilation est omniprésent dans le texte de Stuart. Or, fait intéressant, ce n’est pas celle des conquis canadiens par les conquérants qui est soulignée, mais, au grand scandale des tories, l’assimilation des conquérants par les conquis, si bien que « ce n’est pas sans raison que les Canadiens français se désignent eux-mêmes comme la Nation Canadienne, en prévision du caractère national futur dont ils seront empreints et aux hautes destinées qui les attendent en tant que peuple séparé et indépendant26 ». Mais cela n’arrivera pas sans violence, avertit Stuart dans une proposition hypothético-déductive :

[…] si les populations des deux provinces ne sont pas graduellement assimilées et rendues semblables dans leurs intérêts par une union, les différences entre elles, compte tenu des causes à l’œuvre actuellement et des collisions qu’elles susciteront, auront pour effet de fondre les habitants de chacune des colonies en deux peuples séparés et distincts, animés des sentiments les plus hostiles l’un envers l’autre ne requérant qu’une occasion propice pour les pousser à recourir à des agressions directes. Envisageant le cours des choses menant à cette conclusion, les habitants du Haut-Canada seraient insensiblement conduits à s’allier avec leurs voisins américains27.

La correspondance privée de la North American Colonial Association au Colonial Office

On trouve dans la correspondance privée de la North American Colonial Association sous la signature de Nathaniel Gould et Robert Gillespie un grand nombre de mémos tout au long des années 1830 pour l’union législative du Haut et du Bas-Canada qui assurerait aux tories montréalais d’établir finalement une « ascendance britannique fixe ». En voici deux exemples. Le 22 décembre 1832, Gould « [p] laide une union du Haut et du Bas-Canada en opposition à la proposition d’annexer Montréal à la province d’en haut28 ». Autre exemple : dans une lettre du 19 novembre 1833 à Lord Stanley au Colonial Office, R. Gillespie dit espérer « qu’il sera apporté remède au malheureux état des affaires dans le Bas-Canada, que les renseignements qu’il envoie seront mis à profit avant que la violence ne soit employée, et qu’on adoptera une mesure par laquelle la population loyale pourra être unie à celle de la province d’en haut ». Inclus dans cette lettre un extrait d’une lettre de Montréal où il est mentionné que « [s] on auteur préfère l’annexion de Montréal au Haut-Canada à l’union des deux provinces » ; « Les affaires, ajoute-t-il, ne peuvent sans grand danger rester en l’état où elles sont dans le Bas-Canada, et si l’on décide pour l’union, pourquoi serait-elle retardée au-delà du temps nécessaire à l’étude des détails29 ? ».

L’article brûlot du Blackwood’s Magazine (juin 1835)

Cet article réactualise dans l’opinion publique la question de l’union législative du Haut et du Bas-Canada laissée en suspens par la crise non résolue de 1822. Il est temps que le gouvernement impérial intervienne, mentionne son auteur anonyme, étant donné que sa « suprématie découle du droit de conquête30 ». Et le rédacteur de conclure à l’intention de la clique à Papineau : « ceux qui se targuent d’être les leaders d’une seule origine [ethnique] rendent impossible toute relation de confiance. Il n’est pas habituel dans le nouveau monde comme dans l’ancien, nous présumons, de choisir comme gardiens les incendiaires qui planifient de mettre le feu à la bâtisse31 ». Le magazine va encore plus loin. « [I] l est grand temps de fermer pour toujours le règne d’une telle Assemblée et de remodeler la constitution qui a pu engendrer un tel phénomène d’ignorance, d’absurdité et de corruption32 ». La situation a pris un tour si aberrant au Bas-Canada que le constitutionnalisme anglais dans un cadre colonial, qui devrait être le grand rempart des droits et des libertés, peut être accommodé aux vues étroites et partisanes d’un parti – réduisant ainsi « la population britannique, les vrais seigneurs de la terre, à la condition de serfs et de subordonnés ». Et l’auteur de conclure :

Le catalogue de ses crimes et de ses outrances est assez copieux pour justifier, non seulement la fermeture définitive de l’Assemblée, mais la condamnation de ses principaux meneurs. […] Nous sommes persuadés, toutefois, que ses jours sont comptés, et qu’on n’en parlera plus bientôt que comme d’une chose seulement qui fut33.

Les modulations du thème de l’union législative par la violence à l’Association constitutionnelle de Montréal et au Doric Club

On trouve un écho à l’article du Blackwood’s Magazine dans un manifeste de l’Association constitutionnelle de Montréal de novembre 1836 à la situation géopolitique du Haut-Canada. S’adressant aux membres de la Chambre d’assemblée de cette colonie, les auteurs écrivent en faveur de l’union :

Est-il dans votre intérêt qu’un pays qui contrôle vos relations avec l’Angleterre soit dirigé par un parti hostile aux intérêts anglais, aux sentiments anglais et aux noms anglais ? Est-il dans votre intérêt qu’un pays qui administre votre accès à l’océan soit gouverné par un parti qui n’entend nullement améliorer la navigation sur le Saint-Laurent ni permettre au secteur privé de faciliter les échanges commerciaux entre les provinces au moyen des voies ferrées ?

Dans le but de réaliser l’objectif de l’union législative, les auteurs n’écartent pas le recours éventuel à la violence ; aussi exhortent-ils les membres de la communauté anglophone à se serrer les coudes, à mettre de côté leurs divergences et à enterrer toute jalousie. L’appel prend volontiers une teinte ethnique. C’est le « sang anglais » qui fait sentir l’oppression, ce sera par le « sang anglais » que les torts subis seront réparés. Et en conclusion :

Messieurs, si vous vous soumettez maintenant aux dictats insolents (du parti canadien-français), avant longtemps vous serez forcés d’étendre la sphère de rayonnement de la civilisation commerciale non pas avec des pioches et des bêches, mais avec des baïonnettes et l’épée34.

Quelques mois plus tôt, lors d’une réunion publique, le groupe paramilitaire et semi-clandestin du Doric Club sous la signature de son secrétaire Thomas Walter Jones avait publié des résolutions dont l’une portait sur « l’absolue nécessité d’une union des provinces du Haut et du Bas-Canada moyennant laquelle uniquement [nos concitoyens insultés et opprimés à travers la province] peuvent espérer jouir d’une participation dans la branche représentative du gouvernement provincial ». Ici aussi le recours à la violence est explicitement évoqué dans une proposition hypothético-déductive :

[…] si nous sommes abandonnés par le gouvernement et le peuple britannique, plutôt que de nous soumettre au statut dégradant de sujets d’une république canadienne-française, nous sommes résolus à œuvrer, armes en main, à notre délivrance de cette tyrannie irritante ; et en appui à cette résolution, avec une confiance à toute épreuve envers la protection de la Providence divine, nous mettons mutuellement nos vies, nos fortunes et notre honneur sacré en gage35.

L’assimilation par l’union législative et les « horreurs d’une guerre civile » sont également évoquées dans un autre manifeste de la CAM de mars 1837 signé par le tandem Moffatt–Badgley :

La coexistence de ces deux races entièrement différentes [britannique et canadienne] a généré un sentiment croissant d’irritation si profond entre elles que, si on n’y met pas un frein par leur assimilation totale, elle doit mener, sous peu, à une haine invétérée qui ne pourra être jugulée que dans les horreurs d’une guerre civile36.

En Septembre-Octobre 1837, le tandem McGill-Badgley signe au nom de l’Association constitutionnelle une lettre circulaire pour l’union législative dans laquelle il est mentionné, entre autres, que « des concessions supplémentaires [envers le parti patriote] équivaudraient à la reconnaissance virtuelle de l’indépendance canadienne-française ». McGill et Badgley récidivent le 13 décembre 1837 et réclament la suppression de l’organe représentatif des Canadiens :

L’histoire de la Chambre d’assemblée dans sa composition, ses travaux législatifs, son esprit et ses principes montrent de manière convaincante le but que ses membres ont constamment eu en tête : le développement et l’expansion de la population d’origine française au détriment de celle d’origine britannique, comme en témoigne le plaidoyer de D. B. Viger à la Chambre des communes en 1828 devant le Canada Committee37.

Après les batailles de Saint-Denis et de Saint-Charles, Adam Thom stigmatise de son côté la députation de « la grande nation canadienne » en assimilant la résistance populaire à « la rébellion de l’Assemblée38 ». Au même moment, Robert Weir récupère l’extrait d’un éditorial du Morning Courier défendant la résistance paysanne armée et l’assujettit lui aussi à une proposition hypothético-déductive pour en prononcer l’arrêt de mort : « Si le gouvernement constitutionnel du Bas-Canada devait être considéré comme le droit imprescriptible de la postérité française », il n’en va plus de même, car le crime de rébellion en est un qui se paye39. Dépêché à Londres pour défendre devant Durham la cause de la communauté anglophone, le tandem Moffatt–Badgley plaide la cause de l’abrogation « d’un gouvernement français séparé » le 5 avril 1838 :

Alors que nous croyons que l’existence d’un Gouvernement français séparé ne serait pas tolérée sur le continent nord-américain, nous devons dire avec candeur à Votre Seigneurie [Durham] notre conviction inébranlable, que les habitants provinciaux d’origine britannique au Bas-Canada sont résolus à ne plus se soumettre plus longtemps qu’il pourrait y être forcés au pouvoir prédominant de l’ascendance canadienne-française en raison de laquelle les ressources de la Province ont été souillées et sa progression sur l’échelle de la croissance coloniale, retardée […]40 ».

Dans le rapport annuel de l’Association constitutionnelle de décembre 1838, Peter McGill et William Badgley souligneront enfin que la communauté anglophone ne tolérera pas d’être subordonnée à une majorité francophone même dans une législature provinciale satellisée dans un système fédéral.

Conclusion

L’accent mis sur le caractère ethnique et le rôle dévolu aux baïonnettes dans l’expansion de la nation anglaise aux quatre coins du globe font indubitablement partie du legs de l’idéologie radicale tory de Montréal à ce qui deviendra dans la deuxième moitié du XIXe siècle l’impérialisme libéral anglais. Ici on peut parler à la fois de jonction effective du radicalisme tory de Montréal avec l’impérialisme libéral et de renversement des rôles où la figure emblématique de Durham prend l’aspect plus modeste de simple commissionnaire. Et c’est en ce sens aussi qu’on peut parler de la violence fondatrice des institutions politiques canadiennes, violence naturellement toujours recouverte d’un voile pudique. Cette coloration ethnique de l’impérialisme libéral anglais est omniprésente dans la mémoire culturelle anglaise au moins jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. On la retrouve par exemple quarante ans plus tard après Durham dans The Expansion of England de R. Seeley. Si je me suis limité à deux composantes, il en existe cependant une pléthore qui permettrait de dresser un tableau comparatif où apparaîtraient les points de divergence entre le discours radical tory à l’Association constitutionnelle de Montréal dans le Herald et l’impérialisme libéral : outre la promotion d’un type d’union législative du Haut et du Bas-Canada de 1822 à 1837, il y a la suppression des droits électoraux dans les comtés francophones rebelles ; la criminalisation des prisonniers politiques en 1837 et 183841, le mode indirect libre d’assimilation des Canadiens [-français] – des élites à la masse réfractaire et illettrée du peuple maintenu dans l’intervalle sous tutelle cléricale ; l’abolition du régime seigneurial à Montréal ; le caractère prétendument stationnaire de la société québécoise ; la question centrale de l’immigration en provenance de l’archipel britannique ; la responsabilité ministérielle ; le double discours at home et abroad au sujet de l’Ordre d’Orange florissant dans les colonies, etc. toutes choses requérant un certain effort de décentrement par rapport aux crispations identitaires héritées. 

 

 


 

1Découvrir le Canada. Les droits et responsabilités liés à la citoyenneté. Document publié par Citoyenneté et Immigration Canada, [En ligne] [http ://www.cic.gc.ca/francais/pdf/pub/decouvrir.pdf], p. 17-18.

2C. P. Lucas, Lord Durham’s Report on the Affairs of British North America, 3 volumes, Oxford, Clarendon Press, 1912, 2, p. 303-329.

3McKay, Ian, « The Liberal Order Framework : A Prospectus for a Reconnaissance of Canadian History », Canadian Historical Review, vol. 81, no. 4, 2000, p. 632. L’article est reproduit dans Jean-François Constant et Michel Ducharme (dir.), Liberalism and Hegemony. Debating the Canadian Liberal Revolution, Toronto : University of Toronto Press, 2009.

5 Notons que l’alliance des deux colonies canadiennes avait déjà été préconisée par les réformateurs patriotes, dont Papineau lui-même : « L’agitation bat son plein. Ils [les réformateurs du Haut-Canada] ont l’intention d’envoyer une délégation de sept membres à la Convention ou, comme ils l’appellent, le Congrès des deux provinces, au cours de laquelle seront jetées les bases d’une constitution purement démocratique, et l’Angleterre sera informée que c’est uniquement selon les principes de cette Constitution que nous allons maintenir la connexion avec elle, à défaut de quoi, si elle ne nous le concède pas, nous obtiendrons justice indépendamment d’elle » ; voir François Deschamps, La “rébellion de 1837” à travers le prisme du Montreal Herald. La refondation par les armes des institutions politiques canadiennes, Québec, Presses de l’Université Laval, 2015, p. 241.

6Voir Eugénie Brouillet, « 1er juillet 1867. L’Acte de l’Amérique du Nord britannique », dans Pierre Graveline, (dir.) avec la collaboration de Myriam d’Arcy, Dix journées qui ont fait le Québec, Montréal, VLB, 2013, p. 113.

7Voir Murray F. Greenwood, Legacies of Fear : Laws and Politics in Quebec in the Era of the French Revolution, Toronto, The Osgoode Society, 1993.

8 Voir de Steven Watt, Authoritarianism, Constitutionalism and the Special Council of Lower Canada, 1838-1841, MA (History), McGill University, 1997, ainsi que « State Trials by Legislature : The Special Council of Lower Canada, 1838-1841 », dans Murray F. Greenwood, et Barry Wright (dir.), Canadian States Trials, II, Rebellion and Invasion in the Canadas, 1837-1839, Toronto ; London, Buffalo, The Osgood University of Toronto Press, 2002, p. 248-278 ; Maurice Séguin, Histoire des deux nationalismes au Canada, Montréal, Guérin, 1997.

Watt, 1997 et 2002, p. 248-278 ; Séguin, 1997, p. 305-321.

9Voir Jennifer Pitts, Naissance de la bonne conscience coloniale. Les libéraux français et britanniques et la question impériale, 1770-1870, Paris, Les Éditions de l’atelier, [2005], 2008 (la traduction française de ce livre est une approximation de l’original qui se lit : A Turn to Empire. The Rise of Imperial Liberalism in Britain and France ; Catherine Hall, Macaulay and Son. Architects of Imperial Britain, New Haven et Londres, Yale University Press, 2012.

10Voir François Deschamps, « L’incendie du parlement et le manifeste annexionniste : la face cachée du toriesme montréalais », Bulletin d’histoire politique, vol. 22, n° 1, 2013, p. 28-57.

11« Pour la période 1815-1850, autour de 600 000 Anglais, Écossais et Gallois quittèrent la Grande-Bretagne [tandis que] 2 millions d’Irlandais quittent le Royaume-Uni […] » ; voir Géraldine Vaughan et al., Le monde britannique, 1815-1931, historiographie, bibliographie, enjeux, Paris, Éditions Belin, Capes Agrégation, 2010, p.118.

12Sur ce point, voir Montgomery Martin, Colonial Policy of the British Empire, Part 1 (Government), Londres, Gilbert & Rivington, 1837, p. 52 et suivantes.

13On commence doucement à lever le voile sur ces aspects ; voir par exemple Brian Young, Patrician Families and the Making of Quebec. The Tachereaus and McCords, Montréal et Kingston, McGill-Queen’s University Press, 2014. p. 205-222.

14Voir Bruce Curtis, « Redécouper le Bas-Canada dans les années 1830 : essai sur la gouvernementalité coloniale », Revue d’histoire de l’Amérique française, 2004, 17/1 : 27-66 ; « La commission d’enquête comme réflexivité gouvernementale », Bulletin d’histoire politique, vol. 23, no. 3, printemps-été 2015, p. 21-37.

15Deschamps, 2015, p. 25-82.

16Voir « The Canada Question », Blackwoods’ Edinburgh Magazine, n° 236, vol. 37, January-June 1835, p. 909-927. Ci-après, CQ.

17Je ne tiens compte ici que des tories montréalais, mais il est clair qu’un degré de concertation élevé existait entre eux et la branche ultra-tory de Toronto. Voir, Henry Sherwood, Report of a Select Committee, of the House of Assembly, on the Political State of the Provinces of Upper and Lower Canada, Toronto, R. Stanton, 1838.

18Lucas, 1912, p. 13. Plus loin, Durham précise que les seuls domaines où s’exerce la gouvernance impériale sont les relations extérieures, le commerce, ainsi que la gestion des terres de la Couronne (p. 282), si bien que « ce ne sont pas dans la terreur de la loi ou la puissance de nos armées » assure-t-il, qu’il faut chercher « le lien honorable et sécurisant » qui rattache les colonies à la métropole. On le trouve « dans l’influence bénéfique des institutions britanniques qui allient le développement le plus achevé des libertés et de la civilisation [occidentale] avec l’autorité stable d’une monarchie héréditaire » (p. 263-264).

19C’est en ce sens que Hugh Murray évoque encore en 1839, grâce au progrès spectaculaire en matière de navigation à vapeur, la possibilité « pour un peuple ayant une origine, une langue et des manières en commun, de former une nation, bien que répandu aux extrémités du globe » ; voir An historical and descriptive account of British America comprehending Canada Upper and Lower, Nova Scotia, New Brunswick, Newfoundland, Prince Edward Island, the Bermudas and the fur countries, their history… to which is added a full detail of the principles and best modes of emigration, vol. III, Edinburgh, Oliver & Boyd, 1839, p. 205. Dans The Expansion of England (1883), J. R. Seeley créera dans cette optique l’expression « Greater Britain ».

20Lucas, 1912, p. 310-311.

21B. Franklin, The Interest of England Considered with Regard to Her Colonies and the Acquisition of Canada and Guadeloupe, London, T. Becket, 1760.Sur la plaidoirie en faveur de la représentation directe au parlement impérial depuis les années 1750 et les différents projets de reconfiguration, voir Curtis, 2004 et 2015, L.-G. Harvey, « Une Constitution pour l’Empire : sur les origines de l’idée fédérale au Québec, 1765-1815 », Les cahiers des dix, n° 66 (2012), p. 25-54, D. Armitage, « Greater Britain : A Useful Category of Historical Analysis ? », The American Historical Review, 104, 1999, p. 427-445, E. H. Gould, « A Virtual Nation : Greater Britain and the Imperial Legacy of the American Revolution », The American Historical Review, vol. 104, n° 2 (Apr. 1999), p. 476-489 et A. Lefebvre, La Montreal Gazette et le nationalisme canadien (1835-1842), Montréal, Guérin, 1970, p. 80-128.

22T. C. Haliburton, Bubbles of Canada. By the Author of “Sam Slick,’ “The Clockmaker,” &c. &c., Philadelphia, Lea & Blanchard, 1839, p. 253.

23Herald Abstract, 2 décembre 1837 (BAnQ), ci-après HA. La traduction partielle du passage donne : « Le verdict est déjà écrit en lettres de sang. Il pourrait s’écrire en lettres de feu par l’incendie de villages et de villes, la clémence par conséquent exige l’exécution immédiate du verdict, et ce verdict est, – « Que le Canada ne soit plus une province française, mais une province britannique ».

24Voir J. Stuart, Observations on the proposed Union of the Provinces of Upper and Lower Canada, under one Legislature, respectfully submitted to His Majesty’s Government, by the Agent of the Petitioners for that Measure, London, William Clowes, Northumberland-Court, 1824, p. 93-94.

25Le caput Nili de tout l’argumentaire tory contre la « séparation » de la grande Province of Quebec se trouve dans la plaidoirie d’Adam Lymburner à la barre des Communes en 1791 contre le principe même de la « séparation » du Canada en deux entités distinctes que consacre la loi constitutionnelle de 1791 ; voir Deschamps, 2013, note 32.

26Voir Stuart, 1824, p. 26.

27Voir Stuart, 1824, p. 96. L’auteur n’en revient pas moins à plusieurs reprises sur l’idée que cette union politique n’affectera pas les lois, coutumes, langues, etc. des Canadiens français.

28Papiers d’État. Bas-Canada, 1900, p. 760.

29Papiers d’État. Bas-Canada, 1900, p. 811.

30CQ, p. 921.

31Ibid.

32CQ, p. 923.

33CQ, p. 923.

34Deschamps, 2015, p. 41-45.

35Deschamps, 2013, p. 33.

36Deschamps, 2015, p. 53.

37Deschamps, 2015, p. 67.

38HA, 15 décembre 1837.

39HA, 9 décembre 1837.

40Lefebvre, 1970,p. 155, note 128.

41 Macaulay écrit à ce sujet en décembre 1838 : « Je crains que la caste victorieuse ne sera pas satisfaite sans châtiments d’une sévérité telle qu’ils déshonoreront le gouvernement anglais auprès de toute l’Europe et à nos propres yeux dans dix ans. Je souhaite que les ministres se rappellent que ceux qui maintenant braillent pour des exécutions en masse seront les premiers à en abuser par la cruauté quand cette excitation sera passée. [...] Dix ou douze exemples bien choisis serait tout à fait suffisant, sans compter le carnage et les incendies qui ont déjà eu lieu. [...] La langue barbare de certains des journaux au Canada et à Londres me fait douter si nous sommes aussi éloignés et au-dessus des Carlistes et de Christine d’Espagne que je l’avais espéré ». Voir William Thomas (dir.), The Journals of Thomas Babington Macaulay, vol. 1, 2008, p. 112-113 et Catherine Hall, 2012, p. 327.

 
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