La consommation de la rupture avec le siècle

La correspondance de Julie Bruneau-Papineau dans les années 1840

Les lettres qu’adresse Julie Bruneau-Papineau à son mari, Louis-Joseph Papineau, orateur à la Chambre d’assemblée et chef du Parti patriote, ou à ses proches dans les années 1830 sont marquées par la présence d’une pensée politique radicale et d’une volonté d’action dans le mouvement d’émancipation nationale.

L’un des principaux objectifs que cette épistolière alloue à sa correspondance conjugale consiste à obtenir des informations privilégiées de la part de son époux qui la mettront plus au fait de la situation politique du Bas-Canada. Exclue de l’activité parlementaire, cette femme patriote paraît combattre sa mise à l’écart par un accès efficace à l’information. Pour accéder au portrait le plus complet et le plus à jour de l’actualité, cette épistolière passionnée de politique multiplie les sources ; elle lit La Minerve, Le Canadien, L’Écho du pays, le Quebec Mercury, le Herald et le Vindicator. Pendant la période insurrectionnelle, Julie Bruneau-Papineau compensera son incapacité d’agir par la plume en s’investissant par l’écriture dans la sphère qui lui est interdite.

L’épistolière patriote profite de l’espace épistolaire pour se jeter dans l’arène politique, rendant compte des débats qu’elle lit dans les journaux, prodiguant des conseils et allant même jusqu’à appeler les Bas-Canadiens à prendre les armes, et ce, dès février 1836 : « j’espère que vous allez forcer le gouverneur à agir ou bien il faut que les Canadiens se préparent à une guerre civile1 ». Les jugements qu’elle porte sur ses contemporains et la radicalité de sa pensée tranchent singulièrement avec l’action politique de son mari. Dans ces conditions, que signifie pour cette femme patriote l’Acte d’Union de 1840 ? Quels sont les impacts de l’échec des Rébellions et de l’instauration de l’Union sur la pratique épistolaire ainsi que sur le rapport que Bruneau-Papineau entretient avec la sphère politique ? On sait que la décennie 1840 constitue une période de recul pour les femmes, mais comment cette perte de pouvoir est-elle vécue à hauteur d’individu par une bourgeoise étroitement liée à la politique canadienne ?

Les convictions patriotiques et l’espoir mis dans le projet national des Canadiens paraissent toujours aussi fermes chez Julie Bruneau-Papineau après l’échec des soulèvements de 1837 et de 1838. En mars 1839, elle écrit à sa belle-sœur, Rosalie Papineau-Dessaulles :

J’ai toujours espéré, et à un point qui m’en a presque tenu lieu de conviction. Et, en effet, notre position était meilleure que l’an dernier, sans cette malheureuse expédition de l’automne dernier, qui vous a plongés pis que l’an passé, dans un sens, puisque cela a fait tant de victimes, et en voir, ce semble, ce ne laisse pas que d’avancer la cause, mais qui aurait avancé sans ces nouveaux malheurs. Néanmoins il faut se garder de blâmer ceux qui ont cru bien faire : les motifs qui les ont fait agir étaient louables, et ils ne sont que trop malheureux pour être censurés. Ils se sont dévoués et ont tout sacrifié à la cause de leur pays. (1er mars 1839, p. 174)

Or, au début de l’année 1841, l’épistolière, déçue de ne plus trouver chez ses compatriotes l’esprit de sacrifice, se replie sur elle-même et sur sa famille. Dans son discours, le pronom « nous » ne désigne plus l’ensemble des Canadiens, n’est plus utilisé pour se projeter dans l’espace politique ni pour s’unir à la cause nationale comme c’était le cas auparavant. La lettre du 28 février 1841 qu’elle adresse à Amédée, son fils aîné, témoigne de cette rupture entre l’épistolière et ses compatriotes :

Nous recevons les Canadiens, nous y voyons de belles choses ! C’est pitoyable d’entendre et de voir leur ineptie. Ils n’ont pas un homme d’énergie. C’est une bien pénible perspective pour notre malheureux pays : s’il demeure longtemps sous le joug, ils seront tout à fait dégénérés. Ce sont de pénibles réflexions, mais qui sont vraies. Et où y a-t-il de l’énergie et de la vertu patriotique dans ce siècle ? Je ne la vois nulle part mise en pratique ; l’égoïsme est à l’ordre du jour. Il faut attendre voir où cela conduira ; en attendant, faisons notre devoir, résignons-nous. Nous n’avons pas de reproches à nous faire : nous souffrons pour une bonne cause et avec courage, encouragés par ton exemple (p. 228).

Dans ce passage, on sent l’inquiétude de l’épistolière envers l’avenir du pays, qui découle du comportement égoïste2 et faible de ses compatriotes. Pour Julie Bruneau-Papineau, les exemples et les modèles à suivre ne se situent plus dans le mouvement politique, mais à l’intérieur de la famille qui se compose de véritables patriotes n’ayant jamais cessé de se sacrifier pour la cause de la patrie. Une seconde occurrence à cette rupture avec l’esprit du siècle survient dans une autre lettre à Amédée écrite quelques mois plus tard, soit le 16 novembre 1841 : « Nous ne sommes pas de ce siècle sous ce rapport : l’égoïsme et l’ambition l’emportent sur tout sentiment de parenté et d’amitié, mais nos cœurs et notre croyance ne peuvent se façonner à cette manière de voir les choses » (p. 237). La passion pour la politique et le constat de la défection des représentants du peuple suscitent chez cette épistolière un véritable conflit entre l’engagement impossible et le repli sur soi. L’échec de la mission politique de Louis-Joseph Papineau auprès des gouvernements européens de même que le refus de ce dernier de rentrer au pays et de s’impliquer dans la politique accentuent ce déchirement et la déception de l’épistolière patriote. À tel point que Julie Bruneau-Papineau va jusqu’à le tenir responsable de la dégradation de la situation politique du Canada :

Si tu fusses revenu aussitôt après la résignation du ministère, le pays ne serait pas plongé où il est, car La Fontaine et son parti n’auraient eu aucune influence sur le pauvre peuple et même sur quelques-uns de tes amis mêmes qu’il a dupés, car il y en a certainement dans son parti qui étaient de bonne foi. [...], mais je te le répète, si tu étais venu au temps où M. Viger te demandait, le pays ne serait pas où il en est, à sa honte et à la gloire de nos ennemis (28 octobre 1844, p. 297-298).

En prolongeant son séjour en Europe, Louis-Joseph Papineau scelle, en quelque sorte, la rupture entre son épouse et la sphère politique. En effet, l’éloignement et le désintéressement de son mari ne permettent plus à Julie Bruneau-Papineau de se projeter dans l’arène parlementaire, ne lui permettent plus de vivre par procuration l’activité politique dont elle est privée en raison de son sexe. Elle écrira d’ailleurs en avril 1845, dans une ultime tentative de convaincre Papineau de rentrer au pays : « Tu ne saurais croire ce que tu aurais à souffrir : je ne suis qu’une femme, mais je ne puis les entendre ni voir agir. Il n’y avait que toi qui avais pu les former. Et leur présomption fait qu’ils se croient de grands hommes » (p. 308). Or, non seulement Papineau retarde son retour, mais il ne tolère plus la politique dans l’espace épistolaire3, comme en témoigne ce passage de la lettre du 25 novembre 1844 qu’adresse Julie Bruneau-Papineau à son mari : « la Chambre n’est plus rien à mon avis, mais je m’oublie toujours : tu m’as défendu de te parler politique » (p. 301). S’exprime dans cet extrait une double nostalgie : celle de l’activité parlementaire des années 1830 dans laquelle son mari jouait un rôle de premier ordre et celle de discuter de la politique dans la correspondance conjugale.

Le lien qui unissait Julie Bruneau-Papineau à la politique étant rompu, l’épistolière se rabat sur la lecture des journaux français et des Mémoires de la duchesse d’Abrantès, qui décrivent la vie d’une femme de lettres cultivée ayant côtoyé les grands noms de son époque, dont Napoléon Bonaparte, Balzac, Musset, Vigny et Dumas. En lisant ces mémoires, peut-être Julie Bruneau-Papineau retrouve-t-elle, par identification, ce contact brûlant avec l’histoire, sentiment qu’éprouvent les individus dont le sort est lié à la vie politique de leur temps. Or, paradoxalement, ces lectures françaises tendent à confirmer la rupture de Julie Bruneau-Papineau avec le présent et les contemporains canadiens-français.

Repli religieux

Devant cette perte de confiance généralisée et l’accès moins privilégié à l’action politique, l’épistolière se replie dans la dévotion et les sentiments religieux. Avant l’Acte d’Union, le discours épistolaire de Julie Bruneau-Papineau oscillait entre ses devoirs religieux et ses convictions politiques. Or, à partir de 1840 et dans les décennies suivantes, la tension entre la politique et la religion paraît être renversée, suivant le mouvement de retour en force du contrôle religieux qui se manifeste plus particulièrement à l’égard des femmes puisque « les prédicateurs firent [alors] rimer féminité avec piété. [...] cette insistance croissante fut notamment favorisée par l’essor de la piété ultramontaine, appuyée sur une imagerie exaltant le quotidien féminin et l’univers familial4 » comme le souligne Christine Hudon. Plus encore que dans la décennie précédente, les Bas-Canadiennes et leur dévotion constituent une préoccupation importante du clergé qui ne cesse d’insister sur les devoirs religieux des femmes au sein de la famille et de la société en général. Ses aspirations politiques déçues, Julie Bruneau-Papineau paraît plus sensible à l’ascendant du clergé, celui-ci étant proportionnel « aux autres ouvertures sociales5 » qui s’offrent aux femmes selon Dominique Godineau. Le déclassement de la politique au profit de la religion module l’image de soi que se construit l’épistolière dans sa pratique d’écriture. L’autoreprésentation de femme patriote que donnait à lire Bruneau-Papineau dans ses lettres des années 1830 fait place, dans les années 1840, à celles de « mère chrétienne » ou de « mère de douleur et d’afflictions ». Un sentiment de culpabilité semble d’ailleurs envahir l’épistolière qui regrette d’avoir sacrifié sa famille pour une cause que ses compatriotes abandonnent les uns après les autres sans remords. C’est pourquoi elle reporte les espoirs de salut qu’elle entretenait par rapport au projet politique d’émancipation nationale vers la Providence. En novembre 1841, elle écrit à son fils Amédée :

J’ai tant de confiance dans la Providence, qui nous a tant protégés d’une manière si visible, dans le temps où les hommes nous ont persécutés d’une manière si atroce, que j’ai acquis de plus en plus la conviction qu’il n’y a pas d’autres de qui nous devons espérer protection, dans ce monde (16 novembre 1841, p. 236).

Encore en 1843, elle remet son sort entre les mains de Dieu :

[…] tu sais que je mets ma confiance dans la Providence qui ne nous a pas abandonnés pendant que les hommes nous ont persécutés. Et, ainsi, j’arriverai à la fin de ma vie dans cet abandon à l’espérance d’une meilleure vie (17 Septembre-Octobre 1843, p. 251).

Le rapport d’abandon à la Providence ainsi que le ressassement du discours constituent deux autres manifestations de la scission entre cette femme patriote et le monde qui nuit à l’inscription de l’épistolière dans le présent et accentue son mal-être.

La rupture avec le siècle et avec les contemporains qui survient au début des années 1840 de même que la résignation à ne plus connaître le bonheur terrestre empêchent Julie Bruneau-Papineau d’habiter le temps présent. Concevant la vie comme une « vallée de larmes » et se plaignant « d’une fatalité qui les poursuit », l’épistolière ne peut pas non plus se projeter dans l’avenir, car celui-ci ne paraît plus porteur d’espoir : « Enfin, on est condamné à souffrir, sans espoir d’en voir terminer la lutte que dans un avenir incertain : il n’y a pas un état plus pénible » (25 février 1840, p. 219). La pénétration de l’idéologie ultramontaine dans les années 1840 n’affecte pas que les pratiques culturelles et politiques, mais influe également sur la capacité de rêver et de croire en l’avenir. Selon Chantal Legault et Marie-Paule Rémillard :

Cette incapacité qui caractérise le « mal du siècle » se serait traduite, dans la littérature canadienne-française, par une incapacité à rêver. Cette inaptitude au rêve relèverait, selon nous, des croyances religieuses qui imprégnaient toute la société canadienne à cette époque et allaient, au fil des ans, s’ancrer solidement dans les mentalités, au point de tout contrôler, de tout régenter pendant un bon siècle. Influencés par la religion, les Canadiens français ont remis leur destinée entre les mains de la Providence, ils ont tourné leur fol espoir de liberté et de bonheur vers Dieu, vers l’Au-delà, vers la mort. Ils ont valorisé la mort au détriment de la vie, suivant en cela la pensée judéo-chrétienne qui affirme que l’Enfer se vit sur terre et que le Paradis se trouve à la fin de nos jours6.

À la mélancolie transitive qui, dans les décennies 1820-1830, agit comme une stratégie d’écriture visant à orienter l’échange épistolaire vers la politique, seule source de plaisir, succède, dans les années 1840 et celles qui suivront, une mélancolie intransitive, liée à la perte de contact avec les affaires publiques et l’actualité. En effet, alors qu’elle écrivait en 1834 à son mari : « Tes lettres sont si intéressantes et m’apprennent des choses que je ne serais pas à même d’apprendre par d’autres voies, et qui m’intéressent tant, que c’est, tu le sais, le seul délassement à l’ennui et au besoin que j’ai de ta présence » (18 janvier 1834, p. 81), en 1843 elle écrira à Amédée : « Il n’y a personne de plus sensible que je le suis, la première impression de peine m’abat au point de me rendre malade et il n’y a que mes sentiments religieux qui me relèvent » (22 octobre 1843, p. 260). La mélancolie de l’épistolière, que rien ne parvient plus à distraire, est étroitement liée au retrait progressif de la vie politique de son mari, qui préfère désormais jardiner à son manoir de Montebello. En juillet 1849, elle écrit à propos de son époux : « Il ne désire ni journaux ni nouvelles, et moi, cela m’ennuie à la mort, surtout avec tous les sujets de chagrins qui m’obsèdent. [...] Ainsi, cher enfant, tu vois que je suis aussi mal informée ici que toi, ne voyant ni personne, ni journaux » (14 [juillet] 1849, p. 359-360). D’une part, on constate que Bruneau-Papineau fait sien « le discours doloriste et sentimental des prêtres7 ». De l’autre, on voit qu’en raison de l’isolement et de l’incapacité à lire les journaux du jour, l’épistolière n’a plus le sentiment d’être au monde, de participer au cours des choses, ce qui provoque, chez elle, un étirement du temps. Le journal lui permet de sortir de la temporalité cyclique du quotidien domestique pour la relier à la temporalité plus ouverte de l’action politique. De Montebello, l’épistolière ne bénéficie plus de la multitude de sources d’informations par laquelle elle définissait sa relation au politique.

Rupture dans le ton de l’écriture

Les déceptions politiques et le repli religieux entraînent également une rupture dans le ton de l’écriture. La correspondance de Julie Bruneau-Papineau se poursuit jusqu’à sa mort en 1862, mais on ne retrouve plus le souffle qui caractérisait les lettres écrites en période insurrectionnelle. L’épistolière semble perdre le goût de l’écriture et cette perte de plaisir d’écrire coïncide avec l’effacement de sujets relatifs à l’actualité politique. Ce qui tend à confirmer que l’épistolière écrivait autant par affection pour l’autre absent que par intérêt pour la vie politique dans les années 1830. Bien que Louis-Joseph Papineau se soit toujours montré relativement indifférent au discours et aux opinions politiques de son épouse, il consacrait néanmoins plusieurs lignes de sa correspondance conjugale aux affaires publiques, ce qui permettait à Julie Bruneau-Papineau d’aborder ces questions en retour.

Or, après l’échec des Rébellions et après l’Union, Louis-Joseph Papineau se détache de la politique, et s’il retourne siéger en Chambre ce n’est qu’à reculons. Les époux Papineau sont isolés à la Petite-Nation et sont par conséquent relativement coupés de leur réseau de sociabilité. Les références à la presse, très présentes pendant la décennie insurrectionnelle, se feront bien plus rares à partir des années 1840. L’éloignement à la Petite-Nation ne fournit pas de matière pour entretenir une correspondance vivante, susceptible d’intéresser le destinataire et l’épistolière elle-même. Comme l’observe Marie-Claire Grassi à propos d’un corpus de lettres nobiliaires écrites entre 1700 et 1860 : « Le milieu rural est bien sûr moins enclin à la critique politique ». Elle ajoute : « La lettre fonctionne comme un miroir sociologique. Vivre à la ville ou à la campagne n’est pas sans conséquence sur le discours épistolaire8. » Même si la lettre, en tant que document daté, porte la marque du temps présent, elle semble, elle aussi, confirmer le rapport discordant qu’entretient Julie Bruneau-Papineau avec la temporalité. L’effacement des références à la presse, objet du temps présent par excellence, dans la correspondance s’accompagne d’un changement plus global de la relation de la lettre à la temporalité. Celle-ci ne se caractérise plus, comme dans les années de crise insurrectionnelle, par une sensibilité à l’actualité qui se manifeste par des effets d’immédiateté et d’accélération dans la réception et la diffusion des nouvelles, mais plutôt par un regard nostalgique porté sur un passé révolu. En somme, la lettre consomme le divorce avec le présent en évacuant pour une bonne part tout ce qui rattache l’épistolière à l’actualité pour se faire bilan. En décembre 1855, dans une lettre qui contient les vœux de Nouvel An, Julie Bruneau-Papineau écrit à son mari :

Notre jeunesse a été heureuse, entourée et chérie d’un grand nombre de bons parents ; d’une société d’amis sincères comme était celle du pays. Alors quel changement depuis ce temps ! Tout cela a disparu et puis, de plus, nos peines personnelles n’ont pas été d’une nature ordinaire. Depuis 37, nous avons été éprouvés de toutes manières, l’une à [sic] succédé à l’autre, et de plus en plus poignantes. Il faut donc se soumettre et désirer la patience de continuer notre sacrifice jusqu’à la fin : Dieu le veut (28 décembre 1855, p. 424).

L’arrivée de la nouvelle année ne constitue pas, pour l’épistolière, une occasion de formuler des vœux pour l’avenir, mais sert de prétexte à la valorisation du passé9. Cet extrait rend compte de « l’appauvrissement du présent » et montre que l’épistolière ne parvient plus « à faire que le présent se saisisse à nouveau comme présent, c’est-à-dire comme lieu d’initiative et d’action10 » pour reprendre les termes de Jean-François Hamel. Le changement de cadre temporel est intelligible par les variations des réflexions de la patriote en ce qui a trait à l’identité du peuple canadien. En effet, au « que pouvons-nous devenir », qui témoignait de l’espoir d’un avenir meilleur pour le Bas-Canada et de l’ouverture des possibles, succède au début de la décennie l’interrogation « que sommes-nous devenus », laquelle fait place à la fin des années 1840 à l’affirmation « nous avons été ».

Conclusion

Bien qu’il ne soit évoqué qu’à une seule occasion dans la correspondance de Julie Bruneau-Papineau, l’Acte d’Union paraît avoir des effets majeurs et durables sur le rapport que l’épistolière entretient avec la politique, la religion et l’écriture. L’Acte d’Union, entériné en juillet 1840 et mis en application le 10 février 1841, coïncide avec la rupture de l’épistolière avec son siècle, qui se manifeste de façon explicite, je le rappelle, dans la lettre du 28 février 1841 qu’elle adresse à Amédée. L’analyse des lettres de Julie Bruneau-Papineau confirme ce qu’avancent Cécile Dauphin et Danièle Poublan à savoir que « [l]es correspondances sont un observatoire privilégié des manières d’entrelacer calendriers privés et publics, parcours biographiques et histoire, mouvements de repli sur soi et d’ouverture au monde. Les formes varient selon les personnalités et les contextes historiques11. » La déception qui mène l’épistolière à rompre avec son siècle et ses contemporains ne découle pas seulement du contexte politique de l’Acte d’Union, qui met un terme aux aspirations nationales des patriotes, mais également du contexte privé et plus particulièrement du comportement du mari qui, en refusant de s’investir dans la politique au début des années 1840, ne joue plus son rôle de liaison, de médiation, entre son épouse et les sphères politique et médiatique. L’absence de référence à la perte du droit de vote des femmes dans la correspondance de Bruneau-Papineau renforce l’hypothèse du divorce de l’épistolière avec le présent et l’actualité qui s’amorce dès le début des années 1840. Le repli de l’épistolière dans la sphère familiale et la religion ne sera toutefois pas exempt de lutte. Si le recul politique des femmes ne soulève pas de manifestation de colère chez Julie Bruneau-Papineau, il n’en demeure pas moins qu’elle s’indignera du sort réservé à ses filles. Vers la fin de sa vie, elle semble en effet se battre davantage pour le salut de ses filles que pour elle-même. Dans une lettre adressée à Amédée, elle se fait la porte-parole des femmes de la famille et défend ses filles pour assurer un partage équitable du revenu familial et non pas un simple legs du père au fils :

Je suis des plus étonnées de la demande que tu fais à ton père de t’aider à acheter ton établissement avec l’indemnité que ton père doit recevoir. Cela passe tout ce que l’on peut penser d’un tel égoïsme, de ne pas plus penser à tes malheureuses sœurs. Ton père dit qu’il ne peut aider à Azélie pour l’établir, et elle aime un jeune homme sage, religieux et d’esprit et de talents qui pourront par la suite la faire vivre. […] Ainsi, sois assuré que je ferai mon possible pour garder ces arrérages pour aider à Azélie (4 juillet 1857, p. 432).

Voyant qu’elle ne peut plus exercer d’influence – même indirecte – dans la sphère politique par l’intermédiaire de son mari, Julie Bruneau-Papineau use de son autorité dans la sphère domestique afin que ses filles jouissent d’un meilleur sort. Même si elle semble avoir perdu espoir en l’avenir pour elle-même, ce souci d’assurer la transmission du patrimoine indique qu’elle projette sur ses descendantes un horizon plus égalitaire.

 


 

1 J. Bruneau-Papineau, 8 février 1836, p. 115. Les citations de la correspondance de Julie Bruneau-Papineau proviennent de l’édition établie et annotée par Renée Blanchet, Une femme patriote. Correspondance 1823-1862, Québec, Septentrion, 1997. Dans cet article, les références n’indiqueront que la date de la missive, lorsque celle-ci n’est pas inscrite dans le corps du texte, et le numéro de la page, entre parenthèses.

2 Pour cette épistolière, l’égoïsme semble s’opposer au patriotisme comme en témoigne cet autre extrait tiré d’une lettre adressée à Amédée alors qu’il revient de son premier séjour au Canada depuis sa fuite en 1837 : « Ainsi, pour nous dédommager de l’ennui et de la privation des jouissances que tu as éprouvées au sein de la patrie et des parents et amis, fais-nous part de ce que l’on y dit, l’on y pense, l’on y fait, qui est le plus ou moins patriote, le plus ou moins égoïste » (27 octobre 1841, p. 234).

3 Dans sa lettre du 15 novembre 1844, par exemple, Louis-Joseph Papineau commande de manière explicite les sujets à privilégier dans la correspondance conjugale : « Parle-moi au long des chers enfants, surtout des deux petites et de Gustave. Les grands sont en état de parler pour eux, s’ils ne sont pas honteusement paresseux. Et de toi, chère amie, et de ta santé dont je te sollicite depuis si longtemps d’avoir des détails sans avoir eu un mot qui, pourtant, m’intéresse bien plus que tout ce que vous m’avez dit d’inutile sur la politique. » (L.-J. Papineau, Lettres à Julie, p. 525)

4 Christine Hudon, « Des dames chrétiennes. La spiritualité des catholiques québécoises au XIXe siècle », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 49, no. 2 (1995), p. 173.

5 Dominique Godineau, Citoyennes tricoteuses. Les femmes du peuple à Paris pendant la Révolution française, Aix-en-Provence, Alinéa, 1988, p. 261.

6 Chantal Legault et Marie-Claude Rémillard, « Le romantisme canadien : entre le repli et l’action », dans Micheline Cambron (dir.), Le journal Le Canadien, Montréal, Fides, 1999, p. 390-391.

7 Christine Hudon, « Des dames chrétiennes... », p. 187.

8 Marie-Claire Grassi, « La lettre en archives : approche méthodologique », dans Anne-Marie Sohn (dir.), La correspondance, un document pour l’histoire, Rouen, Publications de l’Université de Rouen, 2002, p. 77-78.

9 C’est aussi le cas dans la lettre du 10 avril 1851 adressée à Amédée : « Dis à ma chère Marie que je l’embrasse de tout cœur et que je prends part à vos tourments qui ne peuvent pourtant qu’être passagers. Il faudra que la justice prévale à la fin, mais elle est jeune et je n’aime pas qu’elle ait des revers. C’est le temps de la vie où l’on peut jouir ; plus tard, les peines se succèdent tellement que l’on ne trouve plus rien qu’amertume dans cette vie [...]. » Plus loin, elle ajoute : « je me rappelle qu’à votre âge j’étais heureuse. » (p. 378)

10 Jean-François Hamel, Revenances de l’histoire. Répétition, narrativité, modernité, Paris, Minuit, 2006, p. 40.

11 Cécile Dauphin et Danièle Poublan, « ‘‘L’éloignement rapproche’’. Rhétorique de l’espace et du temps dans une correspondance familiale au XIXe siècle », dans Jean-François Chauvard et Christine Lebeau (dir.), Éloignement géographique et cohésion familiale (XVe-XXe siècles), Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2006, p. 177.

 
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