La pensée nationaliste et libérale d’Étienne Parent

Science politique. Université du Québec à Montréal

L’Acte d’Union de 1840 adopté en représailles à l’insurrection des Patriotes (1837-1838) met fin à l’ordre politique établi par l’Acte constitutionnel de 1791 et partant à l’existence politique du Bas-Canada. Il énonce clairement la volonté politique d’assimilation des Canadiens français et amorce le processus de mise en minorité de cette population de langue et de culture françaises sous l’égide du Canada-Uni. Cet ordre nouveau politique modifie aussi la configuration des courants d’idées politiques en présence. Désormais, s’exprimera un nationalisme conservateur inquiet de la survie des Canadiens français, qui sera l’objet de la prédication du clergé catholique ; il s’agit d’un nationalisme sociologique et culturel dissocié de tout projet politique. Alors que la pensée radicale, libérale-républicaine des Patriotes se déploiera dans le cadre des activités culturelles et intellectuelles (conférences, séminaires, publications…) de l’Institut Canadien (1844-1869).

Même si l’histoire des idées politiques a retenu de cette période l’affrontement doctrinal entre les libéraux et les ultramontains, le clergé catholique qui se revendique des enseignements du Pape (Philippe Sylvain, 1967), plusieurs intellectuels seront à la fois nationalistes et libéraux. Parmi ceux-ci, il faut compter Étienne Parent (1802-1874) dont les contributions ont marqué à plus d’un titre l’histoire politique du Canada français, tout comme le Québec encore aux prises avec la question nationale sous la gouverne des institutions politiques libérales.

La pensée politique d’Étienne Parent, « notre premier intellectuel » (G. Bergeron, 1994) se déploie de 1822 à 1852, soit la période politique la plus agitée du Bas-Canada. Elle est tributaire des événements politiques de l’époque : le mouvement des Patriotes, l’insurrection de 1837-1838, la répression et l’Acte d’Union de 1840. D’abord et avant tout préoccupée de la survie de la nationalité canadienne, cette pensée qu’il exprime dans le journal Le Canadien jusqu’en 1842 prend tout ce qu’offrent les institutions du libéralisme politique anglais ; et de 1844 à 1852, c’est en tant qu’essayiste-conférencier en quête de prospérité matérielle, morale et intellectuelle qu’il expose son adhésion aux préceptes de l’économie politique et du libéralisme économique.

Nationalité et libéralisme politique

Journaliste, homme politique essayiste-conférencier, toutes les activités d’Étienne Parent sont motivées par la défense de la nationalité canadienne-française au sein du nouveau Canada-Uni ; nationalité qu’il définit par la langue française, les lois civiles et les institutions religieuses. La nationalité, c’est « la conservation de ce qui nous constitue comme peuple et qu’il ne faut en aucun cas sacrifier », écrit-il dans Le Canadien 30 août 1837. Même s’il participe à plusieurs activités de l’Institut canadien, il ne partagera pas la notion de nation comme étant la réunion de tous les habitants d’un même pays, quelles que soient la langue et la religion (J-P Bernard p. 259). Il n’adhère pas non plus au principe des nationalités du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes (Le Canadien, 7 mai 1831). Loyaliste et pacifiste, il reconnaît la valeur des institutions du parlementarisme britannique et il souscrit à la conception du droit naturel qu’ont les peuples de réaliser leur destin ; conception inspirée de Bossuet selon lequel Dieu « a créé les nationalités pour qu’elles vivent » et il invoque aussi l’antériorité historique des établissements français en cette Amérique nordique (Bergeron p. 77). D’ailleurs jusqu’à sa défection des rangs patriotes en 1836 (Harvey 2005), en raison de son appréhension de l’évolution du mouvement vers l’insurrection armée, il aura appuyé les demandes de la Chambre d’assemblée du Bas-Canada formulées dans le document-manifeste des 92 résolutions (Le Canadien, 26 février 1834). Opposé à la stratégie d’affrontement militaire, il sera néanmoins emprisonné quatre mois à Québec sans recours en vertu de l’application de la loi martiale au Québec (Fecteau, 1986). Incarcéré le 26 décembre 1838, il sera libéré le 12 avril 1839 en vertu de l’« habeas corpus ».

Ainsi, bien avant l’insurrection, sa répression et l’Acte d’Union imposé, il a misé sur les institutions du libéralisme politique anglais pour sauvegarder la nationalité. D’abord journaliste, il se fait le plus ardent défenseur de la liberté de presse, essentielle à conquérir dans un régime colonial, essentielle à la liberté des peuples. La presse est, pour lui, une entreprise patriotique apte à « satisfaire l’attente d’un public libéral » (E.P. « Adresse au public canadien » Le Canadien, 7 mai 1831). C’est la « seule bibliothèque du peuple » pour une opinion publique éclairée. Son adhésion au libéralisme politique traverse les pages des nombreux articles où il revendique notamment l’instauration d’un Conseil législatif électif et le gouvernement responsable (Le Canadien, 7 novembre 1832). Déjà, il écrit en 1831 :

Car c’est le sort du peuple Canadien d’avoir non seulement à conserver la liberté civile, mais aussi à lutter pour son existence comme peuple. […] Point de milieu, si nous ne nous gouvernons pas, nous serons gouvernés […], notre politique, notre but, nos sentiments, nos vœux et nos désirs, c’est de maintenir tout ce qui parmi nous constitue notre existence comme peuple, et comme moyen d’obtenir cette fin de maintenir tous les droits civils qui sont l’apanage d’un pays anglais (Le Canadien, 7 mai 1831, cité dans Lamonde, Corbo, 1999, p. 87).

Et c’est Étienne Parent qui traduit et publie le rapport Durham dans Le Canadien entre le 8 avril et le 8 mai 1839. Et en plein désarroi, la mort dans l’âme, il persiste et écrit le 13 mai 1839 :

Nous invitons nos compatriotes à faire de nécessité vertu, à ne point lutter follement contre le cours inflexible des événements […] Nous avons toujours considéré que notre « nationalité » ne pouvait se maintenir qu’avec l’assistance active de la Grande-Bretagne ; mais voici qu’on nous annonce que bien loin de nous aider à conserver notre nationalité, on va travailler ouvertement à l’extirper de ce pays […] à nous Canadiens français […] de montrer […] que nous sommes disposés à apporter dans l’Union proposée toute la bonne disposition nécessaire pour rendre l’alliance aussi profitable, aussi heureuse que possible, nous attendant à la réciprocité de la part de la partie conjointe.

Nous nous attendons… à ce qu’on ne nous fera pas un sort pire que celui de nos anciens compatriotes de la Louisiane ; nous comptons sur l’égalité dans la représentation ; sur la révision, non sur la destruction de nos lois, sur l’usage libre de notre langue à la tribune et au barreau, et dans les actes législatifs et judiciaires jusqu’à ce que la langue anglaise soit devenue familière parmi le peuple ; enfin sur la conservation de nos institutions religieuses (13 mai 1839).

Élu comme anti-unioniste député de Saguenay en 1841, il se rallie avec d’autres élus canadiens-français (L-H. La Fontaine, Augustin-Norbert Morin, Wolfred Nelson et le jeune George-Étienne Cartier) aux institutions politiques libérales imposées en vertu de l’Acte d’Union de 1840. En acceptant ce nouveau régime politique et constitutionnel, il accepte la règle décrétée de l’« égalité » de représentation malgré la prépondérance démographique des Canadiens français en considérant cette « égalité » comme garante de la place avantageuse qu’elle promet advenant un éventuel renversement de la démographie, renversement qui sera porté par l’immigration anglaise. Pour lui, le parlementarisme et la démocratie représentative doivent permettre de revendiquer et d’obtenir la responsabilité ministérielle et de travailler à obtenir la conservation des droits du français. Ce groupe d’élus canadiens-français qui mise sur les institutions politiques libérales anglaises se dissocie de L-J Papineau et de ses disciples, notamment ceux du journal L’Avenir qui eux sont persuadés du succès de la politique d’assimilation promulguée par l’Union de 1840, ils préconiseront le rappel de l’Union et l’annexion aux États-Unis régis sous un régime républicain. L’Avenir (13 octobre 1849) publie le manifeste annexionniste de 1849 et présente l’annexion à la grande République américaine comme un gage de prospérité et de jouissance des libertés individuelles (J-P. Bernard, p. 65, p. 71) ; alors que Papineau ne croit pas la responsabilité ministérielle possible sous la gouverne de la puissance coloniale anglaise (Lamonde, Livernois, 2012). Aucun argument ne convaincra Étienne Parent de la possibilité de survie des Canadiens français dans le grand tout américain, dût-il être républicain. Pour lui, l’annexion aux États-Unis eût signifié l’absorption de la nationalité, de « nos institutions, notre langue, nos lois » dans ce grand pays comme en fait foi l’exemple de la Louisiane.

Sa nomination en 1842 comme greffier du Conseil exécutif (Kelly, 1997) entérine sa démission comme député et met fin à la carrière du journaliste qu’il a été (1822-1842) pendant vingt ans1. Néanmoins c’est dans le texte « Notre position en 1844 » qu’il fait paraître dans Le Canadien (18 novembre 1844) qu’il se fait le plus ardent partisan d’une coalition avec les Réformistes du Haut-Canada pour l’obtention du gouvernement responsable ; lequel sera accordé en 1848 et sera interprété comme une « grande victoire libérale » dans le contexte répressif de l’après-révolte de 1837-1838. Le gouvernement de coalition, celui de Baldwin/La Fontaine sera en effet l’initiateur de diverses réformes (E. Bédard, 2009) et en particulier celle de la réhabilitation du français dans les institutions politiques.

La politique réformiste du gouvernement de coalition conforte Étienne Parent qui a si souvent écrit « qu’il vaudrait mieux que nous grandissions sous la protection de l’Angleterre jusqu’au temps où nous pourrions prendre place parmi les nations de ce continent » (Le Canadien, 2 février 1838). Cette position de confiance, il ne s’en départira pas, quels que soient les événements. Elle tient de l’admiration qu’il a pour les institutions politiques anglaises, elle est conforme à ses auteurs libéraux de référence : Locke, Montesquieu, Condorcet… ; et surtout elle renvoie aux « arrangements sociaux », c’est l’expression qu’il emploie, à propos de la langue, des lois civiles et de la religion, issus de l’Acte de Québec (1774) et de l’Acte constitutionnel (1791), ces « arrangements sociaux » qu’il veut avant tout perpétuer avec le gouvernement responsable du régime unioniste.

Tout se passe comme si, conformément à la pensée de E. Parent, La Fontaine et ses partisans élus canadiens-français entendaient montrer qu’il est possible d’assurer l’existence de la nation canadienne-française et le triomphe du libéralisme anglais. Mieux, pensent-ils « seul le libéralisme des modérés peut assurer le salut de la nation », relate J-P Bernard (p. 24). Il va sans dire que cette conciliation nationalisme/libéralisme se conçoit parce que dès cette période (post-insurrection) la nation est définie en termes exclusivement sociologiques et culturels et surtout qu’il s’agit d’un nationalisme sans véritable projet politique autre que celui de la survie des Canadiens français dans cet ordre politique et constitutionnel imposé. Cette situation résultant de la coalition réformiste inaugure l’expression du nationalisme canadien-français traditionnel, celui que l’historiographie a qualifié de nationalisme de « survivance », lequel sera dominant jusqu’à l’orée de la Révolution tranquille (Seguin, p. 43), alors qu’il s’agit en réalité bel et bien d’un nationalisme de résistance à toutes les politiques d’assimilation. Sans cette résistance héroïque des Canadiens français, on peut s’interroger sur la validité de la célèbre libéralité anglaise.

Nationalité et prospérité

Lorsqu’en 1842, Étienne Parent est nommé greffier du Conseil exécutif et qu’il cesse d’être journaliste et député (il n’aura été député qu’une année), sa pensée politique se déploie dans le cadre de ses activités d’essayiste-conférencier de 1844 à 18522.

Dans ses conférences, il tente d’abord et avant tout d’illustrer comment la « nationalité » canadienne-française doit non seulement survivre, mais s’affirmer et progresser. Il veut convaincre de l’importance de l’objectif de la prospérité et surtout qu’elle doit être à la fois matérielle, morale et intellectuelle. Dans la perspective de cette préoccupation : passer de la survie à la prospérité pour le salut collectif des Canadiens français, il aborde des sujets aussi variés que l’industrie, le commerce, l’étude de l’économie politique, le travail, l’intelligence et la religion. Pour ce faire, il fait appel à ce qu’offre d’optimisme la pensée des Lumières. Lecteur de Jean-Jacques Rousseau, mais aussi de Condorcet, il est convaincu comme eux de la perfectibilité de l’être humain et de la société. Dans un esprit individualiste libéral, il s’instruit par lui-même des travaux d’Adam Smith, de François Quesnay, de Jean-Baptiste Say, il se fait disciple des physiocrates et le messager de la nouvelle économie politique dont il ne cesse d’affirmer l’importance. Il connaît aussi les travaux des socialistes français de l’époque : Saint-Simon, Fourier, Louis Blanc et Buchez de sorte qu’une étude attentive de ses conférences montrerait aisément l’influence de l’idéal « utopiste ». Aussi s’intéresse-t-il non seulement au commerce et à l’industrie, mais il apporte également des « Considérations sur le sort des classes ouvrières » comme l’indique le litre de sa dernière conférence, prononcée le 15 avril 1852 devant la Chambre de lecture de Saint-Roch, le quartier ouvrier de la vieille Capitale. Il va sans dire que ses considérations sur les classes ouvrières sont empreintes de providentialisme et de paternalisme et non pas de l’idéal socialiste (Bergeron p. 240).

En premier lieu, Étienne Parent attribue l’infériorité économique des Canadiens français non pas aux Anglais, mais « à la négligence de l’élite au lendemain de la conquête, à l’oisiveté des seigneurs et à l’ignorance de l’économie politique » écrit-il dans sa conférence intitulée « Du travail chez l’homme » prononcée le 23 septembre 1847. Mais c’est surtout dans la conférence intitulée « L’importance de l’étude de l’économie politique » prononcée le 19 novembre 1846 qu’il a précisé sa pensée :

Messieurs de la jeune génération […] au prix des longs et rudes travaux de vos aînés, vous voilà entrés dans la terre promise ; ils ont fait leur tâche, à vous maintenant de faire la vôtre, ils ont sacrifié leur temps, leur énergie, leur intelligence à cette grande conquête, à vous maintenant de la faire profiter. Ils ont dû être tribuns, soyez hommes d’état, économistes éclairés. De cette manière, vous vous présenterez sur l’arène avec l’armure convenable, et vous pourrez y lutter sans désavantage, avec des concurrents qui […] sont pour le présent mieux préparés que vous.

Il est persuadé que c’est en apprenant les lois de l’exploitation des ressources de la nature et de l’acquisition de la richesse matérielle, c’est en créant eux-mêmes des institutions économiques dont ils seront les maîtres que les Canadiens français pourront devenir des concurrents de leurs compatriotes anglais sur un pied d’égalité. Cette pensée fera école avec Errol Bouchette, Édouard Montpetit et ceux qui vont fonder au XXe siècle l’école des Hautes Études commerciales.

Déjà, dans sa conférence sur « L’industrie considérée comme moyen de conserver notre nationalité » prononcée le 22 janvier 1846, il avait invité ses compatriotes à « honorer l’industrie par nos actes sinon la masse du peuple livrée à l’influence et à l’action dénationalisatrice des chefs d’industrie de la race rivale perdra avec le temps son caractère national ».

À cette incitation à l’entrepreneuriat comme on dirait aujourd’hui, il ajoute le commerce, complément nécessaire de l’industrie ; à ce sujet, il est un adepte du libre-échangisme ainsi dans son texte « de l’importance et des devoirs du commerce » (1852), il écrit comme un tenant du libéralisme économique intégral en ces termes :

Il s’est fait et se fait encore de beaux rêves sur la fraternité humaine, sur les moyens d’en arriver à la fraternisation universelle. Le plus sûr de ces moyens, nous l’avons dans le commerce, dans le commerce libre. Le commerce a besoin de toutes les libertés, comme de toutes les énergies ; il lui faut des hommes libres et industrieux. Aussi toutes les grandes nations commerciales ont-elles été des nations libres. Si elles n’ont pas toujours et toutes été libérales, elles le seront désormais.

Le commerce est aussi pour lui non seulement un agent de prospérité, mais le grand pacificateur entre les nations (cité dans G. Bergeron, 1994, p. 164).

Préoccupé de l’avancement matériel et intellectuel de ses compatriotes, il préconisera d’ailleurs l’instruction obligatoire et gratuite dans ses « Considérations sur notre système d’éducation populaire, sur l’éducation en général et les moyens législatifs d’y pourvoir », conférence prononcée le 19 février 1848. C’est dans cet ordre de préoccupation, l’éducation du peuple, qu’il a formulé dans sa première conférence sur la presse en 1844, le souhait que les journaux « le livre du peuple » traitent des questions économiques et de tous les sujets dont la connaissance est nécessaire à une vie sociale éclairée. (« La Presse » 1844)

Cette opinion publique éclairée est d’autant plus importante qu’elle souscrit à sa conception de la démocratie représentative, une démocratie qui renvoie à ce qu’il appelle l’aristocratie de l’intelligence ; et celle-ci a lieu quand « on laisse au peuple le droit de désigner parmi les hautes intelligences, celles qui seront plus spécialement chargées du gouvernement de la société, ce n’est certes pas moi qui m’y objecterai […] si c’est là ce qu’on appelle souveraineté du peuple », écrit-il le 22 janvier 1852 dans « De l’intelligence dans ses rapports avec la Société, première partie (1852) » (cité dans Bergeron, p. 186). Par conséquent, c’est du point de vue des capacités intellectuelles qu’il s’oppose au régime héréditaire de la monarchie tout autant qu’à celui de la démocratie directe. Dans cette démocratie « représentative », celle de l’aristocratie de l’intelligence, il met à contribution le clergé catholique et ses institutions nationales ; cette position, il l’exprime de la façon suivante : « Oh ! Qu’il se forme donc entre notre clergé et la partie active de notre peuple une sainte et patriotique alliance, ayant pour objet notre avancement politique et national » (cité, Bergeron p. 230). La position qu’il a sur l’importance sociale de la religion qu’il expose dans la conférence « Du prêtre et du spiritualisme dans leurs rapports avec la société » prononcée le 17 décembre 1848 n’est pas sans rappeler celle que défendent Alexis de Tocqueville et Frédéric Le Play pour la France de la même époque, elle correspond à un certain esprit libéral du XIXe siècle ; un esprit libéral et national qui, pour Étienne Parent, doit maintenir ce qui nous constitue comme peuple « Nos institutions, notre Langue, nos Lois ».

Conclusion

Ce bref survol de la pensée politique d’Étienne Parent consignée dans vingt ans de journalisme et dans ses conférences qui totalisent plusieurs centaines de pages ne rend pas justice à la richesse de la pensée. Nous n’avons retenu que des fragments de sa pensée permettant d’illustrer sa façon d’être à la fois libéral et nationaliste.

En considérant la doctrine libérale comme étant essentiellement axée sur l’individu et ses droits, et le nationalisme qui a pour sujet politique la nation, nous savons à quel point, ces deux sujets politiques, l’individu et la nation peuvent s’opposer comme le font les droits individuels et les droits collectifs ; malgré cela et avec peu de moyens, Étienne Parent réussit néanmoins en ce milieu de XIXe siècle à présenter une pensée à la fois libérale et nationaliste en utilisant dans le libéralisme tout ce qui peut servir la nationalité canadienne-française. Encore faut-il admettre que « notre premier intellectuel », selon l’expression de Bergeron, est un libéral conservateur sur le plan constitutionnel et politique et un libéral progressiste en matière économique, sociale et culturelle ; deux composantes du libéralisme mises au service du maintien de la nationalité canadienne-française.

Aussi dans une perspective d’histoire des idées politiques, ces fragments de la pensée et le parcours intellectuel et politique d’Étienne Parent mettent en lumière des enjeux auxquels sont encore confrontés nos contemporains ; des enjeux issus du dilemme nationalisme/libéralisme. En effet, dans le contexte actuel de la mondialisation des échanges économiques, des mouvements migratoires et du métissage des cultures, la question de l’identité collective définie par E. Parent, notre langue, nos lois, nos institutions, se pose avec une plus vive acuité. Si une certaine conjugaison du nationalisme et du libéralisme politique et économique a constitué le message, l’héritage de la pensée d’Étienne Parent, ce message n’est pas resté lettre morte. En effet, le nationalisme ou l’effort de conserver l’identité collective distincte en Amérique du Nord a motivé presque toutes les grandes réformes libérales qui ont accompagné le développement et la modernisation du Québec.

Admettons toutefois avec Maurice Séguin que l’héritage important de l’œuvre d’Étienne Parent aura été surtout d’avoir formulé le credo du nationalisme canadien-français traditionnel. Il écrit en 1971.

Cette pensée progressiste de 1846 devient le credo national, la doctrine traditionnelle – aujourd’hui plus que centenaire – de l’immense majorité de ceux qui, se croyant à l’avant-garde, prétendent que le Canada français a obtenu une autonomie politique suffisante pour parfaire, s’il le veut, son autonomie économique, sociale et culturelle. Il faudra près de 90 ans à la pensée adverse, à la pensée indépendantiste pour ébranler ce vieux credo national » (Séguin, 1971, p. 43).

Un credo qui persiste encore aujourd’hui.

Aussi, faut-il attribuer la persistance de ce credo à la force de la pensée libérale qui, elle, rendrait compte en partie de la pérennité même du Parti libéral dans l’histoire politique du Québec (M. Lévesque, 2013). Non seulement le Parti libéral a occupé une place enviable dans le bipartisme, mais il a toujours dû affronter un parti adverse formé de dissidents libéraux sur la question nationale (L’Action libérale nationale de Paul Gouin devenue, en alliance avec le Parti conservateur provincial, l’Union nationale, le Mouvement Souveraineté-Association–Parti québécois, l’Action démocratique du Québec et la Coalition Avenir Québec).

Tout se passe comme si la force du libéralisme, son caractère irréfutable, constituait l’obstacle majeur au règlement de la question nationale toujours en passe d’être associée à de l’ethnicisme, voire du racisme. Faut-il, à l’instar d’Étienne Parent, associer nationalisme et libéralisme et constamment montrer qu’un Québec indépendant sera celui d’une société essentiellement libérale ? Considérons-le comme le passage obligé vers la souveraineté pleine et entière.

 

Références

Bédard, Éric, Les réformistes, une génération canadienne-française au milieu du XIXe siècle, Montréal, Boréal, 2009

Bergeron, Gérard, Lire Étienne Parent. Notre premier intellectuel (1802-1874), Ste-Foy, Les Presses de l’Université Laval, Laval, 1994, 300 p.

Bernard, Jean-Paul, Les Rouges. Libéralisme nationalisme et anticléricalisme au milieu du XIXe siècle, Les Presses de l’Université du Québec, 1971.

Falardeau, J.C. (biographie, textes et bibliographie présentés par) Étienne Parent 1802-1874, Montréal, Éditions La Presse, 1975.

Fecteau, Jean-Marie, « Mesure d’exception et règle de droit : les conditions d’application de la loi martiale au Québec lors des Rébellions de 1837-1838 », McGill Law Journal, vol. 32, 1986-1987, p. 465-495.

Harvey, Louis-Georges, Le printemps de l’Amérique française Américanité, anticolonialisme et républicanisme dans le discours politique québécois 1805-1837, Montréal, Boréal, 2005.

Kelly, Stéphane, La petite loterie, Comment la Couronne a obtenu la collaboration des Canadiens français après 1837, Montréal, Boréal, 1997.

Lamonde, Yvan et Claude Corbo (choix de textes et présentation par), Le rouge et le bleu, Une Anthologie de la pensée politique du Québec de la Conquête à la Révolution tranquille, Montréal, P.U.M., 1999.

Lamonde, Yvan et Jonathan Livernois, Papineau erreur sur la personne, Boréal, 2012.

Lévesque, Michel, Histoire du Parti libéral du Québec, La nébuleuse politique, 1867-1960, Québec, Éditions Septentrion, 2013.

Seguin, Maurice, L’idée d’indépendance au Québec genèse et historique, Trois-Rivières, Les éditions Boréal Express, 1971, 66 p.

Sylvain, Philippe, « Quelques aspects de l’antagonisme libéral-ultramontain », Recherches sociographiques, vol. 8, no. 3, 1967, p. 275-299.


 

 

1 En 1847, il sera nommé sous-secrétaire de la Province du Canada ayant comme homologue anglais Edmund Allen Meredith ; en 1867, il sera nommé sous-secrétaire d’État à Ottawa lors de l’adoption de la nouvelle constitution le 1er juillet 1867, poste qu’il occupe jusqu’en 1872. Voir Stéphane Kelly, 1997.

2 La série de conférences est inaugurée à Montréal avec un texte sur « La Presse » en 1844. Il prononcera en tout dix conférences publiques, six à Montréal et quatre à Québec.Voir J-C. Falardeau, Étienne Parent, 1975.

 
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