Une réponse impériale au projet républicain

Science politique. Collège militaire royal de Saint-Jean

Le postulat de départ de la présente réflexion est que tout effort d’interprétation de l’Acte d’Union de 1840 exige de s’attarder aux Patriotes. Cette constitution politique imposée au Bas-Canada par le régime impérial britannique s’entend comme une réponse à la rébellion avortée de 1837-1838. Car sans ces événements politiques, on peut penser que l’Acte constitutionnel de 1791 aurait été préservé au Bas-Canada. La nouvelle constitution forçant l’union du Haut et du Bas-Canada et les événements des Patriotes forment en quelque sorte un ensemble politique doté d’une cohérence interne. Aussi, ce constat implique-t-il que toute lecture de l’Acte d’Union, c’est-à-dire tout effort de compréhension de sa véritable signification politique, est conditionnée par notre lecture même de l’action des Patriotes.

Or, trois principales interprétations dominent l’historiographie sur les Patriotes. La première est celle défendue par l’Église catholique. Si elle est aujourd’hui marginale, cette lecture très critique de ce mouvement jouissait en quelque sorte jusqu’au début du XXe siècle au Québec d’un statut de « lecture officielle ». La deuxième est celle nationaliste. Cette lecture plus positive voit dans l’action des Patriotes l’expression d’un combat national légitime contre le pouvoir britannique. Aujourd’hui dominante chez les indépendantistes et les nationalistes, cette lecture entre généralement en concurrence avec la troisième – même s’il existe bien sûr certains points de jonction entre ces deux lectures, lesquelles présentent certaines comptabilités – : la « libérale-démocrate ». Cette lecture met de l’avant la contribution des Patriotes au développement des droits politiques et à l’avènement de la démocratie au Québec (et au Canada). Plus récente, cette interprétation est aujourd’hui largement dominante, en ce qu’elle est celle qui fait le plus consensus parmi la classe politique au Québec.

Selon nous, ces trois principales lectures conduisent – ou ont conduit, dans le cas de la première –, à occulter la nature éminemment « républicaine » de l’engagement politique des Patriotes et, conséquemment, à une mauvaise saisie de la grande stratégie politique déployée par le pouvoir impérial britannique au Canada en réponse aux événements de 1837-1838 et dont l’Acte d’Union constitue un élément central. Notre hypothèse est que le principal objectif politique recherché par cette grande stratégie était d’amener les Canadiens, qui étaient nombreux à cette époque à soutenir les Patriotes, à se détourner des idéaux républicains défendus par ces derniers1. Comment ? Par le biais d’une stratégie visant à « attiser » leur fibre nationaliste. Ce procédé, qui tient d’une forme de « provocation délibérée », devait conduire les Canadiens à s’éloigner de ces idéaux qui partout au sud du continent et en Europe ébranlaient alors l’ordre établi.

Cette stratégie astucieuse se laisse saisir non pas tellement dans l’acte constitutionnel lui-même, mais dans le discours qui a servi de principales sources d’inspiration à cette stratégie, à savoir le fameux Rapport sur les affaires de l’Amérique du Nord Britannique (1839), rédigé par John George Lambton, 1er comte de Durham, envoyé spécial du Parlement de Londres au Canada en 1838.

Ma prétention n’est pas d’offrir ici une thèse décisive, étayée par une démonstration complète et appuyée par des sources historiques et historiographiques nombreuses, mais plutôt d’esquisser une hypothèse pour éclairer l’Acte d’Union de 1840, dont notre compréhension reste encore largement partielle et développée à l’aide de grilles interprétatives insuffisantes, incapables de correctement saisir la nature du combat politique des Patriotes.

Avant de développer cette hypothèse, je passerai d’abord brièvement en revue ces trois lectures des Patriotes.

Trois lectures des Patriotes et de l’Acte d’Union

1– Lecture de « l’Église »

L’interprétation de l’Église est très critique de l’action des Patriotes. Celle-ci voit dans leur action des aspirations séditieuses contraires au maintien de l’ordre social. Cette lecture est principalement celle à laquelle souscrivent les représentants du haut clergé. En revanche, certains curés de campagne ont pu être assez proches des Patriotes durant les Rébellions, tels que le curé de Saint-Benoît, l’abbé Étienne Chartier ou le curé de Saint-Charles, Augustin-Magloire Blanchet.

Cette interprétation de l’Église de l’action des Patriotes est par exemple celle de Monseigneur Jean-Jacques Lartigue (1777-1840), premier évêque de Montréal qui, le 24 octobre 1837, dans un mandement célèbre2 condamne vigoureusement l’action séditieuse des Patriotes en des termes on ne peut plus clairs :

Ne vous laissez donc pas séduire, si quelqu’un voulait vous engager à la rébellion contre le Gouvernement établi, sous prétexte que vous faites partie du Peuple Souverain : la trop fameuse convention Nationale de France, quoique forcée d’admettre la souveraineté du Peuple puisqu’elle lui devait son existence, eut bien soin de condamner elle-même les insurrections populaires, en insérant dans la Déclaration des droits en tête de la Constitution de 1795, que la souveraineté réside, non dans une partie ni même dans la majorité du Peuple, mais dans l’universalité des Citoyens ; ajoutant que nul individu, nulle réunion partielle des Citoyens, ne peut s’attribuer la Souveraineté. […] Avez-vous réfléchi que, presque sans exception, toute Révolution populaire est une œuvre sanguinaire, comme le prouve l’expérience ; et que le Philosophe de Genève, l’auteur du Contrat Social, le grand fauteur de la souveraineté du Peuple, dit quelque part qu’une Révolution serait achetée trop cher, si elle coûtait une seule goutte de sang ? Nous laissons à vos sentiments d’humanité et de Christianisme ces importantes considérations3.

Il cite également dans ce discours prononcé en chaire l’Épître aux Romains de Saint Paul pour justifier l’obéissance des Canadiens au pouvoir impérial britannique en place :

Rendez honneur à tous, aimez vos frères, craignez Dieu, honorez le Roi. Serviteurs, soyez soumis et respectueux envers vos Maîtres, non seulement à l’égard de ceux qui sont bons et doux, mais aussi envers ceux qui sont bizarres et fâcheux ; car c’est un effet de la grâce, si en vue de Dieu, l’on souffre avec patience d’injustes traitements4.

Cette critique virulente de l’action des Patriotes va par la suite se transformer naturellement en un appui pratiquement inconditionnel de l’Église envers le régime politique britannique. Aussi, l’Acte d’Union de 1840 viendra-t-il en quelque sort sceller le « pacte » tacite entre l’Église catholique au Canada et le pouvoir en place. En échange de sa loyauté et de son appel à la soumission de ses fidèles à l’égard de leurs nouveaux maîtres politiques, l’Église catholique pourra alors bénéficier d’un statut politique renouvelé. Elle avait dès lors la voie libre pour exercer un plus grand contrôle sur de nombreux pans de la vie sociale des Canadiens, notamment en matière d’instruction publique. Ce pacte va tenir jusqu’au milieu du XXe siècle, soit jusqu’au moment de la Révolution tranquille.

2– La lecture « nationaliste »

La lecture nationaliste est évidemment beaucoup plus favorable aux Patriotes. On la doit à certains historiens, tels que Laurent-Olivier David, qui fait paraître en 1884, l’un des premiers, sinon le premier, ouvrage consacré à ce mouvement, Les Patriotes de 1837-18385, ou celui de Louis Fréchette, Légendes d’un peuple (1888)6, ou même, dans une moindre mesure celui de Gérard Filteau, Histoire des Patriotes (1942)7. Suivant cette perspective, l’œuvre politique des Patriotes était essentiellement animée de « patriotisme » ou de « nationalisme », c’est-à-dire qu’elle visait la défense, la sauvegarde et la promotion de la nation canadienne, face au pouvoir britannique, au nom de l’identité nationale canadienne.

De ce point de vue, force est de constater combien l’Acte d’Union représente un cuisant revers. Cette nouvelle constitution, qui entraîne « l’annexion » du Bas au Haut-Canada, pour reprendre le jugement de Lionel Groulx, marque ainsi la fin d’une certaine autonomie politique garantie par le pouvoir britannique aux Canadiens à la suite de la Conquête. Qui plus est, si on se fie à la volonté exprimée par le comte de Durham dans son rapport de 1839, celle-ci devait à terme, cela est bien connu, favoriser l’assimilation de ce peuple « sans histoire et sans littérature8 », à la culture anglaise. C’est ainsi que l’on peut comprendre la proscription établie par l’Acte d’Union de faire usage du français (article XLI9) dans tous les documents officiels produits par le nouveau parlement.

Si cette lecture est évidemment très critique de l’Acte d’Union, elle a aussi permis, avec le temps, l’expression de ce que l’on peut nommer une « lecture de consolation ». On retrouve ici certainement l’un des réflexes politiques typiques des peuples conquis de continuellement chercher à minimiser les effets délétères de certains événements de leur histoire sur leur devenir national en développant des lectures de consolation qui s’articulent sous la forme de « c’aurait pu être pire » ou « au moins on a eu ça ». Ainsi, bien que l’Acte d’Union établisse l’anglais comme seule langue officielle du parlement, proscrivant du coup le français, on se rappelle que certains parlementaires du Canada-Est ont rapidement tôt fait de se mobiliser pour contester cette disposition. Ce sera notamment le cas bien connu de Louis-Hyppolite La Fontaine qui, faisant fi de ce règlement, va continuer de s’exprimer en français en chambre, ce que feront par la suite d’autres députés dès 1842. Ainsi, on se conforte à l’idée que c’est dans le cadre des institutions politiques de l’Union que la langue française a finalement pu être reconnue au parlement, ce qui ne sera dorénavant plus remis en question par le pouvoir impérial britannique dans les différents ordres politiques qui suivront au Canada. Il s’agit bien sûr d’une piètre consolation pour un peuple qui vient de perdre l’autonomie politique…

Cette lecture nationaliste des Patriotes va être placée en concurrence à partir du milieu du XXe siècle par la lecture libérale-démocrate.

3– La lecture « libérale-démocrate »

La lecture « libérale-démocrate » émerge dans les années 1960 dans le contexte de la Révolution tranquille. Cette lecture est assurément aujourd’hui la plus « consensuelle » des trois et jouit d’une grande influence auprès de la classe politique et médiatique.

Selon cette perspective, l’engagement des Patriotes a contribué à l’émergence ou au développement de la démocratie au Québec (et au Canada), ainsi qu’à l’extension des droits politiques. Cette contribution en est une bien sûr indirecte, puisque leurs actions politiques se sont soldées en 1838 par un échec politique complet. Les leaders patriotes seront tous arrêtés, une cinquantaine seront déportés jusqu’en Tasmanie et 12 d’entre eux seront condamnés à la peine capitale. Mais dans le long parcours historique du peuple québécois (ou canadien), leurs actions auront néanmoins contribué au développement de la démocratie et des droits de l’homme. Cette lecture est celle par exemple de l’historien Marcel Trudel, dans L’influence de Voltaire au Canada10 (ouvrage qui date toutefois de 1945) ou d’un Fernand Ouellet par exemple, dans son ouvrage Le Bas-Canada 1791-1840 – Changements structuraux et crise (1976)11. Ces deux auteurs minimisent le rôle de la question nationale pour comprendre l’action des Patriotes, en mettant plutôt l’accent sur la question sociale ou celle des droits politiques.

Si cette lecture est de nos jours la plus consensuelle, c’est qu’elle rejoint autant les indépendantistes, que les autonomistes et même certains fédéralistes au Québec. C’est notamment pareille lecture qui s’est imposée lorsque fût instaurée en 2002 la Journée nationale des Patriotes, en remplacement de la Fête consacrée à Dollard des Ormeaux (ou à la Reine Victoria auparavant). Voici comment le Gouvernement du Québec justifiait l’instauration de cette fête le 27 novembre 2001 : « Pour souligner l’importance de la lutte des Patriotes de 1837-1838 pour la reconnaissance de leur nation, pour sa liberté politique et pour l’établissement d’un gouvernement démocratique ».

Ajoutons aussi, la déclaration du premier ministre de l’époque, Bernard Landry, à cette occasion :

Le mouvement patriote a été, dans une large mesure, une coalition d’intérêts divers : une coalition d’agriculteurs, de marchands et de membres de professions libérales, mais aussi de citoyens d’origines anglaise, irlandaise et écossaise. En somme, Monsieur le Président, les Patriotes n’ont pas été les aventuriers qu’une certaine tradition folklorique tente, encore aujourd’hui, de décrire. Les Patriotes ont été, d’abord et avant tout, des gens animés d’idéaux de liberté et de démocratie12.

Suivant cette perspective, il va de soi que l’Acte d’Union n’a pas été à la hauteur de cette quête de démocratie. Mais là encore, cette lecture libérale-démocrate permet également d’imaginer une lecture de consolation. On souligne alors que c’est peu de temps après l’entrée en vigueur de l’union et dans le cadre des institutions politiques créées dans la foulée, que sera établi le principe de la responsabilité des ministres devant la chambre d’assemblée – une recommandation paradoxalement contenue dans le rapport Durham, mais à laquelle le gouvernement impérial britannique ne donna pas suite dans l’immédiat puisqu’il fallut attendre 1848 avait que cette pratique ne soit établie. A posteriori, il est dès lors possible d’affirmer que c’est en fin de compte l’Acte d’Union qui a donné aux Canadiens le « gouvernement responsable », ce qui constitue là encore une pauvre consolation pour ce peuple désormais placé en minorité au sein des Provinces-Unies du Canada.

Mais cette lecture de l’action des Patriotes, de même que les deux précédentes se méprennent sur le véritable sens de l’engagement politique des Patriotes et, du coup, sont incapables de bien saisir la grande stratégie politique déployée par le pouvoir britannique au Canada de l’époque à la suite des événements de 1837-1838, stratégie destinée à contrecarrer l’influence des idéaux républicains chez les Canadiens.

Pour une lecture républicaine des Patriotes et de l’Acte d’Union de 1840

Ces trois lectures de l’action des Patriotes sont à nos yeux incomplètes et incapables de saisir la véritable nature républicaine de leur projet politique. En fait, les lectures nationaliste et libérale-démocrate ne sont pas en soi erronées – quant à la première, celle de l’Église, elle a perdu toute pertinence avec la rupture du pacte tacite entre cette institution et le pouvoir impérial britannique au moment de la Révolution tranquille. Le problème tient plutôt au fait qu’elles sont incomplètes, car elles passent à côté de l’essentiel. Si le combat politique des Patriotes pouvait certes être animé de revendications nationalistes et en faveur de plus grandes libertés politiques pour les Canadiens, celui-ci ne se réduisait toutefois pas à ces deux enjeux, aussi importants soient-ils. Le programme politique des Patriotes reposait sur un projet politique plus complet et englobant, et dont le nationalisme et le libéralisme ne constituaient que des aspects. La vision politique des Patriotes reposait fondamentalement sur le principe républicain de la souveraineté populaire, lequel s’alimente d’une certaine conception du pouvoir politique, de l’économie et d’une vision des institutions politiques les plus aptes à traduire les ambitions collectives des Canadiens de l’époque. Pour le dire simplement, les Patriotes n’étaient pas que des nationalistes ou des démocrates, ils étaient plus que cela, car ils étaient d’abord et avant tout des républicains.

Le chef du parti Patriotes, Louis-Joseph Papineau, avait lu Aristote et ses Politiques et connaissait sa typologie des régimes politiques. Il savait ce qu’était une « πολιτεία » ou ce que l’on traduit généralement par « république ». Pour le politologue Marc Chevrier, il faut en effet voir dans le penseur stagirite les origines de la doctrine politique des Patriotes13. Qui plus est, celui dont la tête sera mise à prix par le pouvoir anglais en novembre 1837 avait une très bonne connaissance des événements politiques qui se déroulaient alors en Amérique du Sud et en Europe et des idées républicaines qui inspiraient les acteurs de ces changements.

Faute d’espace, mon ambition n’est pas ici d’exposer l’étendue du républicanisme des Patriotes, mais d’illustrer par une citation importante combien le principe de la souveraineté populaire14 était bien au cœur de leur programme politique. Celle-ci est tirée de l’exorde de la fameuse Adresse de la Confédération des six-comtés prononcée par Papineau le 23 octobre 1837 à Saint-Charles-sur-Richelieu :

Concitoyens,

Quand un peuple se trouve invariablement en butte à une suite d’oppressions systématiques, malgré ses vœux exprimés de toutes les manières reconnus par l’usage constitutionnel, par des assemblées populaires et par ses représentants en parlement après mûre délibération ; quand ses gouvernants, au lieu de redresser les maux divers qu’ils ont eux-mêmes produits par leur mauvais gouvernement, ont solennellement enregistré et proclamé leur coupable détermination de saper et de renverser jusqu’aux fondations de la liberté civile, il devient impérieusement du devoir du peuple de se livrer sérieusement à la considération de sa malheureuse position, – des dangers qui l’environnent, – et, par une organisation bien combinée, de faire les arrangements nécessaires pour conserver intacts leurs droits de citoyens et leur dignité d’hommes libres.

En commun avec les diverses nations de l’Amérique du Nord et du Sud qui ont adopté les principes contenus dans cette Déclaration, nous regardons les doctrines qu’elle renferme comme sacrées et évidentes : Que Dieu ne créa aucune distinction artificielle entre l’homme et l’homme ; que le gouvernement n’est qu’une simple institution humaine formée par ceux qui doivent être sujets à son action bonne ou mauvaise ; et consacrée pour l’avantage de tous ceux qui consentiront à venir ou à rester sous sa protection et sous son contrôle, et que conséquemment la forme en peut être changée dès qu’elle cesse d’accomplir les fins pour lesquelles ce gouvernement fut établi ; que les autorités publiques et les hommes au pouvoir ne sont que les exécuteurs des vœux légitimement exprimés de la communauté ; honorés quand ils possèdent la confiance publique, et respectée aussi longtemps qu’ils jouissent de l’estime publique, et qui doivent être déplacés du pouvoir dès qu’ils cessent de donner satisfaction au peuple, seule source légitime de tout pouvoir15.

Ainsi, même si le discours des Patriotes pouvait en partie faire place à des revendications politiques qui appartiennent bien au registre du nationalisme ou du libéralisme, le fondement de leur doctrine politique reposait quant à lui clairement sur ce principe qui établit que le peuple est un acteur politique maître de son destin, puisque détenteur de la souveraineté politique que nul pouvoir politique ne peut usurper. En ce sens, les Patriotes étaient d’authentiques républicains.

L’Acte d’Union : une voie astucieuse pour détourner l’attention des Canadiens des idéaux républicains

En réaction aux Rébellions de 1837-1838, le pouvoir impérial britannique va suspendre la constitution du Bas-Canada le 10 février 1838. Investi des fonctions de gouverneur général de l’ensemble des colonies britanniques de l’Amérique du Nord16, le comte de Durham est alors envoyé à Québec où il séjournera pendant cinq mois (du 27 mai au 1er novembre 1838) pour faire la lumière sur ces événements et pour émettre des recommandations afin d’éviter qu’ils ne se reproduisent. Il fait paraître à Londres en février de l’année suivante son fameux Rapport sur les affaires de l’Amérique du Nord britannique. Inspiré par ce rapport, le pouvoir impérial britannique va alors déployer une stratégie astucieuse pour amener les Canadiens à délaisser les idéaux républicains défendus par les Patriotes, idéaux qui représentaient une menace politique sérieuse à l’ordre établi.

Cette stratégie consistait à « attiser » la fibre nationaliste des Canadiens par un discours délibérément provocateur, de sorte qu’ils se détournent du républicanisme. On pouvait ainsi espérer qu’occupés à se mobiliser pour défendre leur identité nationale diffamée, ils laisseront alors certainement plus facilement tomber leur aspiration en faveur de la souveraineté populaire. Autrement dit, ils seront certainement plus enclins à délaisser leurs aspirations plus spécifiquement politiques, lesquelles s’alimentaient directement des idéaux républicains, pour se tourner vers une lutte identitaire relevant davantage de la sphère culturelle. Telle était, soumettons-nous comme hypothèse, la logique derrière la grande stratégie politique britannique déployée au Canada en réponse aux Rébellions des Patriotes, une logique dont on peut saisir les contours dans le rapport Durham.

Pour le nouveau gouverneur britannique en Amérique du Nord, la source première des troubles ayant secoué le Bas-Canada en 1837-1838 est à trouver dans un conflit de « nationalités » entre les descendants des colons français et les nouveaux arrivants d’origine britannique. Parmi les passages les plus connus de ce rapport, on note celui précisément où son auteur expose clairement cette idée : « Je m’attendais à trouver un conflit entre un gouvernement et un peuple ; je trouvai deux nations en guerre au sein d’un même État17 ». Cette idée est fondamentale et conditionne l’ensemble de l’analyse et des recommandations qui s’en suivent. Durham précise ailleurs sa pensée sur cette question :

Nous sommes portés à croire que le vrai motif de la querelle est autre chose, et que la différence raciale a seulement légèrement et occasionnellement accentué les rivalités attribuées à une autre cause plus habituelle. L’expérience d’une société aussi malheureusement divisée que celle du Bas-Canada conduit à une opinion exactement contraire. La haine des nationalités tombe sur les sens mêmes, d’une manière irrésistible et palpable, comme l’origine et l’essence de toute la querelle qui divise la société. On s’aperçoit vite que les rivalités qui paraissaient avoir une autre origine ne sont que les modalités de cette perpétuelle et envahissante querelle et que toute dispute est à l’origine entre Français et Anglais ou le devient avant d’avoir touché son terme18.

Plus loin, il ajoute qu’ :

[à] la racine du désordre du Bas-Canada, on trouve le conflit des deux races qui composent sa population. Jusqu’à ce que ce problème soit résolu, aucun bon gouvernement n’est possible, car, que les institutions politiques soient réformées ou demeurent inchangées, que les pouvoirs du gouvernement soient confiés à la majorité ou à la minorité, nous pouvons être assurés que, tant que durera l’hostilité entre les races, quelle que soit celle qui soit revêtue du pouvoir, cette race se servira de ce pouvoir pour des fins partiales19.

Une fois ce constat admis, le comte de Durham va formuler tout le long de son rapport long de 300 pages de nombreux jugements très sévères sur les Canadiens, un peuple, à ses yeux, « sans histoire et sans littérature20 ». Les Canadiens sont un « peuple ignare, apathique et rétrograde », dont la « nationalité [est] insignifiante et chimérique ». Il précise encore ailleurs que les Canadiens forment : « [u]ne population sans éducation aucune et singulièrement amorphe, obéissant aveuglément à des chefs qui la gouvernent au moyen d’une confiance aveugle et d’étroits préjugés nationaux21». En contrepartie de ce discours méprisant à l’égard des Canadiens, il exalte en plusieurs endroits le caractère supérieur des Britanniques, dont on « ne peut pas un seul instant contester la supériorité de leur sagesse politique et pratique22 ».

En revanche, la question des revendications républicaines des Patriotes apparaît complètement évacuée de l’analyse de Durham. Les seuls endroits où il les évoque, c’est pour en négliger l’importance ou pour les tourner en dérision. Ainsi, écrit-il en parlant des Canadiens : « L’orgueil national, qui est un élément remarquable de leur psychologie, en induit beaucoup à se flatter de l’idée d’une république canadienne23. » Ailleurs, le discours des Patriotes en faveur des idées républicaines tenait à ses yeux davantage à une stratégie discursive pour cacher la véritable nature de leur programme bassement nationaliste, qu’à une adhésion réelle à ce modèle politique :

Les Canadiens français ont essayé de dissimuler leur hostilité aux conséquences de l’immigration britannique et à l’introduction des institutions anglaises sous les apparences d’une guerre contre le gouvernement et contre ceux qui l’appuyaient. Ils représentaient ces derniers comme une coterie de protégé corrompus et insolents. Majoritaires, ils ont évoqué les principes du contrôle populaire et de la démocratie24.

Enfin, nous savons que l’une des principales recommandations de ce rapport comme solution aux maux affligeant le Bas-Canada, à côté de celle prônant l’instauration de la responsabilité ministérielle, est celle de l’assimilation des Canadiens à la culture anglaise. Cette recommandation se voit formulée explicitement par le comte de Durham qui écrit :

Je n’entretiens aucun doute au sujet du caractère national qui doit être donné au Bas-Canada : ce doit être celui de l’Empire britannique, celui de la majorité de la population de l’Amérique britannique, celui de la grande race qui doit, à une époque prochaine, être prédominante sur tout le continent de l’Amérique du Nord25.

Il poursuit plus loin en précisant que :

[…] l’intention première et ferme du gouvernement britannique doit à l’avenir consister à établir dans la province une population anglaise avec des lois et la langue anglaise, et à ne confier le gouvernement de cette province qu’à une Assemblée décidément anglaise26.

Ce survol très sommaire du rapport Durham complété, comment comprendre cet accent mis sur la dimension « nationale » du conflit qui opposa les Patriotes au régime britannique du Bas-Canada et à l’opposé, cette attitude consistant à passer sous silence leurs programmes républicains ? Quand bien même l’on admettait que l’origine du conflit au Bas-Canada en était un de nationalités incompatibles, à quoi pourrait servir un tel dénigrement des Canadiens et cette exaltation de la supériorité de la race anglaise, si ce n’est qu’à « provoquer » une réaction des Canadiens ? Pareillement, quel sens donner à ce projet assimilationniste ?

Il est à nos yeux difficile d’imaginer que cette posture écartant de l’analyse la nature républicaine de l’engagement politique des Patriotes ne tienne qu’à une simple négligence de la part de l’auteur de ce rapport. Cette posture participe plutôt, nous pensons, d’une stratégie politique délibérée, astucieuse, mais subtile. Considérant tout l’esprit de stratégie et de ruse politique que le comte de Durham dû déployer pour parvenir à ses fins lors de la conférence de Londres qui permis, à l’été 1831, l’accession du prince Léopold de Saxe-Cobourg-Saalfeld au trône du nouveau Royaume de Belgique ou lors de la mission diplomatique qu’il dirigea à Constantinople et à Saint-Pétersbourg pour garantir l’indépendance de la Grèce l’année suivante, de même que comme ambassadeur de Grande-Bretagne en Russie en 1832 pour trouver une solution à la guerre russo-polonaise de 1830, il est difficile de penser que tout cela a été purement fortuit ou non intentionnel.

En ce sens, force est de constater à la lecture de la section conclusive du rapport consacrée aux recommandations que l’intention d’assimilation apparaît en réalité bien peu ferme. Les moyens auxquels il appelle pour parvenir à cette fin apparaissent en effet nettement insuffisants. Cette absence apparente de résolution à mettre en œuvre cette politique s’explique par le fait qu’en réalité, cet appel à l’assimilation des Canadiens poursuivait un autre but politique que celui ouvertement avoué. Cet appel et les jugements condescendants à l’égard des Canadiens qui l’accompagnent avaient pour effet d’attiser le sentiment nationaliste des Canadiens, qui ne pourraient alors que s’en trouver outré. La réaction des Canadiens était assurée. Ceux-ci ne tardent d’ailleurs pas à prendre connaissance du rapport Durham et de cette recommandation les visant, alors qu’une première traduction paraît par sections entre le 8 mars et le 8 avril 1839 dans les pages du journal Le Canadien, et ce, seulement un mois après la publication de nombreux extraits dans les quotidiens de Londres27. Ce projet assimilationniste et les jugements sévères du comte de Durham à l’égard des Canadiens devaient être rapidement connus d’eux. Sa diffusion était essentielle au succès de cette stratégie politique.

En fait, le pouvoir impérial britannique au Canada de la première moitié du XIXe siècle craignait davantage la puissance des idéaux républicains, lesquels se déployaient avec vigueur partout sur le Nouveau Continent, notamment en Amérique du Sud à l’occasion des Guerres d’indépendance hispano-américaines (1810-1825), de même que sur le nouveau continent, idéaux qui seront derrière les mouvements politiques qui culmineront au Printemps des peuples en 1848, que celle des revendications nationalistes, lesquelles pouvaient d’ailleurs très bien continuer à s’exprimer à l’intérieur du nouveau régime sous une forme essentiellement culturelle, assurément moins menaçante. Autrement dit, l’affirmation nationale des Canadiens constituait une menace bien moindre aux yeux du pouvoir impérial britannique que toute revendication éminemment politique pour la souveraineté populaire, laquelle impliquait par définition une contestation de front des principes politiques au cœur du parlementarisme britannique – principes politiques qui sont d’ailleurs toujours largement ceux derrière le régime politique de la fédération canadienne actuelle. Ainsi, pour contrer le danger que représente le républicanisme chez les Canadiens, le plus simple était de les amener à se détourner de ce modèle.

En ce sens, paradoxalement, la lecture de l’Église des troubles de 1837-1838 livrée par monseigneur Lartigue dans son mandement évoqué plus haut apparaît plus juste. L’Église avait assez bien saisi la nature républicaine de l’engagement politique des Patriotes et leur appel au principe de la souveraineté populaire, pour mieux bien sûr le condamner.

Conclusion

En somme, l’hypothèse que nous avons soutenue dans ces pages est que le républicanisme a occupé une place beaucoup plus grande dans les événements de 1837-1838 que ce qui est généralement admis. L’historiographie actuelle, laquelle est dominée par les lectures nationalistes ou libérale-démocrate, reconnaît habituellement que le combat des Patriotes était inspiré par le modèle républicain. Mais on est en général incapable de saisir correctement en quoi consistait ce républicanisme, si ce n’est pour souligner l’opposition des Patriotes au régime monarchique britannique. Leur républicanisme impliquait beaucoup plus qu’une telle critique et impliquait à la fois certaines revendications nationalistes et d’autres en faveur de plus grands droits politiques. Ensuite, cette hypothèse nous a permis d’éclairer sous un nouveau jour la grande stratégie politique déployée par le pouvoir impérial britannique en réponse aux Rébellions des Patriotes, qui nous éloigne des « lectures de consolation » sur lesquelles débouchent les interprétations nationaliste ou libérale-démocrate habituelles.

Cela dit, pour être pleinement étayée, cette hypothèse explicative mériterait assurément une analyse plus poussée que celle offerte ici dans ces quelques pages.

 

 


 

1 Dans le présent texte, et conformément à l’usage à l’époque, nous entendons bien sûr par Canadiens, ceux que l’on nomme aujourd’hui Québécois et Canadiens français dans les provinces canadiennes.

2 Soit un mois avant la Bataille de Saint-Denis et au lendemain de la première journée de l’Assemblée des Six-comtés.

3 Charles-Philippe Courtois et Danic Parenteau (dir.), « Mandement à l’occasion des troubles », Les 50 discours qui ont marqué le Québec, Montréal, Éditions CEC, 2011, p. 72.

4 Ibid. p. 69-70.

5 Nouvelle édition revue et corrigée, Montréal, Lux, 2007.

6 Trois-Rivières, Les Écrits des forges, 1989.

7 Montréal, Septentrion, 2003.

8 Rapport sur les affaires de l’Amérique du Nord britannique (1839), trad. D. Bertrand et A. Desbiens, Montréal, Éditions de l’Hexagone, 1990.

9 « En quelle langue seront les Records de la Législature

XLI. Et qu’il soit statué, que depuis et après la Réunion des dites deux Provinces, tous Brefs, Proclamations, Instruments pour mander et convoquer le Conseil Législatif et l’Assemblée Législative de la Province du Canada, et pour les proroger et les dissoudre, et tous les Brefs pour les élections et tous Brefs et Instruments publics quelconques ayant rapport au Conseil Législatif et à l’Assemblée Législative ou à aucun de ces corps, et tous Rapports à tels Brefs et Instruments, et tous journaux, entrées et procédés écrits ou imprimes, de toute nature, du Conseil Législatif et de l’Assemblée Législative, et d’aucun de ces corps respectivement, et tous procédés écrits ou imprimes et Rapports de Comités du dit Conseil Législatif et de la dite Assemblée Législative, respectivement, ne seront que dans la langue Anglaise : Pourvu toujours, que la présente disposition ne s’entendra pas pour empêcher que des copies traduites d’aucuns tels documents ne soient faites, mais aucune telle copie ne sera gardée parmi les Records du Conseil Législatif ou de l’Assemblée Législative, ni ne sera censée avoir en aucun cas l’authenticité d’un Record Original. » Cette traduction est disponible sur le portail de la Chaire pour le développement de la recherche sur la culture d’expression française en Amérique du Nord de l’Université Laval : http ://www.axl.cefan.ulaval.ca/amnord/cndconst1840.htm (page consultée le 1er juillet 2015).

10 Montréal, Fides, 1945.

11 Ottawa, Éd. de l’Université d’Ottawa, 1976.

12 Journal des débats de l’Assemblée nationale : http ://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/assemblee-nationale/36-2/journal-debats/20011127/9563.html#_Toc531611066
(page consultée le 1er juillet 2015 ; nous soulignons)

13 « Aristote, Papineau, le Léviathan canadien et la politeia bas-canadienne », in J. Guyot et C.-P. Courtois, La culture des Patriotes, 2012, chapitre 9, p. 191.

14 Nous nous permettons ici de renvoyer le lecteur au premier chapitre de notre dernier essai pour une exposition succincte du modèle politique républicain : L’Indépendance par la République. De la souveraineté du peuple à celle de l’État, Montréal, Fides, 2015.

15 Discours tiré de Charles-Philippe Courtois et Danic Parenteau (dir.), Les 50 discours qui ont marqué le Québec, Montréal, Les Éditions CEC, 2010, p. 60 et 61 ; nous soulignons.

16 Ce qui comprend les provinces du Haut et du Bas-Canada, le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse, L’Île-du-Prince-Édouard, Terre-Neuve et le vaste territoire de la Terre de Rupert (sous contrôle de la Compagnie de la Baie d’Hudson).

17 p. 58.

18 p. 58-59, nous soulignons.

19 p. 103-104.

20 p. 237, p. 66 et p. 215.

21 p. 63.

22 p. 80.

23 p. 91.

24 p. 61.

25 p. 229-230.

26 p. 230.

27 On peut consulter cette traduction dans la Collection numérique de la Bibliothèque et Archives nationales du Québec disponible sur son portail à l’adresse suivante : http ://collections.banq.qc.ca/ark :/52327/1907147# (page consultée le 1er juillet 2015).

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