Franck M. Guttman. Le diable de Saint-Hyacinthe

Franck M. Guttman
Le diable de Saint-Hyacinthe. Télesphore-Damien Bouchard, Hurtubise, 2013, 514 pages

La biographie de Télesphore-Damien Bouchard par Franck M. Guttman, parue en version française traduite chez Hurtubise, tient davantage de l’hagiographie que de la contribution scientifique. Il faut dire que l’auteur cite abondamment les mémoires de son héros qui pense incarner un style littéraire constituant « une fusion des styles de Victor Hugo et de Léon Tolstoï » !

Certes, l’homme fort de Saint-Hyacinthe a des mérites. Né d’une famille modeste, il n’en deviendra pas moins maire, député, ministre et même chef parlementaire de l’opposition officielle. Et il aura mis de l’avant des idées progressistes : séparation de l’Église et de l’État, droit de vote des femmes, nationalisation de l’électricité, etc. Mais ses quelques bons coups ne sauraient compenser la part funeste de son œuvre, soit un antinationalisme primaire et, par suite logique, son appui à différentes décisions et à divers régimes de triste mémoire. Ainsi, il appuya la participation du Canada à la Première Guerre mondiale, s’opposa tant à l’autonomie provinciale qu’à l’adoption d’un drapeau québécois, et fut un collaborateur de premier plan au sein des gouvernements Taschereau et Godbout, respectivement reconnus pour leur extrême corruption et leur soumission totale au pouvoir anglo-saxon. Pourtant, T-D Bouchard fut lui-même victime de cette logique de soumission, lorsque sa possible nomination par Godbout à titre de trésorier fut bloquée par le veto d’Ernest Lapointe, lieutenant québécois du premier ministre fédéral, pour qui « les milieux financiers seraient moins confiants si un Canadien français occupait ce poste ». À noter que l’auteur, très prompt à dénoncer l’intolérance touchant les autres groupes ethniques, ne semble nullement choqué par cette pratique, puisqu’il y voit un fait révélateur « de l’étroite relation entre les libéraux fédéraux et provinciaux » et non du racisme systémique visant les Canadiens français.

Cette indifférence de l’auteur face à ce racisme explique sans doute comment il a pu en venir à se servir de son livre pour salir le nationalisme canadien-français et commettre au passage nombre d’exagérations et d’erreurs. Ainsi, il associe le Bloc populaire à la droite, alors qu’il était plutôt progressiste, et affirme que « Oscar Drouin fut l’unique représentant de la défunte ALN à entrer au nouveau cabinet » Duplessis en 1936, alors que plusieurs anciens de l’ALN, dont Johnny Bourque, y ont accédé. Guttman est particulièrement non convaincant lorsqu’il affirme que les élites nationalistes de l’époque étaient fascistes… et donne pour seul exemple Pierre Trudeau qui, déguisé en nazi, allait narguer les Juifs en allemand.

Les passages les plus déplorables concernent toutefois l’Ordre de Jacques-Cartier. Commentant un discours de T-D Bouchard au Sénat, prononcé en faveur de l’idée d’Athanase David de produire un manuel d’histoire du Canada uniforme, l’auteur en appuie le contenu pourtant unanimement condamné à l’époque, sauf au Canada anglais où il trouva grâce particulièrement chez les orangistes. Dans ce discours, T-D Bouchard reprit l’accusation de Jean-Charles Harvey selon qui l’Ordre de Jacques-Cartier était « le Klu Klux Klan du Canada français ». Pire encore, l’annexe de la biographie qui clôt l’ouvrage débute par cette accusation et se termine par une association entre l’Ordre de Jacques-Cartier et le PQ qui, tout aussi « raciste » et « xénophobe », en serait l’héritier, au même titre que Pierre Falardeau « l’ultranationaliste extrémiste ». Il est sidérant de constater qu’un citoyen québécois comme Guttman qui vit au Québec depuis longtemps, voire depuis toujours, peut en avoir une compréhension si déformée par des préjugés et autres a priori politiques aveuglants. Tout comme il est sidérant qu’un éditeur, Hurtubise, et un directeur de collection, Dominique Garand, aient accepté que cette annexe soit publiée. Par contre, il est compréhensible que le traducteur de l’ouvrage ait préféré que son nom ne paraisse nulle part…

Dans ce contexte, il est difficile d’accorder beaucoup de crédibilité à ce livre, même s’il contient une foule de faits intéressants. Ou peut-être que, justement, il faut s’en tenir aux faits et oublier les interprétations ainsi que les conclusions, toutes plus discutables les unes que les autres. Par exemple, comment croire l’auteur lorsqu’il affirme que T-D Bouchard fut un précurseur de la Révolution tranquille ? Au contraire, il incarna ce qui a empêché qu’elle n’advienne plus tôt. Car cette révolution a été rendue possible par une alliance entre progressistes et nationalistes, alors qu’en son temps T-D Bouchard a toujours refusé une telle alliance, même lorsqu’il aurait pu prendre la tête de l’ALN, selon son biographe. Autre exemple, comment croire sérieusement que l’importance de T-D Bouchard peut être comparée à celle de Wilfrid Laurier ? Certainement pas en nous référant à la liste de ses réalisations compilée par l’auteur et qui débute par une « piscine municipale extérieure » ! Toutefois, en un sens on peut situer T-D Bouchard dans la lignée de Laurier, celle des politiciens québécois dont la carrière fut rendue possible par une volonté de combattre les intérêts du Québec. Franck M. Guttman ne se sera donc pas trompé sur au moins une chose, le choix de l’auteur de la préface de la version française : Jean Chrétien.

Guillaume Rousseau
Professeur de droit, Université de Sherbrooke

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