Le messianisme israélien, un obstacle à tout processus de paix

Philosophe retraité du Collège de Rimouski
La naissance d’un État singulier

La création de l’État d’Israël échappe aux standards habituels. Ce n’est peut-être pas un pays sans chapeau, comme la patrie de Dany Laferrière, mais c’est certes un pays hors normes. En effet, les démocraties modernes se sont constituées grosso modo sur la base de deux principes généraux, énoncés par le président américain Wilson dans son retentissant discours de janvier 1918 : le droit des peuples à l’autodétermination et l’intangibilité des frontières 1 héritées de la période coloniale.

En évoquant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, Wilson tablait au fond sur l’histoire : des pays établis devaient d’abord recouvrer leurs frontières d’avant-guerre, par exemple la France et l’Allemagne ; ensuite, certaines nations devaient obtenir un nouveau statut, étant donné la chute des trois grands empires d’avant-guerre 2 et la constitution des États modernes – on pense entre autres aux pays d’Europe de l’Est. Quant au second principe, l’intangibilité des frontières coloniales, il s’était déjà appliqué aux pays d’Amérique latine 3, et on comptait l’utiliser à nouveau pour le processus de décolonisation à venir 4.

On sait que, dès 1944, l’historien Hans Kohn (The Idea of Nationalism : A Study in Its Origins and Background) a proposé une théorisation du nationalisme correspondant à deux idéaux types : les fameux nationalismes civique et ethnique 5. Sur cette base, on peut dessiner à grands traits trois vagues successives de nationalisme menant à l’autodétermination : la première, surtout libérale, a été mise en œuvre par des nations occidentales comme l’Angleterre, les États-Unis et la France 6, du XVIIsiècle à la fin du XVIIIe ; surtout ethnique, la deuxième toucha des pays n’ayant connu que très tardivement la démocratie, tels l’Allemagne et les pays d’Europe de l’Est au tournant du XXsiècle ; quant à la troisième, elle caractérise l’important mouvement de décolonisation postérieur à la Seconde Guerre mondiale 7, lequel a mené plusieurs pays non occidentaux à des formes de nationalisme hybride.

Qu’en est-il d’Israël ? Bien que le sionisme soit né à la fin du XIXsiècle et que, faute de mieux, plusieurs analystes assimilent son nationalisme à une forme ethnique rétrograde 8, aucun des schémas habituels ne convient vraiment pour décrire cet inclassable pays. Selon nous, ni l’autodétermination des peuples ni le respect des frontières coloniales ne s’appliquent réellement à son cas. L’autodétermination suppose en effet une nation ayant à tout le moins une langue et une histoire communes, ce qui n’existait pas dans les diverses communautés juives disséminées à travers le monde. Elle implique aussi un territoire délimité, une situation qui colle difficilement à Israël. Quant à l’intangibilité des frontières coloniales, cette norme ne cadre pas non plus puisque la Palestine, sous mandat britannique depuis 1923, n’abritait plus de communauté juive importante depuis deux millénaires. Par ailleurs, comment appliquer ce principe à un État qui n’a jamais respecté les frontières convenues ? Tout d’abord, avant sa naissance, lors de la période mandataire, tant l’activisme politique que le terrorisme juif faisaient rage 9, bloquant toute entente diplomatique. Puis, suite à la guerre d’indépendance qui a accompagné sa fondation en 1948 10, Israël a revendiqué plus de 70 % du territoire de la Palestine antérieure (21 000 km2), alors que le plan de partage initial lui en octroyait seulement 55 % 11. Enfin, l’état de guerre quasi permanent dans lequel a vécu ensuite le pays a permis l’appropriation de territoires supplémentaires. Je fais bien sûr allusion ici aux trois autres guerres israélo-arabes déclarées, la crise du canal de Suez (1956), la guerre des Six Jours (1967) 12 et la guerre du Yom Kippour (1973), ainsi qu’aux deux intifadas (1987-1993 et 2000-20 ?), ces conflits larvés avec les Palestiniens. Que conclure de cette analyse préliminaire ? Au moins ceci : on ne peut juger de l’existence d’Israël sur la base des normes usuelles. En fait, c’est peut-être le seul pays qui, près de soixante-dix ans après sa naissance officielle, n’est pas encore reconnu par l’ensemble de la communauté internationale. Selon quels critères faut-il alors évaluer sa légitimité : ceux de la politique du fait accompli, du règne de la force primant la règle de droit ? C’est en tout cas ce que disait observer Nahum Goldmann, l’un des artisans de l’État d’Israël, qui fut président de l’Organisation sioniste mondiale et aussi du Congrès juif mondial. Voyant dans la naissance et l’existence de son pays une question de vie ou de mort pour les Juifs 13, il déplorait le fait que l’attitude d’Israël ait toujours consisté en une « démonstration de force » visant à imposer aux États arabes « l’existence, au milieu d’eux, d’un État juif », une stratégie que lui-même n’avalisa jamais 14.

La question religieuse

Comme si ce flottement identitaire et territorial ne laissait pas suffisamment perplexe, la question religieuse vient compliquer les choses et confondre l’observateur impartial. Elle surgit dès la naissance du pays. En effet, dans le contexte chargé de la fondation, un débat orageux s’élève sur la nature et la destinée du futur État : doit-il être d’abord laïque 15 ou inclure plutôt une composante religieuse ? Les fondateurs optent finalement pour la laïcité, mais comme la mauvaise fée des contes pour enfants, l’ombre religieuse écartée des fonts baptismaux plane depuis sur sa destinée. Relativement contrôlée durant les premières décennies, elle est malheureusement devenue ensuite un élément incontournable de sa politique intérieure. En effet, la guerre des Six Jours a suscité une ferveur religieuse 16 politiquement ingérable. Comme le note Enderlin (2013), de 1948 à 1967, la politique israélienne gravitait autour des enjeux démographiques ; c’était la continuation de l’époque héroïque du kibboutz, qui remontait au début du siècle. Mais depuis 1967, la question du Grand Israël polarise l’opinion publique, qui a progressivement basculé vers la droite de l’échiquier politique. Autrement dit, le problème des frontières est devenu déterminant au point de favoriser un durcissement de l’attitude religieuse et un changement de cap des partis orthodoxes. C’est ainsi que, de 1948 à 1977, Israël a été dirigé par des gouvernements de gauche : d’abord par le Mapaï, le Parti des ouvriers créé par Ben Gourion, ensuite par le Parti travailliste, qui avait pris le relais à partir de 1969. Mais depuis l’arrivée de Menahem Begin à la tête du pays, en 1977, ce sont des gouvernements de droite qui l’ont dirigé pendant trente ans sur trente-huit, sans compter que Netanyahu a été réélu en 2015… Or, c’est la nouvelle allégeance du néo-sionisme religieux et son ralliement à la droite qui a permis ces victoires à répétition du Likoud, né en 1973. C’est sans doute pourquoi Sternhell voit dans l’année 1967 « l’événement majeur » dominant l’histoire d’Israël 17.

Le messianisme

En géopolitique, on dit souvent que ce sont les victoires militaires qui déterminent la carte d’un État. Or, en Israël, les frontières fluctuantes et l’appropriation constante de nouveaux territoires, ce qu’Edward Saïd appelait les « politiques de dépossession 18 » des Palestiniens, sont alimentées par le messianisme. Selon cette conception, il faut rétablir Israël dans ses limites bibliques, lui donner une extension qui aille du Jourdain à la mer. Or, en réunifiant Jérusalem et en conquérant le Sinaï, les hauteurs du Golan et la Cisjordanie (qui correspond grosso modo à la Judée-Samarie de la Bible), la guerre des Six Jours a matérialisé cette possibilité et donné un élan décisif à ce dogme. Pour le néo-sionisme, la reconstitution de la Terre sainte originelle, Eretz Israël, est ainsi devenue une priorité. C’est d’ailleurs à ce moment que commence la colonisation des territoires occupés. Le sionisme antérieur avait toujours été partagé en deux tendances majeures : un sionisme politique, celui des Herzl, Ben Gourion et Golda Meir, et un sionisme religieux. Le néo-sionisme a reconduit ce clivage. Plus pragmatique, la branche politique voit dans les territoires occupés une question d’intérêt stratégique, et donc une éventuelle monnaie d’échange 19. Mais d’essence messianique, le néo-sionisme religieux, parfois appelé le sionisme de la rédemption 20, défend plutôt une théologie sans concession. Il constitue actuellement un obstacle majeur à tout processus de paix, car c’est l’un des aiguillons les plus puissants de la colonisation 21 et, sous sa bannière, on continue à judaïser Jérusalem, pourtant une ville sacrée pour les trois monothéismes…

Ainsi, la guerre des Six Jours a représenté l’occasion et l’aiguillon, dynamisant le messianisme en Israël. Mais comment expliquer cette emprise du néo-sionisme religieux sur la politique et la société du pays ? C’est là une question complexe, qu’il faut traiter à plusieurs niveaux et qui, on le verra, engage indirectement la politique étrangère du Canada et des États-Unis.

Le poids du religieux

Puisque plusieurs facteurs se superposent ici, examinons d’abord les fondations. Étant donné le vif débat qui a marqué sa naissance, Israël n’a pas adopté de constitution formelle. En effet, les dissensions entre partisans du pouvoir religieux et défenseurs de la laïcité empêchèrent la rédaction d’un texte constitutionnel unique. Pour les Juifs orthodoxes, il était impensable qu’un document civil ait préséance sur les textes sacrés de la Torah ou du Tanakh. La législation israélienne 22 s’appuie donc sur les principes énoncés dans la déclaration d’indépendance de 1948 et sur les 14 lois fondamentales adoptées ensuite par la Knesset. Nous l’avons dit, c’est d’abord un État laïque. Mais c’est aussi un État juif, qui cherche à inscrire son existence dans une histoire plurimillénaire (nous reviendrons sur ce point capital). Ainsi,

Le registre de la population d’Israël recense une série de « nationalités » et ethnies, parmi elles arabe, druze et autres. Mais un mot est le grand absent de la liste : israélienne. Les habitants ne peuvent pas s’identifier en tant qu’Israéliens dans le registre national parce que la démarche pourrait avoir des conséquences lourdes pour le caractère juif du pays, a écrit la Cour suprême israélienne dans des documents obtenus jeudi 3 octobre 23.

Comme le note Greilsammer, cela crée un paradoxe à peu près insoluble 24.

À ce premier facteur fondamental s’en ajoute un second, purement technique, remontant lui aussi à la fondation du pays : son mode particulier de scrutin. Les pères de la nation ont opté pour une mécanique peu usuelle, la proportionnelle intégrale. On le sait, un mode de scrutin doit concilier plusieurs aspects : lien du nombre de sièges obtenus au pourcentage du vote, représentation équitable des divers partis, surtout les marginaux, stabilité du gouvernement et efficacité de son action (un problème aigu en Israël), représentativité territoriale, etc. Dans ce pays, l’émiettement des options rend presque impossible la constitution d’une majorité simple. De sorte que des partis mineurs, entre autres ceux des Juifs orthodoxes prônant le messianisme 25, détiennent souvent la balance du pouvoir. En effet, selon L’Atlas des religions 2015 26, la croyance religieuse y est ainsi répartie : 46 % des Juifs israéliens sont laïcs, 32 % défendent une forme de traditionalisme, 15 % sont orthodoxes et 7 % ultraorthodoxes. Ce qui veut dire que même en tenant compte des abstentionnistes, les partis religieux disposent en permanence d’une minorité de blocage. Dans ces conditions, le sionisme de la rédemption peut poursuivre son programme : empêcher tout compromis et interdire tout processus de paix fondé sur la rétrocession des territoires.

La politique étrangère canado-américaine et le facteur religieux

Ainsi, des groupuscules prennent régulièrement en otage la politique israélienne. Or, on le sait, en ce qui concerne le Moyen-Orient, la politique étrangère américaine est largement alignée sur Israël 27. Les démocrates favorisent en général la solution des deux États, alors que, traditionnellement, les républicains s’y opposent farouchement 28. Cela dit, les deux grands partis appuient inconditionnellement Israël. Pour quelle raison ? Après tout, l’électorat d’origine juive représente un maigre 2 % de la population du pays, soit à peine 5 à 6 millions de personnes 29. Une première observation nous mettra sur la piste : dès l’époque de Roosevelt, cet électorat a penché vers les démocrates à hauteur d’environ 70 %. Mais depuis les années 80, une fraction de l’électorat libéral a glissé à droite. Pour comprendre pourquoi, il faut effectuer un bref retour en arrière afin de cartographier une constellation d’idées importante chez nos voisins du Sud, constellation qui a évolué depuis les origines, mais dont la base demeure inébranlable.

Comme le note Célia Belin 30, le restaurationnisme chrétien 31 a toujours existé aux États-Unis. Surtout protestant, ce courant philosémite voulait favoriser le rassemblement des Juifs à Sion, et donc la restauration de la Palestine hébraïque. Selon sa vision eschatologique, ce rassemblement accomplirait les prophéties bibliques et préluderait ainsi au retour du Christ sur Terre. En effet, tel que le prédit l’Apocalypse, cette seconde venue de Jésus doit couronner le Messie, en plus de marquer l’avènement de la fin des temps et d’assurer le triomphe définitif des forces du Bien sur Satan.

Depuis le XIXe siècle, certains de ces courants croyaient en outre au rôle spécifique des Américains dans la reconquête de la Palestine, mais un antisémitisme actif, présent aux États-Unis comme partout ailleurs en Occident, contrecarrait leurs idées et favorisait même directement l’antisionisme. C’est la Deuxième Guerre mondiale et l’horreur de la Shoah, puis la création de l’État d’Israël, qui ont tout changé. Un large élan de sympathie pro-israélien a alors envahi peu à peu les États-Unis, et le restaurationnisme s’est mué en sionisme chrétien 32. C’est ainsi que la convergence entre fondamentalisme américain et droite religieuse israélienne est apparue tout à coup évidente : tous deux vivent en démocratie et s’appuient sur une lecture littérale de l’Ancien Testament. Par ailleurs, ils prétendent descendre de pionniers qui établissaient des colonies de peuplement en Terre promise, expulsant les « usurpateurs » installés sur ces territoires depuis des millénaires 33. Pour eux, la colonisation était donc fidèle à l’esprit des Pères fondateurs et c’était appuyer la volonté de Dieu que de soutenir celle de la Palestine : une Terre sainte pour un peuple élu.

Imbu d’un tel esprit, on comprend que le sionisme chrétien ait salué le résultat de la guerre des Six Jours, qui consacrait la judaïsation de Jérusalem, des territoires palestiniens de Cisjordanie et de la bande de Gaza. L’élargissement des frontières d’Israël donnait au mouvement une nouvelle impulsion, puisqu’il constituait un pas supplémentaire vers la réalisation des prophéties bibliques et le retour du Messie. Il encourageait surtout les chrétiens évangéliques à incarner autrement que dans des prières leur vision du Grand Israël : les Hébreux de papier faisaient ainsi place à des Juifs réels. En d’autres termes, le soutien d’Israël ne se résumait plus seulement à une simple vision eschatologique ou à un vague engagement moral. À partir de ce moment, en effet, des télévangélistes comme Billy Graham, Pat Robertson, Jerry Falwell et Cheryl Morrison 34 ont pu créer des organisations humanitaires visant à aider financièrement Israël et les Juifs de la diaspora à étendre leur mainmise sur la Palestine, et effectuer des collectes de fonds pour soutenir l’émigration juive et y parrainer des colonies israéliennes. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple parmi d’autres, plus de 30 % des implantations israéliennes en territoires conquis ont reçu des fonds du CFOIC, les Christian Friends of Israeli Communities, un groupe créé en réaction aux accords d’Oslo 35. Ce genre de collaboration a aussi facilité le succès des opérations Moïse (1984), Josué (1985) et Salomon (1991). Bref, l’Église cathodique s’est mise au service du sionisme conservateur.

Ayant compris tout le parti qu’il pouvait tirer d’un tel mouvement, Begin l’encouragea et cultiva ses liens avec lui. Ainsi, il devint un ami personnel du pasteur Falwell qu’il invita en Israël, il lui remit une médaille nationale, le prix Jabotinsky, et on lui fit même don d’un jet privé 36.

Déjà puissants, ces courants ont été vivifiés par la montée du mouvement évangéliste, les born-again christians, qui a contribué au retour au pouvoir des républicains en 1980 37. Alimenté par le néoconservatisme politique, l’évangélisme a alors conflué avec le sionisme chrétien, qui est devenu une de ses composantes importantes. C’est dans cet esprit qu’on a mis sur pied l’AIPAC, l’American Israel Public Affairs Committee, le lobby officiel juif auprès du Congrès américain. Reagan a pu alors réorienter la politique étrangère de son pays au Moyen-Orient en la basant sur la défense intégrale d’Israël 38.

Aujourd’hui, bien qu’amoindri, le vote de la communauté juive américaine demeure majoritairement libéral, mais il a été marginalisé par l’alliance des néoconservateurs et des évangélistes. En effet, ce mouvement religieux regroupe à présent plus de 600 millions de fidèles à travers le monde et, sur le plan international, c’est le groupe de chrétiens le plus nombreux après les catholiques 39. Aux États-Unis, il compte 94 millions d’adhérents, dont 40 millions de sionistes chrétiens 40. Pour donner une idée de son audience dans ce pays, il suffira de citer un seul fait, particulièrement symptomatique : la doctrine dispensationaliste et sa visée eschatologique ont été matérialisées dans Left Behind, une série de seize romans publiés par deux évangélistes, Tim LaHaye et Jerry B. Jenkins (1995-2007). Leur succès est si phénoménal que, depuis 1995, on en a écoulé plus de 65 millions d’exemplaires !

Ainsi, le lobby religieux, qu’il soit protestant, catholique ou juif, joue à présent un rôle déterminant dans la politique étrangère américaine. Selon les politicologues Mearsheimer et Walt, en ce domaine, le Grand Old Party serait même devenu une sorte de filiale de la droite israélienne, du moins en ce qui a trait à ses positions sur le Moyen-Orient. C’est en tout cas la thèse de leur ouvrage, qui a fait grand bruit aux États-Unis en 2007, Le lobby israélien et la politique étrangère américaine 41. Or, depuis l’accession de Stephen Harper au pouvoir, la politique étrangère du Canada est largement calquée sur celle des républicains : les conservateurs sont devenus à leur tour des alliés indéfectibles de l’État d’Israël. Ce soutien sans nuance constitue un tournant radical dans la politique étrangère canadienne qui, depuis Pearson, s’était montrée soucieuse de ménager la chèvre et le chou et avait généralement épousé les positions de l’ONU. Or, comme dans le cas de la droite américaine, les évangélistes canadiens, en nombre croissant 42, ont la cote auprès des conservateurs : Harper et ses troupes voient d’un bon œil cette doctrine religieuse à laquelle ils souscrivent et appartiennent souvent 43.

L’usage idéologique de l’histoire et de l’archéologie

Faisons le point. Nous avons identifié jusqu’à présent quatre facteurs expliquant l’impact du messianisme sur la société israélienne : un aiguillon, la guerre des Six Jours, l’absence d’une constitution laïque formelle, les particularités de son système électoral et, enfin, l’incidence de l’orthodoxie religieuse, qui déploie ses tentacules tant aux États-Unis qu’au Canada. Mais le néo-sionisme de la rédemption ne pourrait pas paralyser, voire cancériser ainsi la politique israélienne s’il n’était aussi puissant dans la société elle-même. Au-delà des facteurs déjà examinés, il faut donc passer à un autre niveau et analyser la conception officielle de l’histoire, une voie qui nous mènera à la philosophie même du judaïsme.

Les messianismes juif et chrétien ont un point commun, l’ancrage dans une tradition théologique et biblique, avons-nous dit. Pour cette raison, le néo-sionisme orthodoxe mobilise les sciences du passé. Marc Ferro avait autrefois montré comment un pays peut mythifier son histoire, une pratique particulièrement courante dans les manuels scolaires 44. Or, le Japon de l’après-guerre ou encore la Chine et la Russie actuelles exceptés, il n’y en a sans doute pas où ce phénomène est aussi marqué qu’en Israël. Ainsi, détail ô combien révélateur, la date apposée sur la déclaration d’Indépendance de l’État n’est pas le 14 mai  1948 du calendrier grégorien, mais le 5 iyar 5708 du calendrier hébraïque ! En fait, depuis sa fondation, l’histoire et l’archéologie y ont été régulièrement mises au service du sionisme, bien sûr, mais aussi des politiques étatiques elles-mêmes 45. C’est ainsi que ces deux disciplines sont devenues un champ de bataille quasi permanent.

À ce propos, examinons brièvement un exemple typique, les travaux d’Eilat Mazar, petite-fille de Benjamin Mazar (1906-1995), pionnier et éminence grise de l’archéologie biblique. Depuis 2005, elle creuse un secteur qui borde l’esplanade des Mosquées. En 1982, les Israéliens ont laissé la gestion de ce site au Waqf, le ministère jordanien des Biens religieux ; y mener des travaux archéologiques ou y installer des constructions nécessite donc l’accord d’Amman. Rappelons en outre que cet endroit, situé au cœur de la vieille ville de Jérusalem, est sacré pour deux des trois monothéismes 46 : on y trouve le mur des Lamentations et le mont du Temple, mais c’est aussi, après La Mecque et Médine, le troisième lieu saint de l’islam, car il abrite la Mosquée al-Aqsa et le Dôme du Rocher 47. On se souvient d’ailleurs des émeutes qui avaient suivi l’incursion de Sharon sur cette place, en 2000. Les fouilles de Mazar se déroulent donc dans un terrain d’autant plus miné que le site, situé à Jérusalem-Est, se trouve dans le quartier arabe de Silwan, au sud-est de l’esplanade, une partie de la ville qui a été annexée lors de la guerre des Six Jours et qui est, depuis, considérée comme propriété juive par l’État. Évidemment, pour l’ONU et la communauté internationale, c’est plutôt un territoire occupé. Pourquoi Mazar peut-elle y mener des travaux d’excavation ? D’abord, parce que l’État y a exproprié des Palestiniens. Ensuite, grâce au financement de la fondation Elad. En principe chargé d’administrer le site archéologique, cet organisme privé, largement subventionné par des mécènes américains, rachète des maisons appartenant à des Palestiniens et les loue à des familles juives, ce qui permet de poursuivre les fouilles 48. La découverte de Mazar est retentissante : elle prétend avoir localisé et daté (1000 av. J.-C.) le palais même du roi David (Elad est un acronyme signifiant « vers la Cité de David » en hébreu). Inutile de dire qu’il s’agit d’une identification très contestée. Ainsi, Amihai Mazar, cousin d’Eilat et professeur d’archéologie à l’Université hébraïque de Jérusalem, penche pour une époque antérieure à David. Quant au grand historien et archéologue Israël Finkelstein, directeur de l’Institut d’archéologie de l’Université de Tel-Aviv, il estime que ces vénérables fondations sont postérieures d’un siècle. Selon lui, Mme Mazar devrait d’ailleurs se fier moins au texte de la Bible et davantage aux données archéologiques 49

Malgré cette controverse scientifique, l’État en a fait un parc archéologique et un site touristique important, la colline de la Cité de David, que l’on fait visiter en le présentant comme le lieu de naissance de la royauté en Israël 50. Les recherches archéologiques de Mazar cautionnent ainsi la politique identitaire nationale. D’ailleurs, Doron Spielman, qui dirige la fondation Elad, ne fait nullement mystère de ses intentions : ces fouilles sont destinées à accréditer les droits d’Israël et à légitimer sa souveraineté sur la terre biblique, et en particulier sur Jérusalem 51. En effet, si la royauté est née à cet endroit, les Juifs y étaient présents il y a trois millénaires et, en leur assurant un droit d’ainesse, cette antériorité justifie leurs prétentions sur la ville : elle fut et doit demeurer la capitale éternelle et indivisible de l’État d’Israël.

Insistons sur ce point capital. Cet usage idéologique du passé transforme la tradition en index de la vérité et en fait un vecteur efficace de transmission. En effet, si on peut établir un lien objectif entre présent et passé ancestral, on aura accrédité la signification de l’histoire et établi du même souffle une vérité qui dépasse la seule raison 52. Pourtant, dès 1975, Goldmann dénonçait déjà cette volonté d’établir une continuité fictive : on ne peut « “remonter”, culturellement ou spirituellement, de David Ben Gourion aux Macchabées ou au roi David 53 ». Selon lui, Israël doit cesser d’héroïser son passé et en assumer aussi les épisodes malheureux, qu’il s’agisse de la diaspora ou du génocide ; il faut adopter à ce propos l’amor fati de Nietzsche 54. Abondant dans le même sens, l’antisioniste montréalais Rabkin voit dans l’usage idéologique du passé par l’État israélien une « instrumentalisation du judaïsme à des fins nationales 55 ». Selon nous, c’est tout bonnement une conséquence directe du sionisme compris comme doctrine politique et philosophie de l’histoire.

Comprendre le messianisme

Afin de bien saisir ce point, il importe de situer le messianisme par rapport à la philosophie du judaïsme. Pour ce faire, tournons-nous vers les travaux de Max Weber et examinons de manière plus sereine le passé de la Palestine. Nous en profiterons pour thématiser le messianisme et en proposer une interprétation globale, avant de conclure.

L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme 56, l’étude de Weber consacrée aux liens entre ascétisme protestant et naissance du capitalisme, est à juste titre célèbre. On sait moins qu’elle s’inscrivait dans le contexte d’une ambitieuse enquête historique consacrée à l’éthique économique des religions mondiales 57. Dans cette optique, il s’est penché sur trois grandes traditions : celle de l’Inde (Hindouisme et bouddhisme, 1916), celle de la Chine (Confucianisme et taoïsme, 1916/1917) et celle du Judaïsme antique (1917/1920). Ces vastes travaux sociohistoriques présentent encore un intérêt manifeste et c’est évidemment le troisième qui va retenir notre attention.

Dans cette sociologie comparative, Weber veut d’abord saisir le caractère spécifique de la civilisation occidentale. À cette fin, il examine l’impact des doctrines religieuses sur l’activité économique — c’est dans cet esprit qu’il avait produit son étude initiale sur la naissance du capitalisme. Mais il veut également établir le lien entre croyance religieuse et hiérarchies sociales et identifier l’éthos particulier engendré par les grandes traditions religieuses.

Selon Weber, en donnant un sens à l’existence, ces traditions génèrent un cadre de vie global, une lebensordnung. À son tour, ce cadre façonne un éthos unique, une façon de conduire sa vie, une lebensführung 58. Or, la lebensordnung du judaïsme antique est orientée vers une démagification 59. Par ce terme, il faut entendre le refus de croire à une causalité naturelle maîtrisable par des incantations, ou encore à des esprits dont l’homme devrait se concilier les faveurs. Ce qui signifie qu’une figure dominante des religions traditionnelles, le magicien, est absente de la Bible. Ainsi, il n’existe aucun rite de fertilité chez les Hébreux.

Qu’est-ce qui explique cette démagification ? Un phénomène assez unique parmi les sociétés anciennes, phénomène déjà noté par le jeune Hegel 60 : la dévaluation de la nature propre au judaïsme, ce qu’on a parfois appelé l’acosmisme. Qu’est-ce à dire ? Dans le judaïsme antique, l’accent n’est pas mis sur la maîtrise des forces naturelles ou la conciliation des esprits, mais sur la communauté et sa destinée. Ainsi, une seconde figure majeure des religions traditionnelles, le prêtre préposé aux rituels, s’efface devant un personnage ailleurs absent, le prophète. La fonction prophétique est d’ailleurs singulière : rappeler au peuple son alliance avec Dieu. C’est ce que Weber appelle l’ascétisme actif, qu’il oppose au mysticisme passif des religions orientales.

Sur ce point, le calvinisme et le puritanisme ont donc simplement renoué avec l’esprit de l’Ancien Testament 61, contribuant ainsi à la naissance du capitalisme moderne 62. Leur ascétisme séculier se situe dans la continuité du judaïsme antique :

Ainsi, dans l’histoire des religions, trouvait son point final ce vaste processus de « désenchantement » [Entzauberung] du monde qui avait débuté avec les prophéties du judaïsme ancien et qui, de concert avec la pensée scientifique grecque, rejetait tous les moyens magiques d’atteindre au salut comme autant de superstitions et de sacrilèges. Le puritain authentique allait jusqu’à rejeter tout soupçon de cérémonie religieuse au bord de la tombe ; il enterrait ses proches sans chant ni musique, afin que ne risquât de transparaître aucune « superstition », aucun crédit en l’efficacité salutaire de pratiques magico-sacramentelles. ( L’éthique protestante…, p. 122)

Soit, Weber pourrait sans doute distinguer davantage le processus de laïcisation grec 63 et la démarche juive de démagification, mais il a raison de dire que les deux ont contribué au style de vie occidental et en particulier à sa rationalité généralisée…

Par ces orientations, le judaïsme originel rejoint l’Islam, car lui aussi associe étroitement théologie et destin historique de la communauté, une question éminemment sociopolitique. Et depuis plus de deux millénaires, cette lebensführung, malgré la diaspora et des péripéties innombrables dans divers pays, s’est maintenue intacte parmi une frange de la population juive 64. Bien qu’elle soit devenue marginale en Israël même et « ne joue effectivement que pour une minorité 65 », à notre avis, c’est elle qui, en dernière analyse, a contribué au sionisme et à ce que les Juifs appellent l’« ascension » (alya), c’est-à-dire les diverses vagues d’immigration massive en Terre sainte qui ont engendré l’État moderne d’Israël.

Nous voilà au cœur du problème posé par le messianisme. En effet, ses adhérents israéliens croient tout d’abord au caractère exemplaire du destin juif, à l’unicité de sa destinée. Chez eux, la notion d’alliance détermine une vision eschatologique de l’histoire. La terre d’Israël appartient aux Juifs parce qu’ils l’ont occupée les premiers et que Dieu la leur a donnée en partage. Elle leur revient donc de toute éternité. Bref, le judaïsme implique une mystique de la terre 66, « expansionniste par nature 67 ». Cet ethnocentrisme limpide n’aurait guère de conséquence s’il n’entraînait un refus strict : celui de dissocier religion et politique. Le partisan du messianisme rejette catégoriquement la solution de la question religieuse en vigueur dans les sociétés libérales : séparation de l’Église et de l’État, liberté de conscience, tolérance et retrait concomitant de la croyance dans la sphère privée 68. Il prétend en effet jouer un rôle politique, non en tant que citoyen, mais en tant que croyant. Ainsi, il persiste à télescoper politique et destin religieux de la communauté. C’est le fameux problème théologico-politique identifié par Spinoza, et repris par Léo Strauss 69.

C’est là une attitude qui rebute les esprits démocratiques misant sur la séparation des pouvoirs davantage que sur la crainte de Dieu ou ses plans secrets pour l’humanité. Mais il faut rappeler ici un paradoxe historique. En principe, les conventions internationales (dont celle de Genève) excluent l’expropriation et la confiscation de terres par un occupant : le droit de propriété ne saurait s’appuyer sur un usage illégitime de la force. C’est la raison pour laquelle l’ONU a toujours réprouvé l’implantation de colonies israéliennes sur des terres conquises par la guerre 70. En ce sens, le messianisme contribue donc aux condamnations régulières d’Israël par la communauté internationale. Mais dans ces conditions, comment juger la naissance même de cet État, que nous avons déjà évoquée ? Rappelons quelques faits. Ce qui a rendu possibles les différentes vagues d’émigration pendant les premières décennies du XXsiècle, ce furent d’abord les terres achetées en Palestine, entre autres grâce à la Banque coloniale juive créée en 1899, au Fonds national juif de 1901, puis à l’Anglo-Palestine Bank de 1903. C’est sur cette base que s’établirent les colonies de peuplement qui donnèrent naissance à la première Yichouv, la communauté juive en Palestine, laquelle put alors implanter de nombreux kibboutz d’obédience socialiste 71. C’est ce sionisme pionnier qui, en créant une situation irréversible sur le terrain, a ouvert la porte à la Déclaration Balfour de 1917. Par la suite, le sionisme politique s’est en quelque sorte greffé sur le sionisme pionnier et en a pris le relais. Or, par la Déclaration Balfour, comme l’a écrit Koestler, « une nation [les Britanniques] promettait solennellement à une seconde nation [les Juifs] le pays d’une troisième [les Palestiniens] 72 ». La période 1919-1947, incluant le mandat britannique de 1923-1947, a donc seulement consolidé ces assises. Comme le résume fort bien l’auteur d’un article de Wikipédia : « En pratique, la période 1919-1947 permet la création d’un proto-État juif sur le lieu des territoires israélo-palestiniens, avec son gouvernement, son parlement, son administration, sa police, son armée, sa diplomatie, sa population, son système économique, ses partis 73. » Lorsqu’un vote largement majoritaire de l’ONU octroie ensuite aux Juifs, en 1947, des terres confisquées en Palestine, un territoire que cette communauté n’habitait plus guère depuis deux mille ans, il vient entériner la politique du fait accompli. Ce faisant, n’a-t-on pas reconnu implicitement un certain droit historique des Juifs sur leur ancienne terre ? Et en agissant ainsi, la communauté internationale n’a-t-elle pas cautionné la vision messianiste en offrant un premier point d’ancrage au rêve du Grand Israël, celui-là même que les conquêtes de 1967 aiguillonnent depuis un demi-siècle ?

* * *

On le constate, l’écheveau complexe noué par la question religieuse en Israël ne peut présentement être délié. En effet, si notre analyse est correcte, le messianisme israélien est alimenté par au moins six facteurs convergents : un facteur historique, la caution indirecte de la communauté internationale lors de la fondation de l’État israélien, deux facteurs politiques, la nature juive de cet État et sa mécanique électorale, un facteur social aux ramifications mondiales, l’existence d’un néo-sionisme religieux appuyé par l’évangélisme et le sionisme chrétien, un facteur idéologique, l’usage tendancieux du passé, y compris par l’État lui-même, et enfin et surtout, la persistance plurimillénaire d’une certaine lebensführung juive. Si tel est bien le cas, on peut seulement espérer réduire la portée du messianisme et atténuer ainsi l’impact du problème théologico-politique.

Comment ? Il existe plusieurs raisons d’espérer, dont deux nous semblent décisives. La première est liée à la normalisation de l’histoire israélienne. Depuis quelques années, un important mouvement en ce sens se fait jour dans le pays, comme en font foi les travaux de Benny Morris, d’Ilan Pappé et du très médiatique Shlomo Sand, qu’on a baptisés les nouveaux historiens. Deuxièmement, on observe, dans cette société, un double mouvement de libéralisation, qui contrebalance fort heureusement le néo-sionisme, ce nationalisme ethnicoreligieux : d’abord celui de la jeunesse, ensuite celui lié à la démographie arabe 74. À long terme, il est permis d’espérer que ces éléments post-sionistes 75 feront de l’État israélien un État comme les autres. Après tout, normaliser la condition juive dans le monde, n’était-ce pas, comme le rappelait avec à-propos Nahum Goldmann, le but initial du sionisme 76 ? Mais pour y arriver, il faudra résoudre quatre paradoxes qui contribuent au drame israélien, ou du moins en atténuer la portée.

1/ Le terrorisme avec lequel le pays doit vivre, les Juifs l’avaient eux-mêmes imposé aux Britanniques avant la naissance de l’État d’Israël. Simple retour du refoulé, dirait Freud. Ainsi, plusieurs des premiers ministres issus de la droite en Israël furent soit d’anciens hauts dirigeants de l’armée, soit des chefs de milices clandestines ou terroristes : Sharon était un héros de la guerre de 1973, Begin avait été chef de la deuxième Irgoun 77, Shamir, qui succéda à Begin à la tête de l’État en 1983, avait été chef de Stern, etc.

2/ Les pays européens ont été confrontés à la question juive durant des siècles : assimilation et intégration ou émancipation 78 ? Avec la création de l’État d’Israël, la question juive n’a pas été réglée, elle a simplement été transférée hors d’Europe 79. Sauf que le défi a alors cessé d’être l’intégration de ces communautés séparées dans divers pays, pour devenir l’intégration d’un pays dans la géopolitique globale du Moyen-Orient 80.

3/ L’insécurité dans laquelle les communautés juives ont vécu dans les différents pays d’Europe, la « persécution permanente » dit Goldmann (p. 159), devait être réglée par la création d’un État refuge en Israël, mais la question de la sécurité domine pourtant le pays depuis sa création 81.

4/ En érigeant son mur de sécurité, qui outrepasse souvent la « ligne verte », Israël est en train d’enfermer littéralement les Palestiniens dans des ghettos, et de leur infliger le type de discrimination qu’eux-mêmes ont subie durant des siècles.

Mais le problème le plus aigu, celui auquel Israël ne peut échapper, est beaucoup plus simple : tant qu’il n’aura pas reconnu le droit des Palestiniens à un État, ces Palestiniens qu’il opprime et contre lesquels il prétend se défendre, sa légitimité internationale ne sera pas acquise 82.

Terminons en revenant une dernière fois à Weber. Selon lui, la politique est traversée par des conflits de valeurs irréductibles, et cet antagonisme des valeurs en constitue l’essence même. Comme il le dit dans une formule aussi âpre que magnifique, c’est « la lutte inexpiable des dieux 83 ». Sans doute n’y a-t-il pas de pays au monde où cela soit plus vrai qu’en Israël, cette terre ancestrale où la guerre des dieux constitue le lot quotidien de chacun des habitants. 

 


1 Pour un État accédant à l’indépendance, cela signifiait le respect des limites territoriales antérieures, selon le principe de l’ « Uti possidetis juris », i.e. l’application de la formule « Uti possidetis, ita possideatis » (« Vous posséderez ce que vous possédiez déjà »).

2 Il s’agit des empires austro-hongrois, russe et ottoman, démantelés après la guerre.

3 Aux États-Unis, il avait donné naissance à la célèbre doctrine Monroe (1823).

4 Cependant, dans le cas de certains pays, par exemple africains, il posait problème, car il contredisait parfois le premier principe ; voir à ce propos Édouard Vernon, « L’explosion des nations », L’histoire no 407, janv. 2015, dossier spécial sur « Les racines du nationalisme », p. 67.

5 Hans Kohn, The Idea of Nationalism : A Study in Its Origins and Background ; d’autres spécialistes de la question, par exemple l’historien Michel Winock [Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France, Paris, Seuil (« Points-Histoire »), 2014], préfèrent les termes de nationalisme ouvert ou fermé.

6 Mais plusieurs pays européens connurent aussi des périodes de nationalisme fermé. Ce fut entre autres le cas en France à partir de l’affaire Dreyfus, et on en trouve de nettes expressions chez un Barrès ou un Maurras.

7 Ce mouvement reprend et poursuit celui qui avait donné naissance aux pays d’Amérique du Sud au début du XIXe siècle.

8 Par exemple l’antisioniste québécois Yakov Rabkin (Comprendre l’État d’Israël : Idéologie, religion et société, Montréal, Écosociété, 2014, p. 68 et 75). De telles interprétations prolongent celle de Zeev Sternhell, l’historien du fascisme qui a attaché le grelot (Aux origines d’Israël : entre nationalisme et socialisme, Paris, Fayard, 1996 ; repris dans la collection « Folio Histoire » chez Gallimard, 2004). Dans « Révolution laïque pour le sionisme » (Manière de voir, hors-série du Monde diplomatique no 98, avril-mai 2008, intitulé « 1948-2008 : histoires d’Israël », p. 71-73), Sternhell résume ainsi sa thèse : « Au fond, le sionisme tout entier n’est qu’une variante classique de ce nationalisme fermé apparu en Europe au tournant du siècle, alors que le nationalisme libéral, issu des Lumières et de la Révolution française, battait en retraite » (p. 72). À ce propos, rappelons que dans le monde musulman, on identifie souvent le sionisme à un nationalisme ethnique agressif, ce qui avait conduit plusieurs pays arabes à faire voter la fameuse résolution no 3379 de l’ONU le condamnant comme « une forme de racisme et de discrimination raciale » (1975), une résolution qui fut cependant abrogée seize ans plus tard.

9 Je parle bien sûr ici de la Haganah, de l’Irgoun et de Stern, ainsi que de Palmah (1941-48). Sur l’action dissolvante de ces groupes paramilitaires, voir Charles Enderlin, Par le feu et par le sang, le combat clandestin pour l’indépendance d’Israël 1936-1948 (Paris, Albin Michel, 2008). Rappelons que Tsahal, l’armée régulière d’Israël, provint de la fusion, en 1948-49, de ces diverses milices.

10 Lors de l’indépendance, la question des frontières du nouvel État a été vivement discutée, et on a volontairement décidé de ne pas les préciser. Cf. à ce propos Alain Dieckhoff, « 14 mai 1948 : ce jour-là, Israël est né », no thématique de L’Histoire : Israël, terre promise et convoitée, n o ٢١٢, juil.-août 1997, p. 74.

11 L’ONU resta muette sur les modifications nées de la guerre d’indépendance et, en pratique, les grandes puissances se soumirent devant le fait accompli, ce qui, nous le verrons, entraîne encore de graves conséquences.

12 En battant les armées arabes coalisées de la Jordanie, de l’Égypte et de la Syrie, Israël a alors pu s’emparer du Sinaï égyptien, du Golan syrien ainsi que d’une partie de la Palestine mandataire antérieure, doublant ainsi, à toutes fins utiles, la taille de son territoire. Il a alors pris le contrôle de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, encore occupées aujourd’hui. C’est la première fois que le pays devenait expansionniste et contrôlait des territoires ne lui appartenant pas officiellement. Notons que le Sinaï fut restitué (1982) suite aux accords de Camp David (1979), en échange de la reconnaissance officielle d’Israël par l’Égypte.

13 Sternhell partage le même point de vue : « À mon sens, le sionisme tirait son droit moral sur Israël non pas d’une quelconque légitimité historique, mais de la nécessité existentielle dans laquelle étaient les Juifs de trouver un refuge et de se donner un État. Jusqu’en 1949, la conquête de la terre a répondu à cette nécessité existentielle. En revanche, tout ce qui est venu après l’indépendance a procédé d’un luxe expansionniste » (« Les pères de la nation », numéro thématique de L’Histoire, op. cit., p. 88).

14 Où va Israël ?, Calmann-Lévy, 1975, p. 44, 53 et 54. Après 1967, cette intransigeance (ce que Goldmann appelle, p. 64, le « complexe de Massada », i.e. le « fanatisme » et « l’extrémisme » des Juifs isolés et unis contre le monde entier) a, selon lui, poussé Israël à refuser tous les compromis, par exemple les messagers africains de la paix de mai 1972, et a mené à la guerre de 1973 (p. 58-59). Nous reviendrons sur ce petit ouvrage à la fois lucide et courageux, malheureusement un peu oublié aujourd’hui.

15 Comme le note Charles Enderlin (Au nom du Temple. Israël et l’irrésistible ascension du messianisme juif (1967-2013), Paris, Seuil, 2013, p. 32-34), pour Théodore Herzl, la création d’un État juif laïque, démocratique et égalitaire même pour les Arabes qui y vivraient, devait normaliser la situation des Juifs et mettre fin à l’antisémitisme.

16 Goldmann (op. cit., p. 56) a bien exprimé le sentiment général face à cette « miraculeuse et extraordinaire victoire » : les Juifs pratiquants y ont vu « la main de Dieu » et même les non-pratiquants ont eu tendance à « devenir mystiques et croyants ». Voir, dans le même sens, Ilan Greilsammer, Le sionisme, Paris, PUF (« Que sais-je ? »), p. 114-116.

17 « Révolution laïque pour le sionisme », op. cit., p. 71.

18 The Politics of Dispossession. The Struggle for Palestinian Self-Determination, 1969-1994, Vintage, 1994.

19 Pensons à la décision du faucon Sharon qui, en 2005, fonda Kadima, un nouveau parti plus centriste, pour mettre en œuvre son plan de désengagement unilatéral de la bande de Gaza. C’est d’ailleurs à la suite de ce geste que l’ultranationaliste Netanyahu remit sa démission du gouvernement. Kadima conserva le pouvoir jusqu’en 2009.

20 Cf. Enderlin, 2013, op. cit., p. 50.

21 Voir à ce propos le rôle du « bloc de la foi », le Goush Emounim . Depuis les accords d’Oslo en 1993, où on a ressuscité l’idée d’un État palestinien, les colonies se sont multipliées à grande vitesse : on estime à ٣٠٠ ٠٠٠ le nombre d’Israéliens aujourd’hui installés dans la partie arabe de Jérusalem, et à ٣٥٠ ٠٠٠ le nombre d’Israéliens résidant en Cisjordanie, de sorte que le territoire palestinien est devenu un véritable gruyère.

22 Les litiges y sont tranchés par des juges laïcs, à l’exception du droit matrimonial, toujours régi par des lois religieuses.

24 Ilan Greilsammer, « Une démocratie comme les autres ? » (no thématique de L’Histoire, op. cit., p. 100). Sur le problème aigu de la question identitaire, voir le chap. 2 de Yakov Rabkin, Au nom de la Torah : une histoire de l’opposition juive au sionisme (PUL/PUM, 2004).

25 Il importe de ne pas confondre le messianisme juif et le judaïsme messianique. Selon les estimations, cette dernière doctrine, qui comptait environ 100 000 adhérents avant 1939, a vu croître le nombre de ses adeptes après la guerre et l’Holocauste. Elle en compterait aujourd’hui 500 000, concentrés aux États-Unis. Ils croient que Yechoua (Jésus) était bien le Messie et combinent théologie chrétienne et pratique religieuse juive. Ce sont par exemple les Jews for Jesus appartenant à l’IMJA (International Messianic Jewish Alliance), un organisme dont le siège social se trouve aux États-Unis. Cependant, malgré cette croissance, ils ne font pas le poids devant le messianisme juif.

26 Paris, éditions Le Monde et La Vie, p. 33.

27 Dans cette région du monde, elle repose en effet sur deux piliers : une stratégie politique centrée sur Israël et des intérêts économiques épousant ceux des pétromonarchies comme l’Arabie saoudite.

28 Mentionnons cependant que lorsque la « Feuille de route » (2003) fut proposée par un quartette formé de l’ONU, de l’Union européenne, des États-Unis et de la Russie, l’administration Bush accepta, contre toute attente, la solution des deux États…

29 Autrefois, il y avait plus de Juifs aux États-Unis qu’en Israël. Cependant, depuis quelques années, la population du second a rejoint et dépassé celle du premier. Cela dit, les deux pays regroupent toujours plus de 85 % des Juifs du monde entier (L’Atlas des religions 2015, op. cit., p. 26-27). Par ailleurs, selon les sondages, à peine la moitié des Juifs américains seraient croyants ou pratiquants.

30 Célia Belin, Jésus est juif en Amérique, Paris, Fayard, 2011.

31 Il faut distinguer ce restaurationnisme politique d’une autre doctrine restaurationniste, de nature davantage théologique, qui prétend revenir à la pureté primitive du christianisme afin d’en retrouver l’esprit authentique, une intention qui a présidé à la naissance de nombreuses confessions religieuses, tels les Mormons, les Adventistes, les Témoins de Jéhovah, etc.

32 Le sionisme chrétien se marie souvent à une autre doctrine eschatologique appelée le dispensationalisme ; à ce propos, voir l’excellent site de Theocracy Watch : http ://www.theocracywatch.org/christian_zionism_dispensationalism.htm (consulté le 24 avril 2015).

33 Pour un bref historique de ces rapprochements, voir Prisca Perani, « Les chrétiens sionistes aux États-Unis », Matériaux pour l’histoire de notre temps, vol. 75 (2004), p. 76-85 (http ://www.persee.fr/web/revues/ home/prescript/article/mat_0769-3206_2004_num_75_1_996 ; consulté le 26 avril 2015).

34 Cheryl Morrison, A Bible Study on Israel. What the Bible Says About Israel and the Jewish People , Arvada, Colorado, Faith Bible Chapel International, 2004.

35 Susan George, La pensée enchaînée. Comment les droites laïque et religieuse se sont emparées de l’Amérique, Paris, Fayard, 2007, p. 174 ; cette politicologue franco-américaine donne plusieurs autres exemples du même ordre.

36 Ces détails sont donnés par Perani, op. cit., p. 80.

37 Perani (ibid., p. 78 sq.) montre bien comment les revers subis par la droite religieuse après la Deuxième Guerre mondiale (fin de la ségrégation raciale, libération sexuelle, autorisation de l’avortement en 1973, etc.) ont fini par cristalliser une réaction qui a favorisé ce retour au pouvoir grâce à Reagan.

38 Sur cette vaste mouvance, l’ouvrage déjà cité de Susan George est particulièrement éclairant, entre autres le chapitre 2.

39 L’Atlas des religions 2015, op. cit., p. 100-101.

40 Selon George (op. cit., p. 130), à elle seule, la National Association of Evangelicals regrouperait, aux États-Unis, plus de 30 millions de membres.

41 John Mearsheimer et Stephen Walt, The Israel Lobby and U.S. Foreign Policy, Farrar, Straus & Giroux, 2007. Pour le débat enflammé que généra l’ouvrage, voir George, op. cit., p. 89-98.

42 Selon les sources, on peut évaluer leur nombre à près de 3 millions (« Evangelism and Evangelicals », dans The Canadian Encyclopedia, http ://www.thecanadianencyclopedia.ca/en/article/evangelism-and-evangelicals/ ; consulté le 27 avril 2015).

43 M. Harper est lui-même un évangéliste, rappelons-le.

44 Voir Comment on raconte l’histoire aux enfants à travers le monde entier, Paris, Payot, 1981.

45 Curieusement, l’ouvrage de Ferro, qui analyse pourtant de nombreux exemples, omet le cas israélien.

46 Le Saint Sépulcre, lieu sacré pour les chrétiens, se trouve aussi dans la vieille ville de Jérusalem, mais à l’ouest de l’esplanade. Pour des détails sur les sites religieux et la judaïsation progressive de la ville, cf. L’Atlas des religions 2015, op. cit., p. 94-95. Pour les conséquences démographiques de cette judaïsation, voir le hors-série du Courrier international, janv.-fév.-mars 2009 : Juifs et Arabes : les haines, les conflits, les espoirs, p. 40-41.

47 La mosquée Al-Aqsa remonte au VIIe siècle et, selon la tradition musulmane, elle a été érigée près de l’emplacement où le prophète Mahomet serait monté au paradis sur le coursier Bouraq, lors d’un voyage nocturne de La Mecque à Jérusalem. Cet endroit est aussi associé au rocher de la Fondation, au-dessus duquel fut construit le Dôme du Rocher.

48 Comme rien n’est jamais simple en Israël, il faut rappeler que le quartier de Silwan abrita, avant les années 1930, des colons juifs que l’on dut déplacer ailleurs pour les protéger, lors des émeutes de 1936…

49 Sur ces questions, voir « La guerre des archéologues », entretien avec Dan Bahat, dans le no thématique de L’Histoire intitulé « Jérusalem : de la forteresse cananéenne aux Lieux saints de toutes les querelles », no 378, juil. 2012, p. 18. Notons qu’à cette controverse scientifique s’ajoutent d’ailleurs des recours juridiques : « Une demande de suspension des fouilles présentée à la Cour suprême israélienne par les habitants de Silwan a été rejetée au motif que cette zone fait partie du patrimoine juif. Les fouilles peuvent donc continuer. » (Julie Couzinet, « À Jérusalem-Est, l’archéologie c’est la guerre », juil. 2014, http ://orientxxi.info/magazine/a-jerusalem-est-l-archeologie-c,0634 ; consulté le 12 avril 2015.)

50 Voir les pages suivantes sur le site du ministère israélien du Tourisme : http ://www.otisrael.com/Tourism_Fra/Articles/mustgo/Pages/The%20City%20of%20David.aspx.

51 C’est sans doute pourquoi, il y a quelques années, Elad a obtenu du ministère israélien de l’Intérieur la permission de construire un musée archéologique dans le quartier.

52 Outré par ces usages, un des anciens étudiants de Mazar, Yonathan Mizrachi, a fondé Emek Shaveh, une ONG qui dénonce ce qu’il voit comme un détournement des études archéologiques à des fins politiques.

53 Nahum Goldmann, op. cit., p. 165. Rappelons que, dans ses mémoires, Ben Gourion évoquait la « chaîne ininterrompue et historique » liant le projet sioniste à la plus haute antiquité israélienne (Israël, années de lutte, Paris Flammarion, 1964, p. 72).

54 Ibid., p. 166.

55 Yakov Rabkin, Comprendre l’État d’Israël…, op. cit., p. 78.

56 L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904-05) ; Les sectes protestantes et l’esprit du capitalisme (1906), Paris, Plon, 1964.

57 On trouve les principes de base ainsi qu’une synthèse de cette sociologie des religions dans le t. 2 d’Économie et société [Paris, Plon (« Pocket – Agora »), 1995], chap. 5, p. 145-409.

58 On a parfois traduit ce terme par style de vie, par exemple Talcott Parsons aux États-Unis, lors des premières éditions américaines du travail de Weber. C’est une erreur, car il existe aussi chez Weber un concept correspondant au style de vie, le Lebenstil.

59 C’est la fameuse entzauberung. Ce concept central, qui apparaît pour la première fois en 1913, dans le troisième de ses essais sur la méthodologie scientifique [Essai sur quelques catégories de la sociologie compréhensive, Paris, Plon (« Presses Pocket »), 1992, p. 310], sera repris et développé par Weber dans sa fameuse conférence, Le savant et le politique, Paris, Plon (« 10/18 »), 1959, p. 70, 85 et 96.

60 Hegel, L’Esprit du christianisme et son destin, précédé de L’Esprit du judaïsme, textes réunis, introduits, traduits et annotés par Olivier Depré, Paris, Vrin (« Bibliothèque des textes philosophiques »), 2003.

61 La chose est très clairement exprimée par Merleau-Ponty dans le premier chapitre des Aventures de la dialectique [Œuvres, Paris, Gallimard (« Quarto »), 2010, p. 420-421].

62 Cependant, contrairement à Sombart (Die Juden und das Wirtschaftsleben, 1911), dont il critiquait la thèse, Weber ne croyait pas que le rôle des Juifs avait été important dans la naissance du système capitaliste moderne, car ils avaient plutôt créé ce qu’il appelait une économie parallèle, au fond assez marginale, un « capitalisme paria ».

63 Weber était d’origine juive, et il est tout à fait symptomatique que son analyse des grandes religions n’ait pas retenu le polythéisme gréco-romain. Sans doute ne le considérait-il plus comme suffisamment significatif aujourd’hui.

64 Ce qui a assuré, dit Goldmann, la survie de son peuple durant les siècles de la Diaspora, ce fut, entre autres, « la remarquable vigueur de la religion juive en tant que force dominant la vie juive, tant individuelle que collective » (op. cit., p. 128). Ce côté positif est cependant contrebalancé par un pendant négatif, le repli sur soi et le refus de s’intégrer : « La tendance à se consacrer principalement à ses propres problèmes et à ses propres idées est de toute façon une caractéristique du peuple juif ; elle est le fruit de deux mille ans de persécutions qui ont amené la vie spirituelle juive à être tournée surtout vers elle-même. » (p. 169)

65 Goldmann, ibid., p. 163.

66 De manière provocante, Sternhell, va jusqu’à parler d’un nationalisme « volkiste », « d’un sionisme du sang et du sol » (« Révolution laïque pour le sionisme », op. cit., p. 72) ! C’est d’ailleurs la thèse qu’il défend dans son ouvrage déjà cité, Aux origines d’Israël : entre nationalisme et socialisme .

67 Cette expression forte est utilisée par Ruth Zilberman pour qualifier le sionisme dans son entrevue avec Sternhell (« Les pères de la nation », dans le no spécial de la revue L’Histoire, op. cit., p. 87).

68 Le tout assorti de droits publics égaux et non confessionnels. Comme le fait remarquer Sternhell, le nationalisme juif s’oppose au libéralisme, dont la « définition de l’individu […] n’est ni historique, ni culturelle, ni linguistique, ni religieuse » (« Les pères de la nation », ibid., p. 87). C’est pourquoi les orthodoxes en général « […] se révoltent contre le processus de sécularisation, de libéralisation qui est à l’œuvre dans la société israélienne. Ils se rendent compte qu’elle est plus ouverte, plus laïque que par le passé » (p. 88).

69 Dans son étude serrée, Daniel Tanguay a justement mis l’accent sur cette trajectoire [Léo Strauss, une biographie intellectuelle, Paris, Grasset (« Le Collège de philosophie »), 2003]. Il y montre bien comment l’opposition entre philosophie et théologie, entre confiance philosophique en la raison et crainte judaïque de Dieu ou, pour utiliser une métaphore chère à Léo Strauss, entre Athènes et Jérusalem, traverse toute son œuvre (voir par exemple les p. 62-63 et 304-311).

70 Sur ces questions, voir Enderlin, Au nom du temple, op. cit., p. 77.

71 Sur les vagues successives d’aliyas et sur leurs orientations politiques, voir Greilsammer, Le sionisme, op. cit., p. 65 sq.

72 Arthur Koestler, Analyse d’un miracle, Paris, éditions Calmann-Levy, 1949, p. 4.

73 Wikipédia, article « Histoire du Sionisme ».

74 La situation des Arabes israéliens pose problème, car ils n’ont pas les mêmes droits que les Juifs israéliens (voir à ce propos Joseph Algazy « Le traumatisme persistant des Arabes israéliens », hors-série du Monde diplomatique, 1948-2008…, op. cit., p. 86-90, et, pour un point de vue légèrement différent, Ilan Greilsammer, « Une démocratie comme les autres ? », dans le no spécial de la revue L’Histoire, op. cit., p. 100-101). Mais leur poids démographique augmente régulièrement, ce qui joue d’autant plus en leur faveur que de nombreux organismes, en Israël même, militent pour une démocratie plus égalitaire (le hors-série du Monde diplomatique en dresse une brève liste, p. 82).

75 L’expression est de Greilsammer (« Une démocratie comme les autres ? », op. cit.).

76 Goldmann, op. cit., p. 152.

77 Il considérait même le massacre du village palestinien de Deir-Yassine (1948) par les militants de l’Irgoun (dont il était alors le chef) et du Lehi (le nom israélien de Stern) comme un tournant décisif dans l’institution de la souveraineté d’Israël sur la Palestine, parce qu’il avait contribué à la Nakba… Notons que ce sont d’ailleurs majoritairement d’anciens membres de l’Irgoun qui créent, en 1948, le parti Herout (« Liberté »), matrice de l’actuel Likoud.

78 À ce propos, voir le Strauss de Tanguay (op. cit., p. 27 sq.), mais aussi Dominique Bourel, « La grande solitude des sionistes », dans le no spécial de la revue L’Histoire, op. cit., p. 60-63. Comme Sternhell, Bourel voit dans le sionisme un projet profondément marqué par la culture allemande de la fin du XIXe siècle où il est né et s’est développé.

79 C’est en tout cas l’une des thèses défendues par l’ouvrage controversé de Viviane Forrester, Le Crime occidental, Fayard, Paris, 2004.

80 Comme le dit fort justement Goldmann : « Un fait est patent : ni du point de vue de la situation extérieure des communautés juives, ni du point de vue intérieur, Israël n’a résolu le problème juif ; il l’a plutôt compliqué » (op. cit., p. 180).

81 Dans son chap. IX (op. cit., p. 157 sq.), Goldmann prétend qu’elle accapare l’énergie au point de compromettre le développement de la culture juive. C’était vrai en 1975, ce l’est encore aujourd’hui, mais fort heureusement, dans une moindre mesure, comme en témoigne la vivacité de la littérature israélienne.

82 Sur ce point, voir les textes de Monique Chemillier-Gendreau (« D’abord le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », Proche-Orient : rebâtir la paix, Manière de voir 54, nov.-déc. 2000, p. 20-21) et de Zeev Sternhell (« Du sionisme au postsionisme », ibid., p. 34-36).

83 Le savant et le politique, op. cit., p. 84-85.

 

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