Laudato Si’. Juste à temps !

Prêtre du diocèse de Montréal. Théologien et environnementaliste

On attendait depuis longtemps un document d’ensemble du Vatican sur la question environnementale. Si on prend comme référence la date butoir de la Conférence de Stockholm de 1972 comme émergence de la question écologique au niveau mondial, il aura fallu plus de quarante ans pour avoir une réflexion globale de la part de l’Église catholique. Il y avait eu certes de nombreuses allusions chez les papes, surtout Jean-Paul II et Benoît XVI, mais il s’agissait d’interventions ponctuelles. Paradoxalement, il s’était écoulé à peu près le même délai entre la parution du Manifeste du parti communiste de Marx et Engels en 1848 et l’encyclique Rerum Novarum de Léon XIII sur la question ouvrière en 1891. L’intervention arrive à point nommé.

« Laudato Si », qui est une citation de la fameuse prière de saint François (Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes les créatures, spécialement messire frère soleil […]), porte en sous-titre « Sur la sauvegarde de la maison commune ». Il semble que ce soit une allusion à Gorbatchev, ce qui correspond bien au style du pape François très ouvert au dialogue. On sait aussi que le mot maison renvoie à oixè (maison), racine du mot écologie. C’est un fort document de 204 pages, divisé en six chapitres et 246 paragraphes 1.

Dès sa parution, le document a été salué par de nombreux commentateurs, y compris Edgar Morin, alors qu’au Québec ce fut le silence plat. Ce silence me semble révéler la pauvreté de la réflexion écologique actuelle au Québec et également comme une retenue, une gêne de paraître vouloir encore lire un document venant de Rome. Laudato Si » est un document immense qui témoigne d’une connaissance approfondie de l’écologie comme science et de la situation environnementale globale. C’est un document très politique et très engagé qui fourmille de réflexions décapantes. Un exemple entre cent :

Souvent la politique elle-même est responsable de son propre discrédit, à cause de la corruption et du manque de bonnes politiques publiques. […] Si la politique n’est pas capable de rompre une logique perverse, et de plus reste enfermée dans des discours appauvris, nous continuerons à ne pas faire face aux grands problèmes de l’humanité (no 197).

Comme je dispose d’un espace restreint, je résume rapidement l’encyclique et je fais ensuite trois commentaires pour faire ressortir les caractéristiques originales du document. Cela donnera, j’espère, au lecteur, à la lectrice, le goût de lire Laudato Si ».

Le contenu de l’encyclique

En introduction, le pape évoque le souvenir de Jean XXIII et de sa lettre Pacem in terris (1963) adressée à tous les hommes de bonne volonté. Il salue l’effort de Paul VI (no 4), Jean-Paul II (no 5) Benoît XVI (no 6) celui des autres Églises (no 7) signalant la contribution du patriarche Bartholomée (nos 8-9). Il se réfère à François d’Assise (nos 10-12) et situe sa propre contribution. Le paragraphe 16 est très éclairant sur l’enchevêtrement des thèmes abordés.

Au chapitre 1 (« Ce qui se passe dans notre maison »), le pape François décrit quelques aspects de la crise écologique. Il ne le fait pas à partir de documents et d’études scientifiques, mais comme une réflexion de sagesse d’un observateur. Et pour ce faire, il s’appuie sur des documents issus de conférences épiscopales nationales ou régionales (les épiscopats latino-américains et des Caraïbes, des Philippines, de Bolivie, d’Allemagne, de Patagonie-Comahue (Argentine), des États-Unis). Les thèmes abordés sont la pollution (il dénonce la culture du déchet qui finit par affecter la planète entière, no 22) et le changement climatique, le climat étant pour lui un bien commun et son changement risquant d’affecter d’abord les pauvres (no 25). Il aborde ensuite la question de l’eau (nos 27-31) rappelant que « l’accès à l’eau potable et sûre est un droit humain primordial, fondamental et universel » (no 30). Suit une section très forte sur la biodiversité (nos 32-42), y compris dans les océans. Il évoque ensuite la détérioration de la qualité de la vie humaine et la dégradation sociale, notamment dans les villes (no 44). Il insiste sur les risques associés aux moyens de communication sociale et du monde numérique qui favorisent peu la rencontre personnelle avec autrui (no 47). Il évoque enfin l’inégalité planétaire (nos 48-52), notamment la dette extérieure des pays pauvres (no 52). Son jugement global est dur : « La faiblesse de la réaction politique internationale est frappante. La soumission de la politique à la technologie et aux finances se révèle dans l’échec des sommets mondiaux sur l’environnement » (no 54).

Le chapitre 2 « L’évangile de la création » est la partie théologique du document (nos 62-100). En reprenant les récits de création, il insiste sur le caractère relationnel de l’être humain, avec Dieu, avec les autres, avec la nature. Il s’oppose donc à une conception de l’être humain dominateur et destructeur. « Alors que “cultiver” signifie labourer, défricher ou travailler, “garder” signifie protéger, sauvegarder, préserver, soigner, surveiller. Cela implique une relation de réciprocité responsable entre l’être humain et la nature » (no 67). Vient une très belle section sur le mystère de l’univers (nos 76-83). La nature s’entend comme un système, la création ne peut être comprise que comme un don. François reconnaît la valeur intrinsèque de la nature (débat toujours âpre dans la philosophie environnementale), « chaque créature a une fonction et aucune n’est superflue » (no 84), mais il s’oppose à une divinisation de la terre et à l’antihumanisme (no 90). Tout naturellement, en conformité avec la pensée sociale de l’Église, François rappelle la destination commune des biens (nos 93-95).

Le chapitre 3, « La racine humaine de la crise écologique » (nos 101-136), constitue à mes yeux le cœur du document. Le pape dénonce certains aspects de l’explosion technologique, amenant le morcellement des savoirs, l’accroissement du pouvoir sur la nature et les autres humains et l’accélération du temps. « Le paradigme technocratique est devenu tellement dominant qu’il est très difficile de faire abstraction de ses ressources, et il est encore plus difficile de les utiliser sans être dominé par leur logique » (no 108). « Le paradigme technocratique tend aussi à exercer son empire sur l’économie et la politique.[[[…]]] Les finances étouffent l’économie réelle » (no 107). Finalement, l’anthropocentrisme moderne, véritable perversion de l’anthropologie chrétienne, « a fini par mettre la raison technique au-dessus de la réalité » (no 115). Il n’est pas opportun non plus de glisser de l’anthropocentrisme au biocentrisme (no 118). L’important est l’être relationnel. « C’est pourquoi, pour une relation convenable avec le monde créé, il n’est pas nécessaire d’affaiblir la dimension sociale de l’être humain ni sa dimension transcendante, son ouverture au “tu” divin » (no 119). Cette vision interdit aussi le recours à l’avortement (no 120), car l’être humain n’est pas un simple produit de la technique, mais un don et un appel. Le pape complète sa vision anthropologique globale en insistant sur le travail humain et sa préservation (nos 124-129) et sur les mutations génétiques. Il milite pour la prudence et insiste sur une discussion sociale large et globale avec toute l’information disponible (no 135).

Le chapitre 4 « Une écologie intégrale » (nos 137-162) propose un véritable petit traité d’écologie clair et simple. « L’écologie étudie les relations entre les organismes vivants et l’environnement […]. Cela demande de s’asseoir pour penser et pour discuter avec honnêteté des conditions de vie et de survie d’une société, pour remettre en question les modèles de développement, de production et de consommation » (no 138). « Quand on parle d’“environnement”, on désigne en particulier une relation, celle qui existe entre la nature et la société qui l’habite. Cela nous empêche de concevoir la nature comme séparée de nous ou comme un simple cadre de vie. Nous sommes inclus en elle, nous en sommes une partie, et nous sommes enchevêtrés en elle » (no 139). Le chapitre aborde l’écologie culturelle en portant attention à la survie des cultures, surtout celles des aborigènes (no 146). L’écologie de la vie quotidienne (nos 147-155) fourmille de suggestions sur l’aménagement, l’esthétique, la relation à l’espace et au cadre visuel. Le chapitre se termine par deux sections qui vont de soi : le principe du bien commun (nos 156-158) et la justice entre générations (nos 159-162).

Le chapitre 5, « Quelques lignes d’orientation et d’action » (nos 163-201), est tout aussi étoffé que le précédent : « le dialogue sur l’environnement dans la politique internationale » fait le bilan de la collaboration internationale et déplore le manque de volonté politique assez flagrant pour mettre les conventions en œuvre. Il émet des doutes sur la stratégie d’achat et de vente de crédits de carbone (no 171). La section suivante sur le dialogue en vue de nouvelles politiques nationales et locales est du même souffle avec un réalisme désarmant. « La continuité est indispensable parce que les politiques relatives au changement climatique et à la sauvegarde de l’environnement ne peuvent pas changer chaque fois que change un gouvernement » (no 181). La section du dialogue et la transparence dans les processus de décision (nos 182-188) indiquent les paramètres qui doivent guider une étude d’impact. Et le principe de précaution est rappelé (no 186). « La politique ne doit pas se soumettre à l’économie et celle-ci ne doit pas se soumettre aux diktats ni au paradigme d’efficacité de la technocratie » (no 189). Il faut ralentir le rythme de production et de consommation (no 191) et même envisager des formes de décroissance (no 193). Dans le dialogue pour trouver des voies d’avenir, les sciences et les religions peuvent devenir des partenaires (nos 199-201).

J’avoue que si j’étais ministre ou sous-ministre de l’environnement, j’extrairais les chapitres 3, 4 et 5 qui font environ 70 pages et je les ferais étudier et discuter par les fonctionnaires. Je souhaite qu’on fasse de même aux facultés d’aménagement des universités ainsi qu’aux HEC.

Le chapitre 6 porte sur l’éducation de la spiritualité. La section sur l’éducation est un peu générale. La section sur la conversion écologique (nos 216-222) incite à développer une mystique nouvelle, personnelle et communautaire. Le pape insiste sur la joie, sur la sobriété heureuse (nos 223-225), sur l’amour civique afin de développer « une culture de protection qui imprègne toute la société » (no 231). C’est une finale toute en douceur axée sur la joie, la fête, l’amour.

Trois remarques

Nous voici en présence d’un document d’une immense importance qui mérite accueil et débat. J’espère que l’Église va le diffuser et procéder à un travail éducatif en profondeur avec ses fidèles. Il faudra aussi que l’on critique l’encyclique pour en montrer les faiblesses ou les oublis. J’aimerais signaler trois points importants à mes yeux.

Le pape François voit la question écologique à partir du regard des pauvres. Le rapport Brundtland, paru en 1987, avait le même type d’approche, mais le concept opérationnel qu’il a mis de l’avant, le développement durable, a été vite dévié de son objectif. Le mot développement a noyé le mot durable. Venu du Sud, sensible à la voix des évêques des régions pauvres, François associe inlassablement la question écologique et la question sociale. « Il n’y a pas deux crises séparées, l’une environnementale et l’autre sociale, mais une seule et complexe crise socio-environnementale » (no 139). Dans certains milieux de militance écologiste, nous avons tendance à isoler l’être humain du milieu et donc à nous en tenir au seul biophysique. François ne sépare jamais le social de l’écologique : son cri est vraiment un cri venu du Sud. Cette stature risque d’avoir un grand poids sur la conférence de Paris à la fin de 2015.

L’analyse anthropologique du paradigme technocratique est la clé fondamentale de la lettre et probablement la meilleure interprétation de la cause de la crise. Mais cela met en question d’abord l’économie qui se prétend la mégascience actuelle et qui entend soumettre toutes les sociétés (par-dessus les États) à ses diktats. Cela met en question aussi les universités qui développent de moins en moins la pensée critique. Et également la classe politique qui a abandonné la réflexion politique pour l’exercice éphémère du pouvoir. La remise en cause du paramètre technocratique oblige aussi à remettre en cause notre fragmentation des savoirs et l’ouverture à d’autres dimensions, incluant l’esthétique et la mystique.

Enfin, la grande astuce du pape François est de présenter une réflexion critique et explosive au sein d’une démarche spirituelle et contemplative. En insérant sa démarche dans le cadre du cantique de François d’Assise, il en appelle à la joie, à la beauté, à l’amour. Très souvent, le discours écologique est triste et catastrophique, stressé. François pose un diagnostic tout aussi sévère, mais le ton est à l’espérance. Depuis deux générations, on a accusé l’héritage chrétien issu du premier récit de création (dominez la terre : Ge 1,28) d’être une de sources de la crise écologique. François montre bien que l’on peut à la fois se libérer de la nature et se réconcilier avec elle. Il s’agit de recevoir la vie comme un don, de se recevoir soi-même comme un don ; et donc aussi de développer l’amour et la contemplation, lesquels conduisent au respect et à la prudence. « Au cœur de ce monde, le Seigneur de la vie qui nous aime tant continue d’être présent. Il ne nous abandonne pas, il ne nous laisse pas seuls, parce qu’il est définitivement uni à notre terre, et son amour nous porte toujours à trouver de nouveaux chemins. Loué soit-il » (no 245).

Le pape François est un vrai chrétien. Il fait passer la grâce et l’amour avant le péché et la crainte.

Apprends-nous à découvrir
La valeur de chaque chose,
À contempler, émerveillés,
À reconnaître que nous sommes profondément unis
À toutes les créatures
Sur notre chemin vers ta lumière infinie.
(Prière pour notre terre)

1 Le texte a été édité en français en France par Bayard, Cerf et Mame et au Québec par Médiaspaul. La CECE (Comcacan) a aussi édité le texte en français.

 

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