Fort Numéro-Trois de Lévis. Patrimoine historique en péril

Président du Groupe d’initiatives et de recherches appliquées au milieu (GIRAM)

Au cours de l’année 2015, le patrimoine mondial aura été victime, comme jamais, des affres de la destruction sauvage et gratuite. Des vestiges de Palmyre, démembrés par les djihadistes, il ne reste que morceaux jonchant le sol. L’année précédente, c’est le patrimoine unique de Tombouctou et de Gao qu’on faisait sauter à la dynamite. On ne saurait, bien sûr, comparer la valeur intrinsèque des vestiges de Palmyre (-2000 ans) avec celle du fort Numéro-Trois de Lévis (1865). Dans les deux cas, cependant, il s’agit de constructions humaines qui auront marqué la naissance d’un lieu dans l’histoire. Quand on décide de raser les bâtiments qui sont à l’origine d’un quartier, d’une ville, d’un pays, c’est leur identité même qu’on veut évacuer et condamner à la banalité, car le patrimoine historique est une ressource non renouvelable. Et le nombre des ans représente finalement un critère tout relatif.

En août 2015, en marge des travaux sur l’échangeur Turcot, on met au jour les vestiges de ce qu’était, au XVIIIe siècle, le village des Tanneurs, témoin important des origines de l’activité industrielle de Montréal. Plusieurs villes touristiques ont leur quartier des Tanneurs (Colmar, Fès, Marrakech). Dès le mois suivant, on décidera de les faire disparaître. En février de la même année, sous la pression d’un promoteur immobilier, la Ville de Lévis publie un avis de démolition de ce qu’il reste du fort Numéro-Trois, partie d’un ensemble de trois grandes fortifications érigées sur les hauteurs de Lévis et qui faisaient de ce lieu un système de défense d’envergure continentale.

Deux cas, différents par leur nature, mais qui illustrent la menace que les nouveaux impératifs du développement urbain font peser sur ce qui nous reste ici de patrimoine historique, après cinq ou six décennies de destructions massives. À l’aube du XXIe siècle, que reste-t-il du Montréal historique, l’une des trois seules villes fortifiées de l’Amérique du Nord ? Demain, que subsistera-t-il de l’exceptionnel patrimoine militaire de Lévis ? Une bretelle d’autoroute et des unités de condos ?

En matière de sauvegarde de la mémoire, ce ne sont pourtant pas les élans de prise de conscience qui ont manqué. Dans son rapport de novembre 2000, le Groupe-conseil sur la politique du patrimoine (Notre patrimoine, un présent du passé) pressait le gouvernement du Québec de se donner une politique efficace en matière de sauvegarde de ces « présents », légués par les générations précédentes. Il nous faut une « loi qui a des dents », clamait son regretté président, Roland Arpin. La suite n’est pas reluisante.

Une telle indifférence pour le patrimoine et l’environnement témoigne d’une méconnaissance des facteurs qui font à long terme la richesse économique d’un pays. Il y a pourtant consensus chez les experts qui travaillent dans cet univers des politiques de mise en valeur des patrimoines historiques : les collectivités qui s’y sont résolument engagées ont donné un sens à leur évolution économique et sociale et y ont trouvé une source de prospérité nouvelle.

Il est désormais largement admis qu’un patrimoine dont la valeur identitaire et de mémoire historique, culturelle et sociale est préservé à travers son authenticité, son intégrité, son « esprit du lieu », constitue une composante indispensable du processus de développement. (Extrait de la Déclaration de Paris sur le patrimoine comme moteur du développement. UNESCO, décembre 2011).

Dans son intervention contre la décision de la Ville de Lévis, le GIRAM rappelle que, parmi les patrimoines les plus courus dans le monde, il y a les fortifications, les châteaux, les cathédrales, les monastères. Ce qui attire le tourisme culturel, ce sont les circuits, les routes, des moulins, des phares, des fortifications, des cathédrales, des musées régionaux, etc. Une étude du groupe ICOMOS-France (plus de 75 millions de visiteurs étrangers par année dans ce pays) a évalué qu’un euro investi dans un patrimoine accessible 40 jours par année en génère 30 en retombées économiques.

Le rapport Arpin rejoint cette approche de l’UNESCO quant aux effets structurants des patrimoines locaux.

Le choix de conserver ou de démolir une église n’est pas une décision simplement technique et administrative. Indépendamment de l’importance toute relative de la pratique religieuse, l’église forme souvent le cœur du quartier, elle est un point de convergence, elle maintient l’idée de communauté, elle conserve les rites qui marquent la vie, de la naissance à la mort. Il n’est pas abusif de parler de destruction du quartier lorsqu’on démolit une église, une usine.

Au cours de la dernière décennie, pas moins de cinquante églises sont ainsi tombées en poussière avec la complicité de conseils municipaux ravis de faire de la place pour des complexes immobiliers qui seront tous démodés dans quinze ou vingt ans.

Le texte qui suit se veut une illustration du type de batailles que doivent périodiquement livrer les organismes citoyens pour assurer la survie du patrimoine historique de leur région, de leur localité. Le 28 janvier dernier, le GIRAM avait dix jours pour inscrire officiellement son opposition à l’octroi d’un permis de destruction du fort Numéro-Trois. L’organisme s’est présenté le 26 mai devant le Comité de démolition de la Ville (formé de trois conseillers municipaux) qui, sans disposer de la moindre analyse indépendante, optera rapidement pour la démolition du site.

Conformément à une disposition de la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme (LAU), le GIRAM a porté ce verdict en appel. La requête sera partiellement entendue puisque, dans une décision du 16 novembre 2015, le conseil municipal de Lévis propose un autre sursis de trois mois, le temps que des intentions des pouvoirs publics lui soient signifiées quant à la prise en charge du lieu. L’avenir est donc encore très incertain.

Projet de destruction des vestiges du fort Numéro-Trois

Audition du Conseil municipal de Lévis du 26 octobre 2015

Mémoire du Groupe d’initiatives et de recherches appliquées au milieu (GIRAM)

Le patrimoine culturel est une ressource non renouvelable qui appartient à toute l’humanité. Le protéger est de notre responsabilité pour l’avenir.

Qui est auteur de cet énoncé ? Nulle autre que l’UNESCO dans un récent communiqué dénonçant la destruction et le pillage du patrimoine syrien. Partout dans le monde, on réagit face aux démolitions gratuites des traces qui font notre mémoire humaine, heureuse comme malheureuse. Partout, on déterre et valorise les patrimoines historiques. Ici, trop souvent, on les enterre. Cette préoccupation de l’UNESCO concernant la destruction intentionnelle des patrimoines nationaux n’est pas nouvelle. En 2003, l’organisme avait émis une importante « déclaration » à ce sujet.

La communauté internationale reconnaît l’importance de la protection du patrimoine culturel et réaffirme sa détermination de combattre la destruction intentionnelle de ce patrimoine sous quelque forme que ce soit, afin qu’il puisse être transmis aux générations futures.

L’UNESCO, c’est cette même organisation internationale qui, en 1985, a inscrit la ville de Québec sur la sélecte et très prestigieuse Liste du patrimoine mondial. Non pas pour son mythique Château Frontenac, mais essentiellement en raison de la richesse et de la signification de son patrimoine militaire dont une bonne partie est contemporaine aux trois forts de Lévis. Les vestiges du fort Numéro-Trois sont, depuis 2002, inscrits dans l’Inventaire des sites archéologiques du gouvernement du Québec, « participant » à l’UNESCO.

Réhabilitation et non restauration

Dans le cadre de ce plaidoyer, il faut bien garder à l’esprit que la proposition du GIRAM, telle que soutenue en mai dernier, fait une distinction entre « bâtiment historique » et « vestiges historiques ». Une distinction fondamentale. Conscient des coûts qu’une restauration pourrait engendrer, l’organisme ne prône pas un chantier de restauration ou de reconstruction de cette imposante structure, mais bien une sauvegarde de ses éléments conservés en meilleur état en vue d’une réhabilitation dans le cadre d’un projet d’espace public. Un projet, croyons-nous, qui trouverait avantageusement place dans le futur plan d’urbanisme de la Ville de Lévis.

Dans ce mémoire, le GIRAM implore donc le conseil municipal de ne pas se précipiter. Il faut sursoir à la procédure d’octroi d’un permis visant la destruction de ces vestiges dont la valeur historique est largement reconnue.

Trois raisons sont principalement invoquées.

1/ Mauvaise évaluation de la véritable valeur historique du lieu.

On n’aura de cesse de le répéter, on l’a dit et redit lors de l’audition comité de démolition : en ce début du XXIe siècle, détruire des vestiges inscrits dans l’histoire de l’Amérique du Nord représenterait une erreur irréparable.

Erreur politique, car la ville de Lévis irait littéralement à l’encontre d’un courant universel pour la sauvegarde des patrimoines nationaux. Rappelons à cet effet que le fort Numéro-Trois fait partie d’un ensemble reconnu « d’importance historique nationale » par la Commission des lieux et monuments historiques du Canada, et ce, depuis 1920 (reconnaissance réaffirmée en 2001).

Dans une communication du 17 mars 2015, Parcs Canada déplore l’intention de la Ville, alors que cette dernière ne semble aucunement préoccupée quant aux impacts potentiels sur sa propre réputation. Erreur non seulement politique, mais aussi économique. Toutes les études réalisées sur le plan économique font la démonstration que les patrimoines nationaux représentent une importante source de stimulation de l’emploi et du développement. À la fin des années 1990, l’OCDE énonçait que le tourisme culturel allait s’avérer une des principales sources de création d’emplois au cours des prochaines décennies. Les statistiques ont démontré la justesse de cette orientation. Pendant que le tourisme international augmentait à peu près partout sur la planète de quelque 30 % au cours de la dernière décennie (800 millions de touristes dans le monde), le Québec trouvait le moyen d’afficher une baisse de 15 %. En particulier, le nombre de touristes américains (gisement par excellence du tourisme dans les années 50-70) accuse, quant à lui, une diminution de plus de 40 %.

L’intérêt public insuffisamment pris en compte

Selon l’article 148.0.10 de la LAU, un Comité de démolition accorde l’autorisation s’il est convaincu de l’opportunité de la démolition compte tenu de l’intérêt public et de l’intérêt des parties. Or, selon l’interprétation qu’en fait le GIRAM, les nombreuses considérations de nature historique évoquées, connues des membres du Comité de démolition, de même que les arguments du même ordre amenés dans notre mémoire n’ont aucunement été prises en compte par le comité dans son verdict de destruction complète et sans condition.

2/ Aucune étude technique pouvant justifier une telle opération destruction.

Le Comité de démolition dans son rapport n’a fait aucunement la distinction entre l’enjeu d’une restauration et celui d’une conservation de vestiges. Mais surtout, son verdict n’est appuyé sur aucune analyse technique indépendante. Aucun rapport d’expertise écrit. Que des opinions verbales des conseillers du promoteur. Pourquoi aucun architecte n’a-t-il accepté de signer un rapport technique dans ce dossier ? « L’architecte ne peut signer et, selon le cas, sceller un document qu’il prépare dans l’exercice de sa profession que s’il est complet relativement aux fins qui y sont indiquées et qu’il en a une connaissance et une maîtrise globales » (Article 29 du Code de déontologie des architectes).

Démonstration peu convaincante. L’argument central du promoteur repose sur le fait que ces vieux ouvrages de défense seraient trop dégradés, qu’ils n’auraient aucune espérance de survie dans le temps, du fait qu’ils sont de briques plutôt que de pierres. Propos qui ne résistent pas à l’épreuve des faits. À maints endroits, des vestiges de briques soumis aux mêmes conditions climatiques que celles qui sont ici les nôtres et sans protection, traversent plusieurs siècles.

Avis d’élimination totale et sans nuances, injure au devoir de mémoire

Le verdict du Comité municipal est formulé sans détour dans le sens d’une destruction totale. Pas la moindre mesure visant ne serait-ce qu’une conservation partielle des parties qui auraient plus facilement résisté aux affres du temps et notamment, à celles d’une cimenterie qui s’est installée directement sur les immenses voûtes de briques durant plus de trente ans.

De plus, cet avis du comité fait abstraction des prescriptions de la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme, laquelle exige que le promoteur dépose en même temps que sa demande, le projet de remplacement pour l’espace qui sera ainsi libéré. Cette obligation n’a pas été mise dans la loi pour rien. Elle force le requérant à faire connaître son projet. Elle permet au Conseil municipal de juger en toute connaissance de cause, particulièrement lorsqu’il s’agit d’un enjeu important comme c’est le cas ici. Cette obligation de connaître est primordiale et incontournable, car elle amène à justifier ou non le bien-fondé de la destruction.

3/ Aucune prise en considération des orientations municipales en matière d’aménagement urbain.

Enfin, l’avis du Comité de démolition fait totalement abstraction des grandes priorités que la Ville est en train d’inscrire dans son plan stratégique, soit sa politique des parcs et la métamorphose annoncée et souhaitée du boulevard Guillaume-Couture et visant l’élimination de ses « laideurs ». On veut introduire de nouvelles règles d’urbanisme, faire le ménage dans l’alignement de garages et de « bineries » qui longent cet important boulevard urbain. L’espace des vestiges du fort Numéro-Trois que certains qualifient de « plaie urbaine » est précisément situé dans la partie la plus quelconque de ce boulevard.

Investir dans la culture c’est investir dans l’avenir

Dans son mémoire déposé en mai, le GIRAM postule qu’un promoteur privé ne peut réalistement porter sur ses seules épaules cette responsabilité de réhabiliter et mettre en valeur de tels vestiges historiques appartenant à l’ensemble de la collectivité. Ce projet est manifestement de portée collective. Raison pour laquelle il a été proposé que la Ville fasse l’acquisition de l’espace en vue d’en faire, à terme, un espace public. Plusieurs formules existent pour qu’une telle acquisition se fasse à coût pratiquement nul par la municipalité. Une fois devenu propriété municipale, cet espace serait au surplus, admissible à des programmes gouvernementaux d’infrastructures.

Utiliser ce « no man’s land », cette « plaie urbaine » pour d’aucuns, comme catalyseur du nouveau développement urbain de Lévis

Fermons les yeux et imaginons un instant ce que l’aménagement d’un espace public appuyé sur une telle thématique historique pourrait apporter en termes de plus-value pour Lévis. C’est un tel exercice d’imagination qui a permis à la Ville de Montréal de construire le projet Cité Historia au parc-nature de l’Île-de-la-Visitation. Un site et un réseau patrimonial d’exception élaboré à partir de monuments et vestiges historiques. (Lauréat aux Grands Prix du tourisme 2014.)

Citons enfin le « projet fou » du parc Saint-Roch de l’ex-maire de Québec, Jean-Paul L’Allier. Une autre « plaie urbaine » devenue îlot de verdure et qui sert, depuis le début des années 2000, de bougie d’allumage du développement. Il représente aujourd’hui le symbole de la relance du quartier Saint-Roch avec les arrivées successives d’institutions d’enseignement, d’habitations, d’entreprises technos et de centres artistiques.

Collections numériques (1917-2013)

action couv 1933Bibliothèque et Archives nationales du Québec a numérisé tous les numéros de L'Action française et de L'Action nationale depuis 1917.

Vous pouvez utilisez cet outil de recherche qui vous permettra — si vous cliquez sur « préciser la rechercher » — de ne chercher que dans L'Action nationale ou dans L'Action française.