Makek Chebel. L’inconscient de l’islam

 Makek Chebel
L’inconscient de l’islam, CNRS Éditions, Paris, 2015, 128 pages

Maleck Chebel est anthropologue des religions, philosophe, historien et il a exercé la psychanalyse. C’est un spécialiste du monde arabe et de l’islam. Il est d’origine algérienne et a enseigné dans diverses universités. En 2009, il a publié chez Fayard une traduction du Coran. C’est un des penseurs musulmans favorables à un islam libéral et moderne qui prône une séparation radicale entre le pouvoir religieux et le pouvoir politique. L’inconscient de l’islam, son court essai de 128 pages, emprunte à l’anthropologie, à la sociologie, à l’histoire, à la psychanalyse et à la science des religions. Il en résulte une inévitable densité, doublée d’une certaine complexité, surtout dans les parties qui font référence à la psychanalyse. On ne saurait cependant le lui reprocher compte tenu de la grande pertinence et de l’actualité de la thématique.

Afin de comprendre, ce qu’il qualifie de « folie actuelle de la communauté et sa grande difficulté à entrer dans le monde contemporain », l’anthropologue algérien veut sonder l’inconscient de l’islam. Selon lui, cet inconscient est traversé par la présence des sentiments de faute et de transgression. Il faut donc remonter aux racines de la religion, et surtout à l’histoire du monde arabo-musulman, pour comprendre d’où vient ce que l’auteur qualifie de « fragilité affective et émotionnelle du monde arabe face au progrès et d’où vient l’attachement des individus aux formes éculées de la pratique religieuse et l’agressivité qui en découle » (p. 64).

Il semble que ce soit un entremêlement de facteurs sociohistoriques qui soit à l’origine de ce « mal-être » musulman ; et dans ce mal-être, le rapport à la femme paraît jouer un rôle déterminant. L’auteur défend la thèse selon laquelle, après la mort du prophète Mahomet et des trois premiers califes, les guerres saintes aient vite tourné en prétextes à razzia, vols et viols de la part de la « pléthore » de dirigeants musulmans : « Les objectifs de la conversion à l’islam […] se sont progressivement vidés de leur sens religieux » (p. 8).

Pour les élites au pouvoir, la possession d’une (mythique) esclave blanche, soumise, lascive et instruite, constituait une des récompenses suprêmes. Ce mythe serait à la source de la volonté de conquête islamiste ; même chez les djihadistes d’aujourd’hui. La guerre pour les femmes se substitue ainsi à la guerre sainte. L’importance du harem illustre bien cette hypothèse : le Coran autorise quatre épouses légitimes, mais les potentats musulmans pouvaient avoir jusqu’à plusieurs centaines de concubines, blanches de préférence. Fidèle à cette logique, Malek Chebel parle aussi de harem mental dans l’inconscient culturel arabo-musulman. Nous tombons alors dans la psychologie culturelle du monde musulman et cela devient plus complexe pour les non-initiés au jargon psychanalytique, mais non moins passionnant.

Le concept central de l’auteur c’est le « ma(n)ternel », « un processus d’introjection symbolique, ou de “dévoration” (métaphore de la mante religieuse) de l’enfant mâle par sa propre mère pour que celle-ci puisse se construire par son truchement et trouve sa place dans le rhizome familial » (p. 59). Cette construction symbolique est propre au monde patriarcal arabe ; l’on évalue le potentiel fécondateur de la femme au nombre de ses enfants mâles. C’est ce potentiel qui lui permet de prendre sa place dans la société. La mère donne naissance à l’enfant, mâle, et celui-ci en revanche lui confère son statut social.

Pour Chebel, il découle de cette dynamique une survalorisation de l’enfant mâle, un infantilisme persistant, un égoïsme disproportionné et « de l’agressivité dont l’homme fait preuve à l’égard de ses filles, ses sœurs et de ses amantes » (p. 67). Cette relation complexe mère-fils, fils-mère, se continue quand la mère devient grand-mère. Malek Chebel nous décrit très bien ce processus, ce « ma(n)ternel », qui devient selon lui « un cycle particulier d’intériorisation de la loi sociale, avant de devenir la loi sociale elle-même » (p. 70). Chebel suggère donc un lien entre le ressentiment musulman et l’amour envahissant de la mère pour son fils dans l’inconscient arabe.

L’homme arabe est étouffé très tôt par sa mère, la mante religieuse, et cela entraine chez lui une grande crainte des femmes ; sinon comment comprendre la phobie des intégristes envers les femmes ? C’est peut-être cette phobie de la gent féminine qui est à l’origine de l’initiative d’avocats intégristes égyptiens pour tenter de faire interdire le chef-d’œuvre de la littérature persane, Les mille et une nuits. Le livre faisait en effet la part trop belle à l’ingéniosité de Sharazade qui, pour retarder son exécution, racontait chaque soir au souverain un nouveau conte. Selon les avocats égyptiens, cela portait atteinte à la décence publique.

À cette profonde défiance envers les femmes le monde arabo-musulman se rajoute une grande méfiance envers les livres et les écrivains. Déjà, dans l’islam des lumières, les autorités religieuses redoutaient une mise en question trop violente de l’islam officiel. Elles condamnaient et proscrivaient donc toute production littéraire jugée trop tendancieuse. Averroès lui-même, le grand philosophe rationaliste islamique du XIIe siècle, fut contesté et vilipendé. Il fut même lapidé sous prétexte qu’il était un mécréant libre-penseur (p. 92).

Les libres-penseurs à son image étaient étroitement encadrés par le pouvoir religieux, indissociable du pouvoir politique : « Aux yeux de l’islam, le Coran seul devrait avoir le titre de livre » (p. 86). « En dehors de la “révélation”, point de salut pour l’écrit profane, les écrivains étant suspectés de déviationnisme » (p. 86). Avec le déclin des lumières, c’est l’islam obscurantiste qui a eu tendance à s’imposer, et avec lui l’interdiction de toute littérature jugée non conforme aux normes musulmanes ; cette grande noirceur de la pensée musulmane semble encore perdurer. Elle est entretenue dans la grande majorité des pays arabo-musulmans par des comités de surveillance des bonnes mœurs qui veillent à ce que le trinôme, religion-politique-sexualité, soit sévèrement encadré. Ce sont en effet trois thèmes qui exaspèrent particulièrement les autorités arabo-musulmanes.

Malek Chebel est catégorique : les musulmans ne pourront rentrer dans la modernité tant que ces trois domaines n’auront pas été dissociés. Il demeure cependant optimiste puisqu’il croit que l’islam fera son aggiornamento plus vite qu’on ne le croit.

Daniel Gomez

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