L’économie de la Catalogne, une nation européenne

Il n’est pas ici question de présenter l’économie catalane d’un point de vue académique et systématique, mais plutôt de fournir une vue d’ensemble de ses principaux actifs et passifs. L’objectif de cet article est essentiellement de faire comprendre ce en quoi consiste l’économie de la Catalogne, non pas de l’expliquer avec des données et des chiffres. Pour ce faire, il importe d’abord de rappeler certains faits historiques.

Précédents historiques

L’économie catalane actuelle est étroitement liée à son histoire politique. Le professeur Jordi Nadal, sommité en la matière et doyen des historiens de l’économie catalane et espagnole, le clamait haut et fort le 20 mai 2010 à l’occasion d’un événement présidé par le roi Juan Carlos 1er d’Espagne à Sabadell, à 25 kilomètres de Barcelone. En 1714, a-t-il précisé, quand la Catalogne a perdu ses institutions publiques et ses libertés suite à une guerre contre les troupes castillanes et françaises dans le cadre d’une guerre d’envergure européenne, le peuple catalan a dû renoncer par la force à son gouvernement propre, ce qui l’a mené à se concentrer sur l’action économique. Le système gouvernemental de la dynastie espagnole sera dès lors centraliste et le pouvoir, concentré à Madrid. Il ne reconnaîtra plus les institutions non fondées sur le modèle castillan et, finalement, pour punir les rebelles catalans, ordonnera la fermeture de l’Université de Barcelone, qui ne renaîtra de ses cendres qu’en 1845.

Ce changement de cap obligé peut expliquer la raison pour laquelle la Catalogne a été le seul pays du sud de l’Europe, et bien entendu au sein de l’État espagnol, à prendre part à la révolution industrielle à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, selon le modèle britannique, avec le secteur textile au centre de ses activités. Le maintien des relations commerciales et autres avec l’Europe et les pays qui amorçaient leur transformation économique aidera la Catalogne à cheminer dans cette voie. Le commerce maritime avec les pays méditerranéens et du nord de l’Europe, vers lesquels on exportait de l’eau-de-vie, favorisera l’acquisition et l’échange de connaissances et de techniques. La Catalogne connaissait l’Europe et l’Europe connaissait la Catalogne, alors que la Cour et le gouvernement espagnols demeuraient isolés et fermés sur Madrid. Cette dernière sera la capitale européenne la plus difficile d’accès jusqu’à la fin du XIXe siècle, moment où le réseau ferroviaire est mis en place. Et il est bien connu que le développement économique va de pair avec les communications et le commerce.

La Catalogne prendra part à la révolution industrielle sans posséder de ressources naturelles. Les premières puissances à avoir fait la révolution industrielle disposaient surtout de minerai de fer, comme matière première, et de charbon ou d’eau comme source d’énergie. La Catalogne n’avait pas de minéraux et que peu de ressources hydrographiques. Il lui fallait donc importer la matière première, la transformer et la vendre au marché espagnol, marché qui n’était pas des plus attrayants à l’époque. Cette carence en ressources naturelles, qui au XIXe siècle constituait un passif de taille, perdra par la suite son caractère négatif, et ce, pour deux raisons. Tout d’abord, il ne faudra pas fermer de mines et d’industries lourdes non rentables au XXe siècle, contrairement à ce que devront faire d’autres régions de l’État espagnol et d’Europe. Nous n’avons qu’à penser aux coûts économiques et humains découlant de la fermeture des grandes charbonnières espagnoles, britanniques, françaises, belges et allemandes. Ensuite, dans une économie ouverte et mondialisée comme la catalane, le talent est davantage valorisé que les matières premières, puisqu’on peut se procurer ces dernières à l’étranger.

L’industrie textile deviendra le principal secteur industriel catalan jusqu’à la toute fin du XIXe siècle, et elle donnera un élan à d’autres secteurs, permettant ainsi à l’industrie de se diversifier. Au cours du XXe siècle, les secteurs de la métallurgie, de la chimie, de l’agroalimentaire, des arts graphiques, de l’édition et des matériaux de construction se développeront notamment.

Au début de la deuxième moitié du XXe siècle, la Catalogne découvrira une nouvelle source de revenus et d’initiatives entrepreneuriales : le tourisme de masse provenant du nord de l’Europe, attiré surtout par le soleil et les plages méditerranéennes. Pour répondre aux besoins des Français, Britanniques, Allemands, Néerlandais, Belges et Scandinaves, les entrepreneurs catalans mettront sur pied un réseau, modeste mais adéquat, d’hôtels, d’appartements et de restaurants. Lorsqu’il sera nécessaire de construire une première autoroute – longeant la côte méditerranéenne – canalisant le tourisme européen et les déplacements industriels, cela sera fait grâce à l’initiative privée et à l’implantation de stations de péage, étant donné que le gouvernement de l’État fera la sourde oreille à toute demande de financement ; les Catalans comprendront qu’il est préférable d’avoir des péages que de se plaindre et ne pas avoir d’autoroute.

La poussée de l’économie catalane a historiquement été freinée par deux obstacles. Le premier, l’immense poids de deux dictatures et d’une guerre civile au cours du XXe siècle, a été surmonté. Entre le début de la première dictature (1923) et la chute du franquisme (1975), le pays est passé par trois années de guerre civile (1936-1939) et seulement six de calme relatif sous le régime républicain (1931-1936) qui, malheureusement, a coïncidé avec la Grande Dépression dévalant des États-Unis à partir de 1929. Les dictatures non seulement vont-elles avoir une incidence négative sur la population en raison du manque de libertés, mais aussi en raison de la stupidité et de l’interventionnisme de leurs politiques économiques qui, dans le cas de la dictature franquiste, perdurera jusqu’à la fin des années 1960.

Le deuxième obstacle, toujours présent et constituant un véritable frein, se situe au niveau du centralisme de l’État espagnol et du manque de pouvoir politique catalan. Malgré l’existence d’un Statut d’autonomie qui confère de vastes compétences dans des secteurs comme l’éducation et la santé, la capacité de financement de la Generalitat de Catalogne – le gouvernement autonome – est fortement limitée par les lois générales de l’État, lesquelles sont à l’origine d’un énorme déficit fiscal – la différence entre les impôts perçus et les investissements de l’administration centrale –, qui constitue une entrave à la capacité de développement de la Catalogne.

L’économie catalane aujourd’hui

Population

La Catalogne compte sept millions et demi d’habitants. Plus de la moitié de ceux-ci habitent dans la région métropolitaine de Barcelone. Le revenu par habitant y est supérieur à la moyenne de celui des états membres de l’Union européenne, principalement en raison de la forte croissance observée au cours des années 1990. La démocratie convient à la Catalogne. Le pays a accueilli un grand nombre d’immigrants au cours des cent dernières années. Des étrangers sont venus s’installer en Catalogne attirés par le besoin de main-d’œuvre et la qualité de vie supérieure à celle de leur lieu d’origine. La première grande vague d’immigration s’est produite au milieu du XXe siècle, principalement depuis les régions agricoles espagnoles, peu développées. Vers 1960, près de la moitié de la population catalane était née hors de la Catalogne et avait le castillan comme langue habituelle. La deuxième grande vague d’immigration s’est produite dans les années 1990. Les nouveaux venus provenaient pour l’immense majorité de pays en développement : d’Amérique latine, du Maghreb (Maroc et Algérie), de l’Afrique de l’Ouest, d’Europe de l’Est et de quelques pays d’Asie (tout particulièrement les Philippines et le Pakistan). Près d’un million d’immigrants vont arriver en à peine plus de dix ans. L’arrivée massive d’immigrants a cessé en 2008 avec la crise économique. Les immigrants représentent aujourd’hui 16 % de la population. Dans le cadre de la présente crise économique, ces derniers souffrent le plus des conséquences du taux de chômage très élevé au sein de la population active, soit de 20 % au niveau de l’État et de 18 % en Catalogne.

Les deux vagues d’immigration ont comme dénominateur commun le fait que la nouvelle main d’œuvre était non qualifiée ou peu qualifiée. Les personnes arrivées lors de la première vague ont aujourd’hui pris racine en Catalogne, mais ils maintiennent pour la plupart leur langue d’origine, c’est-à-dire le castillan ou l’espagnol. Les immigrants de la deuxième vague ont davantage de difficultés d’adaptation, que ce soit en raison de leur langue ou de leur culture, qui a généralement peu à voir avec la catalane.

Secteur primaire

La Catalogne ne peut pas être et ne sera jamais un pays au potentiel agricole important. Le territoire catalan est petit et ne se prête pas à la culture extensive, notamment en raison de l’inexistence de grandes plaines et de son relief accidenté. Les cultures se sont plutôt concentrées vers les produits destinés au marché local ou à grande valeur ajoutée.

Cette valeur ajoutée, nous la retrouvons dans les trois produits propres à un climat méditerranéen : vin, huile d’olive et fruits secs. Le vin de qualité constitue le plus important des produits du terroir. Si l’exportation d’eau-de-vie a permis de tirer profit de la révolution industrielle, certaines entreprises viticoles catalanes se sont aujourd’hui positionnées sur le marché international avec des exploitations propres dans des régions à climat méditerranéen comme la Californie et le Chili. On produit en Catalogne des vins de marque et le cava, un vin mousseux équivalent au champagne français, qui est prisé tant sur les marchés locaux qu’internationaux pour son bon rapport qualité-prix en comparaison avec le champagne original. L’huile d’olive fait concurrence aux autres huiles végétales par sa qualité, en plus d’être la plus recommandée par les spécialistes de la diététique. Un long chemin reste encore à parcourir dans ce secteur, si nous tenons compte du chemin parcouru par les huiles d’olive italiennes, par exemple. D’autre part, les fruits secs, soit les amandes, les noisettes et les noix, ont déjà lancé une multinationale couronnée de succès.

Du côté de l’élevage, le niveau de production est acceptable. La viande est destinée en bonne partie au marché local quoique dans certains secteurs, tout particulièrement le porcin, elle jette les bases d’une importante industrie agroalimentaire.

Le secteur primaire reçoit des subventions européennes visant à maintenir une production et surtout une population paysanne, enracinée dans les zones agricoles. De ces subventions découlent des prix artificiels, inférieurs aux prix du marché international. Il importe toutefois de préciser que dans le cas de la Catalogne, les subventions sont faibles et inférieures à celles attribuées aux régions agricoles espagnoles et, particulièrement, françaises.

Industrie

L’industrie a été et est toujours fondamentale pour l’économie catalane. Par contre, elle a subi de grands changements depuis cinquante ans. Comme nous l’avons mentionné, la Catalogne est passée d’une industrie axée sur le secteur textile à une industrie très diversifiée. L’industrie traditionnelle est pratiquement disparue des suites de l’ouverture du marché espagnol survenue à la fin de la dictature franquiste et de l’entrée de l’Espagne dans la Communauté économique européenne devenue l’Union européenne (1986). Aujourd’hui, cette industrie œuvre en toute liberté commerciale et est pleinement compétitive au niveau international.

Barcelone est un important centre de l’industrie automobile, avec tous les avantages et inconvénients qui en découlent. Cette industrie remonte au début du XXe siècle avec la création de la Hispano-Suiza, un nom et une marque mythiques dans l’histoire de l’automobile. Il y a aujourd’hui la SEAT, filiale de la Volkswagen allemande, l’unique société automobile espagnole avec sa propre marque et gérée de façon autonome, ainsi que la japonaise Nissan. De plus, autour de ces sociétés gravitent des dizaines d’entreprises catalanes et multinationales fabriquant des composantes.

Les grandes multinationales européennes sont présentes en Catalogne depuis de nombreuses années, possédant des bureaux et des usines sur le territoire. La Catalogne leur offrait la main-d’œuvre qualifiée dont elles avaient besoin, à bon prix, et constituait la plateforme idéale pour s’implanter sur le marché espagnol. Avec la démocratie et l’entrée de l’Espagne dans le marché commun, des sociétés japonaises se sont implantées ; pour ces dernières, la plateforme catalane était la plus adéquate pour la vente de leurs produits sur le marché européen. Les multinationales américaines – des États-Unis – se sont surtout installées à Madrid, attirées par le pouvoir politique de la capitale espagnole. Toutes les multinationales qui se sont établies en Catalogne et en Espagne en raison des salaires peu élevés qu’on y versait ont fermé leurs portes ou ont transformé leurs usines, s’enlignant désormais vers des produits à valeur ajoutée accrue. Étant donné que le bas coût d’une main-d’œuvre peu qualifiée est une composante fondamentale du coût final d’un produit, les multinationales ont opté pour se déplacer vers des pays émergents.

Au cours des trente dernières années, les entrepreneurs catalans ont comblé le vide laissé par le départ des multinationales en mettant sur pied de nouvelles entreprises industrielles, et ce, en laissant une grande place à l’innovation et à la diversification. Le secteur textile est toujours présent, mais son porte-étendard, la société Mango, se caractérise par un réseau mondial de boutiques de vêtements de design fabriqués en totalité dans les pays émergents. Nous pourrions citer bon nombre d’exemples de « multinationales de poche », c’est-à-dire des sociétés relativement petites, dont le centre décisionnel est en Catalogne et les usines, à l’étranger, principalement en Europe et en Amérique latine. Comme il est question de petites et moyennes entreprises, ces dernières ont cherché à se spécialiser, à trouver une niche dans laquelle elles seraient compétitives. Certaines de ces entreprises fabriquent des piscines et offrent des services de traitement de l’eau. Le secteur biotechnologique est également représenté par des entreprises tirant avantage des laboratoires et de la technologie émanant du Parc scientifique de Barcelone. Le design industriel est historiquement associé à la Catalogne, de même que le secteur médical et le milieu sanitaire. Ces derniers sont d’ailleurs fort réputés. La Catalogne exporte des fontaines illuminées, des dessins animés pour enfants, des machines à sous (avec des composantes informatiques de pointe), des salles de bain, de la semence de porc, des rideaux ou façades pour couvrir les grands immeubles, etc. Les secteurs les plus traditionnels sont l’agroalimentaire, la parfumerie, la chimie fine et la pharmaceutique. Ceux-ci se sont dernièrement restructurés et s’efforcent de consolider leur part du marché international.

Tourisme

Le tourisme est toujours et encore un pilier de l’économie catalane. La majorité des visiteurs proviennent du nord de l’Europe, mais on remarque de plus en plus de touristes américains et asiatiques. Le caractère saisonnier de ce secteur constitue un problème, étant donné que beaucoup d’établissements doivent fermer leurs portes une fois la saison estivale terminée, ce qui affecte fortement l’économie de certains villages touristiques de la côte. Il faudrait par ailleurs améliorer la qualité des services. D’autre part, des efforts sont déployés pour inciter les vacanciers venus d’abord pour la mer et la plage à s’intéresser également à la gastronomie, aux paysages et aux monuments artistiques. À cet égard, la ville de Barcelone s’est positionnée favorablement dans la foulée des Jeux olympiques de 1992, qui ont connu un franc succès. La ville possède aujourd’hui de nombreux attraits et le tourisme y est présent toute l’année, notamment parce qu’elle est un centre renommé internationalement pour la tenue de foires et de congrès. Le climat agréable de Barcelone y est aussi pour quelque chose.

Système financier

Le secteur financier catalan est constitué de banques et de caisses d’épargne. Les banques sont majoritairement espagnoles et internationales, à l’exception de la Banque de Sabadell, une banque de taille moyenne à bonne réputation. Les incursions catalanes dans le domaine se sont souvent soldées par des échecs, principalement à cause de la conjoncture économique, mais aussi à cause de la politisation du secteur, par exemple dans le cas de la Banque de Catalogne (1931) et de la Banque Catalane (1982).

Les caisses d’épargne, de nature mutualiste et non mercantile, sont extraordinairement fortes en Catalogne. On trouve en haut de liste la Caisse d’épargne et de pensions de Barcelone, la plus grande entreprise de Catalogne, et aussi la première caisse d’Espagne et d’Europe. Cette dernière possède tout un réseau d’établissements dans l’ensemble de l’État, en plus de détenir des parts dans des entités bancaires internationales. Par l’intermédiaire de Criteria CaixaCorp, elle a un poids considérable dans de grandes sociétés de services (et parfois les contrôle) comme Abertis, une société concessionnaire d’autoroutes, de stationnements et des services logistiques, Gas Natural Unión Fenosa, une société distributrice de gaz et productrice d’électricité, et Repsol, une importante pétrolière avec des intérêts en Europe et en Amérique latine (Brésil et Argentine). Outre cette grande caisse, d’autres caisses d’épargne sont fortement enracinées au niveau local.

La crise économique (et aussi financière) actuelle a été à la source d’un débat sur le statut général des caisses et sur leur capacité à concurrencer les banques dans un marché ouvert. Les caisses sont des entités privées sans propriétaire et administrées par des gestionnaires. Ces derniers sont élus lors d’une assemblée générale à laquelle assistent des représentants des membres, du personnel, des entités fondatrices (certaines publiques) et des municipalités et communautés autonomes du territoire où elles mènent leurs activités. Certaines caisses ont eu de la difficulté à maintenir un rapport adéquat entre les ressources et les actifs, ce qui a contraint la Banque d’Espagne à ordonner des fusions. D’autres fusions sont d’ailleurs prévues au niveau de l’État. Il existe trois caisses en Catalogne : une de très grande envergure, soit la Caisse d’épargne et de pensions de Barcelone, que nous avons décrite, et deux de petite ou moyenne envergure. Personne ne dément que la contribution sociale des caisses, financée par la part disponible des bénéfices nets, est fondamentale pour la culture, l’aide aux défavorisés, les bourses scolaires et la recherche universitaire.

Ressources énergétiques

La Catalogne ne dispose pas de charbon et ses ressources hydrographiques sont limitées, comme nous l’avons mentionné dans la partie historique. Durant le XXe siècle, elle va tirer profit des ressources hydroélectriques disponibles en édifiant des barrages, surtout dans les Pyrénées. Ces ressources sont aujourd’hui épuisées. La demande énergétique, qui coïncide avec le développement observé à la fin du XXe siècle, a entraîné la construction de centrales nucléaires (trois sont en activité) et thermiques, lesquelles fonctionnent au charbon ou au gaz naturel, tous deux importés. La Catalogne consomme davantage de gaz naturel que le reste de l’État en raison de la présence de la société Gas Natural, qui achète sa matière première en Algérie. Les énergies renouvelables, comme l’éolienne et la solaire à panneaux photovoltaïques, sont en développement, mais éprouvent certaines difficultés, causées par des secteurs du milieu écologiste et par le coût final de l’électricité produite.

Enseignement et écoles de commerce

Si la Catalogne veut progresser, elle doit user de talent. Elle doit miser sur la qualité du travail, c’est-à-dire l’excellence, sans toutefois désavantager la quantité de travail, qui est tout aussi fondamentale. Le développement catalan, comme ailleurs dans le monde, est étroitement lié aux connaissances de la population. Le talent peut s’appliquer à toutes les initiatives et à toutes les échelles : du laboratoire de recherche et de l’administration générale des entreprises au petit commerce et à l’atelier de production. Celui qui travaille mieux et dispose de plus de connaissances se maintient au-dessus de la moyenne et progresse davantage. Il n’est pas ici question que des individus, mais aussi des collectivités. Les connaissances s’acquièrent de l’école primaire à l’université ou autre institution d’enseignement supérieur.

Le réseau d’universités catalanes est intégré au réseau espagnol. En marge des universités, il existe à Barcelone des écoles de commerce dignes de mention fondées il y a plus de cinquante ans et considérées parmi les meilleures du monde. Parmi celles-ci, notons l’Institut d’études supérieures de commerce (IESE) et l’École supérieure d’administration et de direction d’entreprises (ESADE), auxquelles s’est jointe la Barcelona Graduate School of Economics.

Le caractère des entreprises

L’entreprise catalane est en grande majorité petite ou moyenne, et familiale. Il existe peu de grandes entreprises privées, hormis celles relevant de la Caisse d’épargne et de pensions de Barcelone. Cette carence est liée au centralisme de l’État, qui fait en sorte que les grandes initiatives sont mises en œuvre à Madrid. La taille petite ou moyenne des entreprises catalanes leur confère une extraordinaire flexibilité, mais nuit à leur potentiel et à leur pouvoir économique. Ainsi donc, les principales entreprises inscrites à la Bourse de Barcelone (le marché de capitaux) ne sont pas catalanes, et Barcelone n’est pas considérée comme une grande capitale financière, étant donné que les grandes sociétés n’y établissent ni leur siège social ni leur centre décisionnel. Par ailleurs, les caisses n’émettent pas d’actions et ne sont donc pas inscrites à la bourse.

Manque d’infrastructures

Le centralisme de l’État a comme point névralgique Madrid, point d’origine et de destination de toutes les infrastructures espagnoles : routes, chemins de fer et lignes aériennes. Ce système radial avec la capitale espagnole comme centre ne tient pas compte des avantages géographiques du versant méditerranéen de l’État, qui constitue une plateforme pour les marchandises provenant du continent asiatique et destinées à l’Europe et vice-versa. Les gouvernements espagnols ont fait tout en leur pouvoir pour attirer les infrastructures à Madrid et bien peu pour faciliter les relations directes avec l’Europe. La Catalogne a dû financer ses autoroutes, qui sont payantes et administrées par des entreprises concessionnaires, alors que dans le reste de l’État on peut circuler, à quelques exceptions près, via des autoroutes gratuites. Le premier train à grande vitesse (TGV) est entré en service en 1992, reliant Madrid et Séville, au sud de l’Espagne, alors que le TGV Madrid-Barcelone, qui devrait ultérieurement rejoindre la France, n’a été inauguré qu’en 2007. Les chemins de fer espagnols utilisent encore des voies d’une largeur différente à la norme européenne, ce qui fait en sorte qu’il est impératif de changer de train ou d’essieux à la frontière française. La Catalogne et le Pays Valencien, au sud de la Catalogne sur la côte, demandent depuis longtemps l’instauration d’un corridor ferroviaire qui permettrait tant le déplacement des passagers que des marchandises, un outil fondamental pour le tourisme et le transport des imports/exports européens. Le port de Barcelone ne dispose toujours pas d’un chemin de fer qui faciliterait le transport des produits vers l’Europe et en provenance de celle-ci. L’aéroport de Barcelone est toujours sous la gouverne d’un organisme public espagnol, lequel ne sert pas les intérêts de cet aéroport, sinon ceux de l’aéroport de Madrid, considéré comme l’unique plaque tournante espagnole pour les vols internationaux.

Considérations finales

Il ne s’agit pas ici de conclusions. L’économie d’une nation, d’un pays, relève d’une histoire, d’une géographie, de circonstances politiques, d’une capacité de travail et de l’esprit d’initiative de sa population. Celle-ci peut se tromper en empruntant un chemin sans issue, ou bien réussir de plein droit. La Catalogne est une nation européenne et son avenir est lié à celui d’une communauté à laquelle elle appartient depuis des siècles. Le processus d’union économique continental précède celui d’union politique, lequel tardera assurément de nombreuses années avant d’aboutir et s’étalera sur plusieurs générations.

La situation géographique de la Catalogne est relativement favorable. Elle fait partie d’un monde méditerranéen où les liens sont étroits entre les civilisations européennes et africaines qui en font partie ; il s’agit également d’une des portes donnant sur le centre de l’Europe.

Le principal actif de l’économie catalane se situe au niveau de sa culture entrepreneuriale, conséquence de l’expérience acquise au cours des deux derniers siècles. Cette culture est fortement enracinée, tant chez la population autochtone que chez les personnes provenant des mouvements migratoires passés, et l’on peut s’attendre à ce qu’elle prenne également racine chez les nouveaux arrivants. La culture centraliste de l’État espagnol a détourné beaucoup de ressources provenant des impôts perçus en Catalogne pour les investir dans des communautés espagnoles moins développées. Cette façon de faire a permis de réduire d’importants écarts, mais les Catalans sont d’avis que la solidarité doit avoir ses limites et que le manque d’investissements publics, par exemple dans les infrastructures, freine le développement de la Catalogne.

La Catalogne est un petit pays, mais elle a l’intention de jouer un rôle économique, à la fois européen et mondial, semblable à celui qu’elle a eu dans les secteurs culturel et artistique. Si la Catalogne a donné au monde des architectes comme Gaudí, des musiciens comme Pau Casals, des peintres comme Joan Miró et Antoni Tàpies, pourquoi ne pourrait-elle pas avoir des entreprises en mesure de contribuer à leur façon au monde et ainsi participer au bien-être commun ?

Octobre 2010

 

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Automne 2018 - Sommaire

Fragilités et résistances des nations   Le numéro Automne 2018 explore la notion de nation à travers les ouvrages récents sur les Innus, les Achinabés et les Canadiens français en questions. Ce numéro traite également de l'État québécois et des problématiques sociales actuelles, de même que de divers thèmes environnementaux. Éditorial - Un livre à la foisRobert Laplante

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Automne 2018 - Un livre à la fois

La chicane d’intendant derrière nous, il faut donc reprendre là où les partis politiques n’ont pas voulu aller. Ils sont nombreux les observateurs à avoir déploré que la campagne électorale n’ait pas fait la place qu’elle mérite à la culture. Tout le monde s’est rangé derrière le fait qu’a été bien accueillie la politique culturelle déposée in extremis par le gouvernement Couillard, pour faire du surf sur de généreuses généralités. L’essentiel, pourtant, n’a pas été sérieusement abordé ni débattu. Il faudra entreprendre de se donner un cadre global de réflexion. La culture est au fondement de notre identité et le marqueur le plus puissant de l’expression de notre langue et de notre façon de vivre. Poussière sur le continent, notre peuple n’en porte pas moins une vision du monde, un projet de civilisation qui peut apporter au concert des nations.

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