La descente aux enfers du NPD : l’effet niqab ?

Ph.D. sc. politique Cette adresse courriel est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Définition : le niqab est porté avec le hijab, un foulard avec lequel certaines musulmanes se couvrent les cheveux, les oreilles et le cou. Le niqab recouvre complètement le visage et permet à peine d’entrevoir les yeux.

Les positions des uns et des autres

La position du Nouveau parti démocratique (NPD) concernant le niqab aurait-elle scellé son sort lors des élections fédérales du 19 octobre 2015 ? Le NPD n’était pas seul sur sa planète à défendre le droit des femmes de porter le niqab durant leur assermentation lors des cérémonies de citoyenneté. Il était rejoint en cela par le Parti libéral du Canada (PLC) et le Parti vert.La position des néodémocrates québécois s’est largement inspirée de leur analyse de la défaite subie par le Parti québécois (PQ) lors des élections québécoises d’avril 2014. Les militants néodémocrates québécois rejoignaient en cela autant ceux du Parti libéral du Québec (PLQ), de Québec solidaire ainsi que la plupart des communautaristes à l’encontre de la « Charte des valeurs », promue par le PQ et devenue par la suite « Charte de la laïcité ». Celle-ci comprenait l’interdiction du port de signes religieux ostentatoires pour la plupart des employés de la fonction publique québécoise.

Cette position « courageuse » du PLQ, en particulier, a été « reconnue » par maints observateurs pour avoir été à la base de sa victoire aux élections provinciales d’avril 2014, en scellant le sort du PQ. Inversement, il a été prétendu que le PQ avait été sanctionné pour sa maladroitement intitulée « Charte des valeurs ». Contrairement aux sondages pré-électoraux, les « analyses » post-électorales ont conclu que cette Charte avait fait perdre au PQ les faveurs de nombreux immigrants et que cela avait constitué l’une des causes majeures de la défaite. Or rien de tel n’a été démontré. Au contraire, les immigrants qui prévoyaient voter pour un autre parti que le PQ ont poursuivi dans la même veine, tandis que ceux qui prévoyaient voter pour le PQ ont, grosso modo, maintenu leur intention de vote. Aucun siège n’a été perdu par le PQ pour cette raison. Le contraire aurait été plutôt surprenant puisque deux sondages pré-électoraux avaient indiqué que la « Charte de la laïcité » était appuyée par 68 % à 69 % des francophones, contre seulement 21 % des non-francophones. Un clivage connu, aux conséquences tout aussi connues.

Nui à l’un, mais béni l’autre ? Dans le cas présent, l’échec du NPD, mais l’élection du PLC, le niqab aurait-il nui au premier, mais béni le second ? Que s’est-il passé pour que l’un et l’autre connaissent des sorts aussi opposés ? Revenons en arrière. En février dernier, la Cour fédérale autorisait le port du niqab durant l’assermentation des nouveaux citoyens canadiens. Cette décision fut portée en appel par le gouvernement conservateur. En guise de contestation de la décision, ce dernier a réagi immédiatement en interdisant le port du niqab et de la burqa lors de l’assermentation des cérémonies de citoyenneté. À l’époque, autant Justin Trudeau que Thomas Mulcair s’étaient publiquement prononcés en faveur du jugement de la Cour tout en désapprouvant publiquement l’appel du gouvernement Harper. Le 15 septembre dernier, en pleine campagne électorale, la Cour d’appel fédérale rendait une décision sur le banc : elle rejetait l’appel du gouvernement. Le jugement a résonné durant la campagne électorale les 23 et 24 septembre, la veille du premier débat télévisé. Le lendemain, le 25 septembre, la décision de la Cour d’appel donna lieu à d’acrimonieuses passes d’armes entre partis sur le sujet. Malgré la similitude des positions du NPD et du PLC (et du Parti vert), le mot d’ordre des libéraux fut de ne pas commenter le jugement de la Cour d’appel sous prétexte que les élections ne convenaient pas pour discuter d’une telle question. C’est une tout autre attitude qui a marqué les positions du chef Mulcair. Chez lui, la question du niqab était une question de principe. Et celle-ci mettait justement en jeu les droits fondamentaux d’une catégorie d’immigrants déjà doublement marginalisée, du fait d’être immigrant et du fait d’être femme. Le NPD aurait-il pu lui aussi se faire plus discret ? Dans sa première entrevue postélectorale, M. Mulcair a confié à La Presse canadienne que le choix de s’en tenir à sa position « de principe » sur le port du niqab a constitué l’un des moments les plus importants de sa carrière politique :

Ce sont des moments décisifs pour moi dans ma carrière politique et dans la campagne. Est-ce qu’un résultat différent aurait pu être obtenu ? Peut-être […] Mais je n’allais pas faire ce que je n’ai jamais fait dans ma carrière. J’ai toujours été quelqu’un qui s’est tenu debout pour défendre ses convictions (Le Devoir, 27 octobre 2015).

Réellement plombé le NPD au Québec ?

Le journaliste de la CBC Éric Grenier a compilé les intentions de vote détaillées de 101 sondages durant la campagne électorale. Au Québec, selon cette compilation, la question du niqab a littéralement plombé les intentions de vote à l’endroit du NPD (Tableau A). Les sondages d’avant l’épisode du niqab créditaient le NPD d’intentions de vote de 13,2 % plus élevés que celles d’après l’épisode catastrophe du 23 au 25 septembre. Ces pertes auraient avantagé les conservateurs (+4,8 %), les bloquistes (+4,4 %) ainsi que, chose incongrue, les libéraux (+3,9 %) qui défendaient pourtant les mêmes positions que le NPD ! Le même phénomène aurait-il été observé au Canada anglais ?


Tableau A : Comparaison des intentions de vote envers les partis fédéraux durant la campagne électorale, avant et après l’épisode du niqab*, Québec, élections fédérales du 19 octobre 2015
  PC NDP PLC BQ Autres Total Nombre de sondages
Avant 15,4 % 42,8 % 22,7 % 15,1 % 4,0 % 100 % 48
Après 20,2 % 29,6 % 26,6 % 19,5 % 4,1 % 100 % 53
Différence 4,8 % -13,2 % 3,9 % 4,4 % 0,1 % - 101

* Avant l’épisode du « niqab » (commencés le 2 août, terminés le 22 septembre). Après l’épisode du « niqab » (commencés le 26 septembre, terminés le 18 octobre). Pour un total de 101 sondages, à l’exclusion des sondages réalisés durant au moins une journée au cours de la période du 23 au 25 septembre.

Source : Éric Grenier (2015), sondages réalisés au Canada et dans les provinces/régions durant l’année 2015. Nos calculs. En ligne : [http://www.cbc.ca/news2/interactives/poll-tracker/2015/index.html].

NPD plombé aussi au Canada anglais ?

La même comparaison a été réalisée pour chaque province ou région du Canada anglais (Tableau B). Si la question du niqab a eu plus d’impacts au Québec, il semble que la question ait aussi fait plonger le NPD partout au Canada anglais. On note ainsi un recul du NPD particulièrement marqué en Alberta et dans les Maritimes, mais aussi au Manitoba/Saskatchewan, en Ontario et en Colombie-Britannique/Yukon/TNO/Nunavut.


Tableau B : Intentions de vote envers les partis fédéraux durant la campagne électorale ; différence entre « avant » et « après » l’« épisode du niqab », Ontario, Maritimes, Manitoba/Saskatchewan, Alberta, Prairies et Colombie-Britannique, élections fédérales du 19 octobre 2015
Province ou région du Canada anglais PC NDP PLC Autres Nombre de sondages
Ontario 0,4 % -6,3 % 6,7 % -0,9 % 53+48=101
Maritimes 1,7 % -9,0 % 7,0 % 0,4 % 53+48=101
Man./Sask. 4,3 % -7,1 % 3,8 % -0,9 % 33+28=61
Alberta 7,9 % -11,3 % 4,2 % -0,7 % 33+28=61
Prairies (AB+MB+SK) 3,4 % -6,5 % 4,5 % -1,4 % 53+48=101
Col.-Brit.(+YK+TNO+NT) 0,9 % -5,3 % 2,8 % 1,7 % 53+48=101

Ces reculs se sont parfois manifesté au profit du PLC, comme en Ontario et dans les Maritimes, parfois au profit des conservateurs, comme en Alberta, et parfois au profit des deux partis, comme au Manitoba/Saskatchewan. En Colombie-Britannique, ce sont les libéraux qui ont profité le plus de l’affaire, puis le Parti vert, et enfin les conservateurs.

Où donc le NPD a-t-il souffert le plus de la désaffection de ses électeurs ? Au Tableau C, on constate que c’est en Alberta que le NPD aurait subi sa perte la plus sévère, une perte équivalant à la moitié de ses intentions de vote (-51 %). À l’opposé, c’est la Colombie-Britannique qui aurait vu le NPD le moins affecté. Le NPD y jouissant d’un niveau d’appuis élevés (31,7 % en moyenne), l’épisode du niqab n’y aurait fait perdre que 17 % de ses appuis.


Tableau C : Proportions représentées par électeurs « ayant réagi » à l’« épisode du niqab » sur les intentions de vote envers les partis fédéraux, par province et région du Canada, élections fédérales du 19 octobre 2015
Province ou région du Canada anglais PC NDP PLC BQ Vert &tiers partis Nombre de sondages
Québec +27 % -36 % +16 % +25 % 0 % 53+48=101
Ontario +1 % -27 % +18 % - -17 % 53+48=101
Maritimes +8 % -35 % +15 % - 0 % 53+48=101
Man./Sask. +11 % -28 % +13 % - -27 % 33+28=61
Alberta +15 % -51 % +20 % - -3 % 33+28=61
Prairies(3) +7 % -29 % +19 % - -28 % 53+48=101
Col.-Brit. +3 % -17 % +10 % - +15 % 53+48=101

Qui donc a profité de la d`éconfiture du NPD, en proportion des intentions de vote exprimées envers chaque parti ? Les gains du PLC en proportion des intentions de vote du PLC se sont avérés relativement constants, quelle que soit la province ou la région en question. Par contre, l’importance des gains du PC a été plus que variable : substantielle au Québec, moyenne dans les Prairies et les Maritimes, mais quasi-nulle en Ontario et en Colombie-Britannique. Les gains du Parti vert auraient été importants par rapport à ses intentions de vote en Colombie-Britannique ! Mais en dehors de cette dernière, partout les pertes du NPD se sont affichées concomitantes avec des pertes pour le Parti vert et les tiers partis.

Conclusion

Il ressort de cette analyse que l’évolution des intentions de vote dépasse les perceptions individuelles que tout un chacun peut développer. En outre, la contradiction entre le sort du PQ et celui du NPD est éclatante, et contredit directement les affirmations selon lesquelles le PQ a souffert de sa Charte de la laïcité comme le NPD aurait souffert de l’affaire du niqab au point de perdre sa seule et unique chance historique d’accéder au pouvoir.

Il ressort ensuite que considérer avant analyse que « l’un – des partis – a souffert tandis que les autres ont bénéficié » mène au développement d’affirmations n’appartenant pas au monde de la science, mais à celui de la culture politique. La répétition forcée, ad nauseam dirait-on, de ces constats pseudo-scientifiques nous rappelle que la culture politique est le plus souvent façonnée par les médias appartenant aux groupes dominants. Elle nous rappelle que ceux-ci analysent le politique non en tant qu’objet scientifique, mais en tant qu’objet désespérément partisan, et que la politique semble être la seule manifestation sociale à l’abri du regard de la science. En toute justice, il est nécessaire d’ajouter que lorsque les politologues apportent leur concours à ces mascarades, c’est eux-mêmes qui discréditent leur propre profession.

 

 

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