Éditorial - Incarner l'intérêt national

Depuis plus de quinze ans prisonnier de la rhétorique incantatoire, le Parti québécois saura-t-il retrouver le sens de l’action historique et la capacité de conduire une politique d’émancipation nationale ? Par-delà les péripéties rocambolesques et le couronnement de madame Marois, la question demeure entière. Ce parti s’est enfermé dans les « temples de paroles » (Félix Leclerc) en même temps qu’il perdait l’initiative historique. Ployant sous les assauts d’un État canadian déterminé à tout mettre en œuvre pour casser le Québec une fois pour toute, le PQ a été incapable de rallier ses militants et la population à une définition claire de la situation et, en conséquence, il s’est épuisé à tourner en rond dans une gestion impossible d’un Québec qu’Ottawa a tout fait pour déstabiliser.

Contrairement à ce qui se répète à l’envi, son programme de 2005 n’a pas tant constitué une radicalisation qu’un paroxysme. Toutes les contradictions de ce parti s’y sont nouées. L’idée du référendum consultatif « à tenir le plus tôt possible dans le mandat » a constitué la pierre d’angle d’un édifice qui s’est effondré comme un château de cartes dès lors qu’il était devenu évident que le projet de pays virtuel n’ouvrait aucune voie électorale. Les Québécois ne veulent pas rêver, ils veulent vivre dans le réel, un réel qui pourrait être un pays si l’on prenait vraiment les moyens de le bâtir.

En abandonnant l’échéancier référendaire Pauline Marois n’a fait que consentir à l’évidence. La promesse d’un référendum ne mobilise personne. Pis, elle répugne. C’est une voie sans issue, au surplus minée par le dispositif juridique d’Ottawa et politiquement stérile. La vraie question, pourtant, n’est pas celle de l’échéancier, c’est plutôt celle de l’amalgame, voire de l’équation que trop de gens au PQ continuent à faire entre référendum consultatif et accession à l’indépendance. À ce jour, madame Marois n’a rien dit pour éclairer les lanternes sur les voies de sortie du Canada, laissant au contraire plutôt entendre qu’elle s’en tient à cette évidence inquestionnée. En ce sens, elle n’a pas encore quitté le référendisme. Son enthousiasme et sa détermination vont assez rapidement se heurter au nœud de contradictions dans lequel cela étreint son parti.

Renoncer à l’échéancier référendaire n’en posera que plus durement encore la nécessité de clarifier le sens du mandat électoral que le PQ sollicitera. Un mandat de bon gouvernement ? Elle s’en défend déjà – et l’on veut bien la croire. Mais que sera-t-il alors ? Un mandat de réforme de la province conduit en même temps qu’un vaste exercice pédagogique ? Le PQ cherchera-t-il à se faire élire pour occuper une meilleure place (?!) pour parler de souveraineté ? Cela ne le condamnera-t-il pas à de nouveaux exercices de style pour mieux habiller l’attentisme qui lui a fait perdre sa crédibilité et les dernières élections ? La perspective de se faire élire pour recommencer à parler du pays à rêver, du pays virtuel à peaufiner dans une élégante « conversation avec le peuple » pour reprendre la suave expression du député Camil Bouchard, ne conduira pas bien loin. Le Québec connaît des difficultés structurelles qui méritent des solutions nationales, pas des bricolages provinciaux.

Le PQ ne mobilisera pas avec une nouvelle approche pour parler du pays. C’est seulement avec une politique nationale qu’il pourra le faire. L’indépendance est viable, cela est établi depuis la commission Bélanger-Campeau. C’est la province qui ne l’est plus dans ses mandats actuels, condamnée qu’elle se trouve à ratatiner pour être gérable. Les urgences s’accumulent que les discours libéraux et adéquistes masquent et banalisent avec un consentement à l’impuissance et fatalisme démissionnaire. Crise dans la forêt, crise dans l’agriculture, dangereuse érosion du secteur manufacturier, dépeuplement des régions, impasse des finances publiques, la liste pourrait s’allonger des conflagrations qui vont faire du bruit et couvrir les belles envolées sur le pays à rêver. Et laisser le champ libre à Ottawa pour définir les priorités, fixer les marges de manœuvre et fournir les paramètres de ce qu’il trouvera acceptable pour la province succursalisée, incapable d’une réponse cohérente…

Pour reprendre l’initiative historique et proposer l’indépendance comme solution incontournable, il faudra cesser de toujours différer le moment de passer aux actes. Il lui faudra solliciter un mandat qui sera inaugural, qui laissera voir clairement la destination. Il faudra construire une politique capable, dès la prise du pouvoir, de mettre en branle un processus de transformation du réel. Il faut des mesures concrètes, des moyens à mettre en œuvre qui supposeront d’avoir l’indépendance comme perspective opérationnelle. Il faudra des propositions qui sauront ruser et refuser les contraintes provinciales au profit d’une mise en œuvre qui traduira concrètement ce que signifie faire la politique dont le Québec a besoin et non pas faire celle que les moyens canadian lui imposent. Il faudra donc une politique définie sur la mobilisation des moyens requis pour des solutions adéquates et non pas sur l’acceptation fataliste du partage des compétences. Ce n’est pas d’un projet de pays onirique dont nous avons besoin, c’est d’un programme de gouvernement qui conduira à l’indépendance par des gestes qui coaliseront les intérêts autour de mesures nationales. Des politiques dont les effets et les résultats conduiront, le moment venu et selon les voies démocratiques qui s’imposeront alors comme les plus efficaces, à une ratification par le peuple de ce que le Québec sera en train d’advenir. Pour l’instant, ce qu’on entend du PQ laisse à penser qu’on est loin du compte.

Il est clair et évident que l’indépendance ne se fera qu’avec l’appui de la majorité. Mais cet appui il faut le construire dans l’action pas dans la parlote. Le construire, pas l’appeler. Le PQ devra rompre avec ce pédagogisme de pacotille qui réduit le combat politique à une dynamique de mûrissement des mentalités. Le peuple du Québec n’est pas un peuple enfant qui attend les lumières d’un parti qui le fera grandir. C’est un peuple dominé qui cherche à se donner les moyens de son émancipation par une appropriation réelle des instruments de sa gouverne, qui s’éprouvera dans l’expérience tangible de politiques qui matérialiseront son intérêt national.

Madame Marois s’est engagée à écouter la population du Québec. Peut-être entendra-t-elle ces voix qui disent que le pays ne se construira pas dans la continuité d’un ordre des choses qui réduit notre gouvernement aux tâches d’intendance. Il faut souhaiter que le PQ tire les conclusions de ses propres études – en particulier celle que François Legault a mené sur les finances québécoises. Créer de la richesse, revoir les missions de l’État, moderniser la social-démocratie, tout cela peut se faire dans une perspective provinciale ou dans une perspective nationale. C’est le cadre stratégique qui fera la différence. Et il reste à faire. Le danger des couronnements demeure, quoi qu’on en dise, celui du confort dans les vieux schémas de pensée. Le renouvellement du discours n’est pas le renouvellement de la politique – tôt ou tard les citoyens finissent par s’en rendre compte. Le PQ a du pain sur la planche.

Il lui faudra plus que des bons mots pour se raccorder avec le réel. Il ne suffira pas de belles formules sur le retour au projet identitaire pour transformer le gâchis qu’est devenu le Montréal bilinguisé. Il ne suffira pas d’en appeler aux beautés de la langue française et à la fidélité à l’héritage pour contrer la folklorisation de la culture québécoise. La dénonciation des inepties ne suffira pas à faire tenir l’intégration culturelle dans un salmigondis sur les accommodements raisonnables. Il faudra agir et pas seulement discourir. Il faudra revoir les configurations législatives et institutionnelles qui permettent encore que la majorité des transferts linguistiques se fassent au profit de l’anglais. Il faudra revoir le partage des ressources qui consacre les privilèges anglophones sous prétexte de respect des institutions de la minorité. Il n’y aura pas de retour aux dimensions identitaires du projet péquiste sans révision en profondeur de la loi 101, sans imposition de l’obligation de fréquenter le cégep français. Le PQ ne reprendra pas l’initiative historique en cautionnant une embardée d’au moins deux milliards de dollars pour céder à la bêtise de créer deux centres hospitaliers universitaires, une démission qui va consacrer le saccage linguistique de la métropole en plus de marginaliser la médecine francophone. Il n’y aura pas de recentrage identitaire sans réforme des institutions de la société anglicisante.

Et l’on pourrait refaire le même parcours avec les thèmes de la social-démocratie. Il suffira d’écouter les Gaspésiens parler des ressources éoliennes pour bien cadrer le débat sur le rôle de l’État dans la création, l’appropriation et la distribution de la richesse. Ouvrir le marché de la maladie pour ne pas faire imploser les finances de la province n’a rien à voir avec la création d’un espace d’initiative pour réformer le système. Si tel était le cas, il suffirait de placer une condition simple : des initiatives, certes, mais sans but lucratif, on verrait ce qu’il adviendrait de l’amour de la médecine et de l’intérêt de la nation. Tenter de combattre la détérioration du système d’éducation en réduisant l’accessibilité en attendant qu’Ottawa fixe ses conditions, parler de développement culturel quand il contrôle la plus grande part des budgets, tout cela ne sent-il pas toujours la politique des lamentations et la philosophie du quémandage ?

Les faits sont têtus. La marge entre le sursis et le ressaisissement est peut-être beaucoup plus mince qu’il n’y paraît. L’épreuve du réel nous dira bien assez vite si le PQ se survivra à lui-même au détriment des intérêts nationaux du Québec ou s’il saura se faire l’artisan d’un immense effort de redressement de la nation. Il ne sera pas facile de sortir du cauchemar étapiste. Il ne suffira pas d’évoquer le pays. Il faudra incarner l’intérêt national. q

 

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