Vivement une politique étrangère québécoise

Nous vivons dans une période où la politique canadienne sombre dans le bonne-ententisme ; où les médias et les commentateurs parlent d’une seule voix, toujours favorable au gouvernement fédéral et à son jeune prince de premier ministre, qui se démarqueraient des précédents gouvernements par son ouverture ; où le gouvernement du Québec ferme ses bureaux et coupe dans les relations internationales, et ce, depuis Lucien Bouchard, même si ses ministres voyagent autant, sinon plus qu’avant ; et qu’une jeune journaliste et commentatrice explique le vote pour Justin Trudeau par une volonté de certains jeunes Québécois de voir au-delà « de leur petite nation  ». Dans de telles périodes, parler d’une politique étrangère québécoise peut sembler anachronique, hors d’ordre, voire complètement dans le champs.

Erreur ! Aujourd’hui, il est plus important que jamais d’en parler. Important surtout à cause du contexte mondial et de son impact sur le contexte interne. Un contexte qui peut être défini par la situation géopolitique et militaire, par l’état de l’économie, par l’environnement et par la culture.

Depuis plusieurs années, l’ordre mondial né après la Seconde Guerre mondiale a été complètement bouleversé, renversé même, jeté aux poubelles. Le bruit des bottes s’entend un peu partout. La menace d’une vraie guerre chaude plane au-dessus de nous. C’est dans ce genre d’époque qu’on risque de perdre nos repères politiques.

L’ordre mondial d’avant, disons de 1945 à 1990, était celui établi lors de la paix convenue en 1945 qui a présidé à la création de l’Organisation des Nations unies. Cet ordre était fondé sur les principes suivants :

  • l’égalité souveraine des États, petits ou grands,

  • le respect de la souveraineté nationale et de l’intégrité territoriale ;

  • le respect de l’égalité de droits des peuples et de leur droit de disposer d’eux-mêmes ;

  • le règlement des différends internationaux par les moyens pacifiques ;

  • la criminalisation des guerres d’agression (Nuremberg) ;

  • et, dans la foulée, la nécessaire libération des colonies.

Respecte-t-on ces principes aujourd’hui ? Poser la question, c’est y répondre. Force est de constater que la loi du plus fort tient lieu d’ordre mondial.

La loi du plus fort

Le tournant aura été la guerre de l’OTAN contre la Serbie en 1999. (Il y a eu des signes précurseurs, comme au Rwanda.) En violation flagrante des principes et des buts de l’ONU, l’OTAN s’est arrogé le droit d’imposer le dictat de Washington, de Londres et de Paris à l’ex-Yougoslavie. Cette opération illégale a été revêtue d’une nouvelle doctrine tape-à-l’œil, connue sous le vocable de « responsabilité de protéger  », le fameux R2P, et décorée d’une simili justice internationale à la faveur de tribunaux internationaux visant à criminaliser des opposants politiques. On a fait beaucoup de bruit, soulevé de la poussière, dans cette « campagne de com  » internationale moderne ; mais au fond, ça n’a pas réussi à dissimuler les violations flagrantes des principes de paix adoptés à la fin de Seconde Guerre mondiale.

(Les écrits des gens ayant eu du pouvoir sont parfois révélateurs. David Scheffer, ambassadeur étasunien chargé des crimes de guerre, a écrit dans ses mémoires : « le tribunal était maintenant un outil juridique puissant, et j’avais un appui solide du président Clinton et de la secrétaire d’État Madeleine Albright, du secrétaire de la Défense William Cohen et d’autres hauts dirigeants à Washington pour le manier comme un bélier dans l’exécution de la politique des États-Unis et de l’OTAN1.  » Justice, disent-ils ? Notons que « le bélier  » dont il parle n’était nul autre que Louise Arbour.)

Il s’en est suivi l’invasion de l’Irak en 2003, totalement illégale, en violation des principes de l’ONU, mais aussi criminelle selon le droit international qui découle du Tribunal de Nuremberg. Il s’agissait même du pire crime, selon ces tribunaux établis après la Seconde Guerre mondiale : « Le fait de déclencher une guerre d’agression n’est pas seulement un crime international, disait le juge Birkett ; il est le crime international suprême qui se distingue des autres crimes de guerre seulement en ce sens qu’il renferme tout le mal accumulé de l’ensemble.  »

Plus récemment, il y a eu la Libye ; il y a la Syrie ; il y a tentative de changement de régime au Burundi à la faveur d’une campagne internationale mensongère pour justifier l’injustifiable : soit une intervention militaire dans un pays souverain sans l’accord de son gouvernement légitime. Aussi, il faut répéter sans cesse le cas de la Palestine où il y a violation constante et meurtrière des principes de la paix et du droit international depuis plus d’un demi-siècle.

La Libye nous concerne tout particulièrement. Car le Canada y a participé allègrement, joyeusement : tous les partis à la Chambre des communes ont voté en faveur du bombardement de la Libye en 2011, du Bloc québécois au NPD, en passant par les libéraux et les conservateurs ; ce vote constituait dans les faits une décision de violer le droit international et de participer au renversement du gouvernement d’un pays souverain. Il y a eu vote à Ottawa, il y a eu silence à Québec.

(Permettez-moi une petite digression. De petits esprits comme Richard Martineau disaient, en réaction à l’attentat à Ouagadougou au Burkina : « Le monde est à nos portes  », comme si nous vivions sur une planète à part. Non Richard, nous sommes en partie responsable de ce terrible attentat : c’est le renversement de Mouammar Kadhafi, et son assassinat, sous la bienveillance et les bombes de l’OTAN et son commandant, le lieutenant général Charles « Charlie  » Bouchard de Saguenay, qui ont fait foisonner le terrorisme un peu partout en Afrique et au Moyen-Orient. Pourtant Mouammar Kadhafi l’avait bien prédit : son renversement ouvrirait la vanne des réfugiés vers l’Europe et livrerait le pays aux djihadistes de tout acabit qui essaimerait partout… y compris à Ouagadougou.)

Idem pour la Syrie : certains dirigeants de Washington, de Paris et de Londres ont décidé qu’il fallait changer de régime. Mais outre la force brute d’où vient leur autorité ? Ils ont ouvertement financé et armé des opposants ; ils ont fermé les yeux lorsque les jeunes qui partaient combattre le gouvernement légitime de la Syrie aux côtés des terroristes, qu’on prétend combattre aujourd’hui. Voilà ce qui crée la situation actuelle de réfugiés syriens et de terrorisme mondial. Récemment, on a pu lire et entendre lors d’une conférence d’une certaine coalition à Paris que « Paris et Washington ont de nouveau appelé Moscou à concentrer ses bombardements contre le groupe EI et à “ cesser de frapper les groupes de l’opposition armée ” en Syrie.  »

« Un groupe de l’opposition armée  » ? Ce sont des terroristes, ni plus ni moins. (Imaginez si on disait au gouvernement américain ou français ou canadien, je veux bien que vous vous attaquiez aux membres de l’État islamique sur votre territoire, mais arrêtez de frapper les autres groupes armés qui sèment la terreur et la mort parmi la population.)

Dans le cas de la Syrie, la « coalition  » viole le droit international deux fois : 1) en soutenant ces groupes armés actifs sur le territoire d’un État souverain membre de l’ONU et 2) en bombardant ce même territoire souverain sans l’accord du gouvernement légitime de la Syrie.

Voilà ce qui se passe quand on jette aux orties les principes de la paix établie au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Un libéralisme économique rampant

Le contexte économique mondial – et forcément interne – exige aussi la mise au point d’une politique étrangère québécoise. Il est actuellement caractérisé notamment par un libéralisme économique rampant qui permet au capitalisme d’être plus sauvage que jamais ; des paradis fiscaux et un écart ahurissant – et croissant – entre riches et pauvres ; une pauvreté grandissante dans les pays dits développés, rejoignant ainsi les pays dits « en voie de développement  » ; l’échec des politiques économiques fondées sur les ressources naturelles. Autre caractéristique marquante : l’utilisation de l’arme des sanctions économiques, prétendument pour régler les différends internationaux, comme dans les cas de la Russie ou de l’Iran. On doit également noter que les villes, métropoles et mégapoles prennent un rôle de plus en plus important et demandent plus d’autonomie.

Dans un tel contexte, où les intérêts des uns sont en concurrence avec ceux des autres, comment penser que les fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères à Ottawa s’occupent convenablement des intérêts et des besoins du Québec ?

Contexte environnemental et culturel

Dans ce domaine, on parle beaucoup sans pour autant passer aux actes. Quelques mots suffisent à démontrer pourquoi le Québec aurait besoin de sa propre voix à l’international : climat, gaz à effet de serre, pétrole, Kyoto, Énergie Est.

Enfin, comment parler de politique étrangère québécoise, sans parler du contexte culturel caractérisé, lui, surtout par la domination de l’anglosphère, terme utilisé par Noam Chomsky ? Le Québec n’a pas le choix : il faut imposer sa voix urbi et orbi sans qu’elle soit tamisée ou déformée par d’autres, dont Ottawa.

Le Québec et le Canada : des différences incontournables

Les observations suivantes peuvent paraître banales. Mais elles sont fondamentales pour la suite des choses.

Le Québec et le Canada forment deux nations, distinctes. Il semble que même le parlement canadien le reconnaît. Nations distinctes par leur histoire, leur économie, leur langue et leur culture. Ces différences s’expriment constamment. Mais, parfois, la classe politique québécoise n’est tout simplement pas au rendez-vous.

Prenons d’abord notre rapport historique aux guerres impériales. les Québécois et les Québécoises se sont opposés vivement aux guerres, de celle de l’indépendance des États-Unis à l’invasion de l’Irak en 2003, en passant par la guerre de 1812, celle contre Louis Riel en 1885 ou la guerre des Boers, au risque même de perdre la vie – pensons aux mesures de guerre en 1918 : 4 morts dans les rues de Québec. En revanche, les Canadiens, sans le Québec, s’y sont lancés en grande majorité avec enthousiasme.

Le cas de l’Irak en 2003 l’illustre à merveille. S’il est vrai que le Canada n’y a pas pris part, cette heureuse décision s’explique surtout par l’opposition du Québec, de ses centaines de milliers de manifestants et de TOUS les partis politiques à l’Assemblée nationale – on oublie que même Jean Charest et Mario Dumont portaient le ruban blanc en campagne électorale en 2003. En revanche, le Canada, sans le Québec, était favorable à l’invasion, avec le premier ministre de l’Ontario, Ernie Eves, sonnant la charge pour le Canada. Jean Chrétien, malgré des divisions dans son cabinet, s’y est opposé parce qu’il ne voulait pas provoquer une autre crise de ce qu’il appelle « l’unité nationale  ».

Avec le recul, le Québec peut se dire que sa décision a été la bonne ; car nous savons que le statu quo ante en Irak était supérieur à la situation actuelle. Le Québec a fait une bonne contribution à la paix dans le monde, pas décisive, mais marquante.

Il y a aussi notre attachement viscéral au respect de la souveraineté, de l’égalité des peuples, petits ou grands, et de leur droit de disposer d’eux-mêmes. Ça fait partie de notre ADN politique ; il y va de notre existence même. Pour s’en convaincre, on n’a qu’à se rappeler la déclaration de Robert Bourassa du 23 juin 1990 : « quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, le Québec est, aujourd’hui et pour toujours, une société distincte, libre et capable d’assumer son destin et son développement.  »

Le Canada, en revanche, est né d’un empire, l’Empire britannique. Aussi, le respect de la souveraineté des États et des nations, de l’égalité des peuples, petits ou grands, du droit des nations de disposer d’eux-mêmes, c’est le cadet de ses soucis, si ce n’est pas carrément étranger à sa conception du monde. Empire un jour, empire toujours.

Ces différences de visions sont des faits incontournables, immuables. On ne peut les gommer, comme tentent de le faire les Trudeau, Couillard, Mulcair et autres conservateurs. Tout politicien qui essaie de les effacer ou de les contourner le fera à ses dépens, et il se fera vite rattraper ; surtout en temps de guerre. Rappelons que c’est suite à des guerres que sont nés autant de pays, autrefois dominés, colonisés ou contrôlés par d’autres.

***

Nos économies sont étroitement liées, mais nos intérêts et nos besoins économiques sont très souvent en concurrence ou divergents.

Pourquoi les ministres du gouvernement Couillard voyagent-ils tellement, si le gouvernement coupe dans le ministère des Relations internationales, ferme des bureaux et fait des génuflexions devant Ottawa ? Pourquoi le maire Denis Coderre voyage-t-il sans arrêt, lui, un ardent fédéraliste ? Ce n’est pas seulement parce que ces gens aiment Paris, Rome ou Shanghai. Non, eux aussi, ils savent que le Québec a besoin d’oxygène, et sa métropole aussi ; qu’ils doivent s’exprimer librement de leur propre voix. Sinon cette voix ne sera pas entendue.

Par ailleurs, où discute-t-on des paradis fiscaux ? De l’écart ahurissant entre riches et pauvres ? Ça se passe évidemment sur la scène internationale.

Mais sans politique étrangère québécoise, tout ça se fait pêle-mêle, sans direction, sans logique, sans vision, et, somme toute, dans l’indifférence quasi totale.

Prenons Montréal

Une grande ville, une métropole comme Montréal, doit, pour prospérer, multiplier ses liens de commerce, de communication, d’échanges avec d’autres grandes villes. Puisons dans l’œuvre de Jane Jacobs. Dans son livre sur le Québec, La question du séparatisme, mais aussi dans ses autres livres, et en particulier dans Les villes et la richesse des nations, elle explique que l’épanouissement des villes et d’une métropole est la condition essentielle à l’épanouissement et à la prospérité de la nation. Or une nation ne permet pas l’existence de plus d’une métropole. Elle s’est penchée particulièrement sur Montréal et Toronto, mais aussi sur Glasgow et Londres, Marseille et Paris, Oslo et Stockholm, et leur rôle dans leurs pays respectifs.

À titre d’exemple, Jane Jacobs soumet que la Révolution tranquille du Québec s’explique par le développement rapide et l’épanouissement de Montréal, alors métropole du Canada, surtout dans la période de la très rapide urbanisation d’après-guerre. La créativité de la métropole, ses créateurs avaient besoin de s’exprimer librement, sans les contraintes que leur imposait le Canada. En quittant la campagne et la ruralité pour l’urbanité, ça bougeait tellement qu’ils ne pouvaient être contenus. Le Canada ne lui offrait pas cette possibilité ; donc, Montréal et tout le Québec ont commencé à compter sur leurs propres moyens, à l’étranger comme chez nous.

On peut d’ailleurs affirmer que la création d’une personnalité internationale propre au Québec aura été parmi les plus importantes réalisations de la Révolution tranquille, davantage peut-être que l’éducation et la création d’importantes sociétés d’État. Le Québec a pris sa place dans le monde politique international pour atteindre un sommet un certain 24 juillet 1967 à l’Hôtel de Ville de Montréal, où un grand dirigeant issu de la Seconde Guerre mondiale à crié « Vive le Québec libre  », a l’Hôtel de Ville de la métropole du Québec. On ne peut être plus symbolique.

Nous ne retournerons pas en arrière !

C’est pour cette raison que la question de l’indépendance du Québec et d’une politique étrangère québécoise sera toujours à l’ordre du jour au Canada. Pour Jane Jacobs, il y va de la survie même de Montréal comme métropole, comme grande ville-région : « Nous pouvons nous attendre à ce que la question de la séparation soit soulevée encore et encore dans les années à venir, jusqu’à ce qu’elle se règle enfin, soit lorsque le Canada accordera une certaine forme de souveraineté au Québec ou lorsque les Québécois se seront résignés au déclin de Montréal et à ses répercussions.  »

Elle avait prédit la satellisation de Montréal à l’égard de Toronto, son déclin voire sa provincialisation, si le Québec n’obtenait pas un autre statut lui donnant plus d’autonomie. Elle compare cette relation à celle qui prévaut dans les empires : les régions fournissent la métropole ; au Canada, il n’y a qu’une métropole, Toronto. Cette relation, qui n’est pas une relation d’égaux, déforme l’économie de la ville satellite avec des conséquences désastreuses pour les régions entourant les villes satellites, en l’occurrence les régions québécoises. (Comme dans le temps des Romains : on donne un cadeau à un pays satellite pour en faire un futur client captif.)

Depuis la parution de la première édition du livre de Jacobs en 1980, Montréal a perdu sa place financière et nous devons nous en remettre à Toronto pour tous les produits et activités financières ; Montréal a complètement perdu son rôle dans le transport aérien pour devenir un petit centre régional ; elle a perdu en grande partie son rôle de plaque tournante du transport ferroviaire. En alimentation, les trois grands, Loblaws, Sobeys et même Métro, ont leur centre de distribution à Toronto ; nos producteurs québécois fournissent à Toronto et nous achetons à Montréal des produits qui passent par Toronto. Et la liste s’allonge.

La langue et la culture québécoise constituent un rempart contre la déformation de l’économie provenant de cette satellisation ou provincialisation de Montréal. Mais un rempart qui s’érodera rapidement : pour s’en convaincre on n’a que voir les tendances en cinéma, en musique, et même dans le monde littéraire : la force de gravité de la seule métropole du Canada est puissante. Sans l’apport de matériaux neufs, mais aussi de l’oxygène qui vient de l’extérieur, l’érosion s’aggravera.

N’en déplaise au libéral et ardent fédéraliste Denis Coderre, c’est contre cette logique qu’il se bat ; c’est à cause de ces tendances qu’il voyage tant, qu’il tente de donner un nouveau rôle à Montréal ; c’est pour cela qu’il essaie de forcer le gouvernement du Québec à légiférer pour donner à Montréal un statut de métropole, pour cela qu’il se donne des airs de chef d’État. Mais le pauvre Denis met la charrue devant les bœufs.

Les métropoles, pour s’épanouir et pour pouvoir échanger avec d’autres grandes villes, doivent être sur un pied d’égalité. On ne peut pas être une ville provinciale dans ses relations économiques avec Toronto, subissant les effets néfastes d’un empire, et penser pouvoir traiter et commercer sérieusement avec Paris, Shanghai ou Milan. (Le premier ministre Couillard l’a appris à ses dépens en janvier 2016 à Milan.) On nous recevra peut-être, gentiment, poliment, mais tout en sachant que ce sont les représentants de Toronto qui comptent vraiment. Or, démographie oblige, les principaux représentants de Toronto siègent actuellement… à Ottawa.

Et voilà le hic.

Mais comment procéder quand le Québec n’est qu’une province, et que l’on n’a que la portion congrue au statut de province ? Comment penser, mettre au point, mettre en œuvre une politique étrangère québécoise quand elle n’est pas de notre compétence ?

En temps de guerre, on ne parle pas de compétences

Première réponse : s’il est question de guerre et de paix, de l’envoi de notre jeunesse sur les champs de bataille à l’étranger, parler des compétences que nous accorde une constitution que le Québec n’a pas signée, c’est comme si, lors d’un tremblement de terre, mettons à Burlington, d’une magnitude de 9 sur l’échelle de Richter, on disait aux gens de Saint-Jean-sur-Richelieu ou de Montréal, ça ne vous concerne pas, ce n’est pas de votre compétence, vous êtes du côté québécois de la frontière. Ça ne tient pas la route.

Nous pouvons et nous devons utiliser les outils dont nous disposons pour nous opposer aux guerres qui violent le droit international, qui violent les principes fondateurs de la paix. Et notre principal outil, c’est l’État québécois. On nous répondra qu’il y aura dédoublement, ou encore qu’il y aurait contradiction entre ce que le Canada dit et fait et ce que le Québec dit et fait. Et puis après, où est le problème ?

Côté économique, l’indépendance du Québec va permettre aux consuls et représentants du Canada de faire ouvertement ce qu’ils font déjà : s’occuper d’abord des intérêts du Canada anglais ; et les délégations économiques québécoises s’occuperont des intérêts du Québec. On le fait timidement depuis les années 1960 ; avec plus ou moins d’intensité. Ils peuvent se concurrencer, mais ce n’est pas un problème. C’est même sain. Le représentant canadien n’aura pas à trancher, allant inévitablement du côté du Canada.

Côté politique, là on parle de la grande politique des alliances, des traités et des guerres – c’est plus délicat. On dirait même que c’est parce que c’est tellement délicat que les hommes et femmes politiques québécois évitent les sujets de politique internationale, y compris les souverainistes, en s’en remettant carrément à Ottawa. Gilles Duceppe, chef du Bloc, n’a-t-il pas dit en campagne électorale en 2015 que la politique étrangère d’un Québec indépendant aurait été le même que celle de tous les premiers ministres canadiens, sauf Harper ? Voilà un cas où un chef souverainiste saisit mal l’importance d’une politique étrangère propre au Québec.

Notre absence nous affaiblit

Je soumets que nos dirigeants politiques québécois s’affaiblissent en évitant la politique étrangère et ils affaiblissent le Québec dans son ensemble.

Prenons le cas des sanctions économiques décrétées par Ottawa, notamment à l’égard de la Russie. Nos dirigeants québécois ne disent jamais un mot sur le conflit larvé avec la Russie au sujet de l’Ukraine, préférant parler des frasques d’un ministre de la Santé ou de l’Éducation ou de celles de PKP. Or, en 2014 et en 2015, Ottawa faisait tout en son possible pour provoquer la Russie, défendant corps et âme une idée de l’Ukraine tout droit sortie de la noirceur des années 1940 et en imposant des sanctions, même plus sévères que celles proposées par les États-Unis ; il envisageait même de fournir des armes létales à l’Ukraine. Qui a payé pour cette bravade du Canada ? Le Québec, bien sûr, et son industrie aéronautique, dont Bombardier. Qui en a profité ? L’Alberta, dont un concurrent pétrolier était pénalisé. Le cas de l’Iran ressemble à celui de la Russie.

Voilà des torts qui découlent de notre absence de la politique internationale !

Le contraste avec l’Arabie Saoudite et le contrat militaire de 14 milliards $ pour des blindés est saisissant. Les sophistes d’Ottawa, Stéphane Dion en tête, sont vite montés au créneau pour le défendre. Son annulation ou des sanctions contre l’Arabie Saoudite auraient fait mal, non pas au Québec, mais à Toronto et à la grande région qui l’entoure.

Un monde multipolaire

La bonne nouvelle, c’est qu’on vit maintenant dans un monde multipolaire qui tranche nettement celui qui existe depuis 1990. Des voix distinctes se font entendre. Quant aux nations aux prises avec une situation semblable à la nôtre, dont l’Écosse et la Catalogne, leurs voix s’entendent au-delà de leurs frontières. Dès 1999, les dirigeants indépendantistes écossais se sont élevés contre les politiques guerrières et les bombardements de l’ex-Yougoslavie par Royaume-Uni et de l’OTAN. Et la Catalogne vient tout juste de créer un ministère des Affaires extérieures.

Une politique étrangère québécoise intransigeante sur les principes

Cette politique va être notre voix : elle va refléter notre personnalité ; elle va se décliner dans tous les domaines ; notre métropole va s’y identifier ; notre métropole ne sera pas un satellite de Toronto, mais la métropole du Québec avec sa voix unique.

Faut-il forcer l’enveloppe ? Oui, comme dans les années 1960 sous le gouvernement libéral ; comme René Lévesque le faisait à l’égard de la Palestine ou de la France ; on doit redevenir incontournable. (Par exemple, plus jamais un président français ne doit se permettre de contourner le Québec pour atterrir à Calgary et de faire escale au Québec pour des raisons quasiment folkloriques comme ce fut le cas de François Hollande.) Comme la Norvège faisait pendant tout le XIXe siècle, alors qu’elle n’était pas encore indépendante de la Suède ; comme l’Irlande le faisait ; comme le Canada le faisait avant de devenir indépendant du Royaume-Uni qui, rappelons-le, contrôlait la politique étrangère du Canada jusqu’en 1931. Ça n’empêchait pas le Canada d’être en bons termes avec le Royaume-Uni.

Faut-il casser la baraque ? Non, ce n’est pas nécessaire. Pas nécessaire de tirer la queue du lion au sud de notre frontière, non plus. Mais il faut être intransigeant sur les principes, surtout lorsque la menace de guerre plane. Nombreux sont les cas où dans la foulée de guerres impériales, des pays se sont libérés du joug colonial dominateur.

L’exemple de la Norvège est édifiant. En 1864, encore sous la domination de la Suède, ce pays a commencé à lever la tête lorsqu’on a voulu envoyer les Norvégiens au Danemark pour se battre contre l’Allemagne ; ensuite en 1892, la Norvège a retenu l’argent qui allait à la Suède pour les représentations consulaires ; ils ont établi leur propre représentation consulaire. La Norvège n’est devenue indépendante qu’en 1905.

Voici quelques étapes nécessaires à la mise au point d’une politique étrangère québécoise :

  • constater les torts immenses que notre absence de la politique internationale nous occasionne ;
  • convenir des principes qui nous guideront ; ceux de l’ordre mondial de 1945 ont déjà fait leurs preuves avant d’être abandonnés ; ils seront les fondements de notre vision commune ;
  • identifier nos intérêts, nos besoins économiques et nos aspirations culturelles et sociales ;
  • identifier, sans préjugés ni influence indue de l’extérieur, nos alliés et interlocuteurs dans le monde ;
  • identifier les canaux pour exprimer notre voix.

Il reviendra peut-être à un parti politique, ou à des organisations et des personnalités publiques de la société civile, de porter un tel projet. Quoi qu’il en soit, ça urge, que le Québec soit encore à l’intérieur du Canada ou un pays souverain !

 


1 David Scheffer, All the Missing Souls, A Personal History of the War Crimes Tribunals, Princeton University Press, 2012. (Les caractères gras sont de nous.)

 

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