Cécile Alduy et Stéphane Wahnich. Marine Le Pen prise aux mots

Cécile Alduy et Stéphane Wahnich.
Marine Le Pen prise aux mots : décryptage du nouveau discours frontiste, Paris, Seuil, 2015, 310 pages

La visite de Marine Le Pen au Québec a suscité la controverse et de nombreuses déclarations intempestives cherchant à diaboliser ce parti. Ces attaques étaient bien souvent ad hominem et s’appuyaient sur des connaissances bien approximatives des positions du Front national. Les contempteurs québécois répétaient les dénonciations propagées par les médias français. En France, le Front national et ses dirigeants sont constamment la cible de la classe politique et médiatique. Ces dénonciations sont aussi véhiculées par des universitaires qui au nom d’un progressisme de bon aloi se servent d’approches scientifiques pour valider leurs partis pris idéologiques.

Cette confusion des genres se retrouve dans les plus récents travaux de lexicométrie qui ont analysé les discours du Front national. Ainsi, dans Marine Le Pen prise aux mots, les auteurs ont comparé les discours de Jean-Marie Le Pen et ceux de sa fille. Ils affirment vouloir « mesurer au plus près l’originalité propre de la parole de Marine Le Pen vis-à-vis de son père » (p. 24), mais ils n’utilisent aucun indice stylistique pour réaliser cette ambition, ils n’appliquent aucun des tests de spécificités qui font partie des règles de l’art. Ils se limitent à recenser les fréquences de certains vocables. Leur intérêt est ailleurs : décrypter les sous-entendus, le sens caché. Le but avoué des auteurs est de développer un contre argumentaire pour combattre le FN. Leur thèse consiste à montrer qu’entre le père et la fille les changements discursifs sont de pure forme et non de fonds. L’ouvrage est truffé de procès d’intention ou de jugements de valeur. Par exemple, si Marine Le Pen introduit de nouveaux thèmes, c’est par opportunisme politique. (p.53). Certes, ils recensent des différences entre le père et la fille, mais il ne s’agit que d’un habillage modernisé des préceptes fondateurs du Front national, des trompes l’œil qui cachent l’héritage de l’extrême-droite.

Parmi les principales différences observées, nous avons retenu les suivantes :

  • Marine Le Pen valorise plus les thèmes économiques que son père (ex. « économie » représente 2,8 % des substantifs contre seulement 1,7 % chez le père. Marine développe l’obsession du chiffrage pour montrer ses compétences techniques ;
  • Marine réhabilite le thème de l’État, elle lui attribue un rôle positif alors que le père se montrait critique envers le rôle régulateur de l’État qu’il qualifiait de « monstrueux, tyrannique et impuissant ». Pour elle, l’État devient le pilier du redressement économique de la France [p. 43]. Dans cette logique la fille valorise les services publics que vilipendait son père.
  • Marine défend les valeurs républicaines en se référant plus fréquemment à la démocratie que son père. Elle se démarque aussi de lui en défendant la laïcité qui représente 0,8 % de ses substantifs contre seulement 0,2 % chez son père qui truffait ses discours de références chrétiennes.

Elle se distingue aussi par ses mises en sourdine de thèmes récurrents chez son père comme les références xénophobes, anti-sémites ou anticommunistes. Elle ne craint pas d’utiliser un vocabulaire associé à la gauche pour décrier le capitalisme et la mondialisation. Marine préfère employer les mots peuple [8,5 % comparativement à 5,9 %] et patrie à celui de nation (seulement 2,5 % qui était privilégié par son père (3,9 %). Elle remplace aussi le mot immigrant par le mot étranger qui est plus acceptable (immigrés : 0,6 % chez Marine contre 1,9 % chez son père) Les auteurs ne se fient pas à cet indicateur pour caractériser le discours de Marine Le Pen sur l’immigration, car disent-ils : « Le maniement des valeurs quantitatives est délicat pour cerner la place relative d’un thème... car Marine Le Pen parle aussi par sous-entendus et allusions » (p. 75).

Elle tiendrait aussi sur l’immigration un double discours : celui dans les meetings destinés aux militants où elle revient aux fondamentaux du FN et celui dans les médias qui est plus policé (p.83). pour ratisser un plus large public. Pour les auteurs, il s’agit d’un discours à géométrie variable qui constitue un véritable mensonge (p.89). Elle procède à un nettoyage lexical et à une euphémisation de ses discours pour les rendre plus softs et acceptables à une large public. Elle a ainsi substitué « priorité nationale » à « préférence nationale » qui aurait moins de connotations discriminatoires (p. 104). « Elle semble dire quelque chose de nouveau alors qu’elle a simplement remixé des motifs anciens » (p. 112). Les auteurs concluent :

Ainsi, l’analyse lexicale nous conduit à conclure qu’en dépit de son apport sur les thématiques économiques et l’abandon des références raciales explicites, Marine Le Pen n’a pas altéré le logiciel de la pensée frontiste : sa version en actualise la présentation et le vocabulaire, non le fond idéologique (p. 116).

Dans cet ouvrage, la lexicométrie est surtout utilisée pour donner un vernis scientifique à un discours anti-lepéniste. Pierre-André Taguieff décrit ainsi ce type de littérature : « laborieuses et paranoïaques “ analyses de discours ” à la scientificité se réduisant à des comptages de mots, parfumés ou non de sémiotique1... ». Cet auteur a montré comment cette littérature savante sur le FN n’est pas exempte de présupposés idéologiques et de préférences partisanes. En adoptant des postures dites scientifiques pour critiquer un adversaire politique et le démoniser, ces intellectuels ne rendent pas service à la connaissance des processus politiques.

Selon Taguieff, le FN est en voie de normalisation : « Le FN s’est banalisé en même temps qu’il s’est nationalisé 2 ». En participant au jeu électoral, il s’est intégré à la vie politique française, comme l’avait fait avant lui un autre parti extrémiste, soit le Parti communiste.

Denis Monière

 


1 Pierre-André Taguieff, Du diable en politique, Paris, Éditions du CNRS, 2014, p. 139

2 Ibid, p. 279

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