Claude Corbo. Honoré Mercier – Discours 1873-1893

Claude Corbo
Honoré Mercier – Discours 1873-1893, Del Busso, 2016, 434 pages

Je rêvais que l’anthologie des discours d’Honoré Mercier, publiée par J. O. Pelland en 1890, fasse l’objet d’une réédition ; je rêvais que les discours prononcés après 1890 y soient ajoutés ; je rêvais que Claude Corbo, passé maître dans l’art de l’anthologie, soit l’artisan de cet exercice monacal. Ces trois rêves se sont réalisés, d’un coup. En prenant l’ouvrage sur les tablettes, j’avais impression de gagner le gros lot.

Cette anthologie se divise en deux parties. La première consiste en une biographie de l’ancien premier ministre. La deuxième, évidemment la plus importante, est une collection de 51 discours prononcés par Honoré Mercier entre 1873 et 1893. Même s’ils ne constituent pas à proprement parler une partie distincte du livre, je m’en voudrais de passer sous silence les très intéressantes analyses de Corbo présentant ces discours dans leur contexte politique et historique. Remercions J.-O. Pelland d’avoir publié une partie de ces discours. C’est essentiellement à partir de ce travail que Claude Corbo a pu faire le sien. Mais Mercier est décédé en 1894. Il manquait donc plusieurs discours importants, dont ceux prononcés dans le contexte hautement dramatique de sa chute politique. Claude Corbo en a retrouvé quelques-uns pour notre plus grand bonheur.

Honoré Mercier est mort à seulement 54 ans. Néanmoins, il a eu une vie fort bien remplie : il fut tour à tour avocat, journaliste, homme politique, mari et père de famille. Fils de Patriote, son intérêt pour la politique est apparu dès son plus jeune âge. À son époque, le monde de la politique était fluctuant, comme le démontrent ses appartenances successives. Du Canada-Uni à la Confédération, d’un gouvernement fédéral centralisateur à des provinces voulant protéger leur autonomie ; des libéraux plus ou moins radicaux aux conservateurs plus ou moins nationaux ou plus ou moins ultramontains, des fermetures des écoles catholiques et françaises aux investissements dans les chemins de fer, les hommes politiques devaient littéralement créer un nouveau pays avec ce que tout cela comporte en tâtonnements.

Lors des élections provinciales de 1886, les adversaires conservateurs de Mercier n’ont d’ailleurs pas manqué de souligner ce qui apparaissait alors comme une inconstance : « conservateur en 1863, libéral en 1868, national en 1872, libéral derechef en 1874, coalitionniste [sic] en 1879, libéral national en 1886 et […] il ne sait probablement pas ce qu’il sera en 1887 (p. 23) ». Si ces promenades d’un parti politique à l’autre donnent l’image d’un Mercier quelque peu incohérent, Corbo nous rappelle avec justesse que ses idées, elles, étaient déjà bien arrêtées : « La survie et la grandeur du Canada français francophone et catholique forment ensemble le principe le plus fondamental de la politique de Mercier  » (p. 40). Toutes ses décisions procéderont de ce principe.

Mais ce n’est pas seulement grâce à ces idées que Mercier est devenu très populaire. À l’instar de tout politicien qui se respecte, il a su profiter des événements, même les plus tristes, même les plus révoltants. Par exemple, la pendaison de Louis Riel avait suscité au Québec un immense émoi collectif. Et Corbo d’analyser avec justesse le contexte de son fameux discours du Champ-de-Mars prononcé en 1885 devant 50 000 personnes :

Il a saisi l’occasion que le cours des choses lui offrait pour s’affirmer comme un porte-parole exceptionnellement authentique et véridique de l’humeur de la nation. À ce moment précis, il en a exprimé l’âme profonde. Ce faisant, Mercier s’est positionné comme un grand leader et il a fait un geste déterminant pour son éventuelle élection comme premier ministre moins d’un an plus tard (p. 172).

Idées fortes, volonté ferme, habileté remarquable ; si Corbo a bien cerné les qualités de Mercier, il en a tout aussi bien cerné les défauts. Rappelons-nous qu’en 1890, Mercier était au faîte de sa gloire ; quelques mois plus tard, il était chassé du pouvoir. Que s’était-il donc passé ? Corbo le résume brillamment :

Mercier n’a contrôlé ni son entourage politique ni ses propres appétits ; il s’est fait l’agent le plus efficace de sa propre chute. Icare a voulu voler trop haut. La tragédie de Mercier est celle d’un politique brillant qui, par effet conjugué de sa vanité étourdie et de ses appétits mal bridés, a fourni à des adversaires toutes les armes qui leur manquaient pour l’abattre (p. 53).

N’empêche, les Canadiens français lui ont pardonné ses faiblesses pour ne retenir que son génie. Des dizaines de milliers de personnes ont assisté à ses funérailles en 1894.

En un mot comme en mille, la synthèse biographique de Claude Corbo est un véritable bijou du genre. Il faut le dire, il est doté d’un esprit méticuleux. Avant la lecture de sa biographie, je n’avais jamais vraiment compris les enjeux inextricables entourant les « biens des Jésuites ». Contestés, les Jésuites avaient quitté le Canada depuis des années. Que faire des actifs et des biens qu’ils avaient accumulés au fil des ans ? Mercier a réussi à négocier une solution avec Rome. Le projet de loi issu de ces délicates négociations sera adopté à l’unanimité. L’ancien premier ministre n’était donc pas seulement un orateur incomparable. Il était aussi un habile politique. À l’instar de ce règlement, la saga politico-juridico-financière qui a précipité la chute de Mercier m’était toujours apparue nébuleuse. Encore ici, Corbo réussit à démêler l’écheveau. J’ajoute que cet esprit méthodique s’appuie sur une distance critique qui honore l’auteur de cette anthologie. Les faits sont têtus et ils sont présentés comme tels. Cette distance critique ne s’appuie cependant pas sur une plume aride et rébarbative, mais plutôt sur l’élégance et la précision d’une horloge suisse.

Malgré toutes ces belles qualités, cette anthologie comporte un grave vice de forme : elle est trop longue pour le profane – 434 pages – et pas assez pointue pour le spécialiste. Par ailleurs, dans sa « Note sur le travail d’édition » à la page 55, Claude Corbo nous informe qu’il a dû procéder à des coupes qui ont été :

[…] inspirées pour l’essentiel par un souci de lisibilité contemporaine. Ainsi, nombre de références à des événements de l’actualité contemporaine du discours, événements qui auraient requis de minutieuses explications pour être intelligibles à une lecture d’aujourd’hui, ont été supprimées. Il en va de même pour des références à des propos d’autres personnes précédant le discours.

J’ai été très étonné de lire cette mise au point. Une anthologie ne consiste pas seulement à regrouper des textes épars ; une anthologie a aussi pour objectif de replacer le plus fidèlement possible les textes choisis dans leur contexte historique et politique. Or, « les minutieuses explications pour être intelligibles à une lecture d’aujourd’hui » font justement partie d’une anthologie. Mais je ne blâme pas tant l’auteur d’avoir procédé à ces coupes que l’éditeur de les avoir acceptées.

Tout en reconnaissant la somme colossale de travail que cela aurait exigé, dans un monde idéal, cet ouvrage aurait dû être publié en deux volumes. Le premier, destiné à un large public, aurait compris la biographie, quelques discours et un léger appareil critique. Cet ouvrage aurait constitué une belle introduction à la vie et à l’œuvre de Mercier ainsi qu’à son époque. Le deuxième livre, destiné aux spécialistes, aurait pu comporter la partie biographique, un large éventail de discours lesquels seraient soutenus par un appareil critique rigoureux et détaillé. Claude Corbo a décidé de couper la poire en deux et c’est regrettable. J’aurais aussi souhaité que l’auteur ait inclus des index thématiques et biographiques, histoire de faciliter tant la lecture que la recherche dans les textes. En revanche, la bibliographie est, me semble-t-il, complète. Ce n’est pas la faute de Claude Corbo si l’œuvre d’Honoré Mercier suscite très peu d’intérêt chez les chercheurs. Pour ces raisons, cette anthologie, bien que fort pertinente, rate en partie sa cible.

Ce compromis bancal n’est malheureusement pas le seul défaut. Claude Corbo porte en bandoulière un gros sac rempli des préjugés et des obsessions propres à sa génération. Il ne peut manifestement pas s’empêcher de faire une association entre le réformisme de Mercier et celui de ceux qui ont réalisé la Révolution tranquille. Il la justifie en s’appuyant sur un ouvrage du politologue Gérard Bergeron intitulé Révolutions tranquilles à la fin du XIXe siècle. Cette référence à Bergeron et aux années 1960 constitue d’ailleurs le tout premier paragraphe de l’ouvrage. Corbo écrit que « Les gouvernements de Mercier et de Marchand préfigurent les gouvernements réformistes québécois du XXe siècle » (p. 7). Soyons clairs, le problème n’est pas d’avoir fait cette association légitime, mais de rendre l’intérêt accordé à Mercier tributaire de cette association. S’il n’y avait pas de lien entre ce dernier et la Révolution tranquille, est-ce que l’intérêt de Claude Corbo serait le même ? Ensuite, l’auteur nomme tous les gouvernements qui se sont succédé de 1960 à 1994, sans oublier, cela va de soi, celui dirigé par Adélard Godbout. Ils sont donc tous nommés, sauf un : le gouvernement de Daniel Johnson qui, pourtant, a poursuivi les réformes entreprises par ses prédécesseurs. À défaut de « réformisme », il me semble que l’auteur aurait pu au moins reconnaître l’apport de l’Union nationale à la lutte pour l’autonomie provinciale. Ne lui est-il pas apparu que cette formation politique a été la digne héritière du Parti national de Mercier ?

Je ne peux que conclure qu’il est impossible pour Corbo de souligner les luttes autonomistes (victorieuses) de Maurice Duplessis. Dans ses discours, ce dernier nommait d’ailleurs Honoré Mercier probablement plus souvent que ne l’ont jamais fait ses successeurs, aussi réformistes eussent-ils été. Je dénonce cette mémoire sélective, voire ce coup d’État mémoriel. Et je suis déçu de constater qu’un homme de la stature de Claude Corbo y participe. En dernière analyse, l’œuvre d’Honoré Mercier se suffit à elle-même. Elle n’a pas besoin de béquilles pour se rendre jusqu’à nous.

Enfin, cette anthologie a une vertu qui demeurera cachée pour le lecteur distrait. En lisant les discours de Mercier, nous ne pouvons qu’être éblouis par la qualité de sa langue et la profondeur de sa vision politique. Par exemple, Mercier, comme Wilfrid Laurier avant lui, a dû batailler ferme pour convaincre les électeurs que son libéralisme n’excluait pas un attachement sincère à la religion catholique. Cela ne l’a pas empêché de lutter contre les adeptes de l’ultramontanisme :

Cette école anti-nationale [sic] et anti-catholique [sic] a vu ses beaux jours et perd rapidement l’influence délétère qu’elle a exercée dans le pays : ses propres excès vont la tuer. […] Après avoir émoussé le sentiment national qui faisait notre force, elle veut tuer le sentiment religieux qui fait notre gloire (p. 151).

Autre exemple, dans une apologie en faveur de l’éducation prononcée en 1885, le chef du Parti national affirme ceci :

Couvrons le sol de notre province de maisons d’é cole ; faisons-les nombreuses, élégantes, confortables, pour que nos enfants aiment à les voir et à les fréquenter. Entourons-les d’arbres et de fleurs pour que cette jeunesse, qui est l’espérance de la patrie, sache que « l’instruction est l’ornement du riche et la richesse du pauvre », suivant la pensée d’un philosophe (p. 167).

N’en déplaise à Claude Corbo, je ne peux m’empêcher de penser que les révolutionnaires tranquilles qui lui sont si chers n’ont malheureusement pas démontré beaucoup d’égard « à l’élégance, au confort, aux fleurs et aux arbres », eux qui ont présidé à la construction de polyvalentes plus hideuses les unes que les autres. Non contents de s’arrêter en si bon chemin, ces révolutionnaires, et leurs héritiers ont systématiquement détruit tout souci d’excellence dans notre système d’éducation. Cela pour dire que je ne crois pas que Mercier serait fier de ses successeurs « réformistes ».

La grande qualité des discours d’Honoré Mercier illustre la haute opinion qu’il avait de son peuple. Cela prouve hors de tout doute que les Canadiens français n’étaient pas aussi incultes et rustres que nous avons tendance à le penser. Si sa carrière indique que les Canadiens français comprenaient fort bien leur condition politique et qu’ils étaient réceptifs à ses appels à l’unité et à la grandeur, n’oublions pas que cette carrière nous rappelle également que la politique est l’affaire d’humains, parfois trop humains. Malgré les quelques défauts de cette anthologie, il faut saluer cette volonté de Claude Corbo de vouloir faire connaître la vie et l’œuvre de Mercier, le grand Mercier.

Martin Lemay

 

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