Carl Bergeron. Voir le monde avec un chapeau

Carl Bergeron
Voir le monde avec un chapeau, Montréal, Boréal 2016, 357 pages

Voir le monde avec un chapeau est un ouvrage émouvant. Il est un de ces livres qu’on peine à déposer. L’auteur Carl Bergeron (Un cynique chez les lyriques, 2012), dans ce livre qui se présente sous la forme d’un journal chronologique, dresse le portrait d’un lieu et d’une époque. À travers ses lunettes se dessine le Québec des années 2010, pour le meilleur et souvent pour le pire. Car il faut le souligner, on ne sort pas spontanément enchanté de la lecture du livre de Bergeron. Certes, son style, tout comme sa prose, captivent. Il en est de même du propos, varié et intelligemment abordé. C’est sans doute le diagnostic qu’il pose, ou du moins le portrait de notre société qu’il dresse, qui sans nous surprendre, n’en est pas moins bouleversant.

Ce livre, aux forts accents autobiographiques, nous transporte dans l’univers quotidien d’un jeune trentenaire, journaliste et homme de lettres, pour qui chaque jour est occasion aux soliloques et réflexions.

Il est plutôt rare qu’on s’arrête, dans un compte-rendu critique, à la page couverture d’un bouquin. Dans ce cas-ci, un tel détour semble approprié. L’image est plutôt floue. Elle révèle une silhouette, celle d’un homme vêtu d’un noir austère, arborant veston et chapeau, visiblement en pleine déambulation. Il semble évoluer tranquillement dans un décor durement perceptible, givré et chaotique qui rappelle la froidure de l’hiver. On peut finalement discerner, au centre de la page, toujours dans les décors hivernaux, certains mots à peine perceptibles, certains plus foncés que d’autres, pièces maîtresses d’un texte qui ne révèle ici que sa forme. Cet aspect du livre illustre une caractéristique essentielle de l’auteur. On s’imagine spontanément que l’homme qui déambule, marche tranquillement, observe et contemple. Il s’inscrit ainsi à bien des égards en profond contraste avec la majorité de ses contemporains. La couleur bleutée nous rappelle l’air maussade d’une fin d’automne, tout comme la rigueur de l’hiver. Ce n’est pas par hasard, puisque la lecture de l’ouvrage réserve aux saisons et à leurs diverses manifestations météorologiques une place de choix dans le décor qui habille le récit. C’est évidemment l’auteur qui marche tranquillement sur la couverture, tel un adepte aguerri de l’art de la déambulation dans l’univers montréalais. En ce sens, « voir le monde avec un chapeau » est une ode à la contemplation et à la lenteur. Il va sans dire que l’un va rarement sans l’autre.

Étymologiquement, le mot « contemplation » porte un double sens. Celui de « regarder attentivement » et celui de « considérer par la pensée ». Davantage que la simple observation, ou même que la « considération » avec laquelle elle partage des racines latines, la contemplation pousse l’observation d’un objet jusqu’à l’absorption, jusqu’à un regard méditatif. En ce sens, Bergeron est un contemplatif. Par le fait même, il est un apologiste de la lenteur. Dans le monde effréné qui est le nôtre, où les stimuli sensoriels sont omniprésents, dans une ville voire un monde qui ne dort jamais vraiment, un temps d’arrêt est nécessaire pour prendre la mesure précise des effets délétères, des dommages créés par un libéralisme déculturé, dénationalisé et mondialisé.

Le livre de Bergeron est un recueil de réflexions et de critiques. Se remémorant des moments passés de son existence, l’auteur en souligne certains passages clés dans son développement intellectuel. Comment, par exemple, toute manifestation d’intellectualisme a pu être perçue dans sa famille comme une source de moquerie, de dérision. On le comprend vite, le portrait que dresse Bergeron dépasse celui de sa famille, à mesure que s’additionnent les analogies avec une certaine frange de la société québécoise. Son récit en est ainsi un sur l’émancipation face à des atavismes toujours bien ancrés dans le Québec d’aujourd’hui.

Du peu d’égard attribué à la culture, au rapport conflictuel que l’on entretient face à l’argent, face au pouvoir politique, jusqu’à la considération relative que l’on a envers la langue française, Bergeron juge sévèrement certains traits de caractère peu édifiants qu’il retrouve chez plusieurs de ses contemporains. Mais qui dit sévère ne dit pas nécessairement injuste ou insensible. Bergeron fait part, en effet, au-delà de l’autodéracinement qu’il s’est infligé pour s’émanciper de son milieu familial intellectuellement asphyxiant, du profond amour qu’il cultive encore malgré tout envers les siens, envers ses parents, son frère, sa nièce. C’est ainsi à travers observations et souvenirs que l’auteur met à jour une certaine « honte de soi », un héritage funeste d’un tragique passé national, dont les manifestations ne se sont pas tout à fait éteintes et se révèlent quand on s’y attarde. Bergeron fait d’ailleurs allusion, à plusieurs reprises, à « l’Épreuve ». Celle de la vie, celle du déracinement, celle de l’émancipation d’une famille et d’un atavisme incompatible avec sa propre personnalité.

Si l’on sent dans son récit, le poids de sa famille et de sa société sur son existence, on réalise néanmoins la libération que lui a permis la découverte de l’immense richesse de la culture. C’est là que le récit maussade et pesant s’ouvre à une bouffée d’air frais et illustre le bonheur de l’émancipation. Ses réflexions, accompagnées et influencées par ses auteurs favoris, touchent à tout : la politique, l’amour, la famille, l’argent, l’amitié. On comprend rapidement à quel point le contact de la littérature et plus précisément de la littérature française est la clé pour Bergeron dans sa réconciliation avec la vie, lui permettant de tirer un sens face à l’immensité de l’absurde qui nous entoure quotidiennement.

Notons tout de même, avec une mince pointe d’ironie, qu’au-delà de ses critiques, des acerbes remarques, des douloureux constats sur la honte de soi manifeste dans certains milieux, il reste que Bergeron est un héritier de sa société. C’est elle, par le meilleur et par le pire qui lui sert « d’impulsion à penser ». C’est en s’y émancipant qu’il a été poussé à explorer l’immense richesse de la littérature. C’est en l’explorant, en l’observant et en la contemplant qu’il a trouvé l’impulsion et l’inspiration d’écrire les superbes lignes qui sont les siennes. Car même si nous sommes tous, à relatives mesures, encore aujourd’hui esclaves de l’argent dans nos vies quotidiennes, la vraie richesse, comme le dit Bergeron, est celle de l’esprit.

Alexandre Cadieux-Cotineau

 

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