Martin Lemay. À la défense de Maurice Duplessis

Martin Lemay
À la défense de Maurice Duplessis, préface de Mathieu Bock-Côté, Montréal, Québec-Amérique, 2016, 165 pages

Voici un petit essai qui n’est à proprement parler ni une étude d’histoire ni un pamphlet, mais tient un peu des deux. Comme le titre l’indique, l’auteur s’y porte à la défense de Maurice Duplessis, premier ministre aimé et haï s’il en fut un.

Martin Lemay s’explique clairement dès l’introduction. Les premiers ministres libéraux Taschereau avant Duplessis, puis Godbout durant la Deuxième Guerre mondiale, ont cédé des compétences et des champs fiscaux à Ottawa, tandis qu’après la guerre, le pouvoir fédéral n’a cessé d’accentuer le processus de centralisation au détriment des pouvoirs des provinces ; dans ce contexte adverse, Maurice Duplessis a été un champion de l’autonomie provinciale et il faut lui en savoir gré. Par ailleurs, si celui-ci a pu conserver le pouvoir si longtemps, c’est parce qu’il assumait l’histoire et la culture canadiennes-françaises et que les électeurs se reconnaissaient dans les décisions prises. Enfin, le mythe de la grande noirceur a pu naître, se répandre et s’ancrer durablement à partir de la révolution tranquille parce que les opposants au duplessisme, toutes tendances confondues, ont alors occupé tous les postes et exercé une hégémonie complète sur la parole publique (politique, journalistique, savante, culturelle, militante, etc.). Dans la préface qu’il signe, Mathieu Bock-Côté endosse ce propos en le conceptualisant davantage et surtout en se montrant moins absolument critique que Lemay de la génération de la révolution tranquille.

Le plaidoyer de Martin Lemay se déploie en trois chapitres. Dans le premier, l’auteur prend la contrepartie de tous les intellectuels et chercheurs qui n’ont dépeint que le côté noir de la médaille : il veut souligner les bons coups des gouvernements Duplessis successifs et sans nul doute, il y en a. Le deuxième chapitre est le plus neuf. L’auteur démontre par quel procédé littéraire (l’hyperbole), les adversaires de Duplessis, tant de son vivant qu’après sa mort, ont réussi à faire passer son régime quasiment pour une dictature alors même que le monde des années 1930 à 1960 a pourtant vu perdurer en grand nombre des dictatures autrement plus réelles et meurtrières. Enfin, dans le troisième chapitre, l’auteur jauge la manière dont Duplessis utilisait son pouvoir à l’aune de celle dont Pierre Elliott Trudeau utilisait le sien ; et on doit reconnaître qu’en fait d’abus, d’excès d’autorité, de contournement de la démocratie, de ruses et de coups de force, on peut se demander qui a surpassé l’autre.

Lemay conclut en se demandant ce que la génération de la révolution tranquille laisse finalement après elle : ni la souveraineté, ni des finances publiques saines, ni une identité forte ancrée dans une histoire qu’elle n’a cessé de mépriser. Pour lui, la première étape de la reconquête de l’avenir passe donc par une histoire connue, assumée, démythifiée et appréciée à sa juste mesure. Que la mesure de la réhabilitation qu’il tente soit juste, c’est peut-être ce qui peut porter à discussion ; il est certain en tout cas que cet essai fera réfléchir.

Lemay montre bien à quel point les adversaires libéraux de Duplessis, dans les années 1950, ont défié toute honnêteté dans leur construction du mythe de la grande noirceur et la peinture de Duplessis en homme du pouvoir absolu et absolument corrompu : les Trudeau, Hébert, Pelletier (auxquels il aurait pu joindre Robert La Palme) ont brossé une caricature grossière mais efficace, qui a fait oublier la corruption du régime Taschereau, l’aplat-ventrisme de Godbout, et qui a justifié l’injustifiable centralisation fédérale, de plus en plus irrespectueuse de la constitution.

Pour Martin Lemay, l’encouragement à l’entreprise privée, y compris aux multinationales, ne distinguait pas Duplessis des autres premiers ministres canadiens de l’époque, son conservatisme social ne dépassait certainement pas celui de la Big Blue Machine au pouvoir en Ontario, sa chasse aux communistes et son opposition au syndicalisme n’ont jamais été équivalentes au maccarthysme qui a sévi dans les années 1950 aux États-Unis, sa manière de gagner des élections n’était certainement pas unique en son genre, et son soutien à la mission éducative et sociale que l’Église catholique s’était octroyée correspondait à la fois aux valeurs des électeurs et à leur désir de conserver bas leur taux d’imposition.

Par ailleurs, Duplessis a réaffirmé devant Ottawa l’exclusivité de certaines juridictions provinciales, il a réussi à aller chercher des points d’impôts à Ottawa et il a doté le Québec d’un drapeau.

Tout cela est vrai. Il reste que Martin Lemay omet de dire que le refus de Duplessis de développer l’État québécois en plénitude a fait en sorte que le fédéral a pris la place et que cela a compliqué toute la suite de notre histoire. Duplessis refusait le développement d’une administration provinciale qui aurait pu limiter l’arbitraire de son pouvoir politique. En conséquence, il a refusé que l’État québécois développe une politique sociale digne de l’État providence en construction ; il a omis délibérément de doter le Québec d’une politique culturelle à la mesure des aspirations et des talents des intellectuels, des artistes, des écrivains des années 1950 ; il n’a pas voulu soutenir la recherche scientifique comme le réclamait les milieux universitaires. Et il s’est privé d’un outil de financement considérable en ne procédant pas à la nationalisation de l’électricité malgré les promesses faites aux nationalistes réformistes des années 1930.

Fort de ses ressources fiscales jamais entièrement rendues aux provinces, déterminé à s’investir dans les juridictions des provinces, le fédéral a ouvert la porte et pris la place que Québec a laissée libre. Cette porte, Lesage l’a ensuite ouverte toute grande : le nouveau régime libéral a préféré la solution des programmes à frais partagés à celle d’une politique sociale proprement québécoise, il a ainsi accepté de cautionner sans possibilité de retour en arrière des empiétements continuels du fédéral dans les champs de compétences du Québec. Dans son jugement sur le régime Duplessis, Lemay ne voit pas tout cela.

Comme il ne voit pas assez que la génération de la révolution tranquille, ainsi dénommée, n’est pas responsable de tous les malheurs actuels. Elle a eu contre elle depuis 50 ans de formidables ennemis au Canada et au Québec même.

Malgré ses réelles lacunes, ce petit ouvrage de Martin Lemay n’est pas dépourvu de mérites : il s’inscrit dans un effort collectif à soutenir pour déboulonner une fois pour toutes le mythe de la grande noirceur, qui a fait et fait encore tant de tort au Québec et aux Québécois.

Lucia Ferretti

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