Pourquoi un comité des relations internationales au Parti québécois ?

Respectivement présidente et membres du Comité des relations internationales du Parti québécois

Le comité des relations internationales du Parti québécois (CRI-PQ) a été remis sur pied, après quelques années d’absence, à l’issue du Conseil national du PQ de mai 2013 portant sur le thème des relations internationales. La nécessité pour le PQ de réfléchir de façon continue aux questions internationales et d’agir concrètement pour entretenir un réseau, préparer la reconnaissance internationale d’un Québec-pays ainsi qu’apprendre et s’inspirer d’expériences internationales, et ce, de façon formelle et structurée, était alors reconfirmée par les militants. Relevant du conseil exécutif national du parti, le CRI-PQ est constitué de militants, de députés et d’experts en matière de relations internationales. Le comité en est à son troisième plan d’action annuel, lequel comprend notamment des activités de réseautage à l’international, de veille informationnelle, d’observation et d’analyse d’événements internationaux et de transfert des connaissances. 

Les années 2014 et 2015 furent particulièrement actives pour le CRI-PQ. En effet, parmi les activités réalisées par ses membres, cinq missions d’observation et d’analyse ainsi que de réseautage ont été assurées, soit une mission à l’Alliance libre européenne (ALE) (avril 2015), deux missions en Écosse (septembre 2014 et mai 2015) et deux missions en Catalogne (novembre 2014 et septembre 2015). Ces missions visaient des objectifs généraux et spécifiques au centre desquels se retrouvaient l’observation et l’analyse d’événements marquants au sein de divers mouvements indépendantistes. Le but ultime était de développer des liens avec d’autres individus et formations politiques indépendantistes et d’étudier la pertinence de s’inspirer de démarches, de discours et de stratégies visant à favoriser l’autodétermination des peuples dans ces régions du monde. Chacun d’entre nous, auteurs du présent article, avons participé à l’une de ces missions au nom du CRI-PQ et avons rédigé un rapport de mission à notre retour, lesquels comprenaient un certain nombre de conclusions et de recommandations et ont été transmis aux instances appropriées au sein du parti.

À l’heure actuelle, les membres du Parti québécois se retrouvent dans une période bouillonnante de réflexion quant aux éléments les plus fondamentaux de leur formation politique, soit : son ou sa futur(e) chef, son prochain programme politique et les stratégies à privilégier pour mobiliser et (enfin) réussir l’accession du Québec à sa pleine et entière indépendance. Nous croyons qu’il est particulièrement utile, dans ce contexte, de rappeler quelques-unes des analyses et leçons retenues au terme des cinq missions réalisées en 2014 et 2015 par le CRI-PQ. Les trois sections qui suivent rapportent plus précisément les éléments d’analyse portant sur l’argumentaire indépendantiste employé et les moyens de communiquer cet argumentaire, ainsi que sur les stratégies utilisées en vue de l’accession à l’indépendance dans les diverses régions d’Europe visitées. Nous croyons que ces éléments sont intéressants pour le PQ dans son contexte actuel, bien que de nombreuses précautions, voire des réserves, s’imposent quant à leur reproduction ici, au Québec.

Mission à l’Alliance libre européenne, avril 2015

(Gabrielle Lemieux)

En avril 2015, le CRI-PQ a assuré la réalisation d’une mission d’observation, d’analyse et de réseautage auprès de l’ALE lors de son assemblée générale annuelle à Bautzen, en Allemagne1. Cette mission auprès de l’ALE a révélé l’existence et le dynamisme de nombreuses personnes et organisations fermement indépendantistes et dont les arguments en faveur de l’autodétermination des peuples sont puissants et modernes. Ces arguments sont à la fois une source d’inspiration pour le Parti québécois et le mouvement souverainiste québécois dans son ensemble ainsi qu’un témoignage probant de la grande pertinence des débats actuels sur l’autodétermination des peuples. Ils seront au centre de la présente section de notre article.

Pour les fins de l’exercice d’analyse, nous avons regroupé ces arguments en quatre catégories, soit : 1) L’autodétermination et la démocratie ; 2) L’autodétermination et la qualité de vie ; 3) L’autodétermination et la protection de la langue et de la culture, et ; 4) L’autodétermination et l’environnement. La première catégorie d’arguments est sans doute celle à laquelle l’ALE accorde le plus d’importance et, de par la façon dont les arguments de cette catégorie sont abordés, peut-être la plus originale et pertinente du point de vue québécois. Plusieurs liens peuvent d’ailleurs être établis entre la thématique de la démocratie et les moyens et stratégies d’accession à l’indépendance.

1) L’autodétermination et la démocratie

Pour l’ALE et ses membres, l’autodétermination signifie le droit et la capacité pour chaque peuple de choisir pour lui-même, mais aussi le droit de chaque individu de participer aux décisions qui le concernent. La lutte pour l’autodétermination en Europe en est donc une pour la démocratie, l’objectif étant la participation des citoyens dans la prise de décision sur l’avenir de leur peuple. Autrement dit, l’implication des individus dans les processus de prise de décision est plus authentique et plus efficace lorsqu’elle s’exerce au sein d’un système national, soit un ensemble de structures et de mécanismes bâtis autour de leur nation (plutôt qu’autour de deux ou plusieurs peuples ne partageant ni la même culture, ni les mêmes valeurs, ni parfois la même langue).

Cet ancrage du discours pour l’autodétermination dans les principes démocratiques explique sans doute pourquoi le référendum est toujours perçu par l’ALE comme le moyen par excellence d’accéder à l’indépendance. Pour les représentants et les membres de l’ALE, le Québec a d’ailleurs pavé la voie vers l’affirmation du droit de tenir un référendum et de disposer de la question de l’indépendance par voie démocratique, sans se voir obligé d’obtenir l’approbation de l’État central. Les indépendantistes québécois sont vus comme des pionniers en ce sens.

La démocratie est également invoquée par l’ALE et ses membres comme justifiant l’implication de la société civile au sein du mouvement souverainiste et l’importance de la convergence des forces souverainistes. À ce chapitre, nous pouvons constater que le mouvement indépendantiste québécois rattrape actuellement un retard par rapport aux exemples écossais et catalan. Nous ne pouvons que souhaiter que les efforts de convergence entamés par le PQ et les autres partis souverainistes se poursuivent et mènent à des résultats en matière de collaboration et de synergie.

Dans un autre ordre d’idées, la perspective de l’ALE et de ses membres quant à l’importance de rapprocher le pouvoir du peuple pourrait nous sembler en contradiction avec l’attitude généralement positive de l’ALE et de ses membres envers l’Union européenne (UE), c’est-à-dire envers une structure multinationale incarnant le modèle le plus poussé qui soit d’union entre différents États. Paradoxalement, nos échanges avec l’ALE nous ont permis de comprendre en quoi cette nature profondément démocrate explique justement sa position favorable envers l’UE : dans un contexte où les États centraux d’Europe au sein desquels ils sont confinés refusent de reconnaître leur droit à l’autodétermination, souvent depuis des siècles, l’UE se présente plutôt telle une voie supplémentaire pour participer aux décisions les concernant, pour affirmer leur existence et leur cause, voire pour obtenir des ressources additionnelles à mettre au profit de leur combat. Autrement dit, ils ont un sentiment d’appartenance envers l’Europe, largement plus qu’envers leur État actuel. Au Québec, la mondialisation notamment de l’économie et du commerce fait souvent partie des débats politiques, y compris sur les pour et les contre de l’indépendance. La plupart du temps, on y présente à tort la tendance d’ouverture des pays vers l’international comme un argument contre l’indépendance. Le Parti québécois devrait s’inspirer du discours de l’ALE et de ses membres et saisir toutes les occasions de rappeler que notre démarche s’inscrit dans cette même volonté de donner une voix plus forte aux Québécois(e)s par rapport aux décisions à prendre en matière de relations internationales, incluant les domaines de l’économie et du commerce international, de la culture et du patrimoine, de la défense, de la coopération, des pêches et de l’agriculture et de tout autre domaine influencé par nos relations avec l’étranger (ne le sont-ils pas tous ?). Cette voix plus forte ne peut que se traduire par un meilleur exercice de la démocratie ainsi qu’une plus grande visibilité du Québec à l’international, y compris de notre langue, de notre culture et de nos valeurs.

2) L’autodétermination et la qualité de vie ;

Plusieurs représentants de l’ALE et de ses formations membres ont soulevé l’importance de l’autodétermination pour l’épanouissement économique et l’amélioration de la qualité de vie de la population. La logique est simple : lorsque les représentants d’une autre nation décident pour soi, les intérêts socioéconomiques de cette nation primeront toujours. Un exemple particulièrement intéressant à cet égard est celui du pays de Galles, où l’on accuse un retard économique sur le reste du Royaume-Uni. La formation politique indépendantiste Plaid Cymru croit donc qu’un plus grand contrôle des leviers socioéconomiques est nécessaire pour améliorer le sort des Gallois (pouvoir de taxation, pouvoir de choisir les secteurs bénéficiant d’investissements, pouvoir de créer des institutions et des politiques de solidarité sociale, etc.). Ce discours ressemble à celui mis de l’avant par les représentants du mouvement souverainiste au Québec. Fait intéressant : les membres de l’ALE admettent toutefois rencontrer des difficultés dans le développement et le déploiement de cet argumentaire, à l’image du Parti québécois qui ne réussit toujours pas à convaincre une majorité de Québécois(e)s des avantages économiques de l’indépendance, du moins, selon plusieurs sondages et analyses. Une collaboration entre le PQ et l’ALE sur le développement et l’actualisation d’un tel argumentaire pourrait être bénéfique pour tous.

3) L’autodétermination et la protection de la langue et de la culture

La diversité linguistique et culturelle est une immense richesse en Europe et dans le monde et, à l’ALE, tous souhaitent voir cette diversité protégée et valorisée. La protection des langues et des cultures propres à chaque nation se retrouve donc, sans surprise, parmi les objectifs prioritaires à la base de la démarche de l’Alliance et de ses membres. Bien que les nations sans État de l’Europe ne soient pas toutes devant les mêmes défis linguistiques, puisque certaines d’entre elles emploient une langue majoritaire à la fois dans leur région et dans leur État actuel (l’Écosse, par exemple), il demeure que la majorité des membres craint pour la survie de leur langue, y compris au niveau mondial, puisqu’ils en sont parfois les seuls représentants. Les régions de la Lusace (Allemagne), de la Frise (Pays-Bas), de la Catalogne (Espagne), du Pays basque (Espagne), du Sud-Tyrol (Italie) et même de la Corse (France) font partie des nombreux membres de l’ALE qui mènent ce combat quotidien pour la préservation de leur langue. Pour ce faire, l’ALE et ses membres s’inspirent notamment des politiques et des lois adoptées par le Québec au fil des ans en matière de protection et de promotion de la langue française, ainsi que des travaux de l’UNESCO sur les langues en danger (voir le rapport sur la « Vitalité et disparition des langues » à l’adresse http://www.unesco.org/culture/ich/doc/src/00120-FR.pdf). Ils axent leurs interventions sur des activités de recherche portant sur les questions linguistiques, sur la production d’outils de sensibilisation et de formation et sur l’action des parlements régionaux, lorsque cela s’applique.

4) L’autodétermination et l’environnement

La protection de l’environnement fait également partie des priorités de l’ALE et de la majorité de ses membres. Ils établissent d’ailleurs un lien direct entre cette thématique et la lutte pour l’autodétermination. Par exemple, dans la région d’accueil de l’assemblée générale annuelle de l’ALE en 2015, soit la Lusace, en Allemagne, l’État central allemand permet actuellement l’exploitation de lignite (brown coal mining). Or, ce type d’exploitation implique des creusements en profondeur qui libèrent des polluants dans les rivières et les forêts environnantes, faisant fuir certaines espèces animales, détruisant la flore et créant des dépôts de fer qui prennent plus d’un siècle à disparaître. Selon les experts, l’eau devient imbuvable, le bruit de la machinerie est intolérable et des problèmes de santé (pathologies, maladies cardio-vasculaires) sont à la hausse dans la région.

Pour le peuple sorabe, qui se chiffre à quelque 500 000 personnes dont seulement 40 000 parlent encore le sorabe, la population est sacrifiée et sa langue et sa culture, qui sont uniques au monde, sont menacées. Environnement et autodétermination sont donc intimement liés pour ce peuple luttant pour sa survie même tout comme pour plusieurs autres membres de l’ALE. Un parallèle peut sans doute être tracé entre cette situation et les récents débats sur le projet de pipeline Énergie-Est, que le Canada anglais veut imposer aux Québécois(e)s contre leur volonté. Dans les deux cas, sorabe et québécois, le discours utilisé par les nationalistes de part et d’autre a été semblable et relativement efficace. Le Québec doit continuer de démontrer l’importance de bloquer ces projets dévastateurs qui sont à l’encontre de nos valeurs et qui vont jusqu’à menacer la survie de notre peuple.

Missions en Écosse, septembre 2014 et mai 2015

(Benoît Rheault)

Chez les Écossais, lors de la campagne référendaire de l’automne 2014 et celle de l’élection britannique du printemps 2015, le CRI-PQ a pu observer un mouvement indépendantiste audacieux et innovant. Cette créativité a porté fruit. D’une situation difficile au début des années 2000 – semblable à celle que connaît l’indépendantisme québécois actuel – le Scottish National Party (SNP) et le mouvement ont connu une ascension remarquable. Mentionnons seulement la remontée en un an d’une moyenne de 32 % d’intentions de vote pour le OUI en 2013 à 45 % au vote final de 2014. Ajoutons le tremblement de terre de l’élection de 2015, voyant le SNP passer de six députés à ٥٦ (sur un total de 59). Les Écossais ont notamment rendu possible ce renversement par une politique de convergence élargie, ainsi qu’une stratégie de communication et un argumentaire transformés.

Convergence de la société civile et convergence des partis

Le premier type de convergence accomplie est celui de la société civile et la campagne référendaire en est un cas exemplaire. C’est une approche segmentée qui a permis de rassembler, c’est-à-dire que différents argumentaires et organisations furent mis sur pied selon les différents publics cibles : jeunes, femmes, immigrants polonais, immigrants africains, gens d’affaires… même les mères, les électeurs travaillistes ou les Anglais vivant en Écosse. Les argumentaires adaptés aux publics cibles s’appuyèrent sur l’analyse du vaste travail de captation de données effectué par le SNP pendant la première année de préparation à la campagne. L’année suivante, les militants sont retournés vers les électeurs, forts d’un nouvel arsenal d’arguments pour chaque groupe de la population écossaise2. Quant aux organisations, la structure centrale de YES Scotland a cherché à leur offrir une aide centralisée (par exemple, pour le matériel, l’élaboration d’arguments ou les outils informatiques) tout en leur laissant une marge d’autonomie appréciable quant à la façon que ces outils seraient utilisés, selon le milieu où œuvrait chacune des organisations. Voilà qui explique non seulement la coalition diversifiée du camp du OUI, mais aussi l’autonomisation remarquable qu’a fait naître la campagne. Ce résultat était calculé. Les Écossais souhaitaient reproduire une mobilisation forte de la société civile comme on l’a vu en Catalogne tout en maintenant la force des organisations centrales de façon plus importante en Écosse.

Le second type de convergence fut celui des partis politiques. L’organisation de YES Scotland a su impliquer les autres partis et groupes indépendantistes à la campagne (Scottish Green Party, Scottish Socialist Party, Radical Independence Campaign, etc.). Le mode de scrutin semi-proportionnel a sans doute facilité le rassemblement, puisque dans ce système, il est plus aisé pour plusieurs partis proches idéologiquement de cohabiter sans menacer l’existence les uns des autres3. Mais l’approche centralisée-décentralisée y est aussi pour quelque chose, comme le choix de l’organisation YES Scotland de nommer à ses postes de direction des gens n’étant pas associés trop directement au SNP. L’entente de gouvernement de 2007 à 2011 entre le SNP, alors minoritaire, et les Verts (Greens) a aussi probablement préparé une telle collaboration future. À ce sujet, le premier ministre nationaliste d’alors, Alex Salmond, juge que la coalition informelle fut bénéfique au plus grand partenaire, le SNP4.

Communications et argumentaire

La stratégie de communication de l’argumentaire fut quant à elle le sujet d’une importante modernisation. Stephen Noon, stratège en chef de YES Scotland rencontré par le CRI-PQ, est l’un des responsables principaux de cette métamorphose. Au début des années 2000, selon les entrevues et la recherche effectuées par le CRI, le SNP avait un discours à la fois dissonant et négatif qui le desservait. D’une part, le SNP déclarait que l’Écosse était lourdement affaiblie par Londres et d’autre part, il affirmait que l’Écosse avait tous les moyens d’assumer son indépendance. Le double message était difficile à communiquer aux électeurs et le négativisme du premier énoncé détournait la population du message du parti. Dorénavant, les nouveaux thèmes de communication, tels que nouvellement prônés par Noon, seraient irrémédiablement unifiés, cohérents et positifs, misant sur l’espoir et la confiance en soi : « L’Écosse peut tout faire si elle s’en donne les moyens ». Il ne s’agit pas de taire le négatif, mais dès qu’on évoque un problème – systématiquement, inévitablement – d’y associer une solution.

Le SNP et le camp du OUI choisirent également de communiquer cet argumentaire positif par étapes, pour une persuasion plus efficace. Ces étapes étaient les suivantes : « Can ; Should ; Must5 ». Le Can est largement ancré dans l’argumentaire économique. Il explique que, même si l’on est en désaccord avec l’option, il faut reconnaître que l’indépendance est viable. Si on ne gagne pas d’abord sur ce terrain, on ne peut aller plus loin. Pour plusieurs, ce n’est pas suffisant et il faut poursuivre le processus. Ensuite, le Should : c’est un bon projet, qui nous permettra de rendre l’Écosse meilleure. Enfin, le Must : c’est une nécessité, et c’est le temps ou jamais.

Précisions en dernier lieu les arguments utilisés lors de la campagne référendaire. Ceux-ci portaient particulièrement sur les trois thèmes suivants. D’abord, la démocratie : ce sont les gens d’Écosse qui sont les mieux placés pour savoir ce qui est bon pour l’Écosse. Cette tournure permet d’éviter le négativisme revanchard, qui met l’accent sur la nuisance prétendue de l’autre peuple, tout en communiquant le même impératif. Aussi, le progressisme : le SNP a réussi à dérober aux travaillistes le rôle d’agent de progrès social pour les Écossais et de se dresser comme le seul rempart fiable face au néolibéralisme de l’Angleterre. Ce faisant, les indépendantistes se sont approprié un des derniers éléments d’identification au Royaume-Uni en Écosse : l’attachement à l’État providence britannique. Finalement, le SNP a misé sur la volonté des Écossais de demeurer au sein de l’Union européenne alors que l’Angleterre se rapprochait d’un référendum pour en sortir. Ils ont ainsi rappelé la conjugaison du nationalisme et de l’internationalisme propre à l’indépendantisme écossais, exprimée dans le slogan du SNP des années 60 : « Stop the world, Scotland wants to get on6 ».

Cette transformation des modes d’action du parti est grandement responsable des succès récents du SNP et du mouvement indépendantiste écossais. Cette expérience démontre aux indépendantistes québécois la pertinence, malgré les réticences, de bousculer les anciennes méthodes d’action politique. En effet, en optant pour une approche à la fois plus fine et diversifiée dans son élaboration ainsi que plus simple et près des gens dans sa mise en pratique et sa communication comme les Écossais ont osé le faire, on peut changer et renverser le cours des choses

Missions en Catalogne, novembre 2014 et septembre 2015

(Christian Bizier)

Les deux missions du CRI-PQ en Catalogne, dans le cadre de la consultation populaire du 9 novembre 2014 et de l’élection plébiscitaire du 27 septembre 2015, nous ont permis de rencontrer un mouvement indépendantiste très vigoureux. La mobilisation de la société civile est apparue comme un élément clé, permettant de rassembler les forces de façon transversale afin d’obliger les partis politiques à s’engager dans une démarche de plus en plus concrète. Du reste, la démarche privilégiée s’approchait a priori des expériences du Québec en 1995 et de l’Écosse en 2014. Les politiciens souhaitaient réaliser un référendum comportant une question claire quant au mandat à solliciter auprès de la population. C’est ce qui était prévu à l’origine pour la consultation du 9 novembre 2014, mais les blocages de l’État espagnol – qui refuse de reconnaître le droit de la Catalogne à décider de son avenir par voie de référendum – a forcé l’expérimentation d’une voie alternative. Ainsi, les Catalans ont ouvert une nouvelle voie vers l’indépendance.

Un mouvement démocratique pour l’indépendance de la Catalogne

La société civile s’est organisée en Catalogne autour de deux groupes distincts, mais qui ont travaillé conjointement. Òmnium Cultural est une association dédiée à la promotion de la langue et de la culture catalanes, fondée pendant la répression franquiste en 1961. L’Assemblea Nacional Catalana (ANC), fondée en 2009, a quant à elle pour mission première de promouvoir le projet indépendantiste et d’organiser une mobilisation de plus en plus impressionnante, fondée sur le principe du droit des peuples à décider de leur avenir. Après l’échec des négociations en vue d’obtenir un nouveau pacte fiscal avec l’État espagnol en 2012, des élections anticipées sont annoncées sur la promesse de tenir une consultation sur l’indépendance au cours du mandat suivant. Le président espagnol entame alors une série d’actions pour bloquer le processus catalan, en recourant essentiellement au Tribunal constitutionnel. Cela n’empêche pas les Catalans de manifester très clairement leur volonté. Le 11 septembre 2013, jour de fête nationale, une chaîne humaine relie plusieurs villes catalanes entre elles. L’année suivante, en 2014, un grand « V » humain rassemble 1,5 million de personnes dans les rues de Barcelone. Sur une population de 7,5 millions de personnes, il y avait donc l’équivalent de 20 % de tous les Catalans regroupés dans la capitale ce jour-là.

L’expression du « droit à décider » caractérise la volonté démocratique mise de l’avant par les organisations indépendantistes lors des mobilisations de masse et des grandes manifestations. Par cet argument, on accentue le fait que l’État espagnol empêche la tenue d’un véritable référendum sur l’indépendance de la Catalogne et que les citoyens, qu’ils soient d’accord ou non avec le projet indépendantiste, devraient pouvoir voter pour exprimer leur volonté. L’objectif était orienté vers les personnes neutres ou s’opposant au projet, afin de leur transmettre essentiellement ce message : « vous avez le droit de voter, vous aussi ». Il y avait donc une large composante de promotion et de mise en valeur de l’indépendance à travers l’action de la société civile en Catalogne, mais aussi une sorte de dédramatisation du référendum revendiqué. Le message était que les Catalans n’avaient pas peur de voter pour une question aussi importante et, surtout, qu’ils devraient avoir les moyens démocratiques de pouvoir le faire en accord avec la volonté populaire. Il y a aussi un élément fondamental de réaction aux blocages imposés par Madrid au mouvement indépendantiste : plus l’État central entrave le processus démocratique, plus les Catalans sont motivés à réaliser leur projet de pays.

De façon intéressante, la mise en valeur du « droit à décider » a permis à plusieurs organisations de conserver une façade neutre sur le plan du projet indépendantiste, mais de défendre le droit fondamental du peuple catalan à choisir lui-même son avenir. Par exemple, l’Unió General de Treballadors (UGT), principal syndicat en Catalogne, espérait une médiation avec le Parti socialiste espagnol (PSOE) en prévision de l’élection fédérale du 20 décembre 2015, afin que la formation politique manifeste une ouverture au « droit à décider ». L’UGT espérait que si le PSOE parvenait à renverser le Parti populaire (PP) du président espagnol Mariano Rajoy, les socialistes tendraient l’oreille et accepteraient la tenue d’un véritable référendum sur l’indépendance en Catalogne. Autrement dit, l’UGT n’a pas officiellement pris position en faveur de l’indépendance, mais a défendu très clairement le « droit à décider » de la Catalogne.

En somme, les groupes de la société civile ont travaillé de façon complémentaire pour réaliser cette construction de la base indépendantiste en Catalogne. La société civile catalane, tout en restant éloignée des affaires internes des partis politiques, a mis beaucoup de pression pour une accélération du mouvement et pour la formation d’une coalition indépendantiste en 2015.

Une culture politique jeune et cosmopolite

En Catalogne, un peu comme au Québec, il existe un nationalisme ancré dans l’histoire et la culture, puis un autre fondé sur des revendications démocratiques. Or, ces deux éléments apparaissent comme complémentaires d’une même cause : nous n’avons pas observé de lutte au sein du mouvement indépendantiste catalan entre les tenants de ces deux tendances de nationalisme. Tout ce qui contribue à l’émancipation nationale est considéré comme fondamentalement positif.

L’intégration culturelle et linguistique entre l’espagnol et le catalan est assez marquée, ce qui représente un défi en soi pour la préservation de la culture nationale en Catalogne. Par conséquent, même si l’objectif premier du mouvement indépendantiste consiste à créer un nouvel État dont la langue officielle est destinée à être le catalan, la coalition a assumé de produire des outils de campagne en langue seconde pour rejoindre des sympathisants qui n’auraient peut-être pas été interpellés autrement. Les citoyens issus de l’immigration et du reste de l’Espagne sont encouragés à s’intégrer à la culture de la Catalogne, mais les groupes indépendantistes ont décidé de les cibler au début du processus. Ils ont choisi de leur expliquer, dans une autre langue si nécessaire, qu’un projet d’indépendance était porté par la majorité culturelle et que les minorités étaient évidemment bienvenues à y mettre leurs efforts eux aussi. Par ailleurs, le groupe non-partisan Súmate (trad. « Joins-toi »), fondé en 2013, avait spécifiquement pour objectif de sensibiliser les Espagnols vivant en Catalogne à la cause indépendantiste. Ce genre de stratégie a certainement contribué aux résultats positifs que nous avons observés à Barcelone et s’avère peut-être un gage de succès pour la suite des choses. Les Catalans avaient d’ailleurs assumé dès le départ que la métropole avait une place centrale dans le projet indépendantiste.

« Ensemble pour le Oui »

Le 20 juillet 2015, les représentants des principaux partis politiques et organisations de la société civile en faveur de l’indépendance annoncent conjointement la formation d’une vaste coalition nommée Junts pel Sí (JxSí) – « Ensemble pour le Oui ». Le grand objectif de cette coalition consistait à former une liste électorale unitaire de 135 candidats, soit le nombre de postes à pourvoir au parlement. Selon un système électoral proportionnel régional, les députés sont déclarés élus au prorata du vote obtenu par les formations politiques dans les quatre grandes « provinces » (Barcelone, Girona, Tarragona et Lleida). Fait intéressant, pour reconnaître la place de la société civile dans le mouvement, les premières positions de la liste sont occupées par des personnes neutres et liées aux deux grandes organisations que sont Òmnium et l’ANC. Le président sortant Artur Mas, néanmoins destiné à être reporté dans ses fonctions, était cinquième : ainsi, les premières personnes élues sont, techniquement et symboliquement, issues de la « base ».

L’autre composante fondamentale de la coalition repose sur l’application d’une feuille de route en deux phases, s’échelonnant sur un maximum de 18 mois. La première étape consiste en une « Déclaration de déconnexion avec l’État espagnol », visant la création de structures d’État et l’ouverture d’un processus constituant qui inclut la société civile. La proclamation de l’indépendance est prévue postérieurement, impliquant un détachement effectif du système juridique espagnol et l’approbation d’une loi de transition vers un système juridique catalan. La deuxième phase vise à rendre effectives les nouvelles institutions catalanes. Elle comprend la tenue d’élections constituantes et la ratification de la nouvelle constitution catalane via un référendum. Tout au long du processus sont aussi prévues des négociations de bonne foi avec l’Espagne quant au partage des actifs et des passifs, la gestion des frontières, les systèmes énergétiques, les infrastructures routières, ports et aéroports, etc. D’autre part, l’agenda extérieur est fondé sur une volonté de permanence au sein de l’UE et sur la préparation active de la reconnaissance internationale de la Catalogne indépendante. La victoire électorale du 27 septembre 2015, suivie de la formation ultérieure d’un gouvernement indépendantiste, a permis de lancer l’application de la feuille de route : les prochains mois nous fourniront assurément de nombreux apprentissages.

Nous retenons qu’à chaque étape du processus indépendantiste en Catalogne, il est demeuré très clair qu’il ne s’agissait pas d’un projet supporté d’abord par la classe politique, mais par tout un peuple. De notre perspective, s’il faut nous inspirer autant que possible du mouvement de convergence indépendantiste en Catalogne, nous soulignons d’abord qu’il appartient aux Québécois(e)s de réaliser l’indépendance et que notre responsabilité consiste à les placer, ensemble, au cœur de notre projet politique.

***

Le CRI-PQ compte être tout aussi dynamique au cours des prochaines années, tant par des activités à réaliser au Québec (veilles informationnelles, réseautage, activités de transfert de connaissances, etc.) que par des missions à l’étranger. Toute personne intéressée à s’impliquer au sein du comité est invitée à nous joindre par courriel :

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1 L’ALE est une organisation européenne représentant une quarantaine de formations politiques qui luttent pour l’autodétermination de leur peuple respectif. Alors que certains membres réclament leur indépendance, d’autres visent plus de reconnaissance et de pouvoirs sans exiger la souveraineté pleine et entière de leur nation. Avec les Verts européens, l’ALE forme un parti politique européen. Sept élus représentent actuellement l’ALE au parlement européen.

2 Selon le député du SNP à Westminster Angus Robertson, cette longue préparation de deux ans avant le vote référendaire final aurait été inspirée par l’exemple du référendum québécois de 1995.

3 À propos de la proportionnelle : malgré l’exploit du SNP de gagner un gouvernement majoritaire en 2011 (qui ne fut pas répété en 2016), celle-ci rend l’obtention d’une majorité pour faire passer la législation référendaire très difficile. Pourtant, la présence accrue de petits partis indépendantistes rendrait une telle législation possible dans le mandat obtenu en 2016. Ces nuances, en plus des multiples différences entre les situations québécoise et écossaise, ne nous permet pas d’appliquer au Québec le mode de scrutin écossais à l’identique et de prévoir des résultats seulement positifs pour le camp indépendantiste.

4 Pragmatique et stratège, il explique que, dans une telle configuration, les bons coups sont généralement associés au parti principal du duo, alors que les impairs sont reprochés au plus petit partenaire.

5 « On peut, on devrait, et on doit le faire ».

6 « Arrêtez le monde, l’Écosse veut embarquer ». Il fut utilisé par Winnie Ewing lors de sa campagne pour le SNP de 1967.

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