Marc Cassivi. Mauvaise langue

Marc Cassivi
Mauvaise langue, Éditions Somme Toute, 2016, 101 pages

À défaut de maîtriser d’emblée le sujet qu’il veut traiter, on attend d’un journaliste qu’il fasse un certain travail de recherche, questionne des spécialistes ou lise les principaux travaux sur celui-ci. Le livre de Marc Cassivi, Mauvaise langue, publié aux éditions Somme Toute, ne suit définitivement pas cette approche. L’objectif de cet essai serait de contrer le discours prétendument alarmiste de ceux qui s’inquiètent du déclin du français au Québec. Voilà un sujet d’actualité sur lequel de nombreux démographes, linguistes et sociologues ont écrit. Mais pour Cassivi, nul besoin d’aller voir leurs travaux. Son expérience personnelle est suffisante.

Les données et les études ne sont pas importantes pour Cassivi. À cet effet, il est d’ailleurs incroyable qu’un essai sur la situation du français ne cite à peu près aucun chiffre sur le sujet. Pour l’auteur, la preuve qu’il n’y aurait pas d’anglicisation est que ses enfants de 11 et 9 ans ne parlent pas le franglais et qu’ils seraient embêtés de prononcer deux phrases d’affilée en anglais, sans compter qu’il n’y aurait qu’un seul élève bilingue dans la classe de son aîné (p. 92).

Visiblement, pour Cassivi, le monde tourne autour de sa personne. En effet, malgré le titre et l’objectif du livre, celui-ci n’est dans l’ensemble qu’un ramassis d’anecdotes personnelles généralement hors sujet et inintéressantes d’une vie somme toute banale. Nous apprenons par exemple que Cassivi a connu Rufus Wainwright à l’enfance, qu’il a joué au soccer, qu’il avait tantôt les cheveux courts, tantôt les cheveux longs, qu’il parle franglais couramment depuis longtemps, qu’il a vécu dans l’Ouest-De-L’Ile dans un environnement anglophone et qu’il a pu voyager en Europe parce qu’il parle anglais (comme si c’était une condition sine qua non pour voyager).

L’argumentaire des rares passages qui ont un certain rapport avec l’objectif du livre se résume généralement à deux choses. La première est l’indignation moralisatrice, souvent accompagnée de quolibets et métaphores olfactives et digestives, devant la prétendue xénophobie et le repli identitaire du clan souverainiste (dont il se réclame) et qui seraient responsables de l’échec de l’option. Ainsi, selon lui, « [e] xclure d’emblée l’immigrant du projet indépendantiste est la grande erreur historique du camp souverainiste, et qu’il perpétue avec son récent virage identitaire » (p. 45). On croit comprendre qu’il fait allusion au défunt projet de charte des valeurs qui aurait défini un code vestimentaire neutre aux fonctionnaires. En présupposant que les immigrants se sentent explicitement concernés par ce projet, Cassivi caricature ces derniers comme étant un groupe stéréotypé de religieux pratiquants ne pouvant se passer du port de leurs symboles. Or, non seulement les immigrants ont été nombreux à appuyer l’interdiction du port de symboles religieux par les fonctionnaires, mais plusieurs d’entre eux proviennent de pays où un code vestimentaire similaire existe déjà.

Faut-il par ailleurs rappeler que lors des élections de 2007, alors que le PQ s’était complètement retiré du débat identitaire en n’osant pas prendre position sur le débat entourant les accommodements religieux, le parti connut l’un des pires résultats de son histoire et dut se contenter de former la deuxième opposition ? En somme, Cassivi semble plutôt inverser les rôles. Le rejet des non francophones au projet est systématique malgré les nombreuses mains tendues, peu importe ce que le mouvement indépendantiste propose et fait. Faut-il par ailleurs rappeler que Québec solidaire, qu’on ne peut certainement pas accuser d’avoir pris un virage identitaire, n’attire pas plus le vote des non-francophones, ceux-ci étant historiquement acquis au Parti libéral du Québec et à l’option fédéraliste ?

Quoi qu’il en soit, peu importe l’issue de ce débat, il est difficile de voir en quoi il constitue une réponse aux discours de ceux qui s’inquiètent du déclin du français.

Le second type d’argumentaire de Cassivi est d’inventer un discours fictif à ses opposants, ceux qu’ils nomment les « chevaliers de l’apocalypse », pour ensuite le ridiculiser. Par exemple, l’auteur dit que « [b] ien des zélotes dénoncent les dangers d’un bilinguisme individuel en oubliant commodément que l’anglais est une langue que maîtrisait […] Jacques Parizeau » (p. 44-45). Évidemment, il ne cite personne, parce qu’il n’y a jamais eu personne qui ait dénoncé le bilinguisme individuel, à moins qu’il ne vise que quelques commentaires de quidams sur les réseaux sociaux. Bien que les « chevaliers de l’apocalypse » ne soient jamais explicitement nommés, quelques noms reviennent tout au long du livre : Biz, Mario Beaulieu, Mathieu Bock-Côté, André Braën, Michel Breton, Louis Cornellier, Gilles Proulx, Jean-Pierre Roy, Christian Rioux, etc. En fait, dans tous les débats linguistiques, c’est le bilinguisme institutionnel qui est dénoncé : celui des administrations, celui des communications publiques, celui du monde du travail.

Plus loin, il dit que « sonner l’hallali du français au Québec […] relève de la mauvaise foi sans fond. La situation du français a bel et bien évolué depuis 40 ans » (p. 56). Or, il serait surprenant que l’un ou l’autre des commentateurs et chroniqueurs nommés dans le livre ait dit le contraire. Généralement, ils sont même probablement les premiers à reconnaitre l’importance de la loi 101 et de ses effets bénéfiques sur la place du français. Cependant, si la situation actuelle est meilleure que celle qui prévalait il y a 40 ans, il n’en demeure pas moins qu’elle se détériore depuis plusieurs années. Les tendances démolinguistiques ne sont en effet pas nécessairement linéaires. Il est vrai que les allophones sont beaucoup plus nombreux qu’avant à adopter la langue officielle du Québec, mais cette amélioration est insuffisante pour que les comportements linguistiques de ceux-ci ne pas jouent en défaveur du français. Cette amélioration de la situation ne fait que ralentir le déclin relatif de la langue pourtant officielle, comme en témoignent tous les scénarios de projections démolinguistiques1. À cet effet, les données du dernier recensement sont plutôt sans équivoque : peu importe l’indicateur observé, que ce soit la langue parlée à la maison, la langue maternelle, la langue au travail ou la simple connaissance, le français poursuit son déclin relatif.

Ainsi, selon Cassivi, « [l]e français y est, dans les faits comme dans la théorie, la langue officielle et la langue d’usage ». Avant de faire une telle affirmation prétendument basée sur des faits, un minimum de rigueur, surtout pour un journaliste, aurait été d’aller les vérifier. Que disent-ils ?

Un récent rapport2 sur la langue d’usage nous apprenait que pour l’ensemble des Québécois, l’anglais est utilisé dans près de 20 % des activités quotidiennes, alors que les anglophones ne représentent qu’environ 8 % de la population. Pour les allophones non francotropes, la langue d’usage est en effet plus souvent seulement l’anglais (43,5 %) que seulement le français (40,1 %). Même pour les communications gouvernementales, plus de la moitié d’entre eux n’utilisent que l’anglais. Chez les francophones, le français n’est pas la seule langue d’usage en public pour près du quart (22,8 %) de ceux vivant sur l’île de Montréal. Quand André Braën dit que le français est « la langue d’une majorité incapable de l’imposer sur son territoire », Cassivi croit suffisant de simplement qualifier le propos de « catastrophiste », sans apporter aucun argument qui pourrait soutenir son désaccord. Les données empiriques tendent pourtant à donner raison au professeur de droit.

Finalement, soulignons néanmoins que le livre se lit très facilement. Non pas parce qu’il est intéressant, accrocheur ou bien écrit, mais plutôt parce qu’il ne compte que 90 pages de texte et qu’on peut en sauter de grands bouts sans avoir peur de rater quelque chose d’important. Il se lit dans le temps d’un aller-retour entre les métros Pie-IX et Université de Montréal. Le lecteur ne retiendra probablement aucun passage pertinent qui lui permettrait d’approfondir sa réflexion sur ce qui est pourtant le sujet du livre, soit la situation du français au Québec. En somme, il s’agit d’un livre inutile dont l’objectif est manifestement la visibilité pour un égocentrique en manque d’attention. Il ne vaut définitivement pas les 13,95 $ qu’il coûte.

Guillaume Marois
Démographe

 

 

1 Termote, M., F. Payeur et N. Thibault (2011). « Perspectives démolinguistiques du Québec et de la région de Montréal, 2006-2056 », Office québécois de la langue française, 2011 ; Sabourin, P. et A. Bélanger (2015). « Microsimulation of Language Dynamics in a Multilingual Region with High Immigration », International Journal of Microsimulation, 8(1), 67-96.

2 Pagé, Michel (2014). L’usage du français et de l’anglais par les Québécois dans les interactions publiques, portrait de 2010, Conseil supérieur de la langue française, 52 p.

 

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