Jean-François Lisée. Octobre 1995

Jean-François Lisée
Octobre 1995 – Tous les espoirs, tous les chagrins, Montréal, Québec Amérique, 2015, 206 pages

Au fil des décennies, Jean-François Lisée nous a offert des ouvrages de différente envergure, voire d’inégale valeur. Cet opus ne figure certainement pas parmi les plus importants du prolifique auteur. Il mérite toutefois qu’on s’y arrête.

On peut diviser grossièrement le livre en deux volets : un premier portant sur l’action politique des grandes figures des deux camps, celui du OUI et celui du NON, à la veille du référendum du 30 octobre 1995. Un second portant sur ce qu’aurait été la vie nationale québécoise et canadienne après une hypothétique victoire du OUI.

La première moitié plaira à ceux et celles qui, d’une part, aiment les leaders historiques de l’option souverainiste et d’autre part, aiment détester les ténors fédéralistes basés à Ottawa. Plus spécifiquement, le livre est un hommage à peine déguisé à Jacques Parizeau, dont le décès le 1er juin 2015 semble avoir eu un effet catalyseur, de nature à motiver ou accélérer ce projet d’écriture.

L’admiration que porte Lisée à « Monsieur » est évidente et l’auteur ne s’en cache pas. « Sans lui, il n’y aurait rien à célébrer, à souligner, à regretter, 20 ans après octobre 1995 » écrit l’ex-conseiller du premier ministre (p. 17). Plusieurs chapitres servent à rendre compte des prouesses politiques du personnage, qui a su imposer contre vents et marées son échéancier référendaire et bâtir la grande coalition d’acteurs souverainistes qu’une victoire exigeait. Lisée évoque à quels titres la stratégie souverainiste a évolué depuis 1980, ayant su notamment « dépéquiser la souveraineté » (p. 32), de même qu’élaborer une pédagogie de l’après-OUI plus claire, davantage en mesure d’expliquer les caractéristiques de la transition vers l’indépendance.

Il montre par ailleurs à quel point la posture du camp du NON en faveur du statu quo lui a été quasiment fatale. Le refus de toucher à un cheveu de l’architecture fédérale canadienne (pour faire une place de choix à des nations minoritaires, comme le peuple québécois) équivalait à figer le Canada sur son quant-à-soi. Lisée décrit comment à ses yeux Stéphane Dion et Jean Chrétien ont pu en venir à arrêter une stratégie aussi risquée. Il rapporte les manœuvres fort peu honorables du camp du NON, notamment au chapitre des dépenses référendaires et pré-référendaires (toutes choses ayant déjà été traitées dans d’autres ouvrages, et de façon plus détaillée...).

Le livre revient sur certains reproches adressés au camp du OUI, comme le nombre élevé de bulletins rejetés le 30 octobre 1995 dans trois circonscriptions (Chomedey, Marguerite Bourgeois et Laurier-Dorion). Il revient aussi sur ce que Lisée nomme « la demi-bêtise » de Jacques Parizeau, c’est-à-dire ses malheureuses déclarations de la soirée référendaire, tant en faveur d’un « nous » fortement identitaire qu’à propos de ces soi-disant « votes ethniques » qui auraient volé au OUI sa majorité. Chiffres à l’appui, Lisée persiste et signe : Monsieur s’est trompé. Le scribe cherche, en plongeant dans la psyché du grand homme d’État, quelle blessure profonde aurait pu l’amener à prononcer un discours aussi amer.

C’est le second volet de l’ouvrage qui est le plus intéressant. Lisée y décrit, pour chacun des deux camps, les modalités de préparation de l’après-victoire du OUI. Certes, nous sommes ici dans la politique-fiction, mais il n’empêche que les détails rapportés sont instructifs. Parmi ceux-ci, signalons la transcription intégrale du discours devant être télédiffusé advenant une victoire du OUI.

Mentionnons également les précisions à propos des douze mois suivant le OUI référendaire ; le bunker avait prévu toute une série d’initiatives et de mesures en fonction d’un tel scénario. Lisée se penche sur celles-ci : modalités relatives à la pérennité de l’environnement juridique, à la stabilité de certains indicateurs macro-économiques et au maintien des programmes.

L’auteur montre ce qu’il conçoit comme la trajectoire politique du Québec et du Canada de l’après-OUI ; ces pages dépeignent des circonstances encourageantes pour le camp souverainiste et Lisée apparaît alors comme un motivateur, cherchant à convaincre son lectorat que la victoire aurait ouvert une période politique très stimulante. La position des chancelleries occidentales (Paris, Londres, Washington) au lendemain d’un 30 octobre victorieux est analysée.

On a droit également à une réflexion sur le bras de fer impitoyable qui se serait ouvert avec le gouvernement canadien, dans l’éventualité d’une courte victoire du OUI. Lisée explique pourquoi Ottawa aurait immédiatement opté pour une longue guerre de tranchée avec la nation québécoise, au grand dam des milieux financiers nord-américains. L’auteur pointe du doigt quelques hommes de main de Jean Chrétien qui n’auraient certainement pas sourcillé à l’idée de servir au Québec une médecine aussi cynique que revancharde.

Presque tout un chapitre plaide en faveur de la norme du 50 % +1 comme seuil de reconnaissance d’un référendum gagnant et les arguments avancés à cet effet valent la peine d’être lus. Lisée propose aussi des pistes quant aux moyens de neutraliser ce qu’il appelle « le sabotage » d’Ottawa à l’encontre de la démarche d’émancipation nationale.

Avant de terminer, d’importantes critiques se doivent d’être formulées. D’abord, quant à la méthode retenue pour écrire Octobre 1995, qui est plus journalistique qu’autre chose ; on s’appuie énormément sur les sondages, sur l’actualité immédiate (de l’époque), sur les anecdotes, sur quelques témoignages et – de façon inégale – sur une poignée de livres. Ce type de procédé nous a laissé sur notre faim.

Ensuite, il y a ce postulat que l’histoire est le fait de grands hommes et que si on veut se faire historien, il s’agit alors essentiellement d’analyser leurs paroles, leurs actes, leurs pensées et leurs contradictions. Cette sensibilité historique, que l’on pourrait qualifier d’idiosyncrasique, amène Lisée à se concentrer sur une poignée de politiciens proéminents (Parizeau, Bouchard, Chrétien ou Dion), tous des hommes au demeurant. L’absence quasi-complète des femmes dans ce livre tait malheureusement leur rôle-clé dans le résultat référendaire ; en outre, le mouvement féministe s’était solidement engagé en faveur de la souveraineté en 1995.

Au final, l’angle mort de l’analyse liséenne, c’est le rôle joué par les forces sociales, par-delà le talent – indéniable – de certains politiciens. Un peu comme si la souveraineté était avant tout un dispositif appartenant en propre à la classe politique, plutôt qu’un projet d’émancipation porté au ras des pâquerettes par la population elle-même. Étrangement, on pourrait presque croire que dans l’œil de Lisée, la victoire du OUI à un troisième référendum ne reposerait pas vraiment sur de longs et profonds processus de mobilisations populaires, dont le tissu même montrerait la trame dense et enchevêtrée des aspirations sociales et de la fibre nationale.

 

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