La mémoire de la guerre 1914-1918 au Québec

Comprendre la polémique du changement de nom du parc Vimy

En juin 2016, une polémique éclata concernant le changement de nom d’un parc dans Outremont. De Vimy, nom d’une célèbre victoire canadienne de la Première Guerre mondiale, d’avril 1917, le parc devait être rebaptisé « Jacques-Parizeau », du nom de cet homme politique québécois qui sut se battre pour un idéal politique et économique de Québec indépendant. À cette occasion, les prises de position de citoyens firent resurgir un vieux spectre mémoriel dont les racines remontent aussi loin qu’au lendemain même de la fin du premier conflit mondial : « je me souviens » se remémore difficilement la Grande Guerre de 14-18.

Il convient d’emblée de préciser que le passé historique et le mémoriel sont bien différents. Si l’Histoire prétend se rendre au plus près de ce que fut le passé, la mémoire ne retient quant à elle de ce passé que les éléments qui lui sont les plus significatifs. De ce point de vue, « je me souviens » s’accommode bien d’oublis ou de « censures mémorielles » pour que le groupe porteur de mémoire puisse définir sa place et son identité dans le passé. La mémoire de la Première Guerre mondiale, institutionnalisée par la commémoration du 11 novembre, est un laboratoire fort intéressant quand vient le temps de comparer les différents éléments retenus des années 1914-1918 au Québec et au Canada.

Le 11 novembre 1918, la signature de l’armistice par l’Allemagne marque la fin de quatre années d’hécatombes et la victoire des alliés, dont font partie la Grande-Bretagne et son empire, sortis néanmoins exsangues de cette expérience.

Dès le 11 novembre 1919, l’idée d’une commémoration de la date du 11 novembre s’impose au sein de l’Empire britannique sur les souhaits du souverain George V. L’observation d’une minute de silence à 11 heures, moment de l’application de l’armistice, se fait sur les vœux du roi. Néanmoins, des journalistes notent, en 1919, le peu d’intérêt, voire l’indifférence des Canadiens français pour cette « innovation » mémorielle. 

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que le vécu de la guerre a été difficile au Québec, et en particulier pour les Canadiens français considérant la pression constante des agents recruteurs et l’épisode violent de la conscription. Au contraire des anglophones plus proches de la métropole britannique, pour les Canadiens français, ce conflit n’était pas le leur. Henri Bourassa sut rappeler dans les pages du Devoir cette position « nord-américaine » qu’il défendait : participer depuis le Canada avec la production de guerre selon les ressources disponibles, mais non envoyer des hommes mourir outre-mer. Au regard de cette approche, les Canadiens français du Québec tournèrent le dos aux premières cérémonies commémoratives inscrites à l’échelle impériale. Au contraire, ils préférèrent se recentrer vers leurs propres héros hérités de la Nouvelle-France comme Dollard des Ormeaux dont la célébration du mythe prend son essor à la fin des années 1910. Dollard est ce héros qui, en 1660, préserva Ville-Marie d’une attaque iroquoise et par le fait même la communauté canadienne-française. C’est en tous cas ce qu’on voulut en retenir. À ce propos, il est intéressant de souligner que le monument à Dollard des Ormeaux, érigé au parc Lafontaine en 1919, le fut par souscription publique. À cette même date, Montréal n’avait toujours pas son monument aux morts de la Première Guerre mondiale... Le cénotaphe de Montréal, autour duquel se déroule chaque année la cérémonie du 11 novembre, place du Canada, ne fut dévoilé qu’en 1924 grâce à une souscription organisée par l’Imperial Order of the Daughters of the Empire quelque peu agacé de voir le peu d’empressement des Montréalais pour un tel projet.

Ce peu d’intérêt apparent des Canadiens français pour la commémoration du premier conflit mondial n’alla qu’en s’accentuant quand, au début des années 1920, le gouvernement canadien récupéra de la sphère impériale le 11 novembre pour en faire une commémoration proprement nationale canadienne au regard de ses prétentions politiques face à la métropole. Dans ce cas, il s’agissait de faire des anciens combattants et de leurs camarades morts des acteurs de la jeune nation canadienne qui sut s’affirmer sur les champs de bataille aux côtés des grandes puissances. Le point culminant de ce discours fut, en 2000, le rapatriement du corps du soldat inconnu canadien, prélevé à Vimy, haut-lieu militaire canadien en France, et enterré au pied du monument aux morts d’Ottawa : sa tombe devait être le ralliement de tous les Canadiens autour de la mémoire de ceux qui étaient tombés au champ d’honneur. 

La commémoration du 11 novembre évolue en parallèle des prétentions politiques canadiennes face à Londres. Dans les années 1930, dans le contexte du Statut de Westminster qui donne au Canada plus d’indépendance face à la métropole, avec l’établissement du Commonwealth des Nations remplaçant l’Empire des colonies et dominions, la cérémonie du 11 novembre prend le visage que nous lui connaissons aujourd’hui. En 1931, elle devient le « Jour du Souvenir » dont le but est d’honorer les combattants canadiens et l’image d’un Canada présent dans des événements mondiaux. La Deuxième Guerre mondiale, la guerre de Corée, puis les missions des Casques bleus de l’ONU, sans compter l’Afghanistan après le retour des troupes canadiennes en 2014, vinrent grossir les rangs des anciens combattants canadiens, ces témoins d’un fait national canadien. En face, les francophones du Québec demeurent dans leur majorité indifférents, ce qu’on leur reproche souvent lorsque vient le temps d’arborer le coquelicot, symbole de ralliement à la commémoration du 11 novembre. Cette résistance se comprend surtout par le fait que le 11 novembre tait tous les éléments de tensions vécus par les Canadiens français, comme la conscription de 1917-1918 : la commémoration du 11 novembre étant pancanadienne, ce sont les anciens combattants canadiens qui sont honorés. Il n’est nullement question de spécificités culturelles. On note alors les efforts d’Anciens combattants Canada pour rappeler la place des Canadiens français dans les conflits, voire l’entreprise de « relations publiques » de l’armée canadienne lorsque les troupes du Québec allaient servir en Afghanistan dans les années 2000. Mais, pour le Québec, seuls les « anti-héros », comme les conscrits réfractaires des deux conflits mondiaux, sont plus signifiants, car proprement canadiens-français. 

Dans les années 1990, on observe néanmoins une évolution des élites québécoises visant à retrouver les anciens combattants québécois pour rappeler leur part jouée dans la lutte pour la défense d’idéaux universels comme la liberté (ce qui ne laisse guère indifférent pour des projets souverainistes). Cette mémoire proprement québécoise tente dès lors de s’individualiser au sein d’un 11 novembre qui demeure d’abord canadien. À Montréal, cela se concrétise physiquement chaque 11 novembre depuis 1998. Depuis cette date, à l’initiative de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, deux solitudes opèrent : au cimetière Mont-Royal, autour de la Croix du sacrifice du carré militaire, un discours individualisé québécois est tenu pour honorer les anciens combattants tombés pour des valeurs comme la démocratie et la liberté. Pendant ce temps, la commémoration traditionnelle canadienne se déroule, place du Canada, autour du cénotaphe, avec son même discours de valorisation d’un fait canadien autour des anciens combattants. 

La mémoire du fait militaire est plus présente dans la population canadienne anglophone inscrite dans le discours du 11 novembre dès les années 1920-1930 que dans la population québécoise francophone qui a longtemps tourné le dos à une cérémonie interprétée comme canadian. D’ailleurs, l’ancien premier ministre Stephen Harper avait lui-même fait le lien, en 2010, à l’occasion de la mort du dernier combattant canadien de la Première Guerre mondiale, entre la commémoration de la participation du Canada à la Grande Guerre et un fait national canadien qui a su s’affirmer sur le champ de bataille, en particulier à l’occasion de la victoire de Vimy.

Toute la polémique qui a éclaté autour du nom du parc Vimy est donc à comprendre à la lumière de ce cheminement mémoriel : le rapport du Québec à la mémoire du premier conflit mondial se heurte à l’interprétation nationale canadienne. Le silence puis les « anti-héros » ont été un moyen d’y faire face et de s’en individualiser. Jacques Parizeau, par son projet de Québec indépendant, est bien plus significatif pour le « je me souviens » que le nom de la bataille de Vimy dont le sens canadien est réactualisé chaque 11 novembre.

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