Une mémoire blessée ?

La commémoration du fait religieux au Québec

Bien qu’il y eût plusieurs avancées au Québec dans les dernières années en matière de sauvegarde du patrimoine matériel religieux1, celle du fait religieux dans notre mémoire semble plus problématique. Après plusieurs décennies de laïcisation et de sécularisation de la société québécoise, comment aujourd’hui intégrer la religion de nos ancêtres au sein d’un patrimoine culturel vivant ? La question est délicate, mais mérite d’être traitée ouvertement et de façon impartiale, étant donné les traces indélébiles du catholicisme dans notre histoire, de la fondation à la Conquête, des Rébellions à la Révolution tranquille. Le présent article vise à y apporter quelques éléments de réponse.

État du problème

On célébrera l’année prochaine le 375e anniversaire de la ville de Montréal. Bien sûr, la fondation de celle qu’on appelait Ville-Marie est intimement liée à la religion catholique. En effet, comme l’a récemment souligné Christian Rioux du Devoir, « il y a peu de villes au monde, et aucune de cette importance, qui fut le fruit d’une telle aventure mystique2 ». Notre problématique y trouve un exemple retentissant, puisque selon ce qui fut dévoilé, les commémorations entourant les fêtes feront très peu référence à l’aspect religieux, et donc à la fondation elle-même, inévitablement. Pourtant, la religion fut un des moteurs premiers de l’implantation et du développement de notre culture en terre d’Amérique, faisant advenir des pratiques et des traditions dont le sens guidait la vie de ses habitants et trouve encore quelques échos aujourd’hui. Ce fut notamment l’œuvre de personnages importants comme Jean-Jacques Olier, Jérôme Le Royer de la Dauversière, sainte Marie de l’Incarnation, vénérable Jeanne Mance, saint François de Laval et de communautés comme les Sulpiciens, les Augustines ou les Jésuites, eux-mêmes protagonistes ou enfants d’un grand renouveau spirituel français au XVIIe siècle. Ainsi, si notre mémoire veut rendre compte de l’importance culturelle indéniable de ces personnages et de leurs actions, peut-elle alors mettre de côté leurs motifs cultuels ? Il semble plutôt que les deux soient inséparables, et ce au-delà de l’étymologie.

Culte et culture renvoient tous deux à l’activité de cultiver, de transformer et d’entretenir son milieu. Par ce travail, l’être humain affine et développe en même temps les capacités de son esprit et de son corps3. Chaque culture possède une forme de culte, puisqu’un motif qui la dépasse de quelque manière doit nécessairement inspirer cette laborieuse transformation. C’est pourquoi on associe parfois à telle culture spécifique un « culte de la beauté », ou à une autre un « culte de la raison », etc. Il y eut bien sûr dans l’histoire des cultes idéologiques et oppressants. Sans liberté, aucune culture véritable ne peut alors se développer. Un culte, dans son sens large, est donc un ensemble de pratiques conduites dans la liberté ayant pour but l’adoration ou l’atteinte d’une chose dont la nature ou la manifestation nous échappe toujours en partie, telles les récoltes qui, après les semailles, ne peuvent être qu’espérées ; telle la nation dont on ne peut saisir exactement la naissance et l’existence. Le culte religieux n’est pas étranger à tout cela. La foi est également un acte de la volonté, soutenue par l’intelligence, qui adhère librement à un contenu qui n’est pas directement présentable, ni ultimement démontrable par la seule raison.

On rétorquera ici peut-être que, au sein d’une culture foncièrement chrétienne comme l’a été le Canada-français, la foi n’était pas un acte aussi libre que le travail de la terre ou la construction d’une nation, mais bien plus le produit de la « culture de l’époque ». Or ceci est un jugement téméraire, qui sous-estime notamment deux éléments importants. D’abord, la nécessité d’une confiance profonde dans les croyances qui motivent de grands projets et de grands sacrifices. Ensuite, le fait que la foi ne soit jamais constituée d’un seul acte de la volonté, mais de plusieurs, étant mobilisée et confrontée à travers différents aspects de la personne humaine et des événements de sa vie. Si nous adjoignons ces deux éléments, nous avons un mode universel de construction d’une culture, qui prendra ensuite des formes particulières selon les croyances qui en sont en jeu. Les nôtres ont été chrétiennes, elles ne le sont plus vraiment. Que faire avec cela ?

Obstacles à la commémoration du fait religieux

Commémorer les acteurs et les événements religieux de notre culture ne revient pas à faire la promotion d’un culte particulier – et ce même si plusieurs Québécois adoptent encore la foi chrétienne. Il s’agit plutôt d’un souci de vérité dans l’optique d’une mémoire collective vivante et riche de traditions. Selon nous, la réalisation de cet objectif doit d’abord surmonter deux obstacles.

Le premier est une certaine conception de la laïcité. Comme l’a affirmé récemment le philosophe français Pierre Manent4, la laïcité est salutaire lorsqu’elle maintient une séparation entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux. Mais elle se transforme en idéologie néfaste lorsqu’elle vise à expier toute référence religieuse de la société et du discours public, occultant une expérience humaine fondamentale passée, présente et future. Le deuxième obstacle nous est plus spécifique : il s’agit d’une blessure de notre identité et par le fait même de notre mémoire, survenue à la suite d’une coupure culturelle importante lors de la Révolution tranquille. En effet, de cet effort de modernisation louable et nécessaire, d’ailleurs rendue possible entre autres grâce aux mouvements catholiques5, a malheureusement surgi une certaine idéologie antireligieuse. Il ne s’agissait plus alors de redéfinir les champs respectifs et les légitimités de l’État et de l’Église mais d’expulser celle-ci de la vie sociale. Si certains comportements au sein de l’Église québécoise purent être blessants, et condamnables, le soudain effacement des fondements moraux et spirituels qui portaient la société québécoise depuis près de quatre siècles ne put qu’aggraver cette blessure. Et une identité blessée a une mémoire sélective. La tentation fût alors forte – et l’est encore – de jeter un voile complet d’obscurité sur un passé qui ne semblait plus le nôtre.

Avenues pour une mémoire intégrale

Une politique de commémoration qui se voudra globale aura à affronter ces obstacles, mais ne manquera pas de ressources épistémiques et humaines. D’abord, en effet, les travaux académiques à ce propos sont nombreux et de qualité, mais très peu utilisés. Ensuite, pourquoi ne pas envisager, pour certaines commémorations, une association avec l’Église catholique du Québec ? En tant qu’institution spirituelle, l’Église est, comme l’a écrit le pape Jean-Paul II6, une mémoire vivante. Sa mission même est de se souvenir et de transmettre. Mais aussi, en tant qu’institution matérielle, elle dispose d’archives et de lieux porteurs de sens pour notre culture, sans compter l’apport des communautés religieuses, ainsi que leur engagement présent. Sans empiéter sur l’autonomie du politique, celles-ci peuvent par exemple être des partenaires précieuses dans l’élaboration et la mise en œuvre de politiques de commémoration, ayant conservé elles-mêmes une mémoire de leurs fondateurs ou de leurs grands représentants, et faisant toujours vivre certaines traditions. Une telle collaboration, qui incitera à redécouvrir le contenu intégral de notre passé, ne peut qu’être un progrès dans le sens d’une guérison de la mémoire au Québec et conséquemment d’une volonté plus large de commémorer notre passé.

qwww.observatoirejusticepaix.org


1 Et ce notamment grâce aux efforts de la Fondation du patrimoine religieux du Québec, mise sur pied en 1995 et renommée Conseil du patrimoine religieux du Québec en 2007.

 

2 Christian Rioux, « Fondation de Montréal : la grande aventure mystique », Le Devoir, [en ligne], 23 août 2016.

3 Gaudium et spes. L’Église dans le monde ce temps, Constitution pastorale du 8 décembre 1965, 42, 4.

4 Situation de la France, Paris, Desclée de Brouwer, 2015.

5 Voir Michael Gauvreau, Les origines catholiques de la Révolution tranquille, Anjou, Éditions Fides, 2008.

6 Voir Mémoire et identité, Paris, Flammarion, 2005, chap. 4.

 

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