J.-F. Laniel et J.-Y. Thériault (dir.) Retour sur les États généraux du Canada français

Jean-François Laniel et Joseph-Yvon Thériault (dir.)
Retour sur les États généraux du Canada français. Continuités et ruptures d’un projet national, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2015, 411 pages

La douzaine de contributions rassemblées ici sont unies par une question qu’exprime bien le sous-titre de cet ouvrage collectif : les États généraux ont-ils marqué une rupture aussi profonde qu’on l’a dit entre le Québec, d’une part, et le/les Canada/s français de l’autre ?

Cette question fondamentale en entraîne d’autres. La rupture, au fond, n’était-elle pas en préparation dès avant cette grande rencontre en trois temps des années 1966-1969 ? Par ailleurs, des continuités ont-elles malgré tout transcendé cette rupture ? Bref, doit-on repenser l’interprétation généralement proposée des États généraux comme moment clé de l’inflexion, voire de l’éclatement du « projet national » que fut le Canada français ? Livre riche, qualité des contributeurs : on a là un ouvrage incontournable.

Ce livre vaut d’abord, bien sûr, par la réflexion que seul pouvait apporter Jacques-Yvan Morin, président des États généraux de 1965 à 1969. Il raconte la brèche qu’on sentait déjà entre le Québec et les communautés francophones minoritaires et comment les États généraux furent appelés précisément ceux du « Canada français » dans l’espoir de jeter des passerelles. Il raconte que les Québécois de la Révolution tranquille avaient découvert que la promotion de la nation ne pouvait plus passer seulement par la vitalité de la société civile, qu’elle avait besoin de l’outil qu’est l’État ; un État québécois pour lequel tous les partis provinciaux réclamaient davantage de pouvoirs, et certains même, tous les pouvoirs.

Morin raconte aussi que les minorités canadiennes-françaises, en butte depuis des décennies à des gouvernements provinciaux qui avaient systématiquement refusé de respecter leurs droits, avaient déjà recours à la protection du gouvernement fédéral. Les deux démarches étaient peu compatibles. Malgré tout, le bilan des résolutions des États généraux n’a pas été défavorable aux minorités ; mais il est certain que les délégués québécois ont tenu à affirmer le droit du peuple québécois à disposer de lui-même. D’où le sentiment de rupture, suivi d’une « mémoire » de la rupture.

Plusieurs contributions évoquent l’épuisement, dès les années 1960, du nationalisme traditionaliste porté par l’Église et ses institutions. Tout comme le Québec, l’Ontario français et l’Acadie cherchent déjà eux aussi une nouvelle manière de se dire, autrement que dans les traditions et le catholicisme marqueurs de l’ancienne identité canadienne-française. En cette époque providentialiste, l’État apparaît à tous nécessaire. Leur réflexion sera bousculée par l’accession de Trudeau au pouvoir : le faux parallélisme qu’il impose entre la minorité anglophone du Québec et les minorités francophones hors Québec et l’encouragement qu’il donne à la constitution d’organisations provinciales de représentation des minorités francophones poussent à la provincialisation des identités francophones. Les États généraux ont peut-être malgré eux consacré l’éloignement qui se préparait entre le Québec et les minorités canadiennes-françaises ; des ténors indépendantistes ont certainement eu des attitudes et des mots disgracieux et blessants ; mais c’est véritablement Trudeau qui a voulu et réalisé la fragmentation du Canada français.

Cette fragmentation est devenue trop souvent une opposition après l’entrée en vigueur de la Charte des droits de 1982. Les Francophones hors Québec, d’abord réticents, ont apprécié l’outil qu’est la Charte pour la reconnaissance de leurs droits scolaires ; le Québec français a eu trop souvent à pâtir d’une Charte conçue expressément par Trudeau pour réduire la capacité de l’État québécois à faire du français la langue commune au Québec. Les uns et les autres, pourtant tous deux minoritaires, ont été contraints de s’affronter en cour. C’est tout cela que montre ce livre. Les réflexions y foisonnent notamment sur le rôle des institutions dans le façonnement de l’identité (institutions liées à l’Église autrefois, au pouvoir politique, ou désormais de plus en plus au pouvoir juridique dans le Canada de la Charte).

Plusieurs auteurs évoquent aussi les tentatives d’intellectuels comme Yolande Grisé ou Gaétan Gervais pour bâtir une définition autonome et positive de l’Ontario français. Mais sans cesse, des facteurs externes sur lesquels les minorités n’ont pas trop de contrôle, viennent brouiller les cartes et bousculent la réflexion. Les Canadiens français, et désormais les Québécois, finissent par en perdre jusqu’à leur nom. Voici que les Québécois se font maintenant définir comme des Québécois « francophones » ou même comme des « Québécois d’origine canadienne-française ». Les Canadiens français, de leur côté, se définissent souvent désormais par leur identité bilingue ; sans compter qu’au Canada, les francophones de toute provenance, qui partagent seulement une langue, ont remplacé les Canadiens français et leur intention nationalitaire. La minorisation est tellement bien intégrée qu’on finit par ne même plus voir toute la violence contenue dans de telles expressions et processus, qui nous renferment constamment dans l’ethnie ou une communauté culturelle là où nous avons voulu former peuple et société.

L’ouvrage tient à montrer que les liens ne se sont pas entièrement distendus malgré tout entre les héritiers du Canada français : des initiatives québécoises, particulièrement sous les gouvernements du Parti québécois, ont été prises pour retisser ce que l’histoire avait démaillé. Des propositions sont faites pour créer de nouveaux forums communs, autour de la langue française par exemple.

Dans le contexte où le Québec est en voie de marginalisation politique au Canada et où, au Québec même, la majorité « francophone » se fait à répétition imposer un gouvernement formé d’un parti contre lequel elle vote à hauteur des deux tiers, il vaut la peine de lire cet ouvrage pour constater comme il est long et douloureux le processus de minorisation d’un peuple.

Lucia Ferretti
Professeure en histoire UQTR

 

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