Pierre Céré. Coup de barre

Pierre Céré
Coup de barre, Éditions Somme Toute, Montréal, 2016, 154 pages

Avez-vous déjà tenté de peler une anguille pour la cuisiner après l’avoir tuée ? La tâche est difficile, car l’animal glisse et, même mort, fuit vos mains comme si sa vie en dépendait. C’est cette exacte impression qui restera de la complétion de la lecture du plus récent opus de Pierre Céré intitulé Coup de barre.

Ce court essai publié aux éditions Somme Toute se veut un appel à la refondation du Parti québécois. C’est, du moins, la prétention de son auteur qui, rappelons-le, est sorti d’un relatif anonymat grâce à l’édition 2015 de la course à la chefferie de ce même parti, course à laquelle il a pris part en s’arrogeant le rôle d’objecteur de conscience. Le titre est pesant, et les attentes sont d’autant plus grandes que le Parti québécois se retrouve de nouveau sans tête dirigeante, à peine un an après que son nouveau chef Pierre Karl Péladeau fut triomphalement élu, au grand dam de l’auteur. Serons-nous convaincus par la plume de Pierre Céré, qu’on supposera bien acérée ? Hélas non, à moins d’aimer peler des anguilles fuyantes ou d’apprécier les auteurs qui écrivent non pas avec la pointe de leur plume, mais avec l’extrémité opposée.

La lecture de cet ouvrage débute par un long récit à saveur autobiographique racontant de façon un peu échevelée les mésaventures de l’auteur entre le moment où l’équipe de Pauline Marois l’a approché pour qu’il devienne candidat dans Laurier-Dorion et celui où il se retirera de la course à la chefferie, faute de pouvoir payer à échéance le dernier versement de 10 000 $ exigé par les règlements adoptés par la conférence nationale des présidents avant le déclenchement de celle-ci. Cette première partie ne mériterait pas tellement qu’on en parle si elle n’occupait pas les deux tiers de ce petit livre dont le format a au moins le mérite d’être agréable à la main. On comprendra l’auteur d’être déçu de n’avoir pas réussi à s’extirper du rôle du candidat marginal lors de la chefferie de 2015, mais la lecture de ce long récit personnel dont le leitmotiv consiste à montrer un parti politique à la tête sclérosée sert trop bien à justifier la démarche politique de Céré pour qu’on n’y voit pas, agacés, une triste caricature de la réalité. L’auteur et ex-candidat semble trop confortablement installé dans le rôle de l’excentrique rejeté par un establishment psychorigide et aveugle pour qu’on aie envie de croire qu’il souhaite que cela change. Le lecteur critique trouvera donc que son aventure littéraire commence bien étrangement et se demandera franchement quel « coup de barre » peut bien souhaiter celui qui s’accole une image de marque basée sur une prophétie auto-réalisatrice dont il occupe le rôle central.

Tristement, la nature des critiques adressées à l’establishment du Parti québécois à travers ce récit n’est jamais approfondie par Céré. Ce dernier se contentera d’étaler quelques clichés qu’il répétera en en changeant l’assaisonnement sans jamais aller au fond des choses. En effet, le Parti québécois serait dirigé par une élite cherchant plus que tout à éviter les débats et la remise en question, préférant « gérer son déclin » (p. 85). Le constat est intéressant et peut sembler très juste au premier regard. On en veut donc plus, on souhaite désespérément que l’auteur guide notre plongée dans les abysses du problème péquiste. Pourquoi un parti politique voudrait-il ainsi se condamner lui-même à la mort ? Quelles forces animent cet establishment ? Comment se fait-il que la base militante, que l’auteur n’a de cesse de présenter comme la source ultime de la sagesse du parti, cautionne avec enthousiasme les choix machiavéliques des têtes dirigeantes ? Répondre substantiellement à ces questions semble nécessaire pour que la proposition de refondation de Céré soit assez suffisamment assise pour être convaincante. Malheureusement, l’auteur reste en surface en s’arrêtant à la dénonciation d’une « vieille politique » (p. 82) dont « Citizen Péladeau » (p. 37) constituerait l’expression la plus pure.

Comme un piment dont on abuse en cuisinant, les passages dépeignant péjorativement Pierre Karl Péladeau parsèment l’autobiographique prémisse que nous sert Pierre Céré. Nombreuses sont les notes de bas de page renvoyant à des nouvelles montrant les travers du « candidat de l’establishment » qui est décrit par l’auteur comme une coquille vide politiquement maladroite, instrumentalisée par un parti cherchant soigneusement à éviter les remises en question. On se demandera parfois si on ne se trouve pas au milieu d’un règlement de comptes tant l’antipathie de Céré envers PKP est peu subtile et assommante. Celui qui, plus tôt, se décrivait avec fierté comme ayant évité soigneusement de se laisser formater par le monde politique, critique son ancien concurrent sur la forme, mentionnant entre autre ses lacunes comme orateur, décrivant ses discours comme des « charabias anticolonialistes déphasés, surréalistes, quelque peu déconcertants » (p. 41), « décousus et manifestement improvisés » (p. 40). Les critiques faciles basées sur des clichés ne s’arrêtent pas là. Tout y passe. Péladeau tient des propos « xénophobes » (p. 41), « penche de façon inquiétante à droite » (p. 39), « propose de briser des acquis sociaux » (p. 39). Le ralliement de Bernard Drainville à son équipe est aussi décrit comme le triste triomphe du rejet de la diversité, de « ce nationalisme identitaire grimpant [sic] » (p. 85).

Céré fait donc de cette autobiographie contestataire assez convenue la prémisse devant justifier sa proposition de refondation. Pour l’étoffer, il la parsème de références en notes de bas de page. On sent malgré cela un grand vide factuel derrière la description qu’il nous donne à voir du Parti québécois. Il accuse beaucoup mais documente très peu les éléments clés de sa critique, le lieu commun semblant lui suffire. L’essentiel de ses références servent à montrer en quoi Péladeau était un candidat médiocre et comment lui, Pierre Céré, n’a pas eu peur de dire les travers du PQ dans les médias. Cela n’est en aucun cas suffisant pour donner de la valeur à sa prémisse. Celle-ci perd conséquemment en intérêt et en ampleur. On espérera mieux pour le dernier tiers de l’ouvrage.

Nous serons, hélas, encore déçus. La proposition de Céré n’est pas très originale et consiste, grosso modo, à « stopper la dérive identitaire nourrie de peur, d’ignorance, de désinformation et de préjugés » (p. 132) qui afflige le mouvement souverainiste actuel, à remettre sur les rails le modèle québécois en reprenant le chemin de nos conquêtes sociales et à redonner le pouvoir aux citoyens en réformant nos institutions démocratiques.

Est-ce ainsi que l’on réforme le Parti québécois ? On comprend mal les intentions derrière ces propositions de Pierre Céré. On comprend bien que ses convictions sont fortement inspirées par les modes progressistes métropolitaines, mais on voit mal comment cela aidera le Parti québécois à se sortir de la paralysie, existante ou non, exposée en première partie de l’ouvrage. On le voit d’autant plus mal que s’espacent dramatiquement l’appel à des références sérieuses pour appuyer et donner de la profondeur à l’essence de ses propositions. Quelques affirmations surprenantes divertiront toutefois le lecteur qui sombrera dans la lassitude et la déception, notamment celle-ci où l’auteur mentionne qu’il est « injustifiable que dans un pays nordique comme le nôtre, les vacances obligatoires prévues par la loi soient de seulement deux semaines » (p. 105).

Malgré l’étrangeté de certains passages et le manque flagrant d’assises théoriques et empiriques pour appuyer ses propositions, l’ouvrage saura plaire à une certaine frange de l’électorat souverainiste qui y verra à la fois un appel à la Québec-solidarisation du Parti québécois et un rappel nostalgique des années où la gauche québécoise savait encore voir les bienfaits de l’émancipation nationale. Pour les autres, toutefois, j’insiste sur la possibilité d’économiser les seize dollars que coûte ce livre en tentant de mettre la main sur un des 5000 programmes imprimés par l’équipe Céré à l’occasion de la course à la chefferie de 2015, à moins bien sûr que vous ne vous intéressiez à l’impact des prophéties auto-réalisatrices sur les convictions politiques ou sur les états d’âme de Pierre Céré entre la fin de 2013 et la fin de 2015.

L’ouvrage a toutefois une qualité importante qui, bien qu’elle soit fortement paradoxale, se doit d’être mentionnée. Si on trouve que le Parti québécois est aujourd’hui dans un état de déréliction avancé, ne cherchons pas plus loin que ce livre pour en trouver l’explication. Malgré les bonnes intentions que l’on peut supposer à l’auteur, lorsque la seule critique que l’on arrive à formuler face à un establishment péquiste sclérosé est de la nature et de la superficialité de celle exposée dans ce court essai, et lorsque les seules solutions proposées consistent à remâcher, sans plus de justification, un programme des années 70 assaisonné des bonnes intentions et de l’écrasant consensus festiviste diversitaire du XXIe siècle, il ne faut pas s’étonner qu’il y ait péril en la demeure et que le bateau coule dans les eaux sombres de l’apathie. L’essai Coup de barre a au moins le mérite de mettre en lumière cet état de fait.

David Leroux
Étudiant en science politique et géographie à l’université McGill

 

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