Amin Maalouf. Un fauteuil sur la Seine

Amin Maalouf
Un fauteuil sur la Seine, Grasset, 2016, 331 pages

Après avoir failli perdre la raison en lisant Les intellectuel.les au Québec pour en faire un compte rendu, je m’enfonçai dans la déprime. J’avais mal à mon français, à mon intelligence et à la haute opinion que j’avais des professeurs d’université. Je ne désirais rien d’autre que de m’isoler, panser mes plaies et faire le vide. C’était une mauvaise idée. Il ne me fallait pas faire le vide, mais plutôt refaire le plein ; le plein d’harmonie, d’esprit et d’élégance. Le hasard fit bien les choses. Je commençai à lire Un fauteuil sur la Seine d’Amin Maalouf. C’était comme si, après m’être baigné dans l’eau poisseuse, je redécouvrais la félicité de l’eau pure. Maalouf me redonna espoir. Pour peu que nous l’aimions, pour peu qu’un écrivain ait du talent, la langue française est la plus belle langue du monde.

Qui sont Nicolas Bourbon, André-Hercule, cardinal de Fleury, Pierre Flourens et Gabriel Hanotaux ? Qu’ont en commun Claude Bernard, Henri de Montherlant, Claude Lévi-Strauss et Amin Maalouf ? Qu’est-ce qui incite des écrivains, des poètes, des cardinaux, des médecins, des anthropologues, des professeurs ou des ministres à siéger en une même enceinte, non pour exalter leur propre gloire, mais celle de la langue française ? L’amour, tout simplement. Ces hommes ont toutefois une autre chose en commun : ils se sont succédé sur le 29e fauteuil de l’Académie française. Amin Maalouf nous convie donc à la rencontre de ces « immortels », dont plusieurs ne l’étaient plus, mais le redeviennent grâce à sa plume raffinée. Il faut le dire, Maalouf est un virtuose de la digression. Cette promenade à travers l’histoire des lettres et de la France, les deux étant indissociables, aurait été moins charmante sans elles.

L’auteur nous rappelle que l’idée de l’Académie française prit forme dans l’esprit d’un homme : le cardinal de Richelieu. Comme rien ne lui échappait, il apprit que des amis se rencontraient pour discuter de littérature et autres fariboles. Il trouva l’idée intéressante et leur proposa de créer une nouvelle institution sous son patronage. Au départ, ils ne « furent pas enchantés par la proposition » (p. 17). Mais l’un d’eux, Jean Chapelain, plus clairvoyant, leur dit : « Je prends un grand plaisir à nos réunions telles qu’elles sont, et j’aurais préféré qu’elles continuent à se tenir dans la discrétion, et que le cardinal ne s’intéresse pas à nous ; mais puisque les choses ont pris un autre cours, ce serait folie de s’entêter » (p. 17). L’Académie française était née. Il ne faut cependant pas croire que cette genèse serait la preuve que l’institution allait être soumise à la volonté du pouvoir. Son histoire tend justement à réfuter cette idée ; cette indépendance est même l’une de ses plus importantes singularités, que le pouvoir ait été incarné par Mazarin, Louis XIV, Robespierre, le Directoire, Napoléon, Pétain ou de Gaulle. En réalité, ce livre n’est pas tant l’histoire du 29e fauteuil qu’une ode à la liberté. L’Académie n’a-t-elle pas accueilli en son sein des hommes controversés, dont l’un au sujet duquel Maalouf écrit que : « Pour beaucoup de gens, il sentait le souffre. N’avait-il pas été surnommé, par le pape Pie IX en personne, “ le blasphémateur européen ” » (p. 185) ? Cet homme était Ernest Renan. Et Maalouf, quelque peu malicieux, d’intituler le chapitre le concernant « Celui qui a osé appeler Jésus “ un homme ” ».

Amin Maalouf est écrivain. Il est à ce point doué qu’il a été lui-même élu à l’Académie en 2011. Il est le 19e depuis 1634 à occuper le 29e fauteuil. Son livre compte donc 18 chapitres. Maalouf est également inactuel. Entre autres profanations, il célèbre la langue française, révère l’institution qui l’a accueilli et honore ses devanciers, même si certains d’entre eux furent élus sous d’étranges prétextes, tel François-Henri Salomon de Virelade. Ce dernier fut élu en 1644 au détriment de… Pierre Corneille (!) « sous prétexte que ce dernier ne remplissait pas l’une des conditions statutaires d’éligibilité, n’étant pas domicilié à Paris ». Maalouf déjoue l’artifice en nous expliquant que « Richelieu venait de mourir, et les membres de “ son ” Académie ne voulaient pas avoir l’air d’attenter à sa mémoire en élisant à la première occasion un homme qu’il détestait, fût-il le plus grand écrivain de France » (p. 35). L’histoire de l’Académie le prouve : il y a une nette différence entre la soumission et la diplomatie. Mais Virelade n’est pas le seul choix insolite à avoir été fait par l’auguste institution. Soulignons l’élection de Pierre Flourens en 1840, tel que décrit au 11e chapitre. Ce n’est pas qu’il ne le méritait pas, mais il reste qu’il a été choisi à la place de… Victor Hugo !

L’auteur ne condamne pas non plus la présence en l’Académie du maréchal Pétain qui fut élu en 1929, auréolé de ses triomphes militaires. Mais, en 1945, que faire du personnage ? Selon Maalouf, même le général de Gaulle s’interrogeait. L’Académie va l’exclure de ses rangs « mais elle attendra son décès avant de lui choisir un successeur » (p. 264). L’épisode le plus émouvant, et le plus caractéristique de l’indépendance – et du courage – de la vénérable institution, est celui concernant le philosophe Henri Bergson. Ce dernier meurt en 1941. Or, il était de confession juive. Comme il est de tradition à l’Académie de rendre hommage aux trépassés, comment le faire alors que Paris est occupée par les nazis ? Et Maalouf de nous apprendre que : « Ce fut Paul Valéry qui s’éleva à l’altitude morale qu’il fallait. À la séance du 9 janvier 1941, il prononça un hommage retentissant au confrère disparu. […] L’allocution circula sous le manteau en France comme à l’étranger, suscitant la fierté et l’espoir » (p. 263).

L’ombre fugace du Québec plane dans ce fragment d’histoire de l’Académie française. Le 23 décembre 1688, François de Callières est élu à l’Académie. Il se trouve que ce monsieur était le frère aîné de Louis-Hector de Callières, celui-là même qui remplaça Frontenac à titre de gouverneur de la Nouvelle-France. « Il se montra audacieux et entreprenant, écrit Maalouf, au point d’être considéré par certains historiens comme le plus dynamique des administrateurs français au Canada » (p. 72-73). L’autre référence québécoise vient du professeur de sciences politiques André Siegfried, fin connaisseur de l’Angleterre. Au dire de Maalouf, il possédait la qualité « d’exprimer sans détour ce qu’il voyait et ce qu’il éprouvait, indépendamment des sympathies qu’il pouvait nourrir pour les uns et pour les autres. Comme lorsqu’il visita Montréal en 1906. » Et Maalouf de citer Siegfried qui a tenu un propos qui résonne encore aujourd’hui :

Certains étrangers peuvent y séjourner des semaines entières […] sans se douter le moins du monde que la ville est en grande majorité française. La société britannique affecte de l’ignorer et elle vit et se comporte comme si elle n’avait pas de voisin. Cent mille des siens regardent Montréal comme leur appartenant. Puisque ce n’est ni par l’élection ni par le droit du nombre, il faut bien avouer qu’au fond de leur esprit, subsiste encore et malgré tout la vieille notion, non oubliée, de droit de conquête (p. 266).

Cet ouvrage magnifique est un hymne, je l’ai déjà dit, à la liberté, mais aussi à la diversité ; diversité des hommes, du génie, des époques, des idées, des styles et des origines. Comme quoi, contrairement à ce qu’on nous rabâche sans cesse, une institution vieille de presque 400 ans ne nous détourne ni de la liberté, ni de la diversité, ni du génie. Si l’Académie française nous est si précieuse parce qu’inactuelle, l’ouvrage d’Amin Maalouf l’est tout autant.

Martin Lemay, ex-député de Sainte-Marie–Saint-Jacques (2006-2012) et essayiste

 

Collections numériques (1917-2013)

action couv 1933Bibliothèque et Archives nationales du Québec a numérisé tous les numéros de L'Action française et de L'Action nationale depuis 1917.

Vous pouvez utilisez cet outil de recherche qui vous permettra — si vous cliquez sur « préciser la rechercher » — de ne chercher que dans L'Action nationale ou dans L'Action française.