La normalisation de la politique au Québec ?

Ce texte est adapté d’une communication faite par l’auteur au congrès annuel de l’Association française d’études canadiennes à Grenoble, le 9 juin 2016.

Vingt-quatre juin 1990, plus de 200 000 personnes assistent au défilé de la Saint-Jean qui se transforme en marche nationaliste. Le lendemain soir à l’île Sainte-Hélène, le spectacle qui a pour titre « Aux portes du pays » en attire autant.

Vingt-quatre mai 2016, c’est la journée des Patriotes. Une centaine de personnes seulement marchent pour l’indépendance à Montréal. Un mois plus tard, le spectacle de la Fête nationale n’a aucun caractère politique.

Le Québec s’est-il accommodé du régime fédéral canadien dans le confort et l’indifférence, sinon dans l’honneur et l’enthousiasme ? Le chemin vers l’indépendance du Québec s’arrêtera-t-il dans une impasse ? Sommes-nous à la veille d’un réalignement partisan qui fera disparaître le Parti québécois (PQ) ?

L’attrait pour la souveraineté a connu de meilleurs jours. Ses vecteurs politiques, le Parti québécois et le Bloc québécois (BQ), reçoivent de moins en moins d’appuis. Tout se déroule comme si les Québécoises et les Québécois, élites politiques comprises, avaient intériorisé l’échec des tentatives de sortir le Québec de son statut provincial. Une génération tout entière semble avoir décroché du débat sur la question nationale.

Plusieurs tendances pèsent de tout leur poids à l’encontre d’un projet national politique émancipateur. Le néolibéralisme a un effet corrosif sur l’action de l’État. La mondialisation et les identités multiples dissolvent les distinctions nationales. L’échec des tentatives de modifier le statut du Québec a créé une « lassitude » face aux revendications politiques. Au contraire, certains des succès de la Révolution tranquille ont laissé l’impression que les principaux problèmes économiques et culturels du Québec ont été définitivement réglés. Enfin, le désir d’indépendance se concentre dans une génération qui, comme toutes les autres, ne sera pas éternelle.

S’il veut reprendre l’initiative, le mouvement indépendantiste doit prendre acte de la situation, identifier les facteurs adverses, en faire une analyse lucide et poser des gestes qui ne seront pas vains. En effet, le monde a changé. Le Québec aussi. Pour se rendre à destination, il est parfois plus fructueux de nager avec le courant, plutôt que de s’entêter à lui faire face. En d’autres termes, si certains des obstacles qui se trouvent sur sa route peuvent être surmontés, d’autres devront être contournés. Cet article propose un état de la situation.

L’attrait de la souveraineté

Vingt-six novembre 1990. Entre 58 % et 66 % des Québécois sont en faveur de la souveraineté, selon le libellé de la question1.

Six février 2016. À peine 35 % des répondants à un sondage voteraient oui à la souveraineté2, un autre sondage fait un mois plus tôt indique que ce niveau est plutôt de 34 %3.

Le OUI n’a pas été en avance dans un sondage depuis plus de dix ans4. Si les intentions de vote référendaire sont un indicateur de la ferveur indépendantiste, qu’en est-il de l’appui aux partis politiques indépendantistes, et plus particulièrement, pour le Parti québécois ?

Le vote au provincial

Entre le 15 novembre 1976 et le 14 avril 2003, le Parti québécois a été au pouvoir près de 18 ans. Depuis cette date, il ne l’a exercé que 19 mois. Il n’a jamais obtenu plus que 35 % des voix, baissant même jusqu’à 25 %, tandis que le Parti libéral du Québec (PLQ) n’en a jamais reçu moins que 31 %, atteignant même un sommet de 42 %. Le vote pour le Parti québécois et celui pour Québec solidaire (QS) vont dans des directions contraires : le second enlève des appuis au premier. Celui de l’Action démocratique du Québec (ADQ) puis de la Coalition avenir Québec (CAQ) a fluctué énormément. Par moments, l’un ou l’autre de ces deux partis a même semblé sur le point de coiffer une fois pour toutes le PQ au deuxième rang, même si les derniers sondages ne sont pas concluants à cet égard.

Tableau 1. Résultats des élections québécoises depuis 2003

Élections générales

Parti libéral

Parti québécois

ADQ
et CAQ

Québec solidaire

%

#

%

#

%

#

%

#

2003

46

76

33

45

18

4

   

2007

33

48

28

35

31

41

3,6

0

2008

42

66

35

51

16

7

3,8

1

2012

31

50

32

54

27

19

6

2

2014

42

70

25

30

23

22

7,6

3

2016*

33

 

30

 

22

 

10

 

* Sondage mené les 4 et 5 mai 2016. Marco Fortier, « Sondage Léger. Trudeau trône au sommet », Le Devoir, 7 mai 2016. http://www.ledevoir.com/politique/canada/470291/sondage-leger-trudeau-trone-au-sommet

% = pourcentage des votes exprimés # = nombre de sièges obtenus

Quoi qu’il en soit, force est de constater que la base libérale est solide, tandis que le vote nationaliste (autonomiste, souverainiste et indépendantiste), autrefois fédéré par le Parti québécois, s’éparpille à gauche et à droite.

C’est que le Parti libéral réussit à faire de la question nationale un repoussoir et à regrouper les partisans du statu quo. Ainsi, le vote fédéraliste est actuellement le moins divisé. Avant l’apparition de l’ADQ, tous les nationalistes se retrouvaient sous la bannière du Parti québécois. Depuis qu’elles offrent une option « autonomiste », l’ADQ et son successeur la CAQ vont chercher une part du vote péquiste plus marqué à droite, tandis que l’apparition de Québec solidaire fait de même sur le flanc gauche.

En plus d’être concentré au sein d’un même parti, le vote fédéraliste est également plus solide et les électeurs fédéralistes plus enclins à se mobiliser. Il suffit que le chef libéral prononce le mot « référendum » pour qu’ils affluent en grand nombre aux bureaux de vote. Cette tactique fut employée avec succès durant les campagnes électorales par Jean Charest contre Bernard Landry en 2003, et par Philippe Couillard contre Pauline Marois en 2014.

Voici une mesure de la profondeur de la conviction des nationalistes québécois. En 2014, 48 % des Québécoises et des Québécois se disaient en faveur du projet de loi sur la Charte des valeurs québécoises (qui aurait dû, selon moi, s’appeler Charte québécoise de la laïcité), dont 57 % des francophones, le groupe cible du Parti québécois5. À la même époque, 41 % se disaient en faveur de la souveraineté du Québec, dont 50 % des francophones. Néanmoins, ces deux aspects de la question nationale demeuraient au bas de la liste des priorités des électeurs. En effet, seulement 27 % des Québécois voulaient qu’on parle davantage de la Charte pendant la campagne électorale, et 63 % voulaient qu’on en parle moins. Du côté de la souveraineté, c’est 20 % qui voulaient qu’on en parle plus contre 69 % qui voulaient qu’on en parle moins6.

La question nationale, que ce soit sous sa forme identitaire (la Charte des valeurs québécoises) ou politique (la souveraineté), n’est-elle devenue qu’une position symbolique, une étiquette ? Comme les catholiques, les nationalistes sont-ils eux aussi devenus non-pratiquants ?

Chose certaine, l’appétit des électeurs nationalistes, souverainistes et indépendantistes n’est pas à la hauteur de la ténacité des électeurs fédéralistes. Après avoir passé en revue la situation électorale au fédéral et l’attitude des gouvernements du Québec vis-à-vis d’Ottawa, il nous restera à tenter d’expliquer ce qui explique ce manque d’appétit.

Le vote au fédéral

Vingt-cinq octobre 1993. Le Bloc québécois obtient 54 des 75 sièges du Québec à la Chambre des communes.

Dix-neuf octobre 2016. Le Parti libéral du Canada réussit pour la première fois depuis 1980 à faire élire une majorité de députés au Québec, soit 40 sur 78.

Tableau 2. Résultats des élections fédérales au Québec depuis 2004

Élections fédérales

Parti libéral

Bloc québécois

Parti conservateur

Nouveau parti démocratique

%

#

%

#

%

#

%

#

2004

33,9

21

48,9

54

8,8

0

4,6

0

2006

20,7

13

42,1

51

24,6

10

7,5

0

2008

23,7

14

38,1

49

21,7

10

12,2

1

2011

14,2

7

23,4

4

16,5

5

42,9

59

2015

35,7

40

19,3

10

16,7

12

24,5

16

2016*

51

 

19

 

9

 

16

 

* Sondage mené les 4 et 5 mai 2016. Marco Fortier, « Sondage Léger. Trudeau trône au sommet », op. cit.

Depuis 2004, date de la dernière élection où on dénote une polarisation entre les fédéralistes libéraux et les souverainistes bloquistes, le Bloc québécois est en baisse constante. Cette année-là, le parti de Paul Martin fils était frappé par le scandale des commandites.

Dès 2006 toutefois, une partie de l’électorat québécois a commencé à se transporter du côté de partis qui, contrairement au Bloc québécois, étaient en mesure d’exercer le pouvoir à Ottawa. Après une brève remontée du Parti conservateur de Steven Harper en 2006 et 2008, on observe un mouvement d’opinion marqué en faveur du côté du Nouveau Parti démocratique de Jack Layton en 2011.

L’augmentation du vote pour des partis qui ne remettent pas en cause l’appartenance du Québec au Canada indique que le Québec est prêt à « jouer le jeu du Canada » pour la première fois depuis 1988, alors que les électeurs avaient appuyé massivement le Parti conservateur de Brian Mulroney.

Mais, à cette époque, existait encore la possibilité d’une réforme constitutionnelle, l’Accord du lac Meech, qui, malgré son maigre contenu, était perçu dans la population comme l’espoir d’autres accommodements à la vision québécoise.

Rien de tout cela en 2015. Non seulement une pluralité de Québécoises et de Québécois ont-ils appuyé le Parti libéral, celui-là même qui a procédé au rapatriement de la constitution sans l’accord du Québec – et réduit du même coup les pouvoirs de l’Assemblée nationale, mais les derniers sondages pointent en direction d’une seconde trudeaumanie.

Au-delà de cette constatation, les élections générales de 2015 indiquent une convergence du comportement électoral des Québécoises et des Québécois avec le reste du Canada. Leur participation a augmenté et ils ont appuyé le même parti que les électeurs du reste du Canada.

Les revendications du Québec

Le Parti libéral du Québec, qui a gouverné presque sans interruption depuis 2003, ne ressemble en rien à celui qui était au cœur de la Révolution tranquille. En 1985, son programme se résumait à la privatisation, la déréglementation et la réduction du rôle de l’État. N’ayant pas réussi à le déployer avec toute son ampleur, il est revenu à la charge en 2003 avec l’idée de « réingénierie » de l’État – rebaptisée « modernisation » quelques années plus tard –, puis ce fut la « rigueur » en 2014, que d’aucuns ont qualifiée d’austérité budgétaire. Chose certaine, le néolibéralisme a trouvé son parti au Québec.

Le fédéralisme canadien aussi. En effet, on ne retrouve plus d’ambition nationale de Lesage chez les libéraux de Bourassa, Charest et Couillard. Entre leurs mains, l’« État du Québec » n’est plus qu’un état provincial. Rien de ce qu’ils ont revendiqué n’extirperait le Québec de son statut. La souveraineté culturelle ? Le Québec l’a déjà. Les « conditions minimales » conduisant aux projets de modifications constitutionnelles de Meech et de Charlottetown ? Il s’agit de la constitutionnalisation d’éléments dont le Québec jouit déjà : droit civil, trois juges à la Cour suprême, sélection des immigrants. Et depuis ? « Priorité à la santé » dit Charest. « Le parti de l’éducation » dit Couillard. Mais il ne s’agit là que de l’exercice des compétences provinciales !

La quasi-disparition du ministère des Relations internationales et de l’Association internationale des études québécoises montre bien que le gouvernement actuel n’a aucune ambition de projeter le Québec dans le système international. Son opposition à la Charte des valeurs québécoises (qui a bien d’autres défauts que celui-ci) était basée sur l’idée que personne d’autre ne faisait cela en Amérique du Nord et sur une vision du libéralisme inspiré de la Charte des droits de Trudeau père7. Par ailleurs, le discours du ministre Jean-Marc Fournier sur le Canada français prend l’aspect d’un retour en arrière8.

Récemment, les libéraux ont exprimé deux revendications qui sont un pâle écho de l’Accord du lac Meech : que le gouvernement du Québec ait un mot à dire dans la nomination des sénateurs et des juges de la Cour suprême désignés pour le Québec. Pourtant, la participation des états fédérés aux institutions centrales n’est rien d’autre qu’une caractéristique fondamentale du fédéralisme. La réclamer ne remet pas en cause ce régime. Et son absence en dit long sur la fédération canadienne.

Pour sa part, la CAQ, dont l’ancêtre l’ADQ s’était positionné en faveur de la souveraineté en 1995, revendique de temps en temps plus de pouvoirs pour le Québec dans la fédération. Dans une manœuvre électoraliste sans grande conviction, ce discours vise à réunir les « nationalistes », en faisant basculer des indépendantistes et souverainistes de son côté.

On peut bien casser du sucre sur le dos du Parti libéral et de la CAQ, l’intériorisation du statut provincial du Québec a aussi été le fait du Parti québécois lorsqu’il était au pouvoir. Son dernier geste souverainiste fut la Loi sur l’exercice des droits fondamentaux et des prérogatives du peuple québécois et de l’État du Québec en 2000, par le gouvernement de Lucien Bouchard, une riposte à la Loi sur la clarification référendaire de Jean Chrétien. Au même moment, les gestes d’adaptation au régime canadien se sont multipliés. Une demande d’amendement constitutionnel pour abolir la structure confessionnelle des commissions scolaires, faite en bonne et due forme en vertu de la procédure de modification de la Loi constitutionnelle de 1982 par le gouvernement Bouchard, a été acceptée par Ottawa en 1998. En 2001, la Commission d’étude sur le déséquilibre fiscal mise sur pied par Bernard Landry ne cherchait rien de moins que le moyen de rendre leur butin aux provinces. Enfin, la première ministre Pauline Marois a participé avec enthousiasme au Conseil de la fédération9.

Que dire des autres partis indépendantistes ? Le mot d’ordre au parti Québec solidaire, officiellement indépendantiste, semble être « le social avant le national ». Quand l’entendra-t-on affirmer les limites du régime actuel ? Pour sa part, le Bloc québécois, loin de faire une critique radicale du régime fédéral canadien, a été pendant de nombreuses années une partie fonctionnelle du régime parlementaire canadien, devenant ainsi la « police d’assurance » rassurante que son fondateur redoutait qu’il devienne.

Cette attitude pusillanime des partis politiques québécois est un signe supplémentaire de l’affaiblissement de la question nationale. Pour certains, elle en serait plutôt la cause. Comment, en effet, les citoyens peuvent-ils désirer changer le statut du Québec si cette option ne se trouve nulle part dans « l’offre » politique et si tour à tour, les leaders indépendantistes en reportent la réalisation aux calendes grecques ? Toutefois, on peut arguer que des forces plus profondes sont à l’œuvre.

Quelques pistes d’explication

Qu’il s’agisse de l’appui à la souveraineté et aux partis indépendantistes ou des revendications faites par les gouvernements du Québec, l’ensemble des indicateurs pointent en direction d’une normalisation de la politique québécoise. Se pourrait-il que des changements profonds, déployés depuis vingt ans, puissent expliquer ce phénomène ?

Le Québec est une société ouverte qui n’est pas immune des mouvements qui touchent l’Occident, comme le néolibéralisme et la mondialisation. Ces derniers ont une influence certaine sur la priorité accordée à la question nationale. Par ailleurs, la dynamique interne du Québec recèle des éléments qui ont eu un effet délétère sur la volonté d’émancipation collective. Parmi ceux-là : les nombreuses tentatives de changer le statut du Québec, le succès présumé de la Révolution tranquille et le passage des générations.

Le néolibéralisme et le rôle de l’État

On a beaucoup fait état de l’existence depuis les années 1970 d’un modèle québécois de gouvernance dont l’outil principal serait l’État québécois. Ce modèle se décline en deux volets.

Sur le plan économique, les organes économiques de l’État, dont les ministères et les sociétés d’État, travailleraient de concert avec les agents économiques, comme le patronat national et les syndicats, à maintenir un haut niveau d’emploi, d’activité économique et de centres de décision sur le territoire québécois. C’est ce qu’on a appelé le Québec inc.

Sur le plan social, le modèle québécois consiste en une gamme de programmes sociaux publics plus généreuse que dans le reste du Canada. Le faible coût des études supérieures, le régime de congés parentaux et les garderies à faible coût en sont des exemples.

Or, il appert que la vague néolibérale née dans les années 1980, qui préconise une réduction générale de l’intervention de l’État, a peu à peu pénétré le Québec pour dissoudre – en partie du moins – le modèle québécois. Dès le début des années 1980, le gouvernement du Québec a modulé sa politique économique pour accompagner les entreprises, plutôt que d’intervenir lui-même directement. Puis, les dirigeants d’entreprises, qui avaient profité de l’appui étatique depuis les années 1960, ont eu tendance à voler de leurs propres ailes, à la recherche de profits et d’occasions d’affaires à l’étranger, sans égards aux retombées au Québec. On n’a qu’à penser à la délocalisation des opérations de certaines entreprises là où les coûts de main-d’œuvre sont moindres.

La plus récente manifestation du néolibéralisme est son intériorisation par l’opinion publique. Il y a encore quelques années, les sondages d’opinion démontraient une résistance à la remise en question du rôle de l’État. Or, l’idée que le Québec soit aux prises avec une crise des finances publiques a fini par faire son chemin.

Dans un sondage publié en pleine campagne électorale en 2012, 77 % des répondants se disaient inquiets des finances publiques du Québec, contre 18 % qui ne l’étaient pas. Pour améliorer la situation, 94 % ont dit préférer réduire les dépenses et les services de l’État, contre 6 % qui préféraient qu’on augmente les taxes et les impôts10.

Il ne semble plus que l’État soit l’instrument par excellence de l’épanouissement individuel et collectif des Québécoises et des Québécois. Pourquoi souhaiteraient-ils un État plus autonome ou indépendant s’ils ne croient plus en sa pertinence ?

La mondialisation et les identités multiples

Le néolibéralisme né en Grande-Bretagne et aux États-Unis s’est répandu à travers l’Occident et le monde avec les accords de libre-échange. C’est ce qu’on a appelé la mondialisation des marchés. Mais la mondialisation ne s’arrête pas aux échanges de biens et services. Elle a aussi accéléré la mobilité des populations, augmentant d’autant l’immigration dans les pays développés qui comptent sur cet apport de main-d’œuvre et de consommateurs pour améliorer leur place dans l’économie mondiale.

Le Québec aussi compte sur l’immigration et fait des efforts depuis la création en 1968 du ministère de l’Immigration et, surtout, depuis l’adoption de la Charte de la langue française en 1977, pour que ces nouveaux citoyens s’intègrent au Québec en français. Depuis, la majorité francophone québécoise n’est plus exclusivement canadienne-française, elle est métissée. Avec une ou deux générations de retard, le Québec connaît une diversification culturelle du même type que le reste du Canada, où le noyau canadien-anglais est minoritaire. Cela vient avec l’accroissement d’identités nationales multiples et fragmentées qui affaiblissent d’autant la prédominance de l’identité québécoise11. Cela peut expliquer le moins grand intérêt pour la question nationale québécoise.

L’accroissement de la mobilité physique n’épuise pas le sujet de la mondialisation. Les avancées informationnelles et communicationnelles réduisent les distances, si bien que le « village global » de Marshall McLuhan est désormais une réalité. Un professeur de science économique de l’UQAM a déjà fait remarquer qu’il y avait dans ses classes énormément plus d’étudiants ayant visité trois pays en dehors du Canada que trois régions du Québec en dehors de Montréal. Les jeunes Québécoises et Québécois apparaissent plus tournés « vers le monde » que vers leur propre nation. La demande pour les cours sur les autres régions du monde est en hausse constante. La disparition du Québec comme sujet dans les cégeps est un phénomène bien documenté qui dure depuis plus d’une décennie12. Pendant ce temps, les universités québécoises se positionnent comme des institutions d’envergure mondiale, en concurrence pour attirer les meilleures recrues13. Continueront-elles à bien servir les études québécoises ?

La théorie du « double échec »

Les grands courants qui touchent les Québec comme les autres nations ne sont pas les seuls facteurs à considérer dans l’effacement progressif de la question nationale québécoise. Près d’un demi-siècle de tentatives pour changer le statut du Québec, soit en modifiant la constitution de la fédération canadienne, soit en cherchant à la transformer en une association entre deux états souverains, ou encore en créant un état complètement indépendant, peut avoir eu raison de la volonté de plusieurs Québécoises et Québécois.

Si on pouvait parler de « lassitude constitutionnelle » après 1980, force est d’admettre qu’aujourd’hui, les Québécoises et les Québécois semblent avoir intériorisé ce double échec constitutionnel.

Tableau 3. Les tentatives de modifier le statut du Québec

Réforme de la fédération

Souveraineté du Québec

Formule Fulton (1961)

Égalité ou indépendance (1965)

Fulton-Favreau (1964)

Souveraineté-association (1967)

Commission sur le bilinguisme et le biculturalisme (1963-1971)

Crise d’octobre (1970)

« Charte » de Victoria (1971)

Élection de René Lévesque (1976)

Rapport Pépin-Robarts (1978)

Référendum sur la souveraineté-association (1980)

Livre beige de Claude Ryan (1979)

Référendum sur la souveraineté et le partenariat (1995)

Rapatriement de la constitution (1981-1982)

 

Accord du Lac Meech (1987-1990)

 

Entente de Charlottetown (1992)

 
 
Les réussites de la Révolution tranquille

Paradoxalement, on peut ajouter à la liste des raisons de la disparition progressive de la question nationale la perception que la Révolution tranquille a été une réussite. La mobilité socio-économique des francophones et le statut du français étaient au cœur du mouvement d’émancipation au début des années 1960. Or, il existe une perception que le Québec a réussi à régler les principaux problèmes qui ont donné naissance au nationalisme moderne.

Dans un bilan du Québec contemporain, Pierre Fortin, économiste souverainiste, écrit :

Depuis 1960, nous avons construit l’État québécois. Nous sommes allés à l’école en plus grand nombre. Nous avons comblé notre retard sur l’Ontario en ce qui a trait au niveau de vie. Notre maîtrise de l’économie a fait des progrès remarquables. Et nous avons bâti la société la moins inégalitaire en Amérique du Nord14.

Plusieurs années auparavant, l’historien fédéraliste Fernand Ouellet concluait que :

La réussite de la Révolution tranquille et la faillite du mouvement indépendantiste démontrent que l’indépendance ne constituait pas une étape indispensable vers la modernisation et la démocratisation de la société québécoise15.

L’idée que la situation du Québec ne nécessite plus de mesures radicales, comme un changement de statut politique peut également venir du sentiment que le français n’y est plus en danger. De retour au Québec après trente ans, un ancien journaliste et communicateur de la Banque mondiale, Christopher Neal, constate ceci :

Depuis mon retour à Montréal, je constate que les enfants de ces adeptes du refus de parler anglais, les jeunes Québécois de la génération du début du nouveau millénaire, perçoivent une rencontre avec un Anglo comme moi plutôt comme une occasion de pratiquer leur anglais, qu’ils saisissent avec un appétit inattendu. Peut-être sont-ils désormais plus à l’aise dans un Québec qui est sans équivoque français, en fait et en droit, ce qui suscite en eux une plus grande confiance leur permettant d’accueillir la langue anglaise comme un outil privilégié de communication plutôt que comme une menace à leur identité culturelle16.

Même si un débat a toujours cours au sujet de la situation du français au Québec, le sentiment de sécurité culturelle apporté par la Charte de la langue française est réel, surtout chez les jeunes. Et c’est dans cette cohorte que réside l’avenir du Québec.

Le passage des générations

Si les plus jeunes ne considèrent pas nécessaire de poursuivre les batailles sociales, culturelles, économiques et politiques de leurs aînés, la question nationale les laisse-t-elle complètement indifférents ?

Dans une étude de Pierre-Alain Cotnoir basée sur des données de 2013 et 2014, on apprend que c’est chez les jeunes francophones de 18 à 24 ans que l’identité québécoise est la plus forte : elle est de l’ordre de 80 %. C’est chez cette même cohorte que l’opposition à la souveraineté est la plus élevée, à 69 %17. Ces sondages révèlent un engagement identitaire des jeunes, mais pas d’engagement politique fondé sur la question nationale. Les nouveaux électeurs sont plus québécois, mais aussi plus fédéralistes !

Les jeunes Québécoises et Québécois, sont-ils « ailleurs » ? La question nationale est-elle hors sujet ? Voyons ce que Xavier Dolan a répondu à la question piège d’un journaliste torontois à Cannes : « Dans le cas d’une victoire qui, dans un cas comme dans l’autre, serait une première, celle-ci serait-elle québécoise ou canadienne ? » :

Si jamais nous devions remporter un prix, oui, je suis québécois. Et l’on sait que le Québec fait partie du Canada. Peu importe mes opinions politiques, mon film est très québécois. Cela dit, la notion de pays ou de province ne veut strictement rien dire aux gens de ma génération. Un prix enverrait surtout un message extraordinaire aux gens de mon âge. Un message d’espoir aussi18.

Sur le plan politique, le Parti québécois, principal véhicule du projet souverainiste, semble en voie d’être déserté par les plus jeunes électeurs. Un sondage effectué durant la campagne électorale de 2014 montre un effondrement de l’appui au PQ parmi eux19.

Tableau 4. Intentions de vote, le 15 mars 2014

Âge des répondants

Parti québécois

(37 % au total au moment du sondage)

18-24

33 %

25-34

32 %

35-44

33 %

45-55

40 %

55-64

45 %

65 +

35 %

Ce que ce tableau nous révèle en outre, c’est que le Parti québécois reçoit une grande partie de ses appuis dans la cohorte des 45 à 64 ans. On a souvent invoqué que le Parti québécois pourrait être le parti d’une génération. Si cela était le cas, comment l’expliquer ? Je risque une hypothèse. Les électeurs sont marqués par les événements politiques survenus au moment de leur éveil politique, c’est-à-dire la fin de leur adolescence, à partir de 15 ans.

En lisant le tableau 5 et en le comparant avec les résultats du sondage Léger, on constate que les électeurs québécois les plus susceptibles d’appuyer le Parti québécois et son projet sont ceux qui ont connu les années d’effervescence politique qui ont mené au premier référendum. Par contre, tous ceux qui les suivent, et qui sont moins indépendantistes, n’ont connu que des échecs, notamment ceux de Meech, de Charlottetown et du second référendum sur la souveraineté, ou n’ont été témoins d’aucun événement politique formateur. La cohorte la plus âgée a vécu l’ensemble de ces événements, en plus de la crise de la conscription et des luttes pour l’autonomie fiscale. Mais la lassitude semble avoir fait pencher la balance du côté d’une perte de militantisme.

Tableau 5. Les générations et la question nationale

Génération

Année de naissance

Années de socialisation politique

Âge en 2006

Événements politiques

Pré-baby-boomers

1925-1944

1940-1959

72 à 91

• Conscription

• Lutte pour l’autonomie fiscale

Baby-boomers

1945-1964

1960-1979

52 à 71

• Révolution tranquille

• Lutte pour l’autonomie politique

Génération X

1965-1984

1980-1999

32 à 51

• Échec du mouvement indépendantiste

Génération Y

1985-2005

2000–

31 et moins

Rien

 

Conclusion

Cet article n’avait pas pour objectif d’énumérer les solutions à l’impasse dans laquelle semble s’être engagé le mouvement d’émancipation politique du Québec. Il visait à jeter un regard froid sur une situation à bien des égards désespérante, d’un point de vue indépendantiste.

Dans les années qui ont suivi le référendum de 1980, on s’interrogeait sur l’immobilisme qui avait gagné le Québec. Marcelle Ferron écrivait : « Aujourd’hui, le Québec est gagné d’un certain pessimisme appuyé par des humeurs. Ce pessimisme qui s’est abattu sur notre pays me semble par contre bien artificiel20. » L’avenir immédiat lui a donné raison. Nous étions en 1989. Deux ans plus tôt, l’Assemblée nationale avait entériné l’adhésion de la province de Québec à la constitution du Canada. Mais à peine quelques mois plus tard, on a repris la marche jusqu’« aux portes du pays ».

Le pessimisme actuel n’est-il encore une fois qu’un sentiment superficiel, fabriqué de toutes pièces ? Plus de vingt ans après octobre 1995, peut-on encore parler d’un simple « syndrome post-référendaire » ou sinon, le Québec est-il pour de bon rentré dans le rang ? Les tendances lourdes que nous venons d’énumérer sont-elles d’inexorables tendances de fond auxquelles le volontarisme ne pourra rien changer ? On a le choix de baisser les bras ou de s’y attaquer immédiatement.

Le néolibéralisme, la mondialisation et les identités multiples, les échecs du passé, le sentiment de sécurité économique et culturelle et le désintérêt des jeunes sont d’immenses défis à surmonter, qui peuvent apparaître semblables aux douze travaux d’Hercules. Mais ces facteurs ne sont pas imparables.

Le néolibéralisme est déjà sur le déclin. Même le Fonds monétaire international et la Banque mondiale critiquent maintenant l’austérité et reconnaissent le rôle de l’État dans les équilibres économiques. On pourrait redécouvrir les vertus d’un modèle québécois.

La mondialisation et les identités multiples peuvent être des atouts. Je pense ici aux Québécois issus de l’immigration, à condition que le Québec garde son originalité. La souveraineté n’a-t-elle pas le vent dans les voiles en Écosse et en Catalogne grâce, entre autres, à l’appui des immigrés ?

Les échecs du passé ne seront bientôt plus qu’un souvenir pour la grande majorité de la population québécoise. Quant au sentiment de sécurité économique et culturel issu de la Révolution tranquille, il est contredit par les faits. Ceux-ci dictent de la poursuivre plutôt que de l’abandonner derrière nous.

Enfin, les nouvelles générations prennent leur place. Contrairement à ce que prévoyait Bernard Landry, les plus jeunes n’ont pas fait basculer la balance du côté de la souveraineté. Ils se perçoivent comme Québécois d’abord, mais ils ont des identités multiples. Ils ont leur propre vision du monde, leur horizon est plus court, ils sont plus individualistes et mobiles et ils sont comparativement peu nombreux à croire que leur épanouissement provienne de l’indépendance politique.

S’il existe une clé à la sortie de l’impasse, elle est entre les mains des jeunes et des Québécois issus de l’immigration. Ils ne sont pas le Québec de demain. Ils sont déjà le Québec d’aujourd’hui. L’indépendance ne se fera pas seulement avec eux, elle se fera par eux. Ils ont en commun d’être arrivés au Québec récemment, que ça soit à leur naissance ou après. Il est impératif qu’on leur transmette l’histoire et la volonté de vivre de leur peuple. « Quelque chose comme un grand peuple… »

Ce qui apparaît comme une « normalisation » de la politique au Québec ne serait-il pas plutôt une « mutation » ? Le fait que plusieurs Québécoises et Québécois s’intéressent moins à la question nationale signifie-t-il la fin du projet de modifier le statut politique du Québec ? Chose certaine, le mouvement indépendantiste doit s’ajuster à certaines tendances de fond. Il devra relever les manches pour atteindre ses objectifs. Les « conditions gagnantes » n’arriveront pas d’elles-mêmes. 

 

 

 


1 Gilles Paquin, « Une poussée souverainiste inégalée – Indépendance : 58 p. cent – Souveraineté-Association : 66 p. cent », La Presse, 26 novembre 1990. Cela se poursuit toute l’année 1991 : Édouard Cloutier, « L’opinion politique québécoise en 1990-1991 », in Denis Monière (dir.), L’Année politique au Québec 1991, Montréal, Québec Amérique, 1992, p. 219-241.

2 Léger Recherche – Stratégie – Conseil, « La politique au Canada, au Québec et aux États-Unis », le 8 février 2016. http://www.ledevoir.com/documents/pdf/sondage020816_qc_pol.pdf

3 CROP, « Évolution du climat politique au Québec », 14 au 18 janvier 2016. https://sondage.crop.ca/survey/start/cawi/Rapport%20politique%20-%20Jan%202016.pdf

4 Groupe de recherche sur l’opinion publique, « Évolution des intentions de vote référendaires », http://jflisee.org/wp-content/uploads/2014/04/RefGROP.jpg

5 Josée Legault, « Quand un sondage en cache quelques autres ». Blogues. Le Journal de Montréal, le 20 janvier 2014. http://www.journaldemontreal.com/2014/01/20/quand-un-sondage-en-cache-quelques-autres

6 Léger Recherche – Stratégie – Conseil, « Sondage – Politique provinciale Campagne électorale 2014 », 15 mars 2014, http://leger360.com/admin/upload/publi_pdf/20140315fr.pdf

7 Robert Dutrisac, « Couillard met en garde le Québec contre la volonté de se distinguer », Le Devoir, le 29 janvier 2014. http://www.ledevoir.com/politique/quebec/398485/couillard-met-en-garde-le-quebec-contre-la-volonte-de-se-distinguer

8 Michel David, « Le retour du mouton », Le Devoir, le 10 mai 2016. http://www.ledevoir.com/non-classe/470397/le-retour-du-mouton

9 Parti québécois, « Conseil de la fédération : la première ministre est satisfaite de la rencontre à Halifax », Communiqué, le 23 novembre 2012. http://pq.org/nouvelle/conseil-de-la-federation-la-premiere-ministre-est/

10 Radio-Canada, « Les Québécois inquiets pour les finances publiques et partagés sur l’énergie », iciradiocanada.ca, le 11 mars 2014. http://ici.radio-canada.ca/sujet/elections-quebec-2014/2014/03/10/015-sondage-elex-finances-publiques.shtml

11 Au-delà des identités multiples dues à l’immigration, on note aussi un retour en force de la double identité québécoise et canadienne chez les Québécois 18 à 34 ans et de 35 à 54 ans. Voir Alec Castonguay, « L’attachement au Canada grimpe chez les jeunes », L’Actualité, le 23 novembre 2015. http://www.lactualite.com/politique/les-rocheuses-et-le-rocher-perce/

12 Voir à ce sujet Gilles Laporte, « Le Québec n’a plus la cote au Cégep », Le Devoir, le 11 mars 2008, http://www.ledevoir.com/societe/education/179874/le-quebec-n-a-plus-la-cote-au-cegep

13 Marie-Andrée Chouinard, « Internationalisation des universités – L’UQAM prône la collaboration plutôt que la concurrence », Le Devoir, le 4 avril 2013. http://www.ledevoir.com/societe/education/374841/l-uqam-prone-la-collaboration-plutot-que-la-concurrence

14 Pierre Fortin, « La Révolution tranquille et l’économie : où étions-nous, que visions-nous, qu’avons-nous accompli ? », in Guy Berthiaume et Claude Corbo (dir.), La révolution tranquille en héritage, Montréal, Boréal, 2011, p. 131-132.

15 « La Révolution tranquille, tournant révolutionnaire ? », in Thomas S. Axwhorty et Pierre Elliott Trudeau (dir.), Les années Trudeau. La recherche d’une société juste, Montréal, Le Jour éditeur, 1990, p. 362.

16 Christopher Neal, « La redécouverte du Québec par un “ Anglo ”, trente ans plus tard », Le Devoir, le 28 mai 2016. http://www.ledevoir.com/politique/quebec/471986/la-redecouverte-du-quebec-par-un-anglo-trente-ans-plus-tard

17 Pierre-Alain Cotnoir, « Quelques contributions à l’examen de la question nationale », octobre 2015. http://vigile.quebec/IMG/pdf/quelques_contributions_a_l_examen_de_la_question_nationale.pdf

18 Marc-André Lussier, « Xavier Dolan : “ Un message d’espoir ” pour les jeunes », La Presse, le 23 mai 2014. http://www.lapresse.ca/cinema/festivals-de-cinema/festival-de-cannes/201405/23/01-4769171-xavier-dolan-un-message-despoir-pour-les-jeunes.php

19 Léger Recherche – Stratégie – Conseil, « Sondage – Politique provinciale Campagne électorale 2014 », op. cit.

20 Marcelle Ferron, « Le Québécois est un rebelle », dans Jean-Pierre Bonhomme et al., Le syndrome postréférendaire, Montréal, Stanké, 1989, p. 102.

 

 

 

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