Sortir le Québec de la torpeur

Les Bulletins du lundi dans L’Action nationale 1999-2003

Résumé

Cet article présente une reconstitution du discours de Robert Laplante dans ses « Bulletins du lundi » publiés dans L’Action nationale au tournant des années 2000. À cette époque charnière pour l’idéologie indépendantiste, le propos qu’il tient est symptomatique du désenchantement et de la désillusion qui pèse sur le Québec au lendemain de la défaite du « oui » lors du référendum de 1995. Si Laplante pose un regard critique sur l’actualité par le biais de ses Bulletins, il tente aussi de redéfinir la question nationale pour donner un second souffle au mouvement souverainiste québécois.

Introduction

Entre mars 1999 et décembre 2003, la revue L’Action nationale publie ce qu’elle appelle ses « « Bulletins du lundi ». Aux dires de Rosaire Morin, les « Bulletins » commentent l’actualité tout en interrogeant les dirigeants politiques et les leaders sociaux de la société québécoise. En prenant pour base la culture québécoise et l’indépendance du Québec, les « Bulletins » appellent à l’action et à la mobilisation inspirée pour mettre en place un Québec fort et solidairement réuni. Dans une démarche qui s’inscrit simultanément dans une perspective d’histoire des idéologies et des discours culturels et dans une perspective d’histoire politique, l’objectif que nous souhaitons atteindre dans le cadre de cet article s’articule autour d’une question de départ bien précise : dans quelle mesure les « Bulletins du lundi » publiés dans L’Action nationale constituent-ils un discours sur la minorisation du Québec dans les années qui suivent le référendum de 1995 ?

Nombreux sont les politicologues, philosophes et historiens qui se sont intéressés à la question du fédéralisme canadien. D’emblée, de nombreux auteurs affirment qu’en soi, le fédéralisme remplit sa fonction première, c’est-à-dire donner une identité commune à la société canadienne. Or, nombreux aussi sont ceux qui ont porté sur lui un regard critique. En effet, certains s’attardent à faire la démonstration qu’il existe un esprit de subordination au sein des relations entre le pouvoir central et celui des provinces1. Dans un tel contexte, la lutte pour l’indépendance du Québec prend des allures de lutte contre l’oppression nationale, une oppression qui serait intimement liée au caractère de l’État canadien en lui-même, qui serait la cause de l’infériorité sociale, culturelle et économique du Québec2. La question du fédéralisme est donc intimement liée à la question de la survivance de l’identité culturelle québécoise. Mise en relation avec l’émergence et la croissance du nationalisme anglo-saxon et la centralisation de plus en plus forte des pouvoirs depuis la Confédération, cette question nous apparaît d’autant plus pertinente. Si le Canada a préconisé un fédéralisme de générosité pendant un temps, cette pratique a rapidement été écartée au profit du projet de construction de la nation canadienne3. On peut affirmer que le régime fédératif originel collait, au départ, à la réalité socioculturelle et politique des collectivités de l’époque, mais son évolution centralisatrice ne colle désormais plus à l’esprit qui a amené le Québec à y adhérer au départ4. Pour bien des auteurs, la source du problème serait le rapatriement de la Constitution en 1982. En ce sens, l’échec des tentatives pour faire reconnaître le Québec comme une nation distincte au sein du Canada serait dû à « the very spirit of Canadianism » qui découle de l’application de la Charte canadienne des droits et libertés, Charte qui ne permet pas la reconnaissance du Québec5.

La capacité du Québec à s’affirmer en tant que nation distincte serait donc considérablement freinée par la capacité du Canada à s’exprimer en tant que communauté de sens6. Cela apparaît d’autant plus vrai lorsque les auteurs étudient les impacts de l’Union sociale canadienne, et plus spécifiquement ceux de l’Entente-cadre sur l’union sociale (1999), sur le Québec. À bien des égards, l’ECUS constitue la plus récente manifestation du blocage Canada-Québec depuis 19827. Y aurait-il donc un déficit fédératif au Canada ? Aux dires de certains auteurs, c’est un oui catégorique. Ce phénomène serait attribuable à la manière dont les élites politiques et intellectuelles auraient, selon les époques, (in)compris les principes fédéraux8. Et ce déficit ne ferait que s’approfondir en raison du choc entre les projets nationaux canadien et québécois9. Si la majorité des auteurs abondent dans le même sens, il est toutefois possible d’apporter une nuance au débat sur les impacts du fédéralisme sur le Québec. En effet, Jean-François Caron affirme que le fédéralisme canadien, bien qu’il ne fonctionne pas selon une logique multinationale, aurait été néanmoins favorable à l’autodétermination du Québec depuis la tenue du référendum de 199510. Cela aurait entraîné une évolution du discours souverainiste dans la mesure où il est passé d’un discours indépendantiste à un discours centré sur l’incompatibilité entre le développement politique du Canada anglais et la spécificité du Québec. Avant toute chose, cependant, le Québec doit compléter son évolution d’un nationalisme basé sur un paradigme de la survivance vers un nationalisme qui doit se penser tant au pluriel (diversité) qu’au singulier (appartenance)11.

Se pencher sur la question du fédéralisme canadien par l’analyse des « Bulletins du lundi » nous permettra de reconstituer le discours sur l’avenir du Québec en vigueur à une époque où règnent le désenchantement et la désillusion. La pensée de Robert Laplante que nous étudierons constitue, de ce fait, un véritable laboratoire d’idées pour sortir le Québec de la torpeur. Par ailleurs, la période étudiée (1999-2003) est une période charnière pour l’idéologie souverainiste dans la mesure où L’Action nationale tente de devenir la gardienne de l’idée d’indépendance. D’emblée, les idées avancées par Robert Laplante dans ses « Bulletins du lundi » nous semblent s’inscrire dans une tentative de redéfinition de la question nationale à une époque où le régime fédératif canadien est plus que jamais perçu comme un obstacle à la protection et à l’épanouissement de l’identité culturelle distincte des Québécois. Dans le cadre de cet article, nous utiliserons les concepts de nation et d’identité culturelle tels que définis par Eugénie Brouillet. Ainsi, la notion de nation sera utilisée tant sous son aspect civique que sociologique et culturel dans la mesure où une nation représente une communauté historique particulière, plus ou moins complète institutionnellement, occupant un territoire donné et dont les membres partagent une culture commune12. Par ailleurs, par identité culturelle, nous ferons référence aux caractéristiques propres à l’ensemble d’une communauté, à l’ensemble des éléments civiques et sociologiques qui caractérisent la façon de penser et d’agir d’une collectivité13. Finalement, par minorisation, nous entendrons l’incapacité du Québec d’imposer la reconnaissance de son caractère distinctif au gouvernement fédéral. À cet égard, nous faisons l’hypothèse que le discours tenu par Robert Laplante dans les bulletins qu’il signe est symptomatique du désenchantement qui pèse sur le Québec au lendemain du référendum de 1995 et constitue un effort pour faire prendre conscience aux Québécois de l’urgence d’agir pour freiner sa minorisation.

La revue L’Action nationale, dont le premier numéro est publié en janvier 1933, questionne dans ses pages tous les aspects de la vie et du développement du Québec et fait ouvertement depuis 1967 la promotion de la souveraineté de la province. À toutes les époques, les sujets d’actualité tiennent une place de choix dans les pages de la revue. Ce sera d’autant plus vrai à partir de mars 1999, moment où la revue commence la publication de ses « Bulletins du lundi ». Pour un historien, ce fonds est tout à fait exceptionnel dans la mesure où il permet à quiconque souhaite l’analyser de plonger directement dans l’actualité d’une époque donnée. Dans un court texte ne dépassant généralement pas les 400 mots, l’auteur de chaque bulletin commente l’actualité à chaud en abordant des sujets sensibles qui touchent directement les Québécois. Dans le cadre de cette recherche, nous avons privilégié l’approche par échantillon et nous avons analysé 61 bulletins parus dans la revue entre mars 1999 et décembre 2003. Pour constituer cet échantillon, nous avons d’abord mis de côté tous les bulletins qui ne sont pas signés (16 bulletins sur 138 ont été rejetés). Par la suite, nous avons sélectionné un bulletin sur deux parmi les 122 bulletins restants.

Pour parvenir à bien saisir dans quelle mesure les propos tenus par Robert Laplante dans ses « Bulletins du lundi » constituent un discours sur la minorisation du Québec au tournant des années 2000, nous analyserons successivement le procès du fédéralisme fait par Laplante, la représentation qu’il se fait du Québec et les pistes de solutions qu’il propose pour mettre un terme à ce phénomène de minorisation.

1. Faire le procès du fédéralisme

Au sein des sociétés modernes, le fédéralisme est un mode de gouvernance politique relativement répandu. D’un point de vue politique, juridique et social, il permet de conjuguer l’autonomie et la solidarité, la diversité et l’unité et permet un partage de la souveraineté et des compétences entre deux paliers de gouvernement autonomes ou non subordonnés entre eux14. Si certains affirment qu’il s’agit là d’un mode de gouvernance considérablement bien adapté aux exigences de notre monde de plus en plus globalisé, d’autres, dont de nombreux politicologues et historiens québécois, ont cherché à démontrer qu’il y a eu un détournement de l’esprit originel entourant l’adoption de la forme fédérative de l’État au Canada15. Cette mutation de l’esprit même du fédéralisme canadien fait en sorte que certaines actions posées par Ottawa contribuent à saper la cohésion nationale du Québec et compromettent la capacité du gouvernement québécois à agir en conformité avec l’intérêt national.

1.1 La séparation des pouvoirs prévue par la Constitution

Cette réalité est particulièrement perceptible lorsqu’on s’attarde à la question du partage des compétences entre le gouvernement fédéral et les gouvernements provinciaux. À ce sujet, de nombreux auteurs s’entendent pour affirmer que l’évolution du régime fédératif canadien met incessamment en évidence son caractère centralisateur16. Déjà dans les années 1950, la commission Tremblay avait souligné cette réalité tout en insistant sur le fait que l’action de chaque ordre de gouvernement devait impérativement être limitée à la sphère des compétences à l’intérieur de laquelle il jouit d’une autonomie à l’égard de l’autre17. Or, selon Robert Laplante, le gouvernement canadien ne semble pas voir la situation du même œil et Ottawa entend bien exercer un contrôle serré sur l’ensemble des sphères d’influence. Non sans une certaine prétention, le gouvernement fédéral se pose ainsi comme gardien des valeurs canadiennes, comme grand contrôleur qui veille au grain et s’inquiète de savoir si les instances subalternes s’acquittent convenablement de leurs responsabilités18. Et, à bien des égards, ces appels aux « valeurs canadiennes » par les politiciens fédéraux au tournant des années 2000 servent à justifier les actions de plus en plus centralisatrices du gouvernement canadien. Selon Laplante, il s’agit là non seulement d’un processus inhérent au « nation building », qui est le cadre stratégique fondamental de l’État canadian19, mais également de la stratégie employée par le Canada pour s’exprimer en tant que nation, en tant que communauté de sens.

Par ailleurs, dans le champ du non-respect du partage des compétences, il nous apparaît incontournable d’aborder la question de l’Union sociale canadienne. Dans un contexte où l’on ressentait un besoin de réformer les programmes sociaux en place depuis un quart de siècle et que l’on s’interrogeait sur les déficits récurrents des secteurs publics canadiens depuis les années 1970, des pourparlers se sont mis en branle pour remédier à la situation20. Ces pourparlers auront pour résultat l’Entente-cadre sur l’union sociale (ECUS) de 1999. Dans la mesure où le Québec demeure sur la défensive face au contenu de l’Entente (notamment lorsqu’il est question des modes d’intervention dans les champs de compétence provinciale) et refuse d’y participer, l’ECUS apparaît comme une coquille vide21. Selon Robert Laplante, les provinces canadiennes ont souscrit, sous couvert de pragmatisme, à une vision et à un mode de fonctionnement qui constituent, de facto, l’acceptation de nouvelles règles constitutionnelles22. Mais le Québec n’a pas accepté ces nouvelles règles. Ce faisant, au fil des années, le Canada s’est transformé en ignorant le Québec. En acceptant que le gouvernement fédéral intervienne dans leurs champs de compétence, les provinces canadiennes ont franchi, selon Laplante, un seuil crucial sur le chemin menant à la transformation du Canada en un État unitaire23. En agissant systématiquement sur le front social, le gouvernement fédéral met à profit son pouvoir de dépenser et heurte, de ce fait, le principe fondamental du fédéralisme : l’autonomie des provinces d’agir dans leurs champs de compétence exclusive24. La neutralisation du Québec s’en trouve ainsi confirmée et les fédéralistes québécois s’en formalisent peu ; le Parti libéral du Québec est prêt à offrir une reddition sans condition25.

1.2 Le refus de considérer les droits collectifs du peuple québécois

Cette édification de la nation canadienne, en progression constante depuis 1867, a pris un virage significatif en 1982 lors du rapatriement de la Constitution. En plus de présenter la réforme constitutionnelle comme une opportunité de moderniser les institutions fédérales, Pierre Elliott Trudeau poursuivait l’objectif de sauver le Canada des forces particularistes (dans lesquelles on peut inclure le nationalisme québécois) qui le menaçaient26. Et c’est par le biais de la Charte canadienne des droits et libertés que tous les Canadiens pourront s’unir autour d’une seule et même identité. Dans cette perspective, l’existence même du peuple québécois est niée et il n’y a sur le territoire de la province de Québec que des membres de la nation canadienne, qui bénéficieraient des mêmes droits ailleurs au Canada27. Dans de telles circonstances, Robert Laplante ne se surprend pas de constater que les sensibilités se sont considérablement émoussées sur la question du partage des pouvoirs entre le gouvernement d’Ottawa et ceux des provinces28.

Cela nous apparaît particulièrement perceptible dans le « Bulletin du lundi » du 18 septembre 2000 intitulé « Faire ses lois », dans lequel Laplante s’attaque aux revendications du gouvernement de Jean Chrétien en faveur d’une loi antigang. D’entrée de jeu, Laplante affirme que la manière dont s’est placé le cadre de discussion sur cette loi est typique de la dérive antidémocratique qu’est en train de prendre le traitement fédéral des grands débats qui marquent la société québécoise29. Et Laplante est sans équivoque à ce propos : la loi antigang n’est qu’une illustration de plus des effets sur nos choix de société d’une Charte canadienne des droits qui a été constitutionnalisée sans le consentement du Québec et qui nous impose un cadre et des orientations qui neutralisent bien souvent la démocratie québécoise30. Dans la mesure où la Charte agit pour renforcer le sentiment d’appartenance à la nation canadienne, ce désir d’unité, que d’aucuns pourraient qualifier d’excessif, entre en contradiction avec les fondements mêmes d’un régime fédératif, c’est-à-dire la recherche d’un équilibre entre l’unité et la diversité31. Une double allégeance devient ainsi impossible.

Pourtant, les fédéralistes québécois cherchent perpétuellement à concrétiser cette double allégeance, et ce, même si l’État canadien piétine quotidiennement les droits du peuple québécois et les prérogatives de son Assemblée nationale32. Et comme le rappelle régulièrement Robert Laplante, il ne semble pas y avoir de pertes trop grandes ou de reculs suffisamment coûteux pour contester le lien canadien33. Qui plus est, la collusion « fédéralo-médiatique » brouille les repères, sème le dégoût chez les électeurs et réduit à néant le débat sur les enjeux fondamentaux34. Selon Laplante, en refusant de voir que la seule issue possible pour le Québec est la souveraineté, le Parti libéral du Québec a consenti à gérer l’effacement collectif de la nation québécoise35. Le Canada, avec l’appui inconditionnel des fédéralistes québécois, a réglé la question du Québec ; l’ordre constitutionnel se complait dans le déni perpétuel des droits collectifs du peuple québécois et dans la réduction du rayon d’action de son Assemblée nationale36.

1.3 La langue

Un autre phénomène sur lequel s’appuie Robert Laplante pour faire le procès du fédéralisme canadien, et auquel nous nous attarderons brièvement, est l’analyse des actions posées par le gouvernement fédéral qui témoignent d’une absence de volonté de respecter le bilinguisme. En adoptant la loi 101 en 1977, le gouvernement du Québec a annoncé en des termes clairs que la langue française, langue distinctive d’un peuple majoritairement francophone, permet au peuple québécois d’exprimer son identité propre37. Or, depuis 1982, la compétence législative du Québec en matière linguistique s’en est trouvée minée par les interventions répétées du gouvernement fédéral. Robert Laplante est sans équivoque à ce sujet : la loi 101 a été neutralisée38. En prenant pour exemple Montréal (le nombre de foyers où l’on y parle le français est passé de 61,2 % à 55,1 %), Laplante ne peut passer sous silence le bilinguisme institutionnel qui s’installe de plus en plus au Québec39. Qui plus est, Laplante affirme sans détour que le Québec n’a plus qu’un simulacre de législation linguistique ; « les multiples restrictions que les tribunaux ont imposées aux volontés du gouvernement québécois démocratiquement élu ont transformé la Charte [de la langue française] en une vulgaire collection d’articles tronqués, de principes émasculés et de règles galvaudées40. » Le travail de sape est complet, la Charte n’a plus aucune efficacité.

Au Canada, la question de la langue française n’affecte cependant pas exclusivement les Québécois. Aux dires de Robert Laplante, il s’agit d’une tragédie silencieuse. Les minorités sont trahies par tous les fédéralistes qui font semblant de ne pas voir que rien ne va plus pour la présence française minoritaire. Les fédéralistes québécois, tout particulièrement, font preuve d’une lâcheté sans bornes. Non seulement se font-ils complices de l’oblitération du Québec, ils acceptent aussi, et surtout, que le sort des francophones qui leur sert d’alibi canadien soit totalement délaissé41. Si la francophonie est menacée à l’intérieur des limites de la province de Québec, le sort des francophones hors Québec est encore plus incertain. En effet, les politiques fédérales de bilinguisme individuel n’ont pas modifié la carte linguistique du pays, mais les tendances pointent irrémédiablement vers un déclin important au sein des communautés francophones canadiennes42. Mais dans la mesure où l’État canadien s’est porté garant de la protection des minorités francophones hors Québec et des minorités anglophones du Québec, qui assurera la protection de la majorité francophone au Québec, qui se trouve être dans une situation minoritaire au Canada43 ?

Le principe du fédéralisme repose sur la notion d’une souveraineté partagée, c’est-à-dire qu’aucune des parties constituantes de la fédération ne possède la plénitude de la souveraineté44. C’est, en théorie, ce principe qui devrait définir le fédéralisme canadien. Or, l’État fédératif canadien a subi une transformation progressive qui s’est intensifiée depuis 1982. Ce faisant, les rapports entre le gouvernement fédéral et le gouvernement québécois sont devenus inégalitaires, notamment sur la question du partage des compétences, du refus de considérer les droits du peuple québécois et de la langue. Dans un tel contexte, comment, alors, se représenter une nation qui doit sans cesse combattre sa minorisation ?

2. Se représenter le Québec : bourgade ou pays ?

Dans la foulée de l’échec de l’Accord du lac Meech de 1987, dont l’objectif était de mettre fin à la confusion créée par le rapatriement de la Constitution en réintégrant le Québec dans le processus constitutionnel, le souverainisme québécois devient un enjeu central pendant la décennie 1990. En effet, avec la tenue d’un nouveau référendum en 1995, la question québécoise va de nouveau être posée en termes politiques et le nationalisme canadien va, conséquemment, devenir anti-québécois45. Or, le nationalisme en tant que projet national des militants souverainistes n’est pas parvenu à se rallier ceux qui s’identifient à la nation « québécoise » en tant qu’identité collective. La défaite du camp du « oui » a, de ce fait, laissé dans son sillage un climat de désenchantement certain qui s’est incontestablement immiscé dans le discours des commentateurs de l’actualité du tournant du nouveau millénaire.

2.1 Le petit bourg du désenchantement

Lorsqu’on s’attarde à analyser le vocabulaire utilisé par Robert Laplante pour commenter l’actualité dans ses « Bulletins du lundi », un constat s’impose : le mouvement souverainiste a perdu son initiative historique et le Québec baigne dans l’incohérence et l’attentisme. À plus d’une reprise, Laplante affirme sans détour que le Québec est inachevé. Constamment assailli de l’extérieur, l’État québécois est un État incomplet qui a de moins en moins les moyens des missions qui sont les siennes propres et qui n’a pour ainsi dire plus du tout les moyens de soutenir ses aspirations à être plus qu’une administration provinciale subalterne46. Si a une certaine époque le Québec pouvait revendiquer d’Ottawa une certaine forme de sensibilité à l’égard de ses objectifs spécifiques, il semblerait que tel ne soit plus le cas pendant la période que nous étudions. Il est encore admissible de se lamenter, de se perdre en incantations, mais il n’est plus question d’évoquer ne serait-ce que l’ombre de la possibilité de mettre Ottawa au défi sur quoi que ce soit en forçant le jeu au nom des intérêts supérieurs du Québec47. Conséquemment, le Québec se retrouve sur la défensive et doit constamment concentrer ses efforts à limiter les dégâts au lieu de les consacrer à l’innovation ; le Québec doit composer avec des solutions boiteuses au lieu d’optimiser ses moyens48. Si la voix du Québec parvient encore à se faire entendre et à mobiliser les autres provinces à l’occasion, un fait demeure : le gouvernement fédéral n’attend plus le consentement du Québec pour conclure des ententes avec les autres provinces canadiennes ou passer à l’action49. Le Québec se retrouve ainsi isolé dans son refus d’adhérer à des ententes qui vont à l’encontre de ses intérêts nationaux.

Dans l’esprit d’un fédéralisme pur, le gouvernement canadien respecte la différence, certes. Après tout, la présence du Québec, entité francophone massive vivant la modernité dans une langue autre que l’anglais, fournit au Canada une forte distinction face aux États-Unis50. Ce que Robert Laplante souligne, cependant, c’est que l’État canadien met aussi tout en œuvre pour neutraliser l’expression de cette différence, particulièrement lorsqu’il est question du Québec. Et le Québec, qui souffre déjà trop de la pensée unique, n’a pas besoin de se faire imposer cette vision répressive51. Ce qui ajoute l’insulte à l’injure, selon Laplante, c’est le fait que les fédéralistes québécois, et plus particulièrement le Parti libéral du Québec, semblent s’être donné pour mission de foncer dans le néant en faisant la promotion d’un programme qui n’a plus rien à voir avec la réalité politique du Canada52. Le PLQ se comporte désormais comme un vulgaire prêteur sur gages avec les revendications qui ont fait la trame historique du Québec moderne. Il échangera tout ce qu’il peut pour se faire monnayer les appuis qui lui viendront de reste du Canada pour finir la besogne et mettre le Québec à sa place une fois pour toutes53. Tiraillé entre les fédéralistes d’un côté et les souverainistes de l’autre, le Québec doit conjuguer avec un manque de cohésion attribuable au resserrement perpétuel du carcan canadien sur l’identité distincte de la nation québécoise.

Si l’échec référendaire de 1980 a été lourd de conséquences, celui de 1995 a porté un coup critique au moral des troupes souverainistes. Dans un cas comme dans l’autre, sur le plan symbolique, la rhétorique nationaliste a perdu une part importante de sa crédibilité. Par ailleurs, sur le plan politique, le gouvernement fédéral a profité de la situation pour discréditer certaines revendications québécoises et pousser de l’avant son projet de centralisation des pouvoirs54. Dans un tel contexte, on ne peut se surprendre que Robert Laplante parle du Québec en des termes que d’aucuns pourraient qualifier de péjoratifs. Non sans une certaine amertume, Laplante utilise fréquemment le mot « bourgade » pour décrire le Québec du tournant des années 2000. Si ce mot a pour signification première « petit bourg », il peut aussi être utilisé comme synonyme de « bled » ou de « trou ». À bien des égards, ce simple mot renferme l’essence même du discours tenu par Laplante, et plus largement par L’Action nationale, au lendemain du référendum de 1995 : le peuple québécois est oblitéré, l’Assemblée nationale piétine, l’identité distincte des Québécois est banalisée55. Sans l’indépendance, c’est le ratatinement. Le Québec est destiné à demeurer une poussière sur le continent, une incongruité agaçante pour les forces centralisatrices canadiennes56.

2.2 Un pays fait d’espoir

Si le discours tenu par Robert Laplante dans ses « Bulletins du lundi » nous apparaît profondément empreint du pessimisme et du désenchantement post-référendaire, il reste qu’une mince lueur d’espoir subsiste. Dans la lutte devenue perpétuelle pour l’indépendance, les souverainistes québécois sont devenus des idéalistes. Et par définition, ils ne peuvent viser autre chose que leur idéal. Quand l’idéal nous nourrit, le sentiment d’urgence est grand. C’est ce qui donne prise à l’inquiétude et rend pénible le fait d’envisager de devoir faire preuve d’une plus longue détermination encore. Mais là se trouve aussi la force de l’idéal : la force d’un peuple n’est pas d’abord dans ses partis politiques, mais dans la puissance des rêves qui l’habitent et le font vivre57. Même si l’on tente d’enterrer l’indépendance depuis le jour où l’on a commencé la négation du peuple québécois, l’idée surgit pourtant toujours, bien vivante sous l’ombrage58. Le Québec ne passera pas à autre chose. Malgré un manque flagrant de cohérence interne et une attitude bonne-ententiste et attentiste consubstantielle à la psychologie du minoritaire, le peuple québécois est tout de même capable de tenir un discours qui fait l’unanimité :

Quelques heures à peine après la publication du rapport Séguin, dont le diagnostic fait consensus au Québec, le ministre des Finances du Canada a signifié une fin de non-recevoir. […] Le rapport Séguin ne donnera des frissons que dans la bourgade. Le Canada n’a rien à faire des jérémiades québécoises. Et tout ce qui a l’air d’une revendication québécoise est, au mieux, une lamentation sans fondement ou, au pire, une patente de séparatistes émasculés59.

Dans la mesure où il subsiste encore chez les Québécois francophones un rêve américain (au sens continental) qui ne s’est jamais réalisé et qu’il persiste un capital de motivation et d’initiative qui n’a pas encore été exploité à son plein potentiel60, on ne peut se surprendre du fait que Robert Laplante nourrisse l’espoir de voir un jour se concrétiser le projet souverainiste. Mais, comme il le rappelle continuellement, « le Québec est totalement ficelé, il est désormais captif et impuissant à faire bouger un ordre canadian qui le nie. […] La provincialisation est non seulement faite, mais elle est définitive. Minorité niée. Ce n’est plus tant une situation qu’un destin61. »

L’analyse du vocabulaire employé par Robert Laplante dans ses « Bulletins du lundi » révèle un phénomène flagrant : la défaite du « oui » au référendum de 1995 a fait en sorte que les commentateurs ont, dans une certaine mesure, assimilé l’essence même du nouveau climat de désenchantement qui s’est mis en place. Mais, malgré tout, l’idéalisme n’est pas mort et l’espoir subsiste de voir un jour la minorisation du Québec prendre fin. C’est du moins ce que soutient Robert Laplante. Et pour réveiller le potentiel du peuple québécois et susciter une prise de conscience nationale, Laplante met à la disposition de ses lecteurs des pistes de solutions pour freiner la minorisation du Québec.

3. Offrir un laboratoire d’idées pour sortir le Québec de la torpeur

Robert Laplante ne passe pas par quatre chemins lorsqu’il affirme que le Québec souffre des pratiques velléitaires de son gouvernement. Lucien Bouchard, qui a quitté la direction du Bloc québécois pour succéder à Jacques Parizeau en 1996, aurait pu passer à l’offensive contre Ottawa. Au lieu de cela, il a gaspillé la conjoncture en adoptant une attitude attentisme débilitante et s’est contenté de conduire une politique des lamentations qui donne à l’État canadian l’espace politique et le temps nécessaire pour riposter et saper d’autant plus la cohésion nationale du Québec déjà fragilisée par les résultats du dernier référendum62. Non sans raison, donc, Robert Laplante tente de ramener une lecture de l’intérêt national et de faire la promotion, par l’entremise de ses « Bulletins du lundi », d’un programme actif tourné sur l’avenir et la concrétisation du projet national québécois. Avec ce que nous appelons ses « appels à l’action », Robert Laplante tente de faire revivre le consensus qui était en voie d’élaboration au début des années 1990 et selon lequel le Québec devrait décider sereinement de son propre avenir, indépendamment de ce que pourrait penser le reste du Canada63.

3.1 Des appels à l’action adressés aux leaders et aux dirigeants politiques

Une pratique courante employée par Robert Laplante dans ses « Bulletins » consiste à interroger les leaders sociaux et les dirigeants politiques québécois. Plus qu’autre chose, Laplante dénonce ouvertement l’attentisme et le manque de cohérence dont fait preuve le gouvernement de la province. À plusieurs reprises, Laplante rappelle l’urgence d’agir pour que Québec prenne l’initiative, mette de l’avant des projets fondateurs et agisse avant qu’Ottawa ne sévisse64. Ce qui importe, cependant c’est que le gouvernement du Québec recommence à faire ce qu’il ne fait plus depuis trop longtemps : de la pédagogie politique65. Ce faisant, Laplante enjoint le gouvernement de la province de résister à la tentation politicienne de se contenter de faire mal paraître Ottawa. Plus que tout, Québec doit faire la démonstration que l’oblitération canadienne du peuple québécois constitue l’expression ultime du déficit démocratique qui entoure tout cet exercice66. Si certains espèrent toujours une réforme constitutionnelle qui donnerait au Québec sa juste part au sein de l’État fédératif canadien, une telle éventualité semble de moins en moins probable. En effet, les décennies de discussions infructueuses entre Québec et Ottawa tout au long de la seconde moitié du XXe siècle laissent transparaître un phénomène qui se concrétise au tournant des années 2000 : les Canadiens se sont donné un pays qui leur convient et ils ne souhaitent plus mettre en branle la réforme constitutionnelle d’envergure que le Québec réclame depuis de nombreuses années67.

Par ailleurs, Robert Laplante ne cherche pas à préserver les sensibilités lorsqu’il formule ses appels à l’action. Dans son bulletin du 1er octobre 2001 intitulé « Le temps est venu de se commettre », Laplante ne met pas de gants blancs en affirmant que le temps des jérémiades est révolu ; il est temps pour le Québec d’agir unilatéralement et de mettre en place un régime qui saura témoigner de sa volonté collective68. Par exemple, sur la question du régime de congé parental, Laplante affirme sans détour que Québec doit lancer un régime dont les paramètres font l’objet d’un consensus ferme, et si les fonds sont insuffisants, Québec doit exiger qu’Ottawa rende à une caisse québécoise la part des impôts requise pour en assurer la pérennité69. Mais plus encore, le gouvernement québécois, pour en finir avec le système à deux vitesses, doit se dépasser et doter la province d’une Constitution qui consacre une fois pour toutes la légitimité de ses institutions et de son Assemblée nationale70. Ainsi, il est du devoir du gouvernement du Québec de poser des gestes qui engagent l’État pour mettre en œuvre tout ce qui est légitimement requis pour assurer l’existence et l’épanouissement du peuple québécois (même si ces gestes vont à l’encontre de l’ordre constitutionnel canadien, ordre auquel le Québec n’a, par ailleurs, jamais souscrit). Il est aussi du devoir des leaders sociaux et des dirigeants politiques de construire des succès susceptibles de donner confiance en l’action audacieuse et d’inspirer la fierté pour faire ressortir le meilleur en chacun71.

3.2 Des appels à l’action adressés aux lecteurs

Pour espérer voir un jour le processus d’annexion du Québec au sein du Canada prendre fin, Robert Laplante doit impérativement adresser ses appels à l’action aux instances gouvernementales de la province. Mais cela n’est pas suffisant. En effet, dans la mesure où L’Action nationale souhaite donner au peuple les mots et les concepts dont il a besoin pour comprendre les transformations qui lui sont imposées de l’extérieur par le rapport de domination entre le Canada et le Québec, il est incontournable que Robert Laplante s’adresse directement à ses lecteurs. Parce qu’il est convaincu que l’idéal souverainiste ne mourra pas au feuilleton, Laplante enjoint ses lecteurs à poser un geste élémentaire : aller voter72. Lorsqu’on prend en considération le fait que le Canada a la capacité d’élire un gouvernement majoritaire sans la participation du Québec, ce geste peut être lourd de conséquences. En des termes simples, Laplante affirme :

[…] il faut aller voter pour faire mentir non pas les sondages, mais ceux qui les utilisent comme des instruments sûrs de lecture de l’avenir. […] Il faut aller voter avec la confiance inébranlable en l’avenir de notre peuple […] [pour] dire et redire que sa volonté de vivre finira par triompher de tous les obstacles73.

Le temps n’est plus au repli sur soi. À bien des égards, en incitant ses lecteurs à exercer leur droit de vote, Laplante ajoute du poids supplémentaire à la construction et à la légitimation d’un espace politique « national » qui correspond davantage aux particularités du Québec74.

De surcroît, Robert Laplante ne mâche pas ses mots pour parler de la domination que le Canada exerce sur le Québec. Selon lui, il est plus que primordial que les Québécois prennent conscience des conséquences quotidiennes d’un fédéralisme qui les condamne au statut minoritaire et qui les enferme dans une incapacité de plus en plus grande de faire valoir leurs intérêts collectifs75. Par conséquent, la société québécoise a le droit, voire le devoir, de réagir, de refuser de tolérer que la barbarie s’impose ; elle a le droit de le faire en fonction de son propre seuil de tolérance et qui n’ait nullement besoin de la sanction canadienne76. Il est aussi du devoir de la population québécoise de réclamer une plus grande rigueur de la part de ses leaders, histoire que le gouvernement serve à autre chose qu’à administrer le rapetissement de la province77. C’est tolérance zéro pour le laminage bureaucratique ; la fonction publique québécoise doit être mobilisée sur de vrais défis, c’est-à-dire ceux de la construction d’un État et non pas ceux du réaménagement de la province78.

Malgré l’omniprésence du pessimisme et du désenchantement, Robert Laplante incite ses lecteurs à demeurer attentifs aux actions posées par les instances gouvernementales québécoises qui favorisent la concrétisation de grands projets fondateurs. Parce que c’est en prenant part à ces projets que le peuple québécois prouvera qu’il n’a pas renoncé à bâtir son pays et qu’il éprouve encore une loyauté forte envers son héritage et son histoire79. Si la société québécoise qui a mis en branle l’idée d’indépendance pendant la Révolution tranquille n’est plus la même au tournant du nouveau millénaire, le projet souverainiste conserve tout de même ses visées initiales80. Autrement dit, les sociétés québécoises se succèdent et ne se ressemblent pas, mais l’idée d’indépendance demeure tout de même l’idéal politique à atteindre. Même si le mouvement souverainiste a perdu l’initiative historique, il demeure essentiel de se positionner clairement en faveur de la lutte pour l’indépendance81. Après tout, accepter de rester dans le Canada c’est aussi consentir à un statut de minoritaire à perpétuité82.

Les appels à l’action lancés par Robert Laplante dans ses « Bulletins du lundi » s’adressent tant aux dirigeants de la province qu’aux simples citoyens. En proposant des pistes de solution au phénomène de la minorisation du Québec, il tente de faire revivre un certain consensus au sein du peuple québécois sur la nécessité d’agir avec cohésion. Plus que tout, Laplante souhaite voir les Québécois rompre avec leur condition de dominés et embrasser le dépassement. Par l’action, l’énergie et la confiance que les Québécois libéreront, ils seront si forts qu’ils donneront à ceux qui doutent encore d’eux-mêmes le supplément d’audace qui fera lever l’horizon83.

Conclusion

Les textes publiés dans L’Action nationale pendant la première moitié des années 1990 font ouvertement la promotion de l’indépendance en insistant sur la culture québécoise, l’importance du fait français en Amérique et la mémoire collective84. Au lendemain de la défaite référendaire de 1995, cependant, le discours tenu par les commentateurs de l’actualité et de nombreux intellectuels laisse transparaître une nouvelle réalité que d’aucuns pourraient qualifier de désolante : l’heure est aux remises en question et à l’urgence d’agir. Le discours sur l’avenir du Québec que nous avons reconstitué en analysant la pensée de Robert Laplante dans ses « Bulletins du lundi » publiés dans la revue entre 1999 et 2003 est sans contredit symptomatique de ce climat de désenchantement et de désillusion qui règne sur le Québec à une époque charnière pour l’idéologie souverainiste.

Lorsque le Québec a adhéré au pacte fédératif en 1867, on souhaitait s’unir avec d’autres entités politiques sur la base d’intérêts communs, tout en maintenant une certaine liberté d’action sur la question de la préservation et de l’épanouissement de l’identité culturelle distincte de la nation québécoise85. L’adoption par l’État canadien de pratiques de plus en plus centralisatrices a rendu cette entreprise difficile, voire impossible. À bien des égards, l’annexion du Québec s’est accélérée depuis 1982 et il est devenu de moins en moins envisageable pour les Québécois de conserver deux identités politiques distinctes86. En effet, les Québécois ne peuvent plus espérer faire partie d’un pays où ils pourraient être simultanément Québécois et Canadiens ; la crainte de voir leur identité première assimilée au nom de la survie et de l’épanouissement de la seconde est omniprésente87. L’ingérence du gouvernement fédéral dans les champs de compétence traditionnellement réservés aux provinces, le refus de considérer les droits collectifs des Québécois et le non-respect du bilinguisme ne sont, en ce sens, que quelques signes témoignant de la minorisation de la nation québécoise. À l’instar des historiens, des philosophes et des politicologues qui ont porté un regard critique sur le fédéralisme canadien, Robert Laplante fait son procès au nom d’un idéal de souveraineté à atteindre.

Robert Laplante présente, du même coup, sa vision du Québec au tournant du nouveau millénaire. Prisonnière d’un attentisme maladif et d’un pessimisme contagieux, la bourgade québécoise se laisse manipuler et entraîner vers une aliénation politique qui affecte tant les leaders sociaux et les dirigeants politiques que le simple citoyen. C’est la capitulation tranquille à perpétuité. Mais, malgré cet épais brouillard de désenchantement, une lueur d’espoir subsiste au cœur du p’tit Québec. Robert Laplante le rappelle, l’usurpation n’est pas globale ni absolue et bon nombre de manifestations de résistance surgissent ponctuellement au sujet d’un enjeu national ou d’un autre88. C’est donc dire que la situation n’est pas encore complètement irréversible ; la minorisation du Québec peut être désamorcée. Il est encore temps de renverser la tendance lourde du gouvernement fédéral d’ignorer, voire de nier, l’existence même d’un problème québécois au sein de l’État canadien89.

Et c’est justement sur cette précieuse lueur d’espoir que Robert Laplante mise pour relancer le projet national d’indépendance. Par ses appels à l’action, il interpelle les instances gouvernementales de la province ainsi que ses lecteurs pour inciter la mobilisation populaire et politique autour de la question de l’indépendance. À bien des égards, Laplante tente d’élargir le noyau des indépendantistes regroupés autour de L’Action nationale et offre à ses lecteurs un programme qui fait l’avenir. Ce faisant, le discours sur la minorisation du Québec tenu par Laplante, et plus largement par la revue, s’inscrit sans conteste dans une tentative de redéfinition de la question nationale dans le but de donner un souffle nouveau à l’idéologie souverainiste et à l’épanouissement et à la pérennité de l’identité culturelle distincte du peuple québécois. Parce qu’en définitive, l’indépendance du Québec engendrerait une modification significative des rapports sociaux et politiques à l’échelle canadienne et permettrait à la province d’assumer pleinement son rôle dans le maintien et l’épanouissement de son identité90.

En procédant à l’analyse des « Bulletins du lundi » publiés par L’Action nationale entre 1999 et 2003, nous avons tenté de replacer le discours idéologique d’un homme et d’une institution dans un cadre politique et social précis, c’est-à-dire celui du Québec post-référendaire. En rédigeant ses « Bulletins », Robert Laplante devient, à l’instar de la revue qu’il dirige, le gardien de l’idée d’indépendance. De surcroît, il participe à l’effervescence, au dynamisme et à la fécondité du laboratoire d’idées constitué par l’équipe de collaborateurs de L’Action nationale. Le discours offert par Robert Laplante est complexe, certes, mais il a aussi pour qualité d’avoir une ligne de pensée précise et indéfectible. Dans le cadre de cet article, nous avons toutefois été limitée par le manque de temps et d’espace. Dans la mesure où nous avons choisi de procéder par échantillon, la reconstitution du discours de Robert Laplante dans ses « Bulletins du lundi » que nous offrons n’est que partielle. Une analyse plus exhaustive de son propos révèlerait sans nul doute de nombreux aspects qui n’ont pu être étudiés dans le cas présent. 

 

 

 


1 Réjean Pelletier, Le Québec et le fédéralisme canadien : un regard critique, Québec, Presses de l’Université Laval, 2008, p. 23-24.

2 François Moreau, Le Québec : une nation opprimée, Hull, Vents d’Ouest, 1995, p. 88-95.

3 Eugénie Brouillet, La négation de la nation : l’identité culturelle québécoise et le fédéralisme canadien, Sillery, Septentrion, 2005, p. 323-324.

4 Eugénie Brouillet, L’identité culturelle québécoise et le fédéralisme canadien, thèse de Ph. D. (droit), Université Laval, 2003, p. 552-566.

5 Louis Baltazar, « Quebec and the Ideal of Federalism », The Annales of American Academy of Political and Social Science, vol. 538 (mars 1995), p. 40.

6 Sarah Fortin, « De lunion sociale canadienne à lunion sociale fédérale du Canada (١٩٩٠-٢٠٠٦) » dans Alain-G. Gagnon, Le fédéralisme canadien contemporain : fondements, traditions, institutions. Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2006, p. 340-342.

7 Christian Dufour, Rétablir le principe fédéral : la place du Québec dans l’union sociale canadienne, Montréal, Institut de recherche en politiques publiques, 2002, p. 7-9.

8 François Rocher, « La dynamique Québec-Canada ou le refus de l’idéal fédéral » dans Alain-G. Gagnon, Le fédéralisme canadien contemporain : fondements, traditions, institutions, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2006, p. 95-96.

9 Guy Laforest, Un Québec exilé dans la fédération : essai d’histoire intellectuelle et de pensée politique, Montréal, Québec Amérique, 2014, p. 157-160.

10 Jean-François Caron, « L’évolution du fédéralisme canadien et son incidence possible sur le discours sécessionniste au Québec », L’idée fédérale, vol. 4, no ٤ (octobre ٢٠١٣), p. 5.

11 Gérard Bouchard, « La nation au singulier et au pluriel. L’avenir de la culture nationale comme “paradigme” de la société québécoise », Cahiers de recherche sociologique, no ٢٥ (١٩٩٥), p. 88.

12 Brouillet, La négation de la nation…, p. 28-55.

13 Ibid., p. 61-70.

14 Laforest, op. cit., p. 116 ; Pelletier, op. cit., p. 134-135.

15 Rocher, op. cit., p. 93.

16 Brouillet, La négation de la nation…, p. 379-385.

17 Rocher, op. cit., p. 113.

18 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ١٧ avril ٢٠٠٠ – Le prédateur et les espèces menacées », L’Action nationale, vol. XC, no 6 (juin 2000), p. 157-159.

19 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ١er mai ٢٠٠٠ – La manière forte », L’Action nationale, vol. XC, no 6 (juin 2000), p. 162-163.

20 Pelletier, op. cit., p. 96-97.

21 Louis Vaillancourt, Le modèle québécois de politiques sociales et ses interfaces avec l’union sociale canadienne, Montréal, Institut de recherche en politiques publiques, 2002, p. 37-40.

22 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ١٤ juin ١٩٩٩ – Le fait accompli », L’Action nationale, vol. LXXXIX, no 7 (septembre 1999), p. 173-175.

23 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ٣١ janvier ٢٠٠٠ – Le train est en marche », L’Action nationale, vol. XC, no 4 (avril 2000), p. 113-115.

24 Brouillet, La négation de la nation…, p. 278.

25 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ١٥ octobre ٢٠٠١ – La danse à dix », L’Action nationale, vol. XCI, no 9 (novembre 2001), p. 156-158.

26 Brouillet, La négation de la nation…, p. 325.

27 Guy Laforest, « La Charte canadienne des droits et libertés au Québec : nationaliste, injuste et illégitime » dans François Rocher (dir.) Bilan québécois du fédéralisme canadien, Montréal, VLB, 1992, p. 132.

28 Robert Laplante, « Un certain état des lieux : entrevue avec Raphael Dargent, directeur de la revue Libres », L’Action nationale, vol. XCVIII, no 5-6 (mai-juin 2008), p. 80.

29 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ١٨ septembre ٢٠٠٠ – Faire ses lois », L’Action nationale, vol. XC, no 8 (octobre 2000), p. 148-149.

30 Ibid.

31 Brouillet, La négation de la nation…, p. 326-327.

32 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ١٧ septembre ٢٠٠١ – Linsignifiance sur fond dapocalypse », L’Action nationale, vol. XCI, no 8 (octobre 2001), p. 128.

33 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ١٤ juin ١٩٩٩ – Le fait accompli », loc. cit, p. 174 ; « Bulletin du lundi 28 février 2000 – Les vacances de monsieur Dubuc », L’Action nationale, vol. XC, no 4 (avril 2000), p. 123 ; « Bulletin du lundi 4 novembre 2002 – Mieux vaut étouffer que faire la chicane », L’Action nationale, vol. XCIII, no ٢ (février ٢٠٠٣), p. ١٥١.

34 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ٢٦ novembre ٢٠٠١ – Entre souillure et servitude », L’Action nationale, vol. XCII, no 1 (janvier 2002), p. 144.

35 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ٢٩ octobre ٢٠٠١ – Le simulacre », L’Action nationale, vol. XCI, no 10 (décembre 2001), p. 135.

36 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ١٩ mars ٢٠٠١ – Barbare, a-t-il dit », L’Action nationale, vol. XCI, no 6 (juin 2001), p. 135.

37 Brouillet, L’identité culturelle québécoise…, p. 499.

38 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ١٢ avril ١٩٩٩ – Une victoire des fédéralistes », L’Action nationale, vol. LXXXIX, no 5 (mai 1999), p. 152-154.

39 Ibid.

40 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ٢٥ octobre ١٩٩٩ – Fragile en sa demeure », L’Action nationale, vol. LXXXIX, no 10 (décembre 1999), p. 110.

41 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ١٣ novembre ٢٠٠٠ – Solidaires sans être dupes », L’Action nationale, vol. XCI, no 1-2 (janvier-février 2001), p. 201-203.

42 Pelletier, op. cit., p. 66-67.

43 Ibid., p. 67.

44 Brouillet, La négation de la nation…, p. 85.

45 Michel Sarra-Bournet, « Nationalisme et question nationale au Québec » dans Michel Sarra-Bournet et Jocelyn Saint-Pierre (dir.) Les nationalismes au Québec, du XIXe au XXIe siècle, Saint-Nicolas, Presses de l’Université Laval, 2001, p. 330.

46 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ١٠ février ٢٠٠٣ – Éviter le naufrage nest pas naviguer », L’Action nationale, vol. XCIII, no 4 (avril 2003), p. 163-167.

47 Laplante, « Bulletin du lundi ٤ novembre ٢٠٠٢ – Mieux vaut étouffer que faire la chicane », p. ١٥١.

48 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ١٦ octobre ٢٠٠٠ – Sisyphe au pied de la colline », L’Action nationale, vol. XC, no 10 (décembre 2000), p. 123-125.

49 Pelletier, op. cit., p. 229.

50 Laforest, Un Québec exilé dans la fédération…, p. 229.

51 Laplante, « Bulletin du lundi ١er mai ٢٠٠٠ – La manière forte », p. ١٦٢-١٦٣.

52 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ٢٢ janvier ٢٠٠١ – Tourner à vide », L’Action nationale, vol. XCI, no 3 (mars 2001), p. 145-147.

53 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ١٢ novembre ٢٠٠١ – Finir la besogne », L’Action nationale, vol. XCI, no 10 (décembre 2001), p. 140.

54 François Rocher, « Le Québec et la Constitution : une valse à mille temps » dans François Rocher (dir.) Bilan québécois du fédéralisme canadien, Montréal, VLB, 1992, p. 30.

55 Robert Laplante, « Bulletin du lundi 22 avril 2002 – La ruine de l’esprit », L’Action nationale, vol. XCII, no 6 (juin 2002), p. 156-159.

56 Laplante, « Bulletin du lundi ٢٥ octobre 1999 – Fragile en sa demeure », p. 111.

57 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ١٤ avril ٢٠٠٣ – Combattre les augures », L’Action nationale, vol. XCIII, no 5-6 (mai-juin 2003), p. 284-285.

58 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ٩ septembre ٢٠٠٢ – Zapping post-moderne », L’Action nationale, vol. XCII, no 8 (octobre 2002), p. 136.

59 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ١١ mars ٢٠٠٢ – Ottawa ne bronchera pas », L’Action nationale, vol. XCII, no 5 (mai 2002) : 161-164.

60 Gérard Bouchard, « La nation au singulier et au pluriel. L’avenir de la culture nationale comme “paradigme” de la société québécoise », Cahiers de recherche sociologique, no ٢٥ (١٩٩٥), p. ٩٧.

61 Laplante, « Bulletin du lundi ١١ mars ٢٠٠٢ – Ottawa ne bronchera pas », p. 163-164.

62 Laplante, « Un certain état des lieux… », p. 86-87.

63 Ronald Rudin, « L’éclipse du national dans la nouvelle histoire du Québec » dans Michel Sarra-Bournet et Jocelyn Saint-Pierre (dir.) Les nationalismes au Québec, du XIXe au XXIe siècle, Saint-Nicolas, Presses de l’Université Laval, 2001, p. 294.

64 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ٢٢ novembre ١٩٩٩ – Secteur financier : alerte rouge », L’Action nationale, vol. XC, no 1 (janvier 2000), p. 139-141 ; « Bulletin du lundi 26 novembre 2001 – Entre souillure et servitude », p. 142-145 ; « Bulletin du lundi 28 janvier 2002 – Le lâcheté n’a jamais fait le bonheur des peuples », L’Action nationale, vol. XCII, no 3 (mars 2002), p. 129-132.

65 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ٥ mars ٢٠٠١ – Enfin l’alpinisme ! », L’Action nationale, vol. XCI, no 4 (avril 2001), p. 160

66 Ibid., p. 160-161.

67 Stéphane Courtois, « Le fédéralisme peut-il encore être réformé ? », Globe : revue internationale d’études québécoises, vol. 17, no 1 (2014), p. 197-198.

68 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ١er octobre ٢٠٠١ – Le temps est venu de se commettre », L’Action nationale, vol. XCI, no 9 (novembre 2001), p. 153.

69 Ibid.

70 Laplante, « Bulletin du lundi ٢٠ mars 2000 – Finir la besogne », p. 131-132.

71 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ١٤ février ٢٠٠٠ – Le fétichisme des moyens », L’Action nationale, vol. XC, no 4 (avril 2000), p. 118-120.

72 Laplante, « Bulletin du lundi ١٤ avril ٢٠٠٣ – Combattre les augures », p. ٢٨٣-٢٨٥.

73 Ibid., p. 284.

74 Rocher, « La dynamique Québec-Canada… », p. 121-122.

75 Laplante, « Bulletin du lundi ١٤ février ٢٠٠٠ – Le fétichisme des moyens », p. ١١٨.

76 Laplante, « Bulletin du lundi ١٨ septembre ٢٠٠٠ – Faire ses lois », p. ١٤٩.

77 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ٢٣ août ١٩٩٩ – Regarder passer le train ? », L’Action nationale, vol. LXXXIX, no 8 (octobre 1999), p. 140.

78 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ٦ septembre ١٩٩٩ – Le cafouillage bureaucratique », L’Action nationale, vol. LXXXIX, no 8 (octobre 1999), p. 144.

79 Laplante, « Bulletin du lundi ٢٦ novembre ٢٠٠١ – Entre souillure et servitude », p. 145.

80 Catherine Bouchard, Les Nations québécoises dans L’Action nationale, Sainte-Foy, Presses de l’Université Laval, 2002, p, 128.

81 Moreau, Le Québec : une nation opprimée, p. 171.

82 Laplante, « Un certain état des lieux… », p. ٧٨.

83 Robert Laplante, « Bulletin du lundi ٢٠ septembre ١٩٩٩ – Un défaitisme normal », L’Action nationale, vol. LXXXIX, no 9 (novembre 1999), p. 127.

84 Catherine Bouchard, op. cit., p. 74-75.

85 Brouillet, La négation de la nation…, p. 379.

86 Baltazar, « Quebec and the Ideal of Federalism », p. 51.

87 Brouillet, La négation de la nation…, p. 382.

88 Laplante, « Un certain état des lieux… », p. ٨٤.

89 Dufour, Rétablir le principe fédéral…, p. 23.

90 Moreau, op. cit., p. 173 ; Brouillet, La négation de la nation…, p. 382.

 

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