Les tomates de la honte

Analyse d’un discours radio‑canadien

« Le médium, c’est le message » écrivait Marshall McLuhan en 1964. Peut-on s’étonner dès lors que la chaîne de télévision de l’État canadien promeuve l’unité canadienne ? Sans doute pas. Pourtant, les Québécois ont longtemps écouté la chaîne francophone de Radio-Canada avec un sentiment de meilleure reconnaissance de soi. La télévision produit des émissions de toutes sortes, fiction, services, jeux, information, qui sont des constructions propres au média. Elle nous raconte une histoire, peu importe le sujet. Elle induit une suspension consentie de l’incrédulité durant l’écoute. Dans l’émission scientifique ou les documentaires cependant, le discours soumis à cette temporaire crédulité consentie devient redoutable, très efficace, puisque la crédibilité de l’auteur du discours et l’argumentation proposée comme scientifique semblent imparables au premier coup d’œil. À l’écoute de ce type d’émissions conçu pour instruire, pour informer sur un ton plutôt docte, nous sommes alors étonnés d’éprouver de vives émotions, sans percevoir immédiatement comment on s’y prend pour nous atteindre si profondément dans notre culture, ou dans l’idée qu’on se fait de notre identité.

La serriculture à travers le monde (2 min. 6 s.)

Ainsi, le 10 septembre dernier, l’émission La semaine verte à Radio-Canada, diffusait un dossier sur la serriculture à travers le monde. Moins de deux minutes ont suffi à Mme Catherine Mercier dans son introduction pour soulever chez moi un insoutenable sentiment de honte et d’humiliation qui a rallumé ma vigilance. J’avais déjà moins envie d’accepter l’incrédulité nécessaire à l’histoire. J’ai donc soumis l’émission à une analyse plus objective.

Le principal outil utilisé dans cette émission est la comparaison. J’ai donc identifié les comparants, examiné où on les citait dans le discours et soulevé quelques oubliés. Le dossier serriculture est divisé en quatre segments dont le découpage a une importance certaine.

Dans sa présentation, l’animatrice Catherine Mercier ouvre le dossier en établissant en prémisse une équation surprenante. La proposition « Le Québec est à contre-courant de la tendance mondiale » serait équivalente à la proposition : « Comment expliquer ce retard ? » Être à contre-courant n’est donc pas signe de créativité, d’invention, de rébellion. Pas question ici des idées originales développées en matière de polyculture ou de permaculture sur les fermes québécoises. Non, être à contre-courant ici ne peut que signifier : être en retard.

L’animatrice dresse la table : Sa voix décrit par des tableaux et animations aussi simples que convaincants, combien le Québec fait triste figure dans ce domaine particulier de l’agroalimentaire. Elle nous indique pourtant que la culture en serres comporte de multiples avantages contre les variations de climat et l’infestation de nombreux ravageurs. Elle vante cette production de proximité qui permet l’accès à des aliments plus frais et moins polluants mais surtout – cette fois-ci en blanc immaculé sur noir profond – elle souligne l’avantage suprême de la multiplication par 10 du rendement d’un même hectare de production.

La serriculture se consacre principalement aux fruits et légumes frais, nous dit-elle encore, alors que les champs sont dédiés aux produits de transformation. On pensera tout de suite aux monocultures de mais, de soya, et de blé, qui envahissent les champs de nos voisins, mais les petits dessins comparent plutôt des tomates des champs avec les tomates de serres… Enfin, bien que ce segment s’intitule la culture en serres dans le monde, ce monde est vite réduit à peau de chagrin.

Le producteur québécois cultive 0,4 hectare de serres en moyenne. La glorieuse Ontario : 4 à 6 hectares par producteur. Il y a 11 fois plus d’hectares de serres en Ontario qu’au Québec. Alors que la construction de serres augmente en Ontario, celle au Québec demeure stable depuis 6 ans. Quant au reste du monde, on glisse encore.

Une autre image forte est celle d’un schéma du Canada ou sont colorées les provinces pratiquant la serriculture. Bien sûr, les provinces qui pratiquent avec tant de succès cette forme d’agriculture, la Colombie-Britannique et l’Ontario principalement, paraissent bien petites à côté du grand Québec. Personne ne pense sur le coup que construire des serres à Iqaluit tient de la pure aberration. Et on ne parlera que bien plus tard de cette portion des terres que l’on réserve aux serres en Ontario qui jouissent de l’un des climats les plus clément au Canada.

La culture en serres au Québec (9 min. 57 s.)

Plus de la moitié de l’émission consacrée à la serriculture s’intéresse au cas québécois. Bien qu’on établisse dès le départ que le dossier est soumis au mode de comparaison, il ne s’agira pas ici de comparer facteur par facteur, deux réalités semblables. Non, en fait le modèle ontarien est présenté comme un idéal à atteindre qu’on présentera APRÈS avoir bien déposé le bilan québécois. Comparer deux provinces aussi différentes que l’Ontario et le Québec engendre de la frustration. Ces provinces ne partagent pas la même culture, la même langue, les mêmes réflexes identitaires, les mêmes structures politiques ou juridiques, le même climat, les mêmes ressources, les mêmes valeurs, ni jusqu’ici la même économie agroalimentaire. Mais ce n’est pas tant la volonté de gommer les différences culturelles entre Québec et Roc qui ressort, que celle de suggérer des conditions de production avec lesquelles les Québécois ne savent pas faire, ne savent pas reconnaître, desquelles ils ne savent pas profiter.

Au Québec, on le comprendra très vite, il n’y a pas de modèle. Selon les critères utilisés, le Québec n’est que déconfiture. Dans ce second reportage du dossier, le plus long et j’oserais dire le plus humiliant, nous voyons l’impuissance d’une femme propriétaire et engagée dans la culture de tomates roses à Lanoraie, devant les banques et le gouvernement québécois qui se renvoient la balle pour surtout ne pas aider de trop petits investisseurs, sans doute insignifiants à leurs yeux. Elle ne peut s’agrandir, elle ne peut rénover son système de chauffage, elle ne peut rentabiliser sa production et vend plutôt à pertes. On sent avec émotion que cette passionaria de l’agriculture va tomber, ruinée. Cédera-t-elle ses serres à Sagami comme l’ont déjà fait les serres Savoura et les serres Lacoste ? On le craint. Bien que, le fait est intéressant, le mot Sagami est à peine prononcé du bout des lèvres. Or, cette entreprise grossit sans cesse au Québec et elle est québécoise. Elle ne servira pourtant jamais de comparatif avec le regroupement des producteurs en serres de l’Ontario.

Toujours dans ce reportage mais curieusement ramené au seul segment consacré au Québec, on parle en vrac des quantités d’eau, de chauffage et d’éclairage nécessaires à la production en serres. On parle beaucoup d’énergie. On voudrait bien éliminer le mazout. On comprend les désavantages du chauffage avec biomasse qui ne fournit pas suffisamment du dioxyde de carbone nécessaire à la croissance des plantes. On parle du gaz comme énergie possible, mais c’est plutôt la solution des Ontariens nous apprend-on. Enfin, notre énergie renouvelable, l’électricité, celle qui fait notre fierté et qui est beaucoup plus abordable qu’en Ontario, eh ! bien, on voit que dans les années 80, Jean Garon avait forcé Hydro-Québec à fournir une électricité à taux préférentiels aux serriculteurs. Monsieur Garon croyait en eux. Mais on ne sait quand, Hydro-Québec a cessé ces privilèges aux producteurs, tout en continuant à favoriser l’aluminerie. On nous dit tout cela mais sans bien sûr parler politique. Si le politicien facilement identifié au Parti Québécois apparaît en insert dans ce segment, après son départ de l’Assemblée nationale on jurerait que Hydro-Québec peut renverser les décisions politiques de son propre chef. Depuis M. Garon, aucune autorité ne soumet la grande société d’État ?

Les serres de l’Ontario (7 min. 31 s.)

L’idéal ontarien flotte haut dans le ciel (3e segment du dossier) et on le caractérise par un fort regroupement de gros producteurs en serres qui sont tous solidaires et extrêmement prospères ; une concentration des serres dans les régions au climat le plus propice ; par un centre de recherches consacrées à la serriculture et établi à proximité desdites serres qui disposent ainsi d’amélioration en continu ; par une structure intégrant à la perfection ressources disponibles et politiques ontariennes ; par une très forte exportation de la production vers les États-Unis. On n’y voit pas de défauts. Une « vraie affaire en or » au développement assurément illimité. L’Ontario témoigne d’une magnifique confiance en l’avenir. Tout est gros. Tout est propre. Tout est lumineux. Tout est cohérent. Lisse. Les chercheurs reflètent l’indicible accueil multiculturel ontarien. Ils sont bien habillés, à la mode sous leur impeccable sarreaux. Les camions destinés à l’exportation sont énormes. Ça roule ! Rien ne pourra freiner leur expansion. On ajoute que les Ontariens ont compris depuis longtemps comment tirer profit d’une telle forme d’agriculture.

L’avenir des serres au Québec (5 min. 39 s.)

Notre charmante animatrice se demande, en conclusion, s’il s’agit d’un modèle unique (celui de l’Ontario, bien sûr) qu’il faut reproduire à tout prix ? Bien difficile maintenant d’imaginer une autre conclusion. La seule vraie question qui est posée dans ce dernier segment : est-il trop tard pour que le Québec développe la serriculture à la manière ontarienne ? Bien sûr, on ne manque pas de parler de cet argent qu’il faut investir pour se rattraper. Et si les réponses sont encourageantes de la part des divers et optimistes acteurs québécois interviewés, le travail de sape qui a été fait auparavant en nous lessivant de tout sentiment de fierté ou de reconnaissance nous empêche d’y croire.

Le plus optimiste de tous, M. Alex Michaud, est présenté dès le début de ce segment. Je regrette d’avoir à décrire son allure. Mais son image m’a poursuivi trop longtemps après la fin de l’épisode. M. Michaud avait les cheveux gominés. Il portait des lunettes teintées, un costume pâle sur une chemise bleu très foncée et sans cravate. Son pantalon étroit vaguait sur ces chevilles et amplifiait la longueur de ses souliers pointus. Parce que oui, lui, on l’a vu en entier, plan d’ensemble, pendant qu’il parle au téléphone ! À tout le moins, son image datait des années 60. Je me dis que ce n’est pas voulu. Un mauvais jeu du hasard qui marque fortement le côté brouillon des serriculteurs québécois d’avec les beaux et modernes ontariens ? J’en doute un peu. Mais l’image a déjà trop impressionné ma rétine. Il est donc sans doute trop tard.

Il faut s’apaiser. Longtemps. Prendre du recul. S’agit-il d’un discours toxique qui empêche le producteur québécois de se définir à sa manière ? Sommes-nous assez résilients pour faire volte-face ?

La chasse au discours toxiques

Deux jours plus tard, à Télé-Québec, j’écoutais Nos animaux de la honte. Voilà qu’on m’explique qu’encore une fois nous sommes très en retard sur l’Ontario qui n’a plus aucun chien ou chat à martyriser comme le font avec une détestable cruauté les Québécois ! Pire, l’Ontario vient puiser toutes les semaines, chez nous, dans le bassin des animaux honteusement abandonnés, quelques chiens et chats, pour des propriétaires hautement responsables, eux, de leurs animaux domestiques.

Autre exemple : Doués et oubliés, maman quand est-ce que j’apprends ? film présenté à Télé-Québec une fois encore dans un bloc documentaire, la France apparaît comme beaucoup plus préoccupée par ses enfants doués, laissés à eux-mêmes ici au Québec. Même l’Ontario tient compte de leur différence dans son système d’éducation, illustre-t-on. Encore une fois le Québec est en retard. Pourtant, nous avons eu dans les années 80 des classes de douance dans nos écoles publiques en même temps qu’on ouvrait les écoles Le Plateau et Face à Montréal. Personne ne s’en souvient. Personne n’en parle donc. Effacement troublant de notre mémoire.

Métadiscours intégré ? Contamination réussie sur toutes les chaînes francophones ? Adons exceptionnels ? Faut voir. Plein d’émissions méritent un nouveau regard sur leurs constructions. Nous n’avons pas encore analysé à fond la structure des bulletins de nouvelles, ni des émissions d’actualités, ni des émissions de service, ni des entrevues avec ses vedettes du commentaire politique et social, ni le choix des sujets ou leur absence systématique dans les émissions scientifiques. On n’a pas non plus suffisamment fouillé les conséquences des fermetures de stations radio-canadiennes en régions. C’est fou ce que ça peut miner une conscience de soi que de si peu se voir ou se reconnaître à la télévision.

Il est pourtant légitime de se demander pourquoi nous ne parvenons plus à nous définir. Si la télévision fait partie de la culture au sens anthropologique, cessons de ne critiquer les émissions que pour leurs aspects techniques et esthétiques ou pour leur impact sur l’écoute. Si on veut comprendre qui on est, il faut s’interroger sur qui fait la télévision, quel discours il tient et pour qui. Sinon, comment pourrons-nous inventer une nouvelle télévision ou un média de masse qui nous parle de nous-mêmes et nous stimule à nous révéler par nous-mêmes ?

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