Guillaume Morissette. Nouvel onglet

nouvelonglet250Guillaume Morissette 
Nouvel onglet, roman (trad. de l’anglais par Daniel Grenier), Boréal, 2016, 248 pages

Dans un fascinant article paru, l’an dernier, dans Nouveau projet[1] – magazine dont le titre, par une amusante coïncidence, n’est pas sans évoquer celui du livre ici recensé –, l’auteur Daniel Grenier révélait au public québécois l’existence d’un singulier phénomène dans la littérature montréalaise anglophone. Un jeune homme né à Jonquière, Guillaume Morissette, Québécois de souche on ne peut plus banal, unilingue qui avait appris l’anglais en écoutant The Simpsons à la télé, puis en parachevant plus tard sa conversion à Concordia dans un programme de creative writing, faisait désormais sa marque comme écrivain dans le Montréal anglophone branché. Son roman autobiographique, New Tab (Vehicule Press, 2014), était porté par une vague locale qui transcendait les frontières. On l’invitait à Seattle et à Los Angeles et, sur Amazon aussi bien que sur Tumblr, les commentaires se succédaient pour saluer en son livre un formidable miroir de la génération hipster.

Aujourd’hui, Grenier publie aux éditions du Boréal Nouvel onglet, la traduction de ce roman resté jusqu’ici méconnu chez les francophones. Lui qui, à titre de Québécois attaché à son héritage culturel, avait très bien déroulé dans son article les raisons de son malaise face à la conversion de Morissette, n’en a pas moins vu dans New Tab un roman original et authentique qui témoignait de mouvements sociologiques souterrains importants. Sans Grenier il n’y aurait pas eu, sans doute, de traduction à court et à moyen terme. Je le souligne parce que ce type d’initiative est assez rare au Québec. Les écrivains rechignent trop souvent à sortir de leur œuvre et à jouer les passeurs. Or nous attendons également d’eux qu’ils soient des observateurs de la culture, et qu’ils portent à notre connaissance tout ce qu’ils jugeront utile pour la mise en lumière de la condition commune. Grenier l’a fait, en dépit de réticences de base, et c’est tout à son honneur. 

Car Nouvel onglet est bel et bien un livre « important ». Non pas tant pour ses qualités littéraires, pourtant réelles (j’y reviendrai), que pour ce qu’il dit de l’esprit du temps. Le narrateur, Thomas, est un homme de 27 ans, « ni tout à fait jeune ni tout à fait vieux », qui a émigré de Québec où il travaillait comme concepteur de jeux vidéos. Désoeuvré, vaguement aliéné par son milieu d’origine, n’éprouvant aucun attachement pour la culture québécoise, il s’installe à Montréal où il emménage avec des colocs anglophones. Comme l’auteur, il s’inscrit à l’université Concordia à temps partiel dans un programme de création littéraire. Il y fait la rencontre d’étudiants plus jeunes, à peine sortis de l’adolescence – source de complexes pour lui. Il ment d’ailleurs sur son âge et prétend avoir 26 au lieu de 27 ans… Loin de constituer un repoussoir à ses yeux, cette différence d’âge l’attire et contribue à façonner son identité. L’univers de Thomas est principalement régressif. Ses nouveaux amis sont à l’université, mais pourraient tout aussi bien être au cégep. Nouvel onglet est à l’image de la mondialisation culturelle. Il décrit un univers indifférencié, traversé d’éléments hétéroclites qui se résorbent dans des lofts interchangeables, avec une ironie hipster qui apparaît, bien avant la langue anglaise, comme la véritable lingua franca de la jeunesse d’aujourd’hui.

Pour payer les factures, Thomas consent à retourner dans le domaine du jeu vidéo. Jour après jour, il fixe son écran hypnotiquement, déplace des cubes en 3D, ouvre de nouveaux onglets dans son traitement de texte pour préparer des tutorials. Sa fonction  ? Responsable de la version pour téléphone du jeu Scrabble, vache à lait de son employeur basé en Californie. Il ne se sent vivre, ou plutôt, survivre, que lorsqu’il écrit des poèmes ironiques et fait la fête avec des amis. « Fête » est un bien grand mot. C’est en vérité à une expérience collective de l’ennui que se livre cette bande d’amis, dont l’univers semble tourner autour de l’axe Mont-Royal/Saint-Laurent. Pour tromper leur solitude, l’été, ils créent des events Facebook et invitent leurs pairs à les retrouver dans leur cour arrière pour une séance cinéma sur grand écran. Les rares contacts sentimentaux, et encore plus rares contacts érotiques entre Thomas et la gent féminine se font exclusivement à travers une conscience anesthésiée par la drogue ou l’alcool. Romy, la seule jeune femme pour laquelle Thomas éprouve un désir concret qui échappe à l’enfermement libidinal de Facebook, fait un jour une overdose et se retrouve à l’hôpital. C’est ce moment qu’il estime propice pour chercher à se rapprocher d’elle. L’aventure sexuelle qu’ils avaient eue quelque temps auparavant, dont il n’est plus très sûr, s’était produite alors que tous les deux étaient saouls.

Ses colocs Cristian et Brent, qui ont une vie sexuelle plus active, ne sont pourtant pas tellement mieux lotis. Leurs relations, pour ce qu’il nous en est montré dans le roman, tiennent davantage du compagnonnage sexué que de la liaison passionnelle. Le matin, parfois il y a une fille qui sort de leur chambre. Mais on ne sait pas trop qui elle est ni la nature exacte de la relation. Difficile de leur attribuer une profondeur quelconque, puisqu’ils affichent dans la vie quotidienne un comportement de « demeurés sympathiques ». Il n’y a pas d’électricité, pas de tension qui accompagne l’activité érotique des uns et des autres, comme si nous étions devant une force parmi d’autres, sans portée et signification. Jock ou geek, tous sont malheureux dans Nouvel onglet. Tous sont prisonniers d’un monde d’où la vie adulte, avec son épaisseur existentielle, semble impitoyablement proscrite.

Au travail, Thomas ressent une aversion certaine pour les collègues plus vieux, qui abordent la quarantaine. « Il a l’air d’un père », dit-il, chaque fois qu’il en aperçoit un dans l’aire commune de l’entreprise, comme s’il s’agissait d’un grave défaut, et que la maturité était moins une évolution bienvenue qu’un échec ou un fashion faux pas. Il rejette non pas tant la paternité – ce qui pourrait se défendre comme un choix personnel légitime – que la maturité. On le voit lorsque Romy, qu’il convoite, lui parle inopportunément de son ex-petit ami, un garçon du nom de Lev, qu’elle continue de convoiter. « Un trou de cul », selon le jaloux Thomas, mais qui exerce sur Romy une fascination qu’il est pour sa part bien incapable d’inspirer. Se jetant sur Facebook, il repère le profil de son rival pour bientôt constater qu’il n’est pas de taille. « Il a plus l’air d’un père que moi dans cent ans », conclut-il.

Le lecteur pris à témoin en vient à se poser une question fondamentale. Que cherche au juste Thomas dans son nouveau mode de vie  ? Si on s’en tient aux motivations psychologiques, et qu’on renonce aux a priori moraux, on peut très bien admettre qu’il se fût senti à l’étroit dans son milieu d’origine et qu’il eût voulu intégrer un milieu étranger. Mais pour y gagner quoi, sinon la maturité  ? Tel a toujours été, après tout, le canevas du roman d’apprentissage : un héros qui étouffe dans sa province, et qui s’exile dans la métropole pour s’émanciper et devenir pleinement lui-même. Dans Nouvel onglet, le renversement de perspective est complet : la maturité est devenue indésirable. L’émancipation consiste à troquer un cocon ringard pour un autre, cool et moderne, où les « amis » mondialisés, venant d’Allemagne, de l’Ontario et du Texas, remplacent les cercles sociaux traditionnels, attirés par le faible coût de la vie d’une métropole bilingue de seconde zone où il est parfaitement possible de vivre et de travailler en anglais. Le coloc de Thomas, Brent, fait l’éloge de Montréal comme d’une ville peu chère, où l’on peut faire la fête en permanence. Pour beaucoup de ces touristes étudiants, la métropole québécoise se présente ainsi comme un passage intermédiaire où épuiser les restes de leur crise de post-adolescence, avant de repartir vers des cieux plus prospères, et plus adultes.

Quelle est, pour un jeune en quête de lui-même, la valeur ajoutée du Mile-End  ? Quel est l’intérêt de se retrouver chez Drawn & Quarterly, portant jeans skinny et lunettes à monture noire, pour y lire des extraits de son roman ironique, quand ce n’est pas pour jeter un œil sur une BD d’un trash léché, indifféremment anglo ou franco  ? En regardant vivre les personnages de Nouvel onglet, on se le demande. Rarement – ou plutôt, jamais –, on ne les voit engagés dans une conversation sérieuse avec un adulte, qui tournerait autour de questions vitales et non pas seulement pratiques, comme le paiement du loyer. Ces millenials acculés au pied de leur mur Facebook et enchaînés aux algorithmes de la Silicon Valley évoluent dans les bornes étroites d’un narcissisme générationnel téléguidé par les marchands du capitalisme mondialisé. Pour des étudiants en création littéraire, l’art et la littérature jouent un rôle pour le moins mineur dans leur vie. Thomas fait une fois allusion à un prof de Concordia, mais c’est pour parler du succès mondain de la lecture publique que celui-ci a organisée. Il n’a pas de « maître » à l’aune duquel se mesurer ni se former. Le refus, ou peut-être plus dérangeant, l’impossibilité d’une telle relation (Thomas étudie à Concordia, après tout), augure de la fin du roman : 240 pages plus tard, le personnage principal est de retour à la case départ. C’est en haussant les épaules qu’il constate être resté étranger à toute métamorphose intérieure.

Le contact avec la littérature, chez Thomas, se réduit à l’identification narcissique. Il expédie sa lecture de Herzog, de Saul Bellow, en quelques lignes génériques : l’histoire, dit-il, d’un intello en déphasage avec la réalité. Dans un moment de solitude, il lit dans le métro vingt pages d’un roman de Clarice Lispector, L’heure de l’étoile, et c’est pour nous dire que c’est l’histoire d’une femme malheureuse incapable de se percevoir comme malheureuse. Thomas ne voit que Thomas, quel que soit le livre sur lequel il pose les yeux. Les rares autres écrivains convoqués par les blogueurs hipsters de Nouvel onglet sont de la mouvance d’avant-garde ou « indie », donc des écrivains qui ne risquent pas de remettre en cause leurs préjugés esthétiques, et encore moins de les forcer à s’extraire d’un univers de référence qu’ils occupent déjà, pour ainsi dire par défaut. Dans une entrevue du Devoir, le 24 septembre dernier, l’auteur, revenant sur ses années d’apprentissage, faisait une confession qui allait dans ce sens : « En 2009, dit-il, j’ai lu plus que n’importe quelle autre année dans ma vie. Je lisais de la fiction contemporaine pour trouver des réponses à mes questions. Ça me  faisait du bien de constater que d’autres gens étaient habités par mes préoccupations : des problèmes de communication et d’anxiété, des problèmes d’Internet. »

Le vrai « surmoi » de Nouvel onglet n’est pas formé des grandes œuvres littéraires, qu’il s’agirait de s’approprier passionnément pour mieux, ensuite, les transcender et structurer sa subjectivité. Ce sont plutôt les médias sociaux. La littérature « indie » dont se réclame Thomas n’en est que le prolongement et le satellite. D’ailleurs, comment ne pas voir que c’est par le truchement de Facebook et du web des blogues que lui et ses amis ont d’abord ressenti l’appel de la « création littéraire »  ? On chercherait en vain, dans ce roman, des passages où percerait l’éros de la connaissance, et où serait évoquée une rencontre déterminante, personnelle, entre un jeune esprit et un grand livre de la littérature anglaise. Nous n’avons pas affaire à de jeunes adultes originaux, porteurs d’une brûlure intérieure, en lutte contre le monde pour faire triompher leur individualité, mais à des conformistes dont le rêve est d’obtenir la reconnaissance du groupe – une condition, pensent-ils, pour faire baisser sinon disparaître leur anxiété. Pour eux, l’effacement de soi conditionne l’affirmation de soi. C’est particulièrement clair dans l’extrait suivant (c’est Thomas qui parle) :

On aurait dit que j’utilisais les réseaux sociaux pour trouver un moyen de me transformer en un prototype de moi-même. Si je partageais quelque chose en ligne qui était comique ou déprimant d’une façon comique, je recevais du renforcement positif. Si je partageais quelque chose qui n’était pas bien pensé ou qui avait du sens seulement pour moi, je ne recevais aucun renforcement, ce qui équivalait à du renforcement négatif. Je voulais m’accorder moi-même comme on accorde un piano, je voulais rejeter toutes les parties de moi-même qui ne produisaient pas de renforcement positif. (p. 96)

La culture n’est guère plus qu’un manège du Luna Park technologique. Elle est un motif de tapisserie, un prétexte à distinction, un totem en plastique que l’on porte à la boutonnière. Mais elle n’est plus le lieu où s’investissent les efforts existentiels les plus intimes. Le titre du roman de Morissette l’annonçait déjà : c’est non dans la page blanche, mais dans le « nouvel onglet », c’est-à-dire dans la technologie et dans les virtualités infinies de l’informatique que l’on place aujourd’hui toute sa foi dans la « réinvention » de soi-même. En un sens, les hipsters littéraires de Nouvel onglet sont bien plus proches des zombies transhumanistes qui rêvent de changer d’identité et de se faire greffer des puces dans le cerveau que du mouvement de la contre-culture, auquel on pourrait être tenté à première vue de les associer. (Bien que certaines figures de la contre-culture, comme William S. Burroughs, puissent être vues comme des précurseurs du transhumanisme.)

Les beatniks et leurs devanciers, quoi qu’on pense de ce mouvement, étaient pour la plupart des transgresseurs qui étaient restés en dialogue avec une norme culturelle. Ils ne profanaient pas dans le vide. Quand Henry Miller parle de sa vie érotique dans La crucifixion en rose, sa trilogie autobiographique, et qu’il décrit les aventures de Mona, sa compagne, c’est depuis le point de vue d’un sujet qui a guerroyé ferme pour faire la conquête de sa liberté, et qui en fait l’expérience concrète dans sa vie à ses risques et périls, en porte-à-faux des normes sociales de son temps. Miller représentait un voyage dans les méandres interdits, une exploration d’adulte. Ses scènes de sexe donnent le goût de vivre plus intensément. Or chez Morissette, les passages où Shannon, la nymphomane de service, raconte ses fins de soirée entre deux lits donnent tout au plus l’envie de se jeter en boule et de sucer son pouce. C’est de la sexualité d’enfant perdue. « Les choses se sont vraiment compliquées, ce mois-ci, explique-t-elle à Thomas. J’ai commencé à être attirée par une fille, mais je pense pas qu’elle ressente la même chose et à cause de ça je me suis ramassée dans le lit d’un gars qui m’attire depuis genre deux ans. » Shannon est ce qu’on pourrait appeler une personnalité sans filtre. Elle dit tout ce qu’il lui passe par la tête, y compris ce qu’elle a dit la veille à son thérapeute, ne sait garder aucun secret et n’a aucune inhibition. Que le personnage le plus « libre » sexuellement, dans le roman incarne non la souveraineté et la maîtrise de soi, mais l’immaturité et l’incontinence, est très évocateur, à la fois de l’éthos du livre et de l’époque dont celui-ci se veut le reflet.

Il serait aisé de parler de « crise sexuelle », mais sans doute plus juste et plus simple de parler de « crise du désir ». Le malaise relié à la sexualité n’en est que l’une des manifestations. La palette émotionnelle des hipsters de Nouvel onglet oscille entre la catatonie et la surexcitation, d’ailleurs toujours artificielle, car entretenue par l’alcool et les drogues. Entre les deux pôles règne un ennui dissolvant qui n’arrive guère plus qu’à générer du loufoque en guise de divertissement de substitution. Durant une « fête » à l’appartement, un invité saoul propose à Thomas et à ses amis de leur couper les cheveux. Ils acceptent et se rendent dans la salle de bains, où le coiffeur autoproclamé installe son salon improvisé. Les uns après les autres, ils se soumettent au rasoir niveleur, certains acceptant de se faire raser la moitié du crâne, selon une mode hipster en vigueur qui, dirait-on, est comme un hommage à l’indifférenciation, un geste de dérision lancé à la face des codes esthétiques et sexuels. Ni horrifiés ni enthousiastes, ils se disent tous satisfaits de leur coupe, comme s’il leur était impossible de sortir de leur neutralité émotionnelle. C’est laid, certes ; mais, pour eux, le laid ne saurait être rédhibitoire, parce qu’au contraire du beau il favorise l’indifférencié, qui est leur vrai terrain de jeu. Voici d’ailleurs qu’une jeune femme qui a envie de pisser frappe à la porte : on la laisse entrer. Elle enjoint la bande à rester, protestant qu’elle n’est pas dérangée par le manque d’intimité, et qu’un engagement à ne pas « regarder » en sa direction lui suffit.

Refus de l’intimité, difficulté d’arrimer son désir à la vie, d’entrer dans la réalité autrement que par le ricanement. L’ironie hipster de Nouvel onglet n’a que peu à voir avec l’ironie kundérienne. Elle sert d’instrument pour désamorcer toute émotion authentique, pour décourager toute immersion dans la vie sensible. Elle ne vise pas à approfondir l’ambiguïté de l’existence, mais à travestir l’ambiguïté, source de vie, sous le masque frigide de l’indifférenciation. Le sentiment dominant du roman n’est pas le refus de vivre, ce qui serait déjà plus romanesque et plus adulte, mais, de façon beaucoup plus banale, la peur de vivre. Le désir désormais universel de rester un enfant et de se recroqueviller sur des affects primaires. Le conflit, qu’il soit de nature sociale, politique ou sexuelle, est refoulé, puis intériorisé, avant d’imploser sous forme d’errance éthylique et virtuelle. Dès que Thomas est exposé à un conflit, sa réaction la plus spontanée est de « faire une grimace », locution qui revient à la manière d’un leitmotiv dans le roman. Dans la civilisation de l’image promue par Facebook, où il faut en toutes circonstances garder le bon « profil », la grimace représente une dissidence – modeste, bien sûr, mais un début de dissidence tout de même. Sur les médias sociaux, un conflit assumé peut mener à l’exclusion du groupe, d’où l’importance de la pose, qui est un moyen d’élever sa subjectivité au-dessus de la mêlée en se dérobant à l’épreuve du sens et de l’affirmation de soi. Obsession de la neutralité plastique qui peut même déborder dans la vie réelle : ainsi Thomas entretient-il un souci névrotique et fort peu masculin pour ses cheveux, et angoisse lors de son premier contact avec Romy à propos de sa posture corporelle. Dans Nouvel onglet, l’ironie des personnages – qui n’est pas toujours sans humour, ni sans charme – n’en est pas moins une ironie dégradée, systématique, par laquelle les conflits menaçants du « dehors » se voient neutralisés et domestiqués. La régulation des affects n’est plus l’affaire des individus et de la culture : elle a migré sur Internet, qui en assure désormais l’intendance transfrontalière et commerciale. Les hipsters sont des zombies brigadiers dont la fonction est de faire dévier les afflux de réel sur la voie de garage du Net.

Si ces jeunes demeurent responsables de leur sort, difficile de ne pas voir qu’ils sont également les victimes d’un certain monde qui leur a été légué. La mutation du capitalisme industriel en capitalisme numérique, donc en un système de production éthéré et dématérialisé, ainsi que la déconstruction de toutes les normes culturelles, politiques et sexuelles au cours des cinquante dernières années ont produit la société infantile et indifférenciée de Nouvel onglet. Des hommes adultes qui, pour gagner leur pain, doivent rester devant un écran toute la journée, en mettant au point des jeux vidéos débiles dont le but explicite est d’asservir une partie de l’humanité à leur téléphone, ne peuvent pas produire une ontologie miraculeuse. Dans un éclair de lucidité qui rappelle le meilleur Houellebecq, Thomas, en traversant l’aire des restaurants dans l’immeuble de son entreprise, met au jour les rouages du capitalisme d’aujourd’hui :

Disséminés ici et là dans le bâtiment, il y avait des restaurants et des boutiques dont le modèle d’affaires s’appuyait fortement sur notre décision consciente et répétée de ne pas apporter de lunch au travail. Ce n’était pas difficile d’imaginer les employés des restaurants rentrer à la maison le soir, épuisés après une longue et frustrante journée de travail, jouer à des jeux vidéos sur leur iPhone pour relaxer, ne penser à rien, tout en dépensant leur argent pour des jeux comme ceux qu’on produisait. Peut-être rien n’était accompli dans cet immeuble, peut-être n’y avait-il que de l’argent qui passait de main en main, d’une entreprise à l’autre. Toutes ces heures de travail en pure perte. (p. 93)

C’est dans de tels passages où il situe le drame de son personnage dans un contexte plus large que Morissette donne le meilleur de lui-même. Quittant le registre emo, il rejoint le registre houellebecquien. La « crise du désir » prend son sens à la lumière de la crise du capitalisme, qui a besoin de garder l’humanité dans un état de régression affective pour assurer la croissance de son bassin de consommateurs. Thomas remarque qu’il est loin d’être le seul, à son travail, à afficher la mine d’un homme sexuellement mort. Ses collègues sont gentils et polis, mais ne dégagent aucune combativité sexuelle, et ce, malgré un ratio de 9 hommes pour 1 femme au sein de l’entreprise. L’ambiance au travail est feutrée, d’un silence presque monacal, à peine modulé par les clics et le bruissement coussiné des claviers. Le grésillement des écrans se mêle au grésillement des néons. De temps en temps, un employé à bout de forces se lève pour aller chercher de l’eau. Le royaume de l’écran est celui d’un esclavage doux.

C’est pourquoi, à mes yeux, la scène la plus importante du livre est celle où, lors de leur dernière soirée cinéma en plein air, les colocs décident de faire brûler leur écran géant après la projection du film. Eux généralement si dissociés de leurs émotions semblent, pour une fois, éprouver un plaisir réel, obsédant, qui s’étire sur plusieurs minutes. La seule scène, dans le roman, où la jouissance est représentée sous une forme véritablement crédible, non pervertie par les narcotiques et la parodie pornographique, est ainsi celle où Thomas et ses amis mettent le feu à un écran. Puissant symbole ! La petite foule de spectateurs se recueille devant l’éclat des flammes, tandis que Brent fait jouer spécialement pour l’occasion les Quatre saisons de Vivaldi. Communion païenne inattendue, sur fond d’holocauste technologique, pour ces millenials qui avaient plutôt démontré jusque-là leur absence de sens métaphysique. Il faut dire que les fidèles sur place n’avaient pas l’habitude d’écouter vraiment les films, mais de se servir des films, dans le meilleur des cas, comme d’un prétexte pour se rassembler et, dans le pire des cas, pour nourrir une ironie méta qui annihile tout effet né de la comédie et de la tragédie. L’ineffable Brent, dépositaire d’un reste de conscience artistique, s’était déjà énervé à ce propos auprès de Thomas. « Il y a toujours deux ou trois épais qui fument du pot dans le fond. Peu importe le film qui joue, ça change rien. On pourrait passer La Liste de Schindler et ça changerait rien, quelqu’un se gèlerait la face et partirait à rire en voyant Ralph Fiennes tirer sur du monde. » Si le rapport infirme au sacré et à la transcendance peut prendre des formes triviales, il peut prendre des formes plus préoccupantes. C’est le cas lorsque Cristian, l’obsessif-compulsif de la bande, cède à sa kleptomanie naturelle et décide, en passant devant un mémorial de fortune dressé à la mémoire d’une victime d’accident, de voler le vélo du mort, qui avait été placé en toute innocence contre un arbre à côté de photos et de fleurs. C’est en toute sincérité qu’il dit ne pas comprendre ce que son geste peut avoir de mal. L’ironie dévorante de ces personnages peut les placer non seulement à côté de la vie, mais de la conscience, en les faisant s’attaquer moins à l’esprit de sérieux qu’au sérieux lui-même, à la dignité du sens et de la personne.

Cette recension déjà longue tire à sa fin, et les lecteurs commencent à s’impatienter : mais qu’est-ce que le critique si disert a-t-il à dire sur le passage à l’anglais de Thomas et, par voie de conséquence, sur celui de Guillaume Morissette  ? Pas grand-chose, hélas. Nous savons bien ce que la doxa aurait voulu : que L’Action nationale déchirât sa chemise devant la « traîtrise » du Québécois passé à l’anglais, pour mieux mettre en scène l’imaginaire conflit dont elle se nourrit, entre les « ouverts » et les « fermés ». Nous n’avons pas envie de jouer dans ce film. Et puis, quand on porte une chemise en soie, comme l’auteur au moment d’écrire ces lignes, on ne la déchire pas.

Tout écrivain devrait tirer orgueil et prestige de son statut de paria de l’industrie culturelle. Il ne vit pas, et c’est tant mieux, dans la même réalité symbolique que les ambitieux dont on nous vante fréquemment le réalisme du passage à l’anglais : chanteuses tatouées, cinéastes qui n’écrivent pas leur scénario, columnists à la recherche de nouveaux chèques, acteurs caméléons, humoristes tournés vers Las Vegas. La littérature est le lien le plus charnel que l’on puisse imaginer à une langue et à une culture. De grands esprits ont déjà fait le choix d’écrire dans une autre langue que leur langue maternelle, mais, en tout respect pour Morissette, sa démarche est très loin de ce qu’a pu connaître un Nabokov. Son choix, qui n’a que peu à voir avec le cosmopolitisme lettré, s’inspire bien davantage des préceptes du « totalitarisme libéral », une théologie inversée qui pousse à la désincarnation planétaire et au cynisme marchand. Dans un tel monde, la langue et l’identité ne sont plus vues comme des attributs anthropologiques, qu’on ne saurait sacrifier sans abîmer son humanité, mais comme des « outils » interchangeables et modélisables selon la volonté de chacun, au bénéfice d’un « parcours de vie » régi par la logique de marché.

Fait intéressant, il arrive à Morissette de douter et de prendre conscience des limites d’une telle conception. Par exemple, quand Thomas dit avoir été soulagé de constater, en lisant l’étiquette d’une bouteille de vin, que le français lui était toujours compréhensible, ou encore quand il note avec angoisse un changement dans sa voix, qui a pris au fil du temps un ton robotique en français. La culture n’est pas qu’une abstraction, elle est aussi une réalité charnelle. Elle constitue le corps de la personnalité. Le tour de force de l’idéologie dominante est d’avoir fait croire qu’il n’était plus nécessaire de posséder un corps et une langue pour exister, et que la dépersonnalisation, sans être des plus agréables pour l’âme, était somme toute loin d’être une tragédie, puisqu’elle favorisait notre inscription dans la cartographie virtuelle mondiale. Morissette est donc lu, beaucoup plus que s’il avait écrit en français, mais son travail en anglais en a-t-il fait un homme plus libre ? La fin de Nouvel onglet nous oblige à dire que non. La littérature demeure une expérience humaine dont le principal étalon n’est pas l’argent, la « visibilité » ou le lectorat, mais la souveraineté de l’esprit. C’est de sa capacité à transfigurer l’existence et à initier l’homme à la liberté qu’elle tire sa justification.

Si la critique nationale du totalitarisme libéral peut avoir un sens, c’est dans le rappel qu’aucun être humain ne saurait s’instituer ni conquérir sa liberté en dehors de la filiation et de l’histoire. Il est frappant que Thomas ait si peu à dire sur ses parents, qui ne seraient, selon lui, que des matérialistes sans idéaux, animés par une haine d’eux-mêmes mortifère. C’est bien possible. Mais en ce cas, pourquoi ne pas avoir « fait face » et approfondi le conflit  ? C’eût été l’occasion pour le lecteur de mieux comprendre la relation de Thomas à l’héritage québécois, pour Thomas de s’instituer adulte et pour Guillaume Morissette, de prendre son envol comme écrivain. On ne s’émancipe pas en prenant la fuite par la porte d’en arrière, sans un mot pour ceux qu’on quitte. Morissette est un auteur doué, qui sait tourner un dialogue et croquer en une image efficace des instants de vérité, mais pour passer à une étape supérieure il devra déchirer le voile pixellisé qui le sépare du monde sensible et entrer véritablement en lui-même, pour sonder l’abîme qu’il a laissé se creuser dans son identité. La « réinvention de soi » que, pour l’instant, il revendique à tort ne pourra avoir lieu qu’à cette condition.

Carl Bergeron


[1] « Délier la langue », Nouveau projet, no. 7 (printemps-été 2015).

 

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