Yvan Lamonde et al. Les intellectuel.les au Québec

Yvan Lamonde, Marie-Andrée Bergeron, Michel Lacroix, Jonathan Livernois
Les intellectuel.les au Québec, Del Busso Éditeur, 2015, 158 pages

Voilà un ouvrage au sujet passionnant : l’histoire des intellectuels québécois. J’étais d’autant plus en confiance qu’il avait été écrit par quatre professeurs d’université. Contrairement à d’habitude, ils ne l’ont pas écrit en se divisant les chapitres selon leur spécialité. Ils l’ont écrit comme un seul homme ; à quatre mains. J’appréciais aussi leur volonté de laisser une place de choix aux intellectuelles. Bref, j’étais enchanté. Mon indécrottable naïveté finira par me terrasser. Ce compte-rendu aurait pu être fort simple : cet ouvrage est à ce point décousu et mal écrit qu’il est pratiquement illisible. Comme le fond de cet ouvrage m’était inaccessible, si tant est qu’il existe, j’ai dû me contenter d’en critiquer la forme. 

Alors que je m’attendais à mieux connaître l’œuvre et l’influence de quelques-uns de nos plus grands esprits, plus je tournais les pages, plus j’avais l’impression de feuilleter une vulgaire liste d’épicerie. Lisons un paragraphe choisi au hasard :

Les femmes accèdent de façon significative à l’université dans la décennie 1960 ; certaines ont fait des études de 3e cycle à Montréal (Madeleine Parent) ou à Paris (Jeanne Lapointe, Hélène Pelletier-Baillargeon, Lucille Durand). Elles ont lu Simone de Beauvoir (Le Deuxième sexe, 1949) et Betty Friedman (The Feminine Mystique, 1963). Jeanne Lapointe fait carrière à l’université Laval, Thérèse Gouin-Décarie (née en 1923) à l’université de Montréal, à titre d’exemples (p. 120-121).

L’objectif d’une liste d’épicerie n’est pas de préférer les éléments essentiels de ceux qui le sont moins, mais de n’en oublier aucun. Ainsi, le liquide assouplissant côtoie l’épice exotique. C’est cette technique qui a été utilisée par les auteurs. Le critère sur lequel ils se sont appuyés n’était ni le talent ni l’influence, mais plutôt celui de l’égalitarisme radical. Ils sont donc tous nommés, sans exception. Dresser une liste de noms est un exercice facile ; distinguer les intellectuels remarquables des autres en est un infiniment plus complexe. Bien que quelques noms ressortent du lot, tels Éva Circé-Côté, Lionel Groulx et André Laurendeau, il demeure qu’il est difficile de séparer le bon grain de l’ivraie. Ainsi, Gabriel-Nadeau Dubois est nommé plus souvent que François-Xavier Garneau, Arthur Buies et Jules Fournier, consacrés, eux, par des œuvres qui ont traversé l’implacable épreuve du temps. Cet ouvrage n’est donc pas aussi apolitique que je le pensais de prime abord. D’ailleurs, à la toute fin du livre, le chat sort du sac : « L’intellectuel ne peut être qu’un citoyen critique devant des faits et des discours criants d’injustice. Le citoyen qui consent à la réalité [sic !], la défend et propose de la “ conserver ” telle ne sortira jamais d’une majorité silencieuse » (p. 139). En d’autres termes, pour qu’un individu puisse se obtenir le qualificatif d’intellectuel, il devra dénoncer les « injustices », donc, être « progressiste ». Voilà une bien étrange définition d’un intellectuel…

Il en va de la nature humaine comme de la liste d’épicerie : nous oublions toujours quelque chose. Malgré l’effort des auteurs de ne rien omettre, ils ont oublié quelques éléments, à commencer par la grammaire française. Je dénonce avec véhémence cette idée saugrenue d’écrire « intellectuel.les » à la place de « intellectuels-les » ou « intellectuels et intellectuelles ». Dans son Précis de grammaire française, Grevisse statue que le point « indique la fin d’une phrase. Il se place aussi après tout mot écrit en abrégé ». Devant une règle aussi simple, cette décision, je le rappelle, prise par quatre professeurs d’université, est ahurissante. Il faut savoir que, dans certains milieux, l’objectif n’est pas tant de rendre intelligible le monde qui nous entoure que de débusquer et d’éliminer tous les avatars d’un passé infâme. S’appuyant sur des siècles d’usage, les règles de grammaire font justement partie de ces avatars jugés réactionnaires par certains. Il faut condamner l’éditeur d’avoir accepté cette vilenie dans le titre, tout en lui rendant grâce de l’avoir refusé dans le texte « en raison des implications grammaticales inextricables de la graphie “ intellectuel.les ” » (p. 7). Les révolutionnaires d’aujourd’hui manquent décidément d’ambition. Ils ont abandonné la révolution politique pour la révolution plus feutrée de la grammaire ! C’était d’ailleurs inéluctable étant donné que les seuls révolutionnaires qui subsistent sont des professeurs d’université, par nature plus douillets et pantouflards que ne l’étaient Luxembourg, Lénine et autres Mao.

Cette profanation de la grammaire n’était cependant qu’un présage à ce qui allait suivre : en usant jusqu’à plus soif du jargon propre à leur milieu, nos professeurs ont littéralement déclaré la guerre à la langue française. N’ayons pas peur des mots, Les intellectuel.les au Québec est l’un des livres les plus exécrables qu’il m’ait été donné de lire ces dernières années : une structure labyrinthique, un style blafard, un vocabulaire guindé. J’étais d’autant plus ahuri que cet ouvrage est écrit, faut-il que je le répète, par quatre professeurs d’université, dont trois sont spécialistes en… littérature ! J’aurais pu présenter une multitude d’exemples de ce que j’avance tellement l’ouvrage est contaminé par cette langue disgracieuse. Par pitié pour le lecteur qui lira ce compte-rendu, je me contenterai d’en donner deux.

Au chapitre 5, on peut lire ceci en guise d’introduction :

L’affirmation de l’intellectuel dans l’après-guerre se fait au carrefour de tensions, d’audaces et de résistances, mais celles-ci se font de moins en moins fortes. Ce sont les conditions de possibilité de l’intellectuel, les dédouanements qu’il faut identifier pour faire apparaître les moments forts de l’intellectuel de plein titre et (relativement) bien chez lui (p. 79).

Puis, dans la conclusion, il est écrit que :

L’histoire de l’intellectuel est un regard sur son rapport à la connaissance, une prise en compte du statut de la connaissance dans une société donnée. Homme de raison, l’intellectuel critique québécois a vécu dans une mentalité où, dans l’arbre de la connaissance, le tronc était la religion ou la théologie et les branches étaient les autres savoirs, philosophie, sociologie, sciences. L’englobant intellectuel et culturel dans lequel émerge l’intellectuel est structuré par une hiérarchie où le religieux prévaut sur le civil, la foi sur la raison, l’Église sur l’État (p. 141).

Ne se contentant pas d’oublier les règles de la grammaire et les lois du style, les auteurs ont aussi révolutionné la division temporelle de notre histoire. Hormis les années 1929 et 1945, évidentes en elles-mêmes, les autres années qui ont été retenues sont pour le moins discutables. Pour le chapitre 2, nos professeurs ont retenu l’époque située entre les années 1901-1929. Pourquoi 1901 ? Parce que « le proto-sociologue [sic] Léon Gérin (1863-1951) est le premier à utiliser le substantif “ intellectuel ” » (p. 19). Le chapitre 3, quant à lui, est réservé aux intellectuelles et concerne l’époque située entre les années 1880-1929. Pourquoi 1880 ? C’est « le moment de sortie [pour les intellectuelles] de la très récente parole privée » (p. 45). Ce chapitre est d’ailleurs le seul qui les concerne spécifiquement. Dans les chapitres suivants, elles ont été réunies à leurs collègues masculins. Pourquoi ? On ne le sait pas. Mais la palme de la singularité revient aux chapitres 5 et 6 dont les années charnières sont 1945-1970 et 1970-2015. Pourquoi les auteurs ont-ils opté pour l’année 1970 et non 1960 comme nous avons coutume de le faire ? Même ceux qui critiquent la Révolution tranquille reconnaissent son importance dans notre histoire. Le lecteur restera dans le doute, les auteurs n’ayant pas trouvé pertinent de s’expliquer.

L’oubli précédent justifie celui qui suit : exception faite de l’idéologie progressiste, cet ouvrage pèche par un apolitisme radical. Il évacue de ce fait nombre d’événements historiques qui sont pourtant essentiels à la compréhension du travail des intellectuels. Ces derniers ne sont-ils pas justement tributaires de ces événements ? À ce sujet, le chapitre 1, qui compte seulement 10 pages et qui a pour sujet la genèse du « métier » d’intellectuel, est un chef-d’œuvre du genre : nulle part n’est-il fait mention de la Nouvelle-France ; encore plus insolite, il n’y a aucune référence directe à la Conquête et à ses conséquences ; les Rébellions de 1837-1838 sont traitées avec une légèreté déconcertante, de même que la Confédération de 1867. Alors qu’ils font, à juste titre, une grande place à l’influence de la religion et du nationalisme, nos auteurs négligent de faire référence aux événements qui expliquent cette influence. Cette insouciance prive le lecteur des clés nécessaires à la compréhension de notre histoire en général et de notre histoire intellectuelle en particulier. Je comprends que le député Pierre-Stanislas Bédard n’était pas un « intellectuel » au sens strict du mot. Mais le chapitre 1 n’est-il pas intitulé « L’intellectuel et l’intellectuelle avant le mot » ?

Lisant mes critiques, les auteurs me diraient sans aucun doute qu’ils ne sont pas soumis aux mêmes lois de la langue que le commun des mortels. Foutaise ! Les critères qui servent à évaluer la qualité d’un texte sont universels. Et ils ont été suggérés par Nicolas Boileau il y a plus de trois siècles ! Ce n’est pas ce qu’on pourrait appeler un secret bien gardé… Je ne peux que conclure que nos quatre professeurs ne désirent pas tant partager leur connaissance que se conformer aux dogmes linguistiques et idéologiques de leur caste. Nos quatre auteurs ajouteraient aussi qu’ils ont signalé tous les événements historiques pertinents. Peut-être. Encore faudrait-il pouvoir les dénicher dans ce magma de mots. Enfin, les auteurs me feraient savoir, la main sur le cœur, qu’ils ne font pas de politique. Je leur répliquerais que ce n’est pas faire de la politique que de s’y référer dans le but de rendre intelligible les luttes des intellectuels. Il se trouve que c’est aussi à cause de cet apolitisme radical que cet ouvrage est incompréhensible. Dans leur liste d’épicerie, les auteurs n’ont manifestement pas oublié d’ajouter l’eau de javel, produit essentiel pour qui veut purifier l’histoire de ses souillures politiques.

Après avoir lu cet ouvrage, j’étais à ce point bouleversé que j’ai failli ne pas consulter la seule section intéressante : la bibliographie, que les auteurs ont nommée « Études sur l’intellectuel québécois ». Des révolutionnaires, vous disais-je ! Ces quelque trois pages m’ont redonné espoir. Plusieurs ouvrages ont été écrits sur ce sujet fascinant et nul doute qu’il y en a parmi eux qui pourront satisfaire le lecteur passionné.

Mais il y a pire que ce qui précède : cet atroce petit livre n’est pas à la hauteur de l’histoire captivante de nos intellectuels ; ces femmes courageuses et ces hommes intrépides qui ont œuvré dans des conditions politiques, matérielles et institutionnelles autrement plus pénibles que nos quatre révolutionnaires de boudoir ne le vivront jamais. Malgré tout, ces intellectuels nous ont laissé un héritage exceptionnel. Je ne peux en dire autant de nos quatre professeurs. Leur ouvrage sera oublié aussi vite qu’il aura été publié.

La nature des débats et la qualité des intellectuels qui les animent en disent long sur le dynamisme d’une société. Le seul atout de ce livre est d’illustrer de façon prodigieuse la médiocrité intellectuelle du Québec actuel.

Martin Lemay

 

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