Le coopératisme

Professeur adjoint, École des hautes études publiques (ÉHÉP), Université de Moncton

logo100eBLEU150Sur une période de cent ans, L’Action nationale a tenu des positions variées et parfois même, en apparence, contradictoires sur le mouvement coopératif. Au cours des années 1920, la revue est à peu près complètement indifférente à la coopération, si ce n’est d’un intérêt pour le mutualisme dans le domaine de l’assurance ; à partir de la fin des années 1930, sous la direction intellectuelle de François-Albert Angers, la coopération est identifiée comme la voie royale pour l’émancipation des Canadiens français ; à partir des années 1980, la coopération est réévaluée à la baisse et est appelée à jouer un rôle complémentaire au sein d’une économie plurielle.

Cet éclectisme apparent dissimule pourtant une continuité frappante. Depuis les années 1930, la revue est une des plus fidèles alliées de la coopération au Québec. Au cours des quatre-vingts dernières années, elle a continuellement plaidé pour une expansion du secteur coopératif et a multiplié les contributions à la pensée coopérative. D’Esdras Minville à Robert Laplante, en passant par François-Albert Angers et Rosaire Morin, les directeurs de la revue ont été nombreux à faire de la coopération un élément absolument central de leur engagement social.

La coopération en marge de la Doctrine (1917-1928)

La revue a toujours cherché à articuler une doctrine qui orienterait tous les aspects de notre vie nationale. Au cours de ses premières années, sous le leadership intellectuel de Lionel Groulx et d’Édouard Montpetit, la coopération se situait à la marge de cette doctrine – bien qu’on reconnaissait, du moins à Montpetit, une sympathie réelle pour la coopération (Angers 1939, 253). Aussi bien dans L’Action française (1917-1927) que dans L’Action canadienne-française (1928), on n’accordait que peu ou pas d’attention à la question de la coopération. Il faut dire que le mouvement coopératif québécois n’en était alors qu’à ses balbutiements et qu’il n’avait pas encore fait ses preuves.

La tiédeur de l’attention à l’endroit du mouvement coopératif semble effectivement refléter un certain scepticisme quant à ses capacités. Ainsi, dans un article de 1921, Olivar Asselin, une des têtes les plus fortes de la revue, conclut que les caisses populaires Desjardins, bien qu’elles aient un rôle social important, ne risquent guère d’être un jour en mesure d’appuyer l’industrie – sauf peut-être dans le milieu agricole, mal desservi par les banques (Asselin 1921, 137).

Durant toute cette première décennie, la revue maintient cette attitude distante à l’endroit de la coopération. Un texte se démarque néanmoins de manière éclatante. Il s’agit d’un article troublant et brillant d’Esdras Minville. Dans « L’ennemi dans la place : le capital étranger » (1924), Minville sera le premier à soutenir que la coopération est le modèle économique qui convient le mieux aux Canadiens français (Dupuis 1993, 212). En effet, la coopération nous permettrait « d’organiser » notre capital et de le mettre au service de nos propres œuvres, notamment de notre petite industrie rurale ; la coopération nous permettrait ainsi de freiner la domination économique que le capital étranger anglo-saxon exerce alors sans partage sur le Québec. En 1924, la réflexion de Minville, qui n’a pas encore trente ans, n’a pas atteint sa maturité et sa pensée économique reste alors à développer. Malheureusement, l’article arrive quinze ans trop tôt ; c’est un texte précurseur qui ne trouvera d’écho véritable dans les pages de la revue qu’avec l’arrivée de François-Albert Angers, vers la fin des années 1930. S’il arrive tard, l’écho sera toutefois d’un rare retentissement. En effet, pendant plus de quarante ans, soit de la fin des années 1930 à la fin des années 1970, L’Action nationale fera sienne la grande idée minvillienne selon laquelle la coopération est le meilleur système économique pour les Canadiens français.

La coopération comme alternative au capitalisme et au socialisme (1933-1980)

Durant les années 1920 et 1930, Minville ne publiera pas d’autres articles sur la coopération dans les pages de la revue. En 1933, il devient toutefois président de la Ligue d’Action nationale et la revue, rebaptisée L’Action nationale, se met alors à s’intéresser sérieusement à la coopération.

Pendant les années qui précèdent son arrivée en poste, les articles sur le mouvement coopératif se multiplient sans qu’il n’y ait de thèse forte qui se dégage, sans qu’un auteur en particulier se démarque du lot. Cela change à la fin des années 1930. D’une part, en novembre 1938, dans l’éditorial de son premier numéro spécial sur la coopération, la revue clarifie son orientation et adopte une ligne claire et ferme, en affirmant qu’elle voit en elle « l’un des instruments grâce auxquels les Canadiens français pourront opérer sans inutile violence le redressement économique et social dont l’urgence apparaît de plus en plus. » (177). À partir de ce moment, et pour les quarante années à venir, la coopération occupera une place névralgique au cœur de la doctrine économique de L’Action nationale.

Un auteur en viendra rapidement à complètement dominer la pensée coopérative de la revue. Dans une dizaine d’articles publiés entre mars 1939 et novembre 1959, François-Albert Angers développera considérablement la thèse minvilienne selon laquelle la coopération serait la voie privilégiée pour mettre un terme au retard économique des Canadiens français.

Plus précisément, Angers développera cette thèse sur trois fronts. D’abord, Angers assume pleinement que la coopérative n’est pas un type d’entreprises parmi d’autres, qu’il relève en fait d’un système économique tout à fait distinct à la fois du capitalisme et du socialisme, et ce autant au plan des valeurs que de son mode de fonctionnement. Il faut souligner le caractère radical de cette position : le coopérativisme d’Angers est véritablement un anticapitalisme.

Ensuite, de toutes les formes de coopératives, Angers privilégie clairement, dans le contexte du Canada français, la coopérative de consommation. Son argumentaire s’appuie sur l’intuition originelle de Minville. Puisque, au Québec, le capital est étranger, mais que le marché – c’est-à-dire la masse des consommateurs – est canadien-français, il est dans l’intérêt de ces derniers de passer d’un système économique contrôlé par le capital, le capitalisme, à un système économique contrôlé par les consommateurs, où prédominerait la coopérative de consommation. C’est ainsi que les Canadiens français pourraient mettre l’économie au service de leurs intérêts nationaux, d’abord en s’organisant pour faire pression à la baisse sur les prix, puis en utilisant les surplus ainsi dégagés pour investir dans l’industrie canadienne-française. Sur ce dernier point, Angers (1939, 67) se démarquait d’ailleurs de Minville (1924, 348) en estimant que la coopération pouvait également investir la grande industrie – bien que Minville en vint également, dans les années 1930, à encourager activement le développement de la coopérative en contexte industriel (Laplante et Provost 2010, 19).

Enfin, pour notre économiste des HÉC, les vertus de la coopération ne sont pas qu’économiques. Angers (1949) reconnaît que sur le plan matériel, le capitalisme a donné des fruits, mais il note que : « C’est sur le plan humain que le capitalisme s’est révélé surtout défectueux. Il y a bien des raisons à cela, qui ne sont pas surtout intrinsèques à la technique capitaliste. Les principales sont d’abord spirituelles et ne tiennent pas au capitalisme même, mais bien aux philosophies matérialistes qui ont dominé le XIXe siècle » (34) – philosophies matérialistes communes aussi bien au capitalisme qu’au socialisme. Le coopérativisme qu’a en tête Angers ne partage pas ce matérialisme, il s’inspire et prend appui sur la doctrine sociale de l’Église et accepte de se soumettre aux fins extra-économiques spirituelles et nationales partagées par une communauté de coopérateurs. Il cherche avec la coopération à réaliser le projet spirituel plus vaste d’une « vie économico-sociale catholique, c’est-à-dire tout empreinte de modération dans la recherche des biens matériels et l’utilisation du progrès » (Angers 1942, 274). S’opposant au moins autant à l’internationalisme socialiste qu’au capitalisme apatride, Angers défend par ailleurs la légitimité de soumettre la coopération à des fins nationales, rejetant vigoureusement, par exemple, le projet d’une fédération canadienne de coopératives qui mettrait les Canadiens français en minorité (Angers, 1947).

Minville, qui publiera quelques articles au cours des années 1940 et 1950, insistera également sur les vertus extra-économiques de la coopération. Il souligne par exemple à quel point le coopérativisme est plus humain que le régime industriel « parce qu’il suppose le sens des responsabilités personnelles et sociales, de l’initiative et de la discipline » (Minville 1947, 171 ; voir aussi L’Action nationale 1962, 315).

Ces vingt années seront les plus fécondes sur le plan de la pensée coopérative dans la revue. À aucun autre moment les textes sur la coopération ne s’élèveront à de telles hauteurs intellectuelles. Le contexte économique et politique du Québec s’y prête. Pendant toute cette période, les intellectuels cherchent activement à résoudre le problème économique du Canada français et la coopération apparaît alors encore comme une solution potentielle – à l’instar du corporatisme, du crédit social ou du syndicalisme, par exemple. Rappelons que c’est dans ce contexte que le père Georges-Henri Lévesque crée une chaire de coopération à l’Université Laval, en 1938, et qu’il fonde le Conseil supérieur de la coopération du Québec (l’ancêtre du Conseil québécois de la coopération et de la mutualité), en 1940.

La Révolution tranquille viendra refroidir cette passion coopérative. En effet, à partir des années 1960, les gouvernements québécois viendront résoudre le « problème » que la coopération était censée solutionner (le retard économique des Canadiens français), mais en accordant à la coopération un rôle d’appoint. Pour un lecteur contemporain, ce passage de l’article d’Angers de novembre 1959 jouit ainsi d’un caractère à la fois prémonitoire et ironique :

Je n’ai plus, pour ma part, d’inquiétude sur l’avenir économique du groupe Canadien français, pour autant que notre population voudra bien faire la part indispensable qui lui revient. Notre libération économique ? Elle n’attend plus que nous. Elle n’attend plus que le moment où nous nous déciderons à marcher à fond dans le mouvement coopératif de consommation. Elle n’attend plus que de nous voir nous faire un point d’honneur de mettre nos épargnes au service d’institutions qui les feront servir à l’avantage des nôtres (183).

À partir de 1960, les écrits d’Angers sur la coopération changent complètement de facture. Il est maintenant en guerre contre l’État québécois qui semble s’acharner à enterrer de façon définitive tout projet de révolution coopérative. Sa bataille contre l’étatisation de l’hydroélectricité – sujet auquel il consacrera une quinzaine d’articles entre octobre 1960 et février 1965 – prendra des allures épiques. Pendant plus de quatre ans, Angers ferraillera sans relâche, ne ménageant aucune critique à l’endroit de sa propre famille politique, allant même, dans un excès d’emportement, jusqu’à comparer René Lévesque à Benito Mussolini (par ex. Angers 1964, 742).

Le lecteur contemporain serait ici tenté d’assimiler Angers à un réactionnaire grincheux. Le relire nous rappelle pourtant à quel point sa redoutable indépendance d’esprit reflétait une rigueur morale et intellectuelle peu commune. Son opposition à la nationalisation de notre hydroélectricité puisait dans ses convictions les plus profondes. Angers aurait préféré voir les coopératives prendre en charge le développement de l’hydroélectricité dans la province. Au minimum, l’État se devait de « laisser vivre » la quarantaine de coopératives d’électricité qui œuvraient déjà dans le domaine au Québec, au lieu de les acheter à rabais au début des années 1960. Angers, qui a suivi de près ces coopératives d’électricité au Québec et aux États-Unis, était convaincu que les coopératives étaient plus efficaces économiquement que l’État (Angers 1960, 200). Mais les raisons de sa colère étaient plus fondamentales. Dans un éditorial particulièrement bien senti, intitulé « Où sont les vrais coopérateurs ? » et publié en décembre 1962, la revue nous rappelle qu’il ne faut pas se satisfaire d’une indépendance nationale de surface vite faite par un État-gestionnaire. « Nous ne serions pas beaucoup plus libres qu’avant : les vrais maîtres de nos gens en tutelle n’auraient fait que changer de nom » (316). À cette indépendance de surface et facile, la revue oppose une plus exigeante « indépendance nationale pensée et menée à bien par la Nation entière » (316). L’objectif ultime des coopérateurs étant de « former à la liberté » (315), la coopération doit naturellement se situer au cœur du projet d’émancipation nationale. Au contraire, l’État, qui « ne peut former que des sujets et des salariés » (315), doit se contenter d’un rôle de facilitateur.

Pour le reste des années 1960 et 1970, il y aura peu de développement dans la pensée coopérative de L’Action nationale. La revue n’hésite pas à ramer à contre-courant, à défendre et promouvoir avec énergie le modèle coopératif, mais le Québec semble ailleurs. La coopérative de consommation ne connaîtra jamais l’expansion espérée. En témoigne le destin de l’épicerie La Familiale, en laquelle Angers (1939) avait mis beaucoup d’espoir. Fondée en 1936 par Victor Barbeau, un collaborateur de la revue, la première coopérative de consommation de Montréal fera faillite en 1960 après avoir connu un succès assez mitigé.

Après la bataille perdue de l’hydroélectricité, Angers publiera très peu d’articles dans les pages de la revue sur la coopération. Ses thèses seront régulièrement réitérées en éditorial – la revue publiera même une série de neuf articles à caractère pédagogique sur la coopération entre décembre 1966 et avril 1968 – et seront fréquemment relayées, notamment par Rodolphe Laplante (entre 1963 et 1966) et Jean Genest (entre 1973 et 1975), mais il y aura peu de réflexion nouvelle sur la coopération.

La coopération comme complément aux secteurs public et privé (1981-2016)

À tort ou à raison, la coopération a toujours été une arme des pauvres. Au temps de Minville et Angers, c’est le Canada français dans son ensemble qui se caractérise par l’indigence ; la coopération est alors associée au salut national. Mais en 1980, le « problème économique du Canada français » que la coopération cherchait à résoudre avait bien changé. Le Québec s’était considérablement modernisé et la coopération n’y avait que faiblement contribué. L’idée chérie de Minville et Angers selon laquelle la coopération était la voie pour l’émancipation des Canadiens français semblait soudainement appartenir à une autre époque.

L’Histoire n’a pas tout à fait « donné tort » à Angers. D’une part, il est toujours possible de croire qu’un virage vers une économie à dominance coopérative aurait donné de bons résultats matériels pour les Canadiens français. D’autre part, comme on l’a vu, Angers n’a jamais considéré la coopération comme un instrument exclusivement économique. Or, sur le plan spirituel et moral, le progrès réalisé au cours de la Révolution tranquille est beaucoup moins évident que sur le plan matériel, notamment dans la perspective catholique qui était celle de Minville et Angers. Cela dit, l’Histoire n’a pas non plus prouvé que la voie coopérative était la bonne pour le Québec ; cette voie demeure pour l’essentiel non explorée – du moins à l’extérieur des secteurs financier et agricole. De plus, soulignons-le, le projet d’une économie québécoise à dominance coopérative n’a jamais reçu un appui politique le moindrement sérieux. Dans ce contexte, « pour rester d’actualité », L’Action nationale renouvelle substantiellement sa pensée coopérative à partir des années 1980.

La revue demeure profondément attachée à la coopération, mais en fait désormais une défense moins radicale en s’en faisant une représentation moins globalisante. Alors qu’Angers voyait en la coopération un système économique alternatif au capitalisme (et au socialisme), on voit maintenant la coopération comme une composante à développer au sein d’une économie plurielle.

C’est le professeur Marcel Laflamme qui signalera le premier la nouvelle place accordée à la coopération dans la doctrine économique de la revue. Dans un article phare publié en décembre 1981, Laflamme livre un plaidoyer pour ce qu’il appelle la social-démocratie coopérative. Alternative moins radicale à la « république coopérative » d’Angers, la social-démocratie coopérative renvoie à une économie plurielle, mais où domineraient l’esprit et les valeurs de la coopération – la solidarité, la responsabilité individuelle, la démocratie, notamment. Des organisations québécoises comme Cascades Inc., le Fonds de solidarité FTQ et la Caisse de dépôt du Québec trouvent ainsi grâce aux yeux de Laflamme, qui y décèle le même univers de valeurs, même si elles ne sont pas formellement des coopératives. Laflamme peaufinera – mais sans modification substantielle – cette thèse dans le cadre d’une vingtaine d’articles publiés dans la revue au cours des années 1980.

Laflamme sera le dernier promoteur de la coopération soucieux de penser un système économique « entre New York et Moscou » qui conviendrait au Québec. À partir des années 1990, si on continue de parler de coopération dans les pages de la revue, on considère comme hautement idéaliste l’idée que nous pourrions avoir un autre système économique. L’horizon des possibles s’est rétréci, l’imaginaire politique s’est affadi. Le contexte mondial invitait à un tel repositionnement : avec la chute du Mur de Berlin et la dissolution de l’URSS, c’est dans le monde entier que le capitalisme cesse d’être sérieusement remis en question.

Au début des années 1960, Angers voyait en l’État le grand faucheur du mouvement coopératif et avait activement combattu l’étatisation de l’hydroélectricité. Trente ans plus tard, la véritable menace semblait plutôt venir du marché. Ainsi, dans les années 1990, c’est contre l’agonie de l’esprit coopératif que se mobiliseront les défenseurs de la coopération. Le directeur de la revue, Rosaire Morin, fera de l’affaiblissement des valeurs coopératives du Mouvement Desjardins un de ses chevaux de bataille, y consacrant quatre articles musclés entre 1994 et 1999, dont un dossier de 36 pages en juin 1997. Morin reproche à Desjardins – pourtant alors dirigé par Claude Béland, celui-là même qui est aujourd’hui perçu comme le gardien des valeurs coopératives du Mouvement – de négliger l’intercoopération et l’éducation à la coopération, de ne pas se soucier suffisamment du développement du Québec, d’appauvrir les milieux ruraux en fermant un grand nombre de petites caisses, en fusionnant les fédérations régionales et en drainant ses épargnes, voire en le déportant vers l’étranger ; en somme d’être devenu une banque capitaliste. L’article « L’avenir de Desjardins », publié en avril 1999, est le plus pessimiste de tous ; avec la lucidité que la fin de vie apporte, il constate que le combat est perdu, qu’il faut maintenant faire le deuil de la coopérative Desjardins – jadis la plus grande réussite québécoise. Ce texte est effectivement le dernier que signera Morin, qui s’éteindra le 14 avril de cette année. Desjardins l’aura préoccupé jusqu’à son lit de mort.

S’il était très sensible à la dégénérescence coopérative de Desjardins, Morin était aussi attentif aux nouveaux développements du milieu coopératif québécois. Ainsi, de façon systématique dans sa chronique « Des trouvailles et des réussites merveilleuses », qu’il tint de mars 1987 à avril 1988, puis de façon plus occasionnelle dans ses chroniques subséquentes (« En marge de l’actualité nationale », « Des trouvailles dégoûtantes et des réussites merveilleuses », « Questions d’action nationale », « À travers l’actualité », « Regards » et « Regards sur l’actualité ») qu’il tint jusqu’en avril 1999, Morin couvrira l’actualité de ce qu’on appelle aujourd’hui l’économie sociale. Il est fasciné par le dynamisme, la créativité et la chaleur humaine qui sous-tendent la pléthore de petits projets citoyens de prise en charge qui voient alors le jour dans les quatre coins du Québec.

Son successeur, Robert Laplante, poursuivra dans cette voie. L’époque où on théorisait une prospective économie québécoise à dominance coopérative a beau être révolue, L’Action nationale continue de miser sur la coopération et d’appuyer les initiatives coopératives de chez nous, incluant celles qui portent en elles un projet plus radical et englobant. Ainsi, à travers les pages de la revue, Laplante (1988 ; 1993) nous fait véritablement découvrir le village coopératif de Guyenne, en Abitibi – et plus généralement le potentiel coopératif en milieu forestier (par ex. Laplante, 1994). Puisant dans la pensée économique de Minville et s’inscrivant dans la suite de sa colonie à Grande-Vallée (fondée en 1938), une initiative comme celle de Guyenne (lancée en 1947) est ce qui se rapproche le plus, à petite échelle, d’une « république coopérative ». Le dialogue avec Minville se poursuit, donc. Alors qu’Angers l’économiste s’était surtout attaché à théoriser les intuitions de son père intellectuel, Laplante le sociologue est allé sur le terrain et a étudié empiriquement le travail concret de volontaristes inspirés par le projet minvillien.

Autre différence avec Angers : alors que celui-ci, comme on l’a vu, privilégiait clairement la coopération dans le domaine de la consommation, Rosaire Morin et, a fortiori, Robert Laplante affichent également une grande ouverture à la coopération dans le domaine de la production. Les coopératives forestières auxquelles s’intéresse Laplante, soulignons-le, sont des coopératives de travailleurs.

Et à l’instar de Morin, Laplante s’intéressera vivement au développement de l’économie sociale, qui ouvre de nouvelles voies au développement du mouvement coopératif. Tout comme son prédécesseur, Laplante voit largement l’économie sociale comme un lieu d’expérimentation sociale, de renouvellement des solidarités et de revitalisation des milieux de vie (par ex. Laplante 1996, 2000). Sociologue de la coopération et acteur clé du Groupe de travail sur l’économie sociale formé en prévision du Sommet sur l’économie et l’emploi de 1996, Laplante est en mesure de nous livrer un article synthèse précieux sur l’économie sociale dans le numéro d’octobre 2000 – où il articule les origines conceptuelles du mouvement, retrace son histoire dans les différentes régions du Québec et cerne les enjeux actuels reliés à sa reconnaissance gouvernementale.

L’intérêt de la revue pour l’économie sociale se poursuit depuis – qu’on pense notamment aux dossiers spéciaux sur les coopératives de santé (avril 2007) et sur les coopératives de solidarité (février 2008) – bien qu’on sente aujourd’hui un certain essoufflement. Si le préjugé favorable envers la coopération demeure toujours palpable, force est de constater que cela fait plus de vingt-cinq ans qu’on ne tient plus, dans la revue, de position précise quant à la place que devrait occuper la coopération au sein de l’économie québécoise. Au début des années 1980, L’Action nationale a cessé de plaider pour une économie à dominance coopérative et à partir de la fin des années 1980, de plaider pour une économie où dominerait « l’esprit coopératif ». Malgré l’enthousiasme coopératif de Morin et Laplante, il semble ainsi que la coopération se soit une fois de plus progressivement déportée vers les marges de la doctrine économique de la revue.

En conclusion, la place de la coopération dans la doctrine économique de la revue a considérablement évolué au cours du dernier siècle. Véritable alternative au capitalisme et au socialisme sous Minville et Angers, la coopération est, depuis les années 1980, plus sobrement considérée comme une composante à développer au sein d’une économie destinée à être plurielle et à dominance capitaliste. Derrière cette rupture, se cache toutefois une grande continuité : même si elle en a souvent fait une critique rude et sévère, la revue n’a jamais été opposée à la coopération ; on peut même dire qu’elle compte, depuis 1933, parmi les plus fidèles et articulés promoteurs de la coopération au Québec. Ce parti pris continu pour la coopération n’est pas le résultat d’une simple « dépendance au sentier », il reflète une continuité dans la vision du monde véhiculée dans la revue au cours du dernier siècle. Au cœur de cette vision du monde se trouvent, d’une part, des valeurs humanistes de solidarité et de responsabilité individuelle et, d’autre part, une grande sensibilité à l’enracinement communautaire, à l’appartenance et à l’attachement des personnes à leur milieu de vie, à leur région, à leur nation. Tant que ces valeurs fortes continuent de guider la revue, nous parions que la coopération y demeurera un thème privilégié. 

 

 

 


Bibliographie

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