Les ressources naturelles

Département d’histoire et CRIDAQ, Université du Québec à Montréal1

logo100eBLEU150Au début du XXe siècle, le Québec est un vaste territoire qui recèle d’abondantes ressources naturelles dont plusieurs, non exploitées, sont convoitées par les acteurs économiques québécois, canadiens et nord-américains. Alors que l’exploitation forestière bat son plein, faisant de la Belle Province un des principaux producteurs de pâtes et papiers au monde, l’industrie minière connaît une expansion fulgurante, particulièrement dans la région de l’Abitibi-Témiscamingue dans les années 1920 et 19302. Quant aux ressources hydrauliques, qui ont acquis une importance renouvelée depuis la construction des premières centrales hydroélectriques au Canada dans les années 1880, elles sont de plus en plus harnachées par les compagnies privées d’électricité dans les différentes régions du Québec, en particulier à Montréal, en Mauricie, en Estrie et à Québec3. L’économie québécoise se transforme sous la poussée de la deuxième vague d’industrialisation qui permet l’émergence d’industries lourdes et technologiques dont plusieurs s’installent « en région », près des différentes sources de richesses naturelles : industries des pâtes et papiers, pétrochimiques, d’extraction minérale, etc.

La question de la gestion et de l’exploitation des ressources naturelles préoccupe un nombre grandissant d’intervenants dès les premières décennies du XXe siècle. Des intellectuels et économistes « nationalistes » tels Esdras Minville et Édouard Montpetit abordent déjà cette problématique lorsqu’ils soulignent que pour s’emparer de l’industrie, les Canadiens français doivent obtenir un meilleur contrôle des richesses naturelles du territoire québécois4. Ils sont rejoints à la fin des années 1920 et dans les années 1930 par des figures politiques nationalistes tels René Chaloult, Philippe Hamel et les membres de l’Action libérale nationale (à partir de 1934). Dans le contexte de la concentration des capitaux entre les mains d’un nombre toujours plus restreint d’individus et de compagnies étrangères, de même que celui de la Grande Crise économique et des tentatives de réforme du libéralisme capitaliste, ces derniers militent activement en faveur de la lutte contre les trusts et pour une plus grande place octroyée aux Canadiens français dans l’économie de la province.

Les pages de L’Action nationale, et de son ancêtre L’Action française, deviennent rapidement un lieu de convergence pour les intellectuels souhaitant développer et promouvoir une pensée économique et réfléchir au rôle des ressources naturelles au sein de cette dernière. En fait, le praticien de l’histoire remarque une prégnance de ces thèmes économiques dans les pages de la revue au fil des décennies qui suivent, particulièrement entre les années 1930 et le début des années 1980.

L’objectif de cet article est double : analyser, d’une part, les discours des auteurs de L’Action nationale – et de son prédécesseur, L’Action française – entourant le contrôle et l’utilisation des ressources naturelles au Québec et, d’autre part, de remettre ces idées et débats dans leur contexte historique afin de déterminer, partiellement du moins, si les idées avancées dans les pages de la revue font consonance avec celles des valeurs ambiantes de la société québécoise. Ce faisant, il sera question d’étudier les éléments de continuité et de rupture dans les thèmes, idées et valeurs abordés par les différentes formes de nationalisme économique véhiculées par L’Action nationale au fil des années et des transformations politiques et socioéconomiques du Québec.

Le « problème économique » canadien-français

Dès les premiers numéros de L’Action française, qui a comme objectif principal d’analyser « les problèmes vitaux de la nation canadienne-française5 », certains auteurs profitent de ce nouveau lieu de diffusion pour présenter des solutions destinées à résoudre les malheurs économiques du Canada français. Le premier article du tout premier numéro de la revue (janvier 1917) permet à l’économiste Édouard Montpetit de juxtaposer, dans une formule largement reprise par la suite, la « question nationale » à la « conquête économique6 ». Si Montpetit parle alors de l’enseignement – entre autres celles des sciences – comme moyen principal de réaliser cette conquête, il approfondit sa pensée tout au long des mois et années à venir. Parmi les facteurs à prendre en considération pour assurer « notre avenir », celui d’un meilleur contrôle des richesses naturelles revient régulièrement sous la plume de l’économiste. « La nature, c’est la table dressée », dit-il alors en rappelant l’importance pour la « nation » de « savoir l’étendue de son domaine et ses possibilités ». Pour ce faire, il faut « dénombrer, conserver et exploiter nos richesses naturelles » le plus efficacement possible, ce qui inévitablement favorisera le développement industriel de la province7.

« La question nationale », précise-t-il une fois de plus en janvier 1919 lorsqu’il fait l’apologie des réflexions économiques d’Errol Bouchette, « devient une question économique et notre avenir ne sera assuré que par un effort soutenu vers la possession des industries et l’exploitation méthodique des ressources de notre pays ». À ses yeux, les ressources naturelles représentent un outil permettant aux Canadiens français d’attirer et de contrôler les industries. L’État a ici un rôle clé à jouer dans une politique industrielle où il « doit veiller à la conservation des ressources d’une nation et donner concours et sa protection aux organisations diverses formées dans le but de mettre en exploitation le patrimoine national8 ». Cette pensée économique n’est d’ailleurs pas étrangère à celle développée par les néonationalistes québécois à partir de la fin des années 1950 et tout au long de la Révolution tranquille.

La « question économique » se transforme en « problème économique » dans les pages de la revue en 19219. Dans un texte qui expose les « faiblesses » de « l’organisation économique du groupe canadien-français », Olivier Asselin soulève le problème de « la mise en valeur des richesses naturelles, qui dans la sphère économique est pour le Canada français la question des questions [et qui] n’a encore préoccupé chez nous que les politiciens ». Il en profite ainsi pour critiquer vertement le régime de concessions des ressources hydrauliques, forestières et minières qui « a été, dans l’ensemble, établi presque uniquement à l’avantage des financiers et des industriels anglais ». Pour lui et pour d’autres avant lui, comme Édouard Montpetit, les richesses naturelles forment un véritable « patrimoine national » dont le « degré de dilapidation » s’avère alarmant10. Cette idée est reprise par Georges Pelletier qui, en 1922, montre du doigt le « quasi-monopole qu’exercent sur elles [les ressources naturelles] des sociétés et des groupes étrangers à notre race11 ». La critique contre le monopole étranger se verra d’ailleurs reprise quelques années plus tard dans le discours antitrust qui émerge à la fin des années 1920 et au début des années 1930.

Contrer les « dictateurs économiques » au nom du « bien commun »

Le processus de concentration des capitaux industriels qui s’accélère dans les décennies 1910 et 1920 à l’échelle nord-américaine suscite méfiance et indignation de la part des figures nationalistes canadiennes-françaises12. Les « trusts » en viennent ainsi à symboliser l’ultime finalité de ce processus de concentration industriel et commercial. Les pages de la revue L’Action française ne restent pas muettes à leur égard. Dès 1919 au moins, alors que Montpetit rappelle la pensée économique d’Errol Bouchette, il estime que :

[…] les trusts ont abusé de leur puissance pour se concilier les autorités politiques et déclarer impunément aux initiatives indépendantes et réfractaires une guerre à outrance. Ils ont fait violence aux libertés les plus légitimes, et constitué, en dépit des lois et des arrêts judiciaires, de véritables monopoles dans le but avoué de tuer la concurrence et de s’approprier le marché. Ainsi conçu le trust est nuisible ; il fait payer vraiment trop cher les compensations qu’il prétend nous donner en retour d’une pareille souveraineté. S’il pénétrait librement chez nous, il aurait vite fait d’exploiter et d’épuiser nos richesses pour son seul bénéfice. Aussi bien aurons-nous recours à une mise en valeur plus rationnelle de l’ensemble de nos ressources ; et nous éviterons les inconvénients de la concentration en préconisant une politique industrielle méthodique, prudente, et qui soit dans le sens de nos aptitudes et conforme à notre génie national13.

L’enlisement de l’économie nord-américaine et occidentale dans ce qui deviendra la Grande Crise économique contribue certainement à alimenter les critiques. Devant cette misère, les années 1930 sont d’ailleurs une période de profonde remise en question du libéralisme économique et de son système capitaliste, contribuant ainsi à la propagation d’idéologies politico-économiques plus ou moins nouvelles : communisme, socialisme, keynésianisme, coopératisme, corporatisme, créditisme, fascisme, etc. Du côté canadien-français, la nouvelle revue L’Action nationale, fondée en janvier 1933, devient rapidement un carrefour privilégié pour critiquer les excès du libéralisme et proposer des solutions économiques aux problèmes ambiants. Dès le mois de février 1933, Eugène L’Heureux s’attaque à la « dictature économique » engendrée, selon lui, par le « libéralisme économique » :

En mettant la liberté de l’homme d’affaires (homo oeconomicus) au-dessus de la loi morale et de toute direction politique, en n’imposant à la vie industrielle, commerciale et financière aucun autre régulateur que celui de la concurrence, le libéralisme économique a donné libre cours à toutes les cupidités, favorisé l’étranglement des faibles par les forts, puis, finalement, soumis le marché au caprice de quelques-uns. En d’autres termes, il a préparé les voies à une véritable dictature économique.

Il considère d’ailleurs que « nos dictateurs et bâtisseurs de trusts » ont un but bien précis : « l’édification de leur propre fortune sur les ruines de l’épargne accumulée laborieusement par les pauvres et les riches ». Pour contrer ce véritable fléau, il propose une solution largement discutée dans les milieux nationalistes de cette époque et qui sera d’ailleurs reprise en partie par le Programme de restauration sociale quelques mois plus tard :

[…] on doit amener l’opinion publique à réclamer la fondation d’un Conseil national contrebalançant, auprès des gouvernants, l’influence hautaine et néfaste des spéculateurs qui font la pluie et le beau temps dans la finance, dans les services publics, dans la politique, dans la presse, dans l’industrie et le commerce, en un mot, partout14.

Lancé en grande pompe à l’automne 1933 dans les pages du journal Le Devoir par plusieurs individus gravitant autour de l’École sociale populaire, le Programme de restauration sociale obtient rapidement une visibilité importante dans L’Action nationale. Alors qu’il se voit reproduit intégralement dans le numéro de novembre 193315, il est aussi largement commenté par Jean-Paul Verschelden dans le même numéro. Ce dernier souligne le « mérite » de ses signataires ayant compris « qu’il fallait d’abord refuser d’accepter le désordre actuel » pour mieux « orienter vers un ordre meilleur les dirigeants et les masses16 ». Il faut dire ici que plusieurs figures signataires du programme ont tissé des liens directs ou indirects avec la revue : en guise d’exemple, Esdras Minville est le président de la Ligue d’Action nationale entre 1933 et 1941 et Arthur Laurendeau deviendra le directeur de la revue entre 1934 et 1937. Ces derniers trouveront d’ailleurs dans les pages de L’Action nationale un forum pour mettre de l’avant certaines idées du programme17.

Le Programme de restauration sociale propose une plus grande intervention de l’État sous le signe du corporatisme. Aux yeux des signataires du programme, « l’État, dont le rôle est de protéger les droits et libertés légitimes, ceux surtout des faibles et des indigents, et de promouvoir le bien commun, doit intervenir par des mesures législatives pour mettre fin à la dictature économique et assurer une meilleure répartition des richesses ». Si le Programme condamne le socialisme, il ne considère pas le « régime capitaliste » comme « condamnable en soi » ; il estime qu’il faille plutôt combattre « les abus qui l’ont vicié ». Une section entière du Programme s’attarde à la politique de « lutte contre les trusts » où, au nom du « bien commun », l’État a un rôle à jouer pour « combattre les cartels du charbon et de la gazoline », « surveiller le commerce du lait et du pain » et « lutter tout spécialement contre le trust de l’électricité18 ». La question de l’électricité, largement débattue dans le Programme, occupera d’ailleurs une attention particulière dans les pages de la revue au cours des années suivantes.

La question de l’électricité, chapitre 1 : entre étatisation et coopératisme

Pendant plus de quatre décennies, la question de l’électricité préoccupe les auteurs de L’Action française et, surtout, de L’Action nationale. Ils interviennent de manière ponctuelle sur deux principaux enjeux complémentaires : l’étatisation des ressources hydroélectriques et des actifs industriels de production et de distribution d’électricité, qui sera associée jusqu’en 1944 à la lutte contre les trusts et le « problème économique » des Canadiens français, ainsi que l’électrification des campagnes québécoises.

L’Action française permet d’abord la publication de quelques textes qui dénoncent la prise de contrôle extérieure des ressources hydrauliques de la province. Alors qu’Olivier Asselin critique le régime de concessions hydrauliques en 192119, Georges Pelletier propose de ne concéder de ressources hydrauliques qu’à des entreprises « exclusivement canadiennes20 ». En 1926, l’ingénieur civil Jacques Jobin plaide pour une plus grande exploitation des richesses hydroélectriques « à notre profit, avec notre argent et notre main d’œuvre », comprendre ici par et pour les Canadiens français21. L’idée d’une étatisation totale ou partielle ne semble pas encore dans l’air du temps, mais cela viendra rapidement avec la Grande Crise économique et l’opposition de plus en plus virulente aux trusts de l’électricité.

Le programme de restauration sociale reproduit dans les pages de L’Action nationale en novembre 1933 se positionne en faveur d’organiser la concurrence « par la création d’une commission provinciale hydro-électrique qui aménagerait, au fur et à mesure des besoins, les chutes non encore concédées ainsi que les chutes concédées, mais non exploitées ». Il souhaite également faire enquête sur la Beauharnois Power et la Montreal Light, Heat and Power et propose, « sur preuve d’abus, étatisation de la Beauharnois en garantissant les obligations et en ne versant aux actionnaires qu’une rémunération correspondant à leur mise de fonds réelle22 ». Il faut dire que la Montreal Light, Heat and Power (MLHP), actionnaire majoritaire de la centrale de Beauharnois – et de la Beauharnois Light, Heat and Power (BLHP) –, fait l’objet de nombreuses critiques depuis quelques années déjà.

Détenant le monopole de la distribution de l’électricité sur l’île de Montréal, la MLHP est rapidement devenue la cible privilégiée du mouvement antitrust qui l’accuse de maintenir des tarifs d’électricité jugés exorbitants. Devant ces mouvements de plus en plus populaires au fur et à mesure que s’enlise la Crise, et devant la création d’une nouvelle formation politique, l’Action libérale nationale (ALN), qui fait siennes plusieurs idées préconisées par le Programme de restauration sociale, le gouvernement libéral de Louis-Alexandre Taschereau met sur pied la commission Lapointe (1934). Celle-ci est chargée de faire enquête sur les pratiques commerciales de la MLHP et de se pencher sur la question de la nationalisation et de la municipalisation de l’électricité.

Avant même que le rapport de la commission Lapointe soit déposé, L’Action nationale publie un texte de Paul Guillet qui s’exprime clairement en faveur de l’étatisation de la MLHP et de la BLHP. Pour lui, le seul moyen d’y parvenir est d’organiser un « référendum sur la question d’étatisation et de municipalisation » qui « prouvera que le peuple en a assez du monopole » et qui forcera la main au gouvernement en place. Ce faisant, Guillet explique que « Montréal reconquis deviendra la terre promise de l’industrie23 ». Or, le rapport de la commission Lapointe publié en janvier 1935 ne renferme rien pour réjouir Guillet et les partisans de la lutte contre les trusts. Si la commission reconnaît que les tarifs d’électricité sont beaucoup trop élevés dans la province, et particulièrement à Montréal, elle ne recommande pas l’étatisation de la MLHP ou la création d’une entreprise publique qui viendrait concurrencer les compagnies privées. Elle souhaite plutôt la création d’un simple organisme de contrôle des prix, la Commission de l’électricité, qui sera mis sur pied en 193524.

La victoire de l’Union nationale en 1936, qui regroupe les forces de l’ALN et du Parti conservateur, apporte l’espoir d’une possible étatisation aux yeux des partisans de la lutte contre les trusts. Or, le gouvernement Duplessis écarte rapidement cette possibilité, se contentant de mettre sur pied le Syndicat national de l’électricité en 1937 qui a comme objectif principal de construire et de gérer quelques centrales hydroélectriques en Abitibi25. Cela contribue à créer un schisme au sein de la formation politique au pouvoir, des figures telles que Philippe Hamel et René Chaloult claquant la porte du parti. Du côté de L’Action nationale et de la question de l’électricité, l’année 1937 représente un véritable tournant. C’est alors que François-Albert Angers, un nouveau collaborateur de la revue à partir d’octobre 1937, s’oppose clairement à la nationalisation qu’il associe à la « socialisation ». En fait, Angers ne tarde pas à dévoiler à quelle adresse il loge en se montrant favorable au coopératisme comme solution d’avenir pour réformer le système du libéralisme capitaliste :

Entre les deux solutions faciles du libéralisme qui laisse faire ou des dictatures fascistes et communistes qui veulent tout faire, celle qui cherche à concilier l’autorité et la liberté dans l’ordre nous paraît la plus conforme à la dignité de la personne humaine et aux nécessités de la vie sociale, donc la seule capable d’assurer à des chrétiens une maîtrise économique qui soit autre chose qu’une exploitation matérialiste de l’homme et des ressources de la nature.

Ce faisant, il met de l’avant l’idée de régler les problèmes du domaine de l’énergie électrique par la formule coopérative :

Serait-il possible d’envisager une formule d’organisation coopérative, par exemple ? La question présente des aspects très divers sur lesquelles nous aimerions voir des techniciens se prononcer. Après étude et expériences nous choisirions la solution définitive la plus conforme au bien commun : entreprise privée contrôlée, coopérative ou, éventuellement, toute autre solution paraissant impossible, la nationalisation26.

Ce point de vue élaboré dans les pages de la revue suscite des réactions parmi les lecteurs de L’Action nationale. La direction de cette dernière sent le besoin de publier, deux mois plus tard, une « Mise au point » dans laquelle elle tient à mettre les pendules à l’heure et à rappeler à ses lecteurs « qu’elle a adhéré et reste fidèle au “Programme de Restauration sociale” qui contenait, entre autres, les articles » sur la lutte contre le trust de l’électricité et la création d’une Commission hydroélectrique provinciale27 ». Malgré ce rappel, il est permis de penser qu’Angers a réussi un grand coup : à partir de 1937, c’est surtout lui qui prend la parole dans les pages de la revue sur la question de l’électricité au Québec, donnant ainsi la visibilité souhaitée à sa pensée coopérative.

Lors du débat sur le projet du gouvernement Godbout d’étatiser la MLHP et de créer la Commission hydroélectrique de Québec, il n’est donc pas surprenant que les textes publiés dans L’Action nationale dénoncent généralement le projet d’étatisation. Le commentateur de la vie politique, Jean Nicolet, n’attaque pas directement le projet législatif, mais critique le premier ministre Adélard Godbout qui fait des promesses – qu’il ne tiendra pas, selon lui – uniquement dans le but de faire oublier le faible bilan de son gouvernement28.

C’est toutefois François-Albert Angers qui exprime le mieux la position contre le projet d’étatisation. Dans la poursuite de sa réflexion de 1937, Angers rappelle les bienfaits combinés du corporatisme et du coopératisme dans la lutte canadienne-française contre le problème de la concentration des capitaux. Il considère que le choix de l’étatisation devrait en être un de dernier recours : « Un bon gouvernement n’a pas besoin d’étatiser pour mâter les trusts, parce que muni de l’autorité suprême rien ne peut l’empêcher d’agir et d’agir sainement. » Pour lui, la mise en place de coopératives d’électricité s’avère la solution privilégiée qui permet de responsabiliser les citoyens dans le domaine économique :

C’est sur la force même du peuple qu’il faut compter surtout, d’un peuple éduqué, calme, décidé à s’organiser lui-même en partant de l’économique pour remonter vers le social et le politique selon une ordonnance décentralisatrice. C’est dans une action sociale coordonnée et puissante, en marge de la politique, indépendante d’elle, qu’il faut mettre surtout nos espoirs29.

La loi 17 adoptée le 14 avril 1944 nationalise la MLHP et la BLHP, crée ainsi Hydro-Québec et lui donne le mandat d’entreprendre une vaste campagne d’électrification rurale. Alors que Maurice Duplessis et l’Union nationale se sont farouchement opposés à la création d’Hydro-Québec, condamnant ce « capitalisme d’État » qui s’apparente à une « forme de bolchevisme », ils rejettent également le projet d’entreprendre une électrification rurale par le biais de la nouvelle entreprise d’État. La solution proposée par Duplessis paraît sortir directement de la bouche d’Angers : la seule manière de concevoir efficacement l’électrification des campagnes, « c’est en établissant des coopératives de cultivateurs30 ».

La victoire électorale de l’Union nationale aux élections du mois d’août 1944 permet au nouveau premier ministre de mettre en pratique sa réflexion. Au début de l’année 1945, le gouvernement Duplessis fait adopter la loi 14 créant l’Office de l’électrification rurale qui est chargée d’offrir financement et aide technique aux coopératives de distribution d’électricité. Peu de temps après son entrée en vigueur, cette « grande loi » suscite l’enthousiasme d’Angers qui considère qu’elle « fournit au peuple canadien-français le moyen de s’attaquer rapidement, de la seule façon à la fois légitime et efficace, aux puissances formidables qui exploitent l’une des plus belles ressources naturelles de la Province : les ressources hydro-électriques ». Il voit d’un très bon œil le fait que les coopératives ont reçu « le droit d’exproprier les réseaux actuellement existants », et « de construire ou d’exproprier des centrales, d’acheter ou d’exproprier des chutes d’eau à mettre en valeur afin de pouvoir non seulement distribuer, mais produire de l’électricité ».

À ce sujet, il serait favorable à ce que les coopératives puissent s’étendre en milieu urbain, demandant même au gouvernement de « faire subir au plus tôt à la loi de l’Hydro-Québec les amendements nécessaires pour la dépouiller de son caractère d’étatisation permanente et ouvrir la porte sur la prise de possession coopérative31 ». Angers n’est pas le seul à vanter les mérites de l’électrification rurale par le domaine coopératif. En 1948, dans un texte qui revient sur les grands principes de la législation de 1945 et qui souligne les réalisations apportées par les coopératives nouvellement créées, l’agronome Jean Blanchet affirme lui aussi « qu’en matière d’électrification rurale, la formule coopérative tient pour le moment le juste milieu entre l’étatisation d’une part et l’initiative privée de l’autre ». La coopération lui apparaît « de plus en plus comme la formule sociale du présent et de l’avenir32 ».

La question de l’électricité, chapitre 2 : l’hostilité envers le projet de nationalisation

Entre la deuxième moitié des années 1940 et le tout début des années 1960, la question de l’électricité ne préoccupe plus vraiment les contributeurs de L’Action nationale, tout comme les responsables politiques d’ailleurs33. Elle revient toutefois au centre des préoccupations politiques à la suite de la victoire électorale du Parti libéral de Jean Lesage en 1960 et des réflexions en provenance du nouveau ministère des Richesses naturelles sous la responsabilité de René Lévesque. Dès 1961, ce ministère produit des études qui mènent à la conclusion de la pertinence de nationaliser l’ensemble de la production électrique au Québec. C’est donc au pourtour de 1960 et 1961 que les pages de L’Action nationale sont sollicitées de nouveau dans le débat qui s’ouvre au sujet de la possible nationalisation des ressources hydroélectriques. De manière plus évidente qu’en 1944, la position de la revue est alors dominée par la pensée de François-Albert Angers qui, depuis 1959, en est d’ailleurs devenu le directeur. La revue se fait alors un des porte-parole du camp anti-nationalisation qui se forme, dans lequel se situent notamment l’Union nationale et son nouveau chef, Daniel Johnson, qui se méfie de l’État-providence et de « l’État-entrepreneur34 ». Il faut néanmoins reconnaître que les idées d’Angers, tout comme celles de Johnson, paraissent alors de plus en plus en décalage, voire même en rupture, avec une majorité de citoyens québécois.

Les « hostilités » s’ouvrent quelques mois à peine après l’arrivée au pouvoir du nouveau gouvernement Lesage alors qu’Hydro-Québec reçoit l’autorisation d’acheter un réseau de distribution d’électricité sur la Rive-Sud de Montréal appartenant à la Shawinigan Water and Power35. Angers profite alors de cet achat pour revenir sur l’idée de l’étatisation de l’électricité et du rôle de l’État dans le domaine énergétique. Pour lui, il faut que les citoyens s’inquiètent de ce rôle grandissant pour l’État québécois « pour la bonne raison que la solution coopérative de problèmes de ce type est toujours plus démocratique, plus proche de la véritable révolution populaire nationale que nous voulons réaliser, plus susceptible d’efficacité économique que la prise en charge par l’État36 ». Près d’un an plus tard, alors que certains acteurs socioéconomiques militent en faveur de la nationalisation de l’électricité, dont le journaliste Gérard Filion qui affirme que « rien ne s’oppose plus à l’étatisation généralisée de l’industrie hydro-électrique dans la province de Québec37 », Angers passe à l’attaque en reprenant certains arguments évoqués en 1944. Ainsi, il rappelle que l’étatisation comme outil étatique doit être réservée en dernier recours, « s’il y a vraiment nécessité », alors que ce n’est pas le cas ici :

Or c’est justement ce qui, à mon avis, n’a jamais été vraiment établi [la nécessité, le dernier recours], pour la bonne raison que toutes ces questions ont été la plupart du temps abordées dans la perspective sentimentale d’un nationalisme impatient et d’une mentalité vengeresse à l’égard des trusts ou des capitalistes en général. C’est la solution de la colère, et non celle de la raison.

N’y allant pas de main morte, Angers met en garde contre le fait « qu’en propageant ainsi des idées mal formées », on en vienne à favoriser l’idéologie du socialisme qu’il faut pourtant à tout prix éviter :

Quoi qu’on en pense quand on a les yeux collés sur l’immédiat, ce sont les idées qui mènent le monde, car les institutions ne sont en somme que le reflet des idées appliquées à la direction des événements. C’est donc dans la logique des idées que se produit l’évolution des institutions. Et cette logique est beaucoup plus forte que les bonnes intentions des politiciens. Une fois un germe jeté en terre, l’histoire prouve qu’il grandit inmanquablement [sic], à moins qu’un autre système d’idées ne vienne en étouffer les pousses ou le stériliser dans le sol même38.

Alors que le ministre des Richesses naturelles, René Lévesque, lance un ballon d’essai en février 1962 en évoquant publiquement les avantages d’une éventuelle nationalisation de l’électricité, la revue L’Action nationale s’active et organise la publication d’une série d’articles – qui s’étire sur quelques mois – portant sur les coopératives d’électricité et leur bienfait économique et national. Dans le premier article de cette série publié en avril 1962, Angers revient sur la doctrine sociale à laquelle il adhère pour mieux montrer que dans cette optique, l’étatisation de l’électricité serait « un véritable désordre moral ». Une fois de plus, il milite en faveur du développement des coopératives d’électricité qui doivent obtenir la permission étatique de se fédérer et ainsi d’être en mesure de mieux concurrencer les compagnies privées39. À ses yeux, explique-t-il dans un autre texte publié en octobre 1962, l’action coopérative « constitue la seule vraie forme de révolution économique populaire », n’en déplaise aux « démagogues qui veulent se servir du prestige d’un État-providence pour asseoir leur propre prestige personnel ». Il critique d’ailleurs vertement un « éditorialiste » qui aurait dit que les Canadiens français doivent absolument obtenir la victoire électorale « pour que le peuple canadien-français ne perde pas confiance en sa capacité de retrouver le contrôle de son économie ». « On dirait que nous sommes encore une tribu de primitifs, qui ne peuvent pas aborder leurs problèmes en adultes et qui ont absolument besoin d’égorger quelque victime sacrificielle pour se donner confiance à eux-mêmes40. »

On le voit, les propos d’Angers deviennent de plus en plus durs à mesure qu’avance l’année 1962 et que l’idée de la nationalisation fait son chemin. Ainsi, à la suite d’une réflexion collective du cabinet ministériel au Lac à l’épaule en septembre 1962, le gouvernement Lesage décide de convoquer des élections générales pour le 14 novembre et de faire de la nationalisation de l’électricité le principal enjeu de la campagne électorale. Sentant probablement la soupe chaude, Angers publie en novembre 1962 un texte qui traite des élections provinciales. En continuité avec ses propos antérieurs, mais en utilisant une rhétorique plus forte, il associe le projet d’étatisation de l’électricité et un possible gain électoral du Parti libéral à une première victoire de « l’extrême-gauche » qui pourrait faire des ravages au Québec :

C’est en somme l’extrême-gauche du parti libéral qui triomphe, qui impose au reste du parti de risquer son avenir sur une question gauchement présentée, si l’on me permet ce mauvais jeu de mots, et devenant ainsi, par la force des choses, une première étape dans un programme que l’aile extrémiste voudra pousser aussi loin que possible41.

La victoire électorale du PLQ le 14 novembre 1962 n’est pas la fin de la lutte pour Angers et L’Action nationale, tant s’en faut. Dans l’éditorial du mois de décembre, il est clairement écrit que « L’Action nationale n’accepte pas que l’étatisation soit la seule formule ni la meilleure en ce qui regarde l’électricité et nos ressources naturelles ». En fait, la revue formule un souhait qui serait un certain retour en l’arrière dans la mesure où, petit à petit, les coopératives pourraient prendre la place d’Hydro-Québec :

Pourquoi alors, l’étatisation étant faite, le mouvement coopératif n’entrerait-il pas en jeu et n’offrirait-il pas, au fur et à mesure que ses forces le lui permettraient, de racheter à l’État tout le domaine de la distribution de l’électricité42 ?

Encore en 1964, alors que René Lévesque parcourt le Québec afin de convaincre les coopératives de vendre à Hydro-Québec leurs réseaux de distribution, Angers se fait le défenseur de celles-ci. Dans un dossier intitulé « Le scandale des coopératives d’électricité », il dénonce ce qu’il considère comme étant le « pire scandale de tous » :

[…] celui d’un ministre qui, pour atteindre ses fins, si bien intentionnées qu’elles soient, ne recule pas devant la destruction d’institutions populaires et démocratiques comme le sont des coopératives ; et qui, pour arriver à les soumettre à sa volonté et à les étatiser (sentant bien qu’il ne saurait les prendre par la force comme des compagnies étrangères), s’adonne à la perversion des esprits43.

Angers critique cette campagne de pression en la comparant au « commencement de ce qu’est un régime de terreur ! », voire à du fascisme italien, ou même allemand :

[…] j’ai montré que Mussolini ne parlait guère autrement du rôle de l’État que René Lévesque. D’ailleurs, quand on voit un chef politique monter le peuple contre ses élites pour arriver à ses fins, et tout particulièrement quand il s’agit d’une élite aussi démocratique que l’élite coopérative, on n’est pas très loin de l’essence du fascisme telle que définie par le grand historien du national-socialisme, Conrad Heiden44 […].

Poursuivant sa critique acerbe dans un autre texte du même dossier, Angers précise sa crainte de se tourner en premier lieu vers l’État afin de contrer les problèmes socioéconomiques de la nation canadienne-française :

Il faut le dire franchement, car la formule de véritable restauration sociale et nationale, elle est dans cet appui de l’État pour créer dans notre société des organismes vivants et libres comme ceux qu’étaient des coopératives réellement et virtuellement semblables à celle de Hauterive, avant qu’un barbare décide de dévaster ce début de vraie civilisation pour y substituer l’hydre, c’est le cas de le dire, l’hydre monstrueuse de l’État omnipotent, et par le fait même annihilateur45.

La nationalisation de 45 des 46 coopératives d’électricité en 1963-196446 met pratiquement un terme au débat entourant la question de l’électricité dans les pages de L’Action nationale. Si Angers revient sur le sujet en 1965 alors qu’il commente un article du Devoir qui annonce une décentralisation administrative chez Hydro-Québec, en profitant pour rappeler ses arguments en faveur du maintien et du développement des coopératives47, il n’écrira plus de grands textes sur le sujet par la suite. La revue changera d’ailleurs de directeur en 1967 et, dans certains textes rédigés par la suite, surtout à partir des années 1980, l’on remarque un esprit beaucoup plus favorable au souvenir de la nationalisation de 1962 et à Hydro-Québec en général. Ainsi, dans un contexte où l’esprit « néolibéral » de démantèlement de l’État est dans l’air du temps, le texte de Michel Brochu en 1986 critiquant la vague de « dénationalisations » vient défendre Hydro-Québec48. Un an plus tard, dans un long texte faisant l’éloge d’Hydro-Québec, Rosaire Morin affirme ceci : « Bref, malgré tous ses péchés, Hydro-Québec est si essentielle à la vie québécoise qu’il faudrait l’inventer, si elle n’avait pas été créée49. » Il s’agit là, en quelque sorte, d’un changement de perspective fort intéressant qui mériterait certainement une étude plus approfondie.

Les ressources forestières et minières : plaidoyers en faveur d’une « révolution »

Outre la question de l’électricité, les ressources forestières et minières ont également monopolisé l’attention des contributeurs de L’Action nationale, mais à plus petite échelle et de manière plus sporadique. Malgré tout, il est possible d’y dégager une certaine continuité dans la pensée économique des contributeurs de la revue : un changement majeur, voire une véritable révolution, dans le contrôle et l’utilisation de ces richesses naturelles est demandé, révolution qui n’aura finalement jamais lieu (ou presque).

Dès les premières années de L’Action française, des figures telles que Édouard Montpetit, Olivar Asselin ou Georges Pelletier reconnaissent l’importance des forêts dans l’économie canadienne-française et militent pour une meilleure gestion. À une époque où l’industrie forestière est dominée par les capitaux américains au Québec comme au Canada50, ils critiquent cette mainmise étrangère.

Pour Montpetit, qui considère en 1919 que les « forêts constituent notre principale richesse », la gestion de ces dernières devrait se faire avec la création d’une « Société des industries forestières », tout comme le recommandait d’ailleurs Errol Bouchette. Cette société aurait :

[…] un but analogue à celui de la « Société de l’industrie laitière » et disposant des mêmes moyens d’action : étude des procédés industriels, organisation d’un enseignement spécial, recherches scientifiques, vulgarisation des meilleures méthodes, organisation de syndicats locaux et centralisation des produits en vue d’en faciliter la vente51.

Olivar Asselin et Georges Pelletier vont plus loin dans leurs propos en critiquant le régime de concessions forestières et le « degré de dilapidation où le patrimoine national en est rendu52 », alors que les forêts sont « exploitées à fond » par les compagnies américaines et que ces dernières n’ont pas de politique effective de reboisement53. Pour Pelletier, il est temps que l’État intervienne de façon musclée afin de ne plus avoir « d’étranger dans ces forêts que si cela s’accorde avec notre politique de développement économique ». Dans cet esprit, la forêt devrait être perçue comme un outil de développement économique pour les Canadiens français : « Ce serait de l’imprévoyance d’aliéner les derniers domaines boisés de la province ; on doit les garder pour la génération d’après-demain, celle qui doit être maîtresse chez elle, si elle veut être citoyenne d’un pays indépendant.54 »

Quinze années plus tard, dans les pages de L’Action nationale cette fois, François-Albert Angers reprend sensiblement le même refrain, mais en y ajoutant l’argument de la colonisation. Alors qu’il critique les grandes sociétés qui ont reçu des concessions forestières et qui « les ont exploitées comme on exploite une mine, sans tenir compte du reboisement possible », il développe le projet de « coloniser la forêt » et de « cultiver les arbres par petits domaines ». Cela permettrait aux Canadiens français de s’établir sur de nouvelles terres « à titre de propriétaires » et « […] de pousser davantage vers le nord, de nous assurer ce nord où, selon M. Siegfried, nous montrons notre vraie force et qui est appelé, des expériences récentes le démontrent avec plus de relief encore, à prendre une place importante dans notre pays et peut-être dans le monde55. »

Dans la foulée de la victoire libérale de 1960 et des réformes annoncées par le gouvernement Lesage, réformes qui laissent notamment une plus grande place à l’État québécois avec la création de la Rexfor (Société de récupération, d’exploitation et de développement forestiers), les contributeurs de L’Action nationale sont amenés à réfléchir à l’orientation que devrait prendre une nouvelle politique forestière. C’est ainsi que François-Albert Angers reprend ses idées d’une « exploitation scientifique » de la forêt et d’un plus grand rôle de l’État dans sa gestion et son exploitation. Il appuie le ministre Arsenault qui, peu de temps après sa nomination, veut mettre un terme à « l’effroyable gaspillage de nos ressources forestières ». Tout en dénonçant le « rasage à blanc », il plaide pour un plus grand rôle de l’État qui, notamment, « devrait, du moins dans les parties les plus rapprochées des agglomérations humaines, reprendre en mains les terres et assumer lui-même les opérations de reboisement, d’entretien, de protection, de contrôle forestier en vue de substituer chez nous la forêt vraiment cultivée, la forêt commerciale à la forêt sauvage56. »

Huit ans plus tard, en plein milieu du bras de fer constitutionnel qui oppose le gouvernement unioniste de Daniel Johnson à l’État fédéral, Albert Rioux souhaite lui aussi que la forêt, « notre principale ressource naturelle », soit « rationnellement aménagée ». Tout en dénonçant le fait que ce soit « l’État fédéral qui est le grand profiteur de l’exploitation de notre capital forestier », en puisant notamment une somme de « quelque $120 millions en impôts directs de la mise en valeur de nos forêts », il milite pour que l’État québécois élabore « une politique forestière de grande envergure ». Mais il se demande toutefois si cette politique s’avère réalisable dans le contexte constitutionnel actuel57.

Si le gouvernement Bourassa propose un nouvel énoncé de la politique forestière en 1972 qui annonce, deux années plus tard, la loi 27 abolissant les concessions forestières58, cela ne semble guère impressionner Patrick Allen. Dans un long texte paru en 1975, ce dernier plaide en faveur d’une « révolution verte » pour mettre fin à « [n] otre pauvreté relative, notre indigence dans la participation à l’organisation et la mise en valeur de nos ressources naturelles ». Pour arriver à ses fins, il propose tout un travail d’éducation et de propagande qui changerait à jamais la mentalité des Québécois :

Une espèce de lavage éclairé et profond de tous les cerveaux de la collectivité, une animation sociale, contrôlée et méthodique de tous les instants, bien convaincus qu’il faut y mettre l’effort, le courage et une énergie à toute épreuve. Tout ce que nous avons de virtualités humaines et techniques devrait être mobilisé : professeurs et professionnels de toutes catégories, hommes et femmes avec et sans métiers.

Outre cette révolution éducative, Allen estime que les « électeurs » doivent faire pression sur les responsables politiques québécois pour « [q] ue le gouvernement de Québec, par son ministre dont c’est la compétence, s’impose un programme moderne et dynamique d’administration et de protection de cet actif colossal » qu’est la forêt59. Il est intéressant de constater que les principes évoqués par François-Albert Angers ou Patrick Allen pour une meilleure gestion des ressources forestières québécoises se retrouvent, en termes plus contemporains, dans les propos des contributeurs de la revue à l’aube de l’an 2000. Ainsi, Robert Laplante dénonce-t-il la « culture de la dépendance » d’un État québécois à la merci des compagnies privées et qui est incapable de donner autre chose que « des miettes aux populations locales qui devraient [pourtant] être les premières à bénéficier de l’exploitation de la forêt ». Laplante souhaiterait voir « une vraie politique forestière » qui serait « l’assise du développement local et régional et non pas la chose d’un secteur industriel dominé par une poignée de compagnies qui ont fait la preuve de leur manque total de responsabilité à l’égard des populations agro-forestières60 ». Le sociologue Daniel Malenfant va plus loin en 2005 alors qu’il veut « abolir le pacte socioforestier centenaire entre l’État et l’industrie papetière ». À ses yeux, il serait possible dans un Québec souverain de « promouvoir et réaliser un nouveau pacte socioforestier pour que les Québécois et Québécoises vivent mieux et de façon plus responsable de leur ressource forestière patrimoniale61 ». Comme quoi les choses ont peu bougé dans le cas de la gestion et de l’exploitation des ressources forestières au Québec.

En ce qui concerne les ressources minières, il est un peu plus difficile de trouver une ligne directrice aux écrits à leur sujet. Les textes sont très épars et le sujet est presque toujours abordé rapidement, en quelques paragraphes, à l’intérieur d’un sujet plus vaste. Néanmoins, deux choses retiennent globalement notre attention dans les discours des contributeurs : les ressources minières doivent être exploitées par et pour les Canadiens français et elles doivent mener à la création d’industries de transformation. Dès 1922, Georges Pelletier dans les pages de L’Action française souhaite que les ressources minières, dont l’amiante, ne puissent plus « sortir à l’état brut de notre province ». Il voudrait donc voir une politique minière qui oblige les entreprises à « n’exporter qu’un produit ouvré ici » et qui octroie également la majeure partie des concessions minières « pour les nôtres62 ». Plus de trente ans plus tard, Jean-Paul Robillard s’attaque lui aussi à la mainmise étrangère de l’industrie minière. Dans un texte intitulé « Les États-Unis nous envahissent » et qui se concentre beaucoup sur les ressources minières, il souligne que ces dernières sont « aux mains des Américains ». Robillard critique le régime des redevances, particulièrement celui élaboré par le gouvernement Duplessis pour le minerai de fer de la Côte-Nord et du bassin labradorien. Tout en dénonçant les « trusts américains » dans le domaine de l’amiante, il propose un plan pour contrer ces problèmes :

[…] l’époque de transition que nous traversons exige des nationalistes décidés à mettre fin à l’invasion du capital américain dans notre province, qu’ils envisagent sérieusement la possibilité d’une redistribution des entreprises entre les trois secteurs que nous connaissons déjà tant au Canada que dans la province : secteur nationalité, secteur coopératiste (ou communautaire) et secteur capitaliste. Beaucoup de sociétés capitalistes devraient maintenant, je crois, dans les domaines des ressources naturelles et des services publics, être considérées comme mûres pour la nationalisation, la coopératisation ou la communautarisation, selon le cas63.

Sans évoquer directement ces trois dernières solutions, Patrick Allen tient également le même genre de discours quelque vingt années plus tard. Dans son texte de 1975 sur la « révolution verte », il dénonce le fait que les « Québécois francophones » aient été « [à] peu près absents comme initiateurs et entrepreneurs » dans l’exploitation des ressources minières, mais qu’ils ont « fourni le gros lot des employés subalternes à salaires ». S’il souhaite donc que « la terre promise aux autres le soit un peu plus aux francophones », il voudrait également, pour ce faire, que les ressources naturelles soient transformées en produits finis au Québec et non ailleurs64.

Conclusion

On l’a vu, la gestion et l’exploitation des ressources naturelles au Québec, et particulièrement la question de l’électricité, a fait couler beaucoup d’encre dans les pages de L’Action nationale – et de L’Action française – de sa création jusqu’à l’aube des années 1980. Pendant plus de soixante ans, ces enjeux ont fait partie d’une vaste réflexion entourant le « problème économique » canadien-français et sa contrepartie, soit le projet d’émancipation économique des Québécois francophones. Au-delà des outils mis de l’avant pour arriver à leurs fins – notamment ceux du coopératisme, de l’étatisation/nationalisation et de l’État-gestionnaire –, les contributeurs de la revue ont donc réfléchi au rôle de l’État québécois dans cette lutte d’émancipation et à la place particulière occupée par les richesses naturelles au sein de celle-ci. À plus petite échelle, ils se sont également montrés sensibles aux idées de développement régional et de respect des communautés locales qui ont su promouvoir un sentiment d’appartenance à l’égard de ces territoires exploités.

La courte étude proposée dans les pages précédentes souffre d’une analyse approfondie des discours et idées évoquées par les contributeurs de la revue dans les années 1980 les décennies subséquentes. Outre la question de l’électricité qui s’est transformée au fil des décennies en une réflexion plus globale sur les enjeux énergétiques65, les réflexions entourant la gestion et l’exploitation des ressources forestières et minières sont toujours d’actualité aujourd’hui, mais abordés selon des perspectives différentes en fonction du contexte sociopolitique changeant. En ce sens, L’Action nationale a été et se veut toujours une revue d’idées « engagée » dans la définition du « bien commun » de la nation québécoise. 

 

 


1 L’auteur tient à remercier David St-Denis Lisée pour son excellent travail de recherche documentaire ayant mené à la rédaction de cet article. Il tient également à souligner l’appui financier du FRQSC.

2 Kenneth Norrie, Douglas Owram et J.C. Herbert Emery, A History of the Canadian Economy, 3e édition, Toronto, Thompson-Nelson, 2002, p. 223-225 et 289-291 ; Marc Vallières, Des mines et des hommes. Histoire de l’industrie minérale québécoise. Des origines à aujourd’hui, Québec, Ministère des Ressources naturelles, 2012, p. 99-178.

3 Voir Clarence Hogue, André Bolduc et Daniel Larouche, Québec : un siècle d’électricité, Montréal, Libre Expression, 1979, p. 13-198.

4 Dominique Foisy Geoffroy, Esdras Minville. Nationalisme économique et catholicisme social au Québec durant l’entre-deux-guerres, Québec, Septentrion, 2004, 176 p. ; Robert Laplante, « René Lévesque et le contrôle des ressources forestières : un état ambivalent », dans Alexandre Stefanescu et Céline Saint-Pierre (dir.), René Lévesque, les ressources naturelles et le développement économique, Montréal, VLB Éditeur, 2015, p. 80-81.

5 Rosaire Morin, « Les origines de L’Action nationale », L’Action nationale, avril 2000.

6 Édouard Montpetit, « Vers la supériorité », L’Action française, janvier 1917, p. 1-7.

7 Édouard Montpetit, « Nos forces économiques », L’Action française, novembre 1918, p. 482-509.

8 Édouard Montpetit, « Les précurseurs. Errol Bouchette et l’Indépendance économique du Canada français », L’Action française, janvier 1919, p. 5-21.

9 Dans le dernier numéro de l’année 1920, Lionel Groulx explique qu’au courant de la prochaine année la revue exposera « un programme d’action économique ». Il précise que la revue « a fait appel à quelques-uns de ses amis, spécialistes en matière économique ; elle leur a demandé l’élaboration d’un programme de défense et d’action, non plus général et abstrait, mais concret et réaliste, inspiré d’une doctrine large et sûre, fondé non point sur les intérêts de quelques mandarins de la finance et de la politique, mais appuyé sur la vérité de nos conditions et de notre vie, sur notre situation géographique, sur nos hérédités ethniques, sur les aspirations supérieures de notre race. » Voir Lionel Groulx, « Le problème économique. Notre consultation de 1921 », L’Action française, décembre 1920, p. 558-565.

10 Olivar Asselin, « Le problème économique. Les lacunes de notre organisation économique », L’Action française, mars 1921, p. 130-146.

11 Georges Pelletier, « Notre avenir politique. Les obstacles économiques à l’indépendance du Canada français », L’Action française, août 1922, p. 66-82.

12 Dominique Foisy-Geoffroy, op. cit. ; Dominique Foisy-Geoffroy, Les idées politiques des intellectuels traditionalistes canadiens-français, 1940-1960, Thèse de doctorat en histoire, Québec, Université Laval, 2008, p. 186-207.

13 Édouard Montpetit, « Les précurseurs. Errol Bouchette… », loc. cit.

14 Eugène L’Heureux, « Problèmes de l’heure. La dictature économique dans la province de Québec », L’Action nationale [ci-après L’AN], février 1933, p. 66-78.

15 Esdras Minville et al., « Partie documentaire. Programme de restauration sociale », L’Action nationale, novembre 1933, p. 210-216.

16 Jean-Paul Verschelden, « Problèmes de l’heure. Vers l’ordre », L’Action nationale, novembre 1933, p. 155-170.

17 Voir notamment Esdras Minville, « L’organisation corporative sur le plan national canadien-français », L’Action nationale, septembre 1936, p. 24-34.

18 Esdras Minville et al., loc. cit.

19 Olivar Asselin, « Le problème économique. Les lacunes… », loc. cit.

20 Georges Pelletier, « Notre avenir politique. Les obstacles… », loc. cit.

21 Jacques Jobin, « À propos d’électricité », L’Action française, juin 1926, p. 371-372.

22 Esdras Minville et al., loc. cit.

23 Paul Guillet, « À propos d’une enquête », L’Action nationale, décembre 1934, p. 265-272.

24 Ernest LAPOINTE, Augustin FRIGON et George C. McDONALD, Rapport de la Commission de l’Électricité (Commission Lapointe) de la province de Québec au Premier ministre de la province, 21 janvier 1935, Québec, [s.é.], 1935. Voir aussi André BOLDUC, Clarence HOGUE, Daniel LAROUCHE, Québec : un siècle d’électricité, Montréal, Libre Expression, 1984, p. 112-115.

25 Stéphane Savard, op. cit.

26 François-Albert Angers, « Pour une politique nationale. L’économique », L’Action nationale, octobre 1937, p. 92-107.

27 La Direction, « Mise au point », L’Action nationale, décembre 1937, p. 241-242.

28 Jean Nicolet, « Chroniques dans la Cité. La vie politique », L’Action nationale, novembre 1943 et janvier 1944, p. 230-232 et 82-84.

29 François-Albert Angers, « L’étatisation de la M.L.H. & P. », L’Action nationale, mai 1944, p. 390-401.

30 Bibliothèque de l’Assemblée nationale, Reconstitution des débats de l’Assemblée législative, 21e législature, ٥e session, séances du 28 et du 30 mars 1944.

31 François-Albert Angers, « Vers la vraie libération ! », L’Action nationale, mai 1945, p. 401-407.

32 Jean Blanchet, « L’électricité au service du cultivateur », L’Action nationale, mai 1948, p. 373-380.

33 À ce sujet, voir Stéphane Savard, « La deuxième nationalisation de l’électricité au Québec : perspectives historiques », dans Alexandre Stefanescu et Céline Saint-Pierre (dir.), René Lévesque, les ressources naturelles et le développement économique, Montréal, VLB Éditeur, 2015, p. 19-33.

34 Voir Stéphane Savard, « La poésie “raisonnée” du discours. Quelques réflexions sur Daniel Johnson, la question de l’électricité et l’influence de la “raison d’État” », Bulletin d’histoire politique, vol. 20, n2 (hiver 2012), p. 155-170.

35 Il faut dire que la demande avait été transmise à l’État québécois en 1959. Voir Archives d’Hydro-Québec, H2/4225/Commission hydroélectrique de Québec, Minutes of a meeting of the Quebec Hydro-Electric Commission, 9 août 1960, p. 4631.

36 François-Albert Angers, « La sempiternelle étatisation », L’Action nationale, octobre 1960, p. 199-203.

37 Gérard Filion, cité dans François-Albert Angers, « Les principes seraient-ils plus idiots que les sentiments et les intérêts ? », L’Action nationale, septembre 1961, p. 86.

38 Ibid., p. 86-90.

39 François-Albert Angers, « Nos coopératives d’électricité doivent-elles s’enliser et disparaître ? », L’Action nationale, avril 1962, p. 651-659.

40 François-Albert Angers, « Où en sont nos coopératives d’électricité ? », L’Action nationale, octobre 1962, p. 112-119.

41 François-Albert Angers, « Élections provinciales », L’Action nationale, novembre 1962, p. 269-277.

42 Éditorial, « Où sont les vrais coopérateurs ? », L’Action nationale, décembre 1962, p. 309-316.

43 François-Albert Angers, « Le péché contre l’esprit », L’Action nationale, avril 1964, p. 739

44 Ibid., p. 142.

45 François-Albert Angers, « L’aide créatrice de l’État. L’exemple de la coopérative de Manicouagan », L’Action nationale, avril 1964, p. 777-781.

46 Clarence Hogue, André Bolduc et Daniel Larouche, op. cit., p. 249-250.

47 François-Albert Angers, « L’Hydro décentralise », L’Action nationale, février 1962, p. 624-627.

48 Michel Brochu, « Les dénationalisations », L’Action nationale, juin 1986, p. 945-950.

49 Rosaire Morin, « Hydro-Québec était-elle nécessaire ? », L’Action nationale, septembre 1987, p. 27-33.

50 Voir Kenneth Norrie, Douglas Owram, et J.C. Herbert Emery, op. cit., p. 290-291.

51 Édouard Montpetit, « Les précurseurs. Errol Bouchette… », loc. cit.

52 Olivar Asselin, « Le problème économique. Les lacunes… », loc. cit.

53 Georges Pelletier, « Notre avenir politique. Les obstacles… », loc. cit.

54 Ibid.

55 François-Albert Angers, « Pour une politique nationale. L’économique », loc. cit.

56 François-Albert Angers, « La politique forestière du Québec », L’Action nationale, octobre 1960, p. 196-199.

57 Albert Rioux, « Forêts… du Québec ou d’Ottawa ? En marge du dernier rapport du ministère fédéral des Forêts », L’Action nationale, septembre 1968, p. 79-82.

58 Voir Robert Laplante, « René Lévesque et le contrôle…. », loc. cit., p. 88 ; Commission d’étude sur la gestion de la forêt publique québécoise, Rapport, décembre 2004, p. 2-3.

59 Patrick Allen, « Révolution verte, grise ou rouge au Québec d’ici 10 ans ? », L’Action nationale, février 1975, p. 467-486.

60 Robert Laplante, « Forêt publique : la dépendance encore ! », L’Action nationale, février 2000, p. 139-142.

61 Daniel Malenfant, « Pour un nouveau pacte socioforestier », L’Action nationale, juin 2005, p. 40-51.

62 Georges Pelletier, « Notre avenir politique. Les obstacles… », loc. cit.

63 Jean-Paul Robillard, « Les États-Unis nous envahissent », L’Action nationale, mars 1955, p. 632-640.

64 Patrick Allen, « Révolution verte… », loc. cit.

65 En guise d’exemples, voir Roland Bélanger, « Nos ressources énergétiques, l’héritage régional », L’Action nationale, décembre 1992, p. 1351-1369 ; Michel Duquette, « Dossier. La politique québécoise de l’Énergie. Continentalisme ou préservation des acquis », L’Action nationale, avril 2000, p. 83-98 ; Gilles Couture, « De porteurs d’eau à “Turbineurs” d’éoliennes », L’Action nationale, janvier 2005, p. 85-89.

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