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Le nationalisme de François-Albert Angers

Département des sciences humaines, Université du Québec à Trois-Rivières

logo100eBLEU150La Révolution tranquille se caractérise entre autres par les processus de sécularisation et d’étatisation de la société québécoise, lesquels ébranlent profondément la réflexion des intellectuels droitistes et nationalistes. Dans cette période de mutation, la revue L’Action nationale diffuse d’abord un ensemble d’idées qu’il faut situer globalement du côté de la réaction. Le directeur, François-Albert Angers, opte d’ailleurs pour des positions idéologiques traditionalistes. Pourtant, il est possible de se demander si, à la fin des années 1960 et durant les années 1970, il n’accepte pas de faire contre mauvaise fortune bon cœur. En effet, les circonstances historiques exceptionnelles se multiplient et pointent toutes vers l’idée que la nation québécoise se trouve à la croisée des chemins : centenaire de la Confédération et non-renouvellement de l’AANB, visite du général de Gaulle, États généraux du Canada français, création du Parti québécois, élection de P.-E. Trudeau, bill 63 et manifestations pour les droits du français. 

La situation impose des choix : entre 1967-1968 et 1980, dans L’Action nationale, Angers réagit par la rédaction de nombreux articles portant sur l’avenir de la nation. Aussi, le nationalisme d’Angers tel qu’il s’élabore durant cette période constitue l’objet de recherche sur lequel porte cette étude. Il est en effet possible de se demander si les positions idéologiques que l’intellectuel développe alors dans L’Action nationale évoluent par rapport à ce qu’elles étaient au cours des trois décennies précédentes – en d’autres mots, si le traditionaliste refaçonne son nationalisme pendant une période dominée, sur le plan idéologique, par le progressisme et le pluralisme de la Révolution tranquille.

Bilan historiographique, hypothèse et sources

À propos de la « pensée nationale » d’Angers et de son parcours intellectuel, il est possible de trouver des informations dans des monographies comme La droite intellectuelle québécoise et la Révolution tranquille1 ou Penser la nation2, mais les auteurs n’y consacrent que quelques passages aux idées d’Angers, pour la période précédant l’année 1967-1968. Si les travaux de Stéphane St-Pierre et de John Grube3 définissent plus précisément les positions d’Angers, ils se cantonnent principalement, eux aussi, dans les périodes antérieures à 1967-1968. Il faut tout de même noter que Grube consacre deux chapitres aux positions d’Angers sur le nationalisme et la langue française, mais ce n’est que lorsqu’il aborde la seconde question qu’il multiplie les incursions dans les articles que l’économiste a publiés dans L’Action nationale durant la période qui retiendra notre attention. De son côté, Stéphane St-Pierre s’intéresse aux relations essentielles que la pensée d’Angers tisse entre nationalisme et religion catholique avant 1960. Il analyse comment ce dernier se positionne à l’égard d’une modernité qui, par le processus de sécularisation qui la caractérise, remet profondément en question une des composantes de son nationalisme, c’est-à-dire sa nature confessionnelle.

Plusieurs ouvrages rendent compte des diverses tensions ayant marqué les champs idéologique et intellectuel pendant la période étudiée4. Ainsi, les conceptions politiques associées au duplessisme, au traditionalisme, au néonationalisme d’un Laurendeau et d’un Fillion, à l’antinationalisme citélibriste et au nationalisme québécois moderne y sont définies et leurs rapports, souvent complexes, y sont précisés. De plus, ces études reconstruisent l’itinéraire intellectuel de plusieurs des figures de proue de l’indépendantisme et rendent compte de leurs prises de position à l’égard des processus de sécularisation et d’étatisation. En ce qui a trait à Angers, il appartient à la lignée des penseurs traditionalistes et s’inscrit, à ce titre, dans le courant des idées de Bourassa, de Groulx et de Minville, dont Pierre Trépanier dira qu’il est le disciple le plus brillant. Avec la Révolution tranquille, le projet des traditionalistes, qui consiste à renouveler les valeurs du passé pour en assurer la continuité et, du même coup, assurer celle de la nation qu’elles contribuent à définir, est profondément remis en question5.

Or, à cet égard, notre hypothèse de travail posera que, dans les articles de L’Action nationale, le traditionaliste Angers modifie effectivement ses positions idéologiques en fonction des circonstances historiques – la première rupture survenant en 1967-1968. Il est donc possible de constater, dans ses prises de position publiques, des déplacements dans la hiérarchie des traits définissant la nation québécoise, mais aussi dans les moyens visant à assurer sa survie. Ainsi, parmi les nombreux combats qu’il mène, il substitue à la primauté qu’il accordait au catholicisme celle de la langue française ; à celle qu’il accordait à la lutte pour l’autonomie provinciale, celle pour l’indépendance ; et, finalement, à l’antiétatisme, le rôle accru de l’État dans la défense des intérêts de la nation.

Les articles de L’Action nationale écrits par Angers en 1958-59 (la série « Patriotisme et Raison ») et entre 1968 et 1980 constituent les sources de notre étude. Comme l’objectif premier consiste à reconstruire une trajectoire intellectuelle, la sélection des articles doit permettre l’étude successive de plusieurs états de la pensée nationale d’Angers. Ainsi, le choix des articles de 1958-1959 se justifie par l’importance que leur ont accordée les historiens dans l’étude des positions de l’auteur et de la droite intellectuelle. Celui des articles allant de 1967-1968 à 1980 permet d’englober la période de la fin des années 1960, où la langue française et le rôle de l’État dans sa préservation deviennent progressivement des préoccupations centrales pour Angers, et la période des années 1970, où l’intellectuel « en situation » adapte ses idées au contexte idéologique de la période et semble faire de la langue le trait essentiel de la nation.

Le rôle joué par Angers à L’Action nationale est majeur durant les années 1960 puisqu’il prend la direction de la revue au moment où celle-ci connaît de grandes difficultés. Comme il réussit à redresser la situation, son influence sur la revue s’étend d’autant plus aux positions idéologiques. Il rédige ainsi de nombreux articles, souvent fort critiques à l’égard des changements apportés par la Révolution tranquille. Il quitte la direction de L’Action nationale à la fin de l’année 1967, mais il y poursuit son engagement intellectuel en y multipliant les textes portant sur l’Église, l’éducation, le français, l’économie, la politique et diverses questions d’actualité. Autant par l’abondance de sa production que par les thèmes traités et l’évolution de sa pensée, Angers constitue donc un personnage incontournable pour saisir la vie des idées à L’Action nationale entre 1967-1968 et 1980.

Par ailleurs, puisqu’il s’agit d’identifier les articulations d’un itinéraire intellectuel pour rendre compte de l’évolution du nationalisme d’Angers, il est clair que l’approche privilégiée est avant tout qualitative et cherche à cerner la teneur des propos de l’auteur tout en les situant par rapport aux courants idéologiques de l’époque. Pour y arriver, trois grandes orientations ont été retenues : l’évolution des rapports entre les gouvernements fédéral et provincial ; les rôles de la société civile et de l’État eu égard aux visées assimilatrices du Canada anglais ; et les positions défendues au sujet des droits du français.

Les rapports fédéraux-provinciaux : de l’autonomisme à l’indépendantisme

En ce qui a trait au statut politique du Québec, l’itinéraire intellectuel suivi par Angers trace le passage de l’autonomisme à l’indépendantisme, et ce, avec un souci de continuité marquée par une fidélité inaliénable à la nation. En effet, si, à partir de 1937 (date de publication de son premier article dans L’Action nationale) et jusqu’en 1967-1968, le nationalisme d’Angers se fond à celui des traditionalistes dans ses options autonomiste et fédéraliste, il connaît par la suite un virage important puisqu’il se redéfinira progressivement à la lumière de la lutte en faveur de l’indépendance. La rétrospective qu’Angers propose lui-même de cette évolution se traduit par plusieurs articles de L’Action nationale dans lesquels il revient sur les positions qu’il a prises au sujet du développement des rapports fédéraux-provinciaux depuis la Confédération.

Ainsi, de la Confédération à la commission Rowell-Sirois (1937) et à la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945), il lui est possible de retracer a posteriori la lente désillusion des traditionalistes à l’égard du fédéralisme. Historiquement, Angers rattache d’abord ses positions à celles l’école nationaliste des Bourassa, Asselin, Groulx, Montpetit et Minville, qui étaient avant tout des partisans d’un « vrai » fédéralisme canadien, à l’intérieur duquel la nation canadienne-française aurait pu assurer son existence et son épanouissement. Angers souligne cependant d’entrée de jeu que la succession de crises politiques (l’Affaire Riel, la question des écoles catholiques et françaises, la Guerre des Boers, la loi navale, la conscription), qui constituent autant de manquements à l’esprit et à la lettre du pacte confédératif, ébranle la confiance de ces intellectuels nationalistes au sujet de la constitution. Malgré tout, jusqu’au milieu du XXe siècle, ces derniers considèrent qu’elle offre aux Canadiens français un statut les libérant de leur situation de peuple conquis. En plus de la reconnaissance de l’existence de la nation canadienne-française, il y a en effet attribution de pouvoirs exclusifs dans des domaines jugés essentiels à la survie de celle-ci6. La constitution de 1867 représente donc un gain sur le plan de la souveraineté politique après les reculs imposés par l’Union de 1840. Dans cette optique, Angers revient sur l’attitude de Bourassa et de Groulx à l’égard du fédéralisme et de l’indépendance en insistant sur l’importance de tenir compte des circonstances de l’époque. Pour eux, le fédéralisme issu de la Confédération est un système politique où les Canadiens français peuvent lutter pour leur autonomie, d’où le choix qu’ils font de l’action pour la promotion de la nation canadienne-française dans ce cadre. Pour Bourassa, cette entente représente « le meilleur compromis » étant donné les conditions dans lesquelles se retrouve la nation à la suite des rébellions de 1837-1838. D’ailleurs, Bourassa se fait le critique virulent des manquements au pacte confédératif. Par la suite, selon Angers, les enquêtes de L’Action française, entre 1917 et 1929, constituent de véritables études de sciences sociales au sujet de la société canadienne-française. À travers ces enquêtes, l’action intellectuelle de Groulx fonde une doctrine comportant deux axes principaux : catholicisme et langue française. Ces axes expliquent l’importance accordée à la doctrine sociale de l’Église, mais aussi la conception de la langue française comme véhicule de la culture et de l’esprit français, associés tous deux à une civilisation hautement valorisée par les traditionalistes.

Angers indique que c’est à partir des années 1940 que le fédéralisme canadien devient « oppresseur » et qu’Ottawa passe à l’offensive en centralisant les pouvoirs, suivant en cela les recommandations de la commission Rowell-Sirois. En fait, selon Angers, à compter des années 1940-1945, le Québec se trouve progressivement acculé à l’indépendance parce que le processus de centralisation lui subtilise des pouvoirs essentiels. Aussi, la lutte contre la centralisation fédérale devient un des objets primordiaux de la politique québécoise entre la seconde élection de Duplessis et le centenaire de la Confédération. Dans les textes de L’Action nationale, Angers affirme que la création de l’Union nationale et l’ère duplessiste modifient la donne sur le plan politique en plaçant au pouvoir un parti pour lequel l’avenir national n’est pas un sujet tabou7. Dans les circonstances, Maurice Duplessis incarne, aux yeux d’Angers, le politicien le plus proche d’une « certaine grandeur » : l’opposition entre centralisation et autonomisme lui permet d’adopter une attitude traduisant volonté de résistance et fierté nationale. Cette opposition de Duplessis au fédéral se poursuit d’ailleurs sans que, jamais, l’appui de la population ne lui fasse défaut. Angers note qu’en 1956, la Commission Tremblay révèle la persistance d’un puissant sentiment populaire en faveur de l’autonomie, si bien que Duplessis peut faire voter une loi sur l’impôt provincial.

L’envahissement des domaines de juridiction provinciale se poursuit cependant à la fin des années 1950 et durant les années 1960 : en matière d’éducation, de sécurité sociale et d’affaires municipales8. Au nom de la prudence politique, Angers prétend qu’il faut refuser les subventions fédérales afin de préserver l’autonomie provinciale et assurer l’avenir de la nation9. Il en va de la liberté politique acquise de haute lutte et inscrite dans la constitution de 1867. Il est clair qu’accepter les « octrois », en matière d’éducation universitaire par exemple, risque d’entraîner un recul de la liberté politique et, à long terme, d’avoir des conséquences néfastes en restreignant les pouvoirs provinciaux en matière de culture canadienne-française. Angers s’attaque également aux intrusions du gouvernement fédéral que sont les allocations familiales, les pensions de vieillesse, l’assurance-chômage et la radiodiffusion éducative. Il précise qu’on ne peut juger à court terme de l’influence qu’exercent les nouvelles mesures sur le mode de vie et la culture puisque la transformation des mentalités et des habitudes est un long processus, d’où l’importance de la prudence politique. Cependant, il déplore déjà les effets qu’il dit constater sur la façon de concevoir le travail et les responsabilités familiales. Le fédéral procède sans tenir compte des doléances de Québec sur plusieurs questions. Pour Angers, il s’agit d’attaques aux libertés constitutionnelles équivalant à des coups d’État.

De plus, avec la Révolution tranquille, les esprits se tournent de plus en plus vers le gouvernement-providence engendré par la théorie économique keynésienne, ce qui conditionne l’assimilation des Canadiens français à un modèle politique et social correspondant à l’esprit anglo-saxon. Si Jean Lesage manifeste, au moins dans le discours, une « politique de grandeur », et si les libéraux proposent un programme nationaliste, les gains réels sont négligeables, selon Angers. Le « puppet government » de Bourassa incarnerait un nouveau parti des Anglais et ne ferait qu’aggraver la situation. De plus, avec l’arrivée de Trudeau au pouvoir, les conditions politiques doivent inspirer la « volonté » de parvenir à l’indépendance10. En effet, dès la conférence fédérale-provinciale de 1968, Angers stigmatise la stratégie déployée par P.-E. Trudeau puisqu’il constate que ce dernier, au lieu d’aborder les questions constitutionnelles dans un rapport Québec – Canada anglais, brouille les pistes en discutant de l’enchâssement de la Charte. En fait, il gagne du temps : en tant que chef du Parti libéral, il négociera avec un Québec considéré comme une province parmi les autres et maintiendra la politique centralisatrice du gouvernement fédéral. Angers ne voit que deux conséquences possibles à l’élection de Trudeau à la tête du Parti libéral : l’assimilation inéluctable des Canadiens français ou la rupture du Canada. Il considère donc que la lutte autonomiste est devenue illusoire et que la collaboration du provincial avec le fédéral constitue une source de trahison. À la suite de cette analyse, seule l’indépendance politique peut assurer la survie et de développement de la nation québécoise.

Or, sur le chemin de l’indépendance, l’obstacle majeur souvent identifié durant les années 1970 est le problème économique. Il s’agit de l’idée que le Québec forme une société prospère précisément grâce à son adhésion à la Confédération11. Par conséquent, la séparation du Québec serait négative sur le plan économique parce qu’elle briserait les interrelations économiques nécessaires à la prospérité. Angers critique alors l’importance que l’on accorde à l’idée que le marché intérieur doit être vaste pour le bon fonctionnement de l’économie. Cette idée appartient à la « théorie des relations économiques internationales libres », qui condamne séparation politique et protectionnisme. Angers oppose deux faits à cette théorie : la plupart des pays élèvent des barrières tarifaires et les États-Unis connaissent le succès économique. De même, indépendance politique des États et interrelations économiques ne s’opposent pas, comme le montre du reste la prospérité économique de petits pays, en particulier en Europe. Angers émet l’hypothèse que le « cadre confédératif » limite les possibilités de développement économique du Québec. La politique économique canadienne favorise nettement l’Ontario et l’Ouest canadien au détriment des intérêts du Québec puisque ce dernier ne maîtrise aucun des « leviers de commande » en cette matière.

Selon Angers, hors de la Confédération, un Québec libre de ses choix pourrait mieux réussir dans ce domaine, par exemple en ayant le pouvoir de mettre en place les mesures nécessaires pour tirer profit de l’immigration algérienne dans une période de baisse démographique12 ; ou encore, en développant des structures économiques régionales. En fait, il affirme que la situation économique du Québec dans le Canada l’accule à l’indépendance. Aussi, ne pas effectuer le choix politique de se gouverner soi-même en plaçant le maintien et l’épanouissement de la culture au cœur des enjeux constituerait une « pure honte ».

Donc, sur le plan du statut politique du Québec, l’évolution de la pensée nationale d’Angers connaît un déplacement majeur. De fédéraliste et autonomiste qu’il était, il devient, au tournant des années 1970, un intellectuel engagé pour la cause de l’indépendance13. Animé par un sentiment d’urgence à l’égard de l’avenir national, il affirme ainsi que les élections provinciales d’octobre 1973 peuvent sceller le destin des Québécois parce que plusieurs facteurs jouent contre eux. Une seule solution se dessine alors pour Angers : donner des outils politiques à cette nation pour lui assurer la maîtrise de son destin.

Contrer les visées assimilatrices : de la société civile à l’État

Depuis 1840, aucun gouvernement n’aurait eu le souci réel de l’avenir du Canada français. Seules des institutions comme l’Église catholique, la SSJB, Le Devoir, la Ligue d’action nationale et le Mouvement Québec français, bien souvent en butte à la classe politique, entretiennent ce souci. Si cela peut se comprendre durant le siècle ayant suivi la Conquête, cela semble injustifiable depuis 1867 puisqu’il y a un gouvernement québécois, doté de pouvoirs souverains, au moins dans certains domaines. Aussi, selon Angers, au lieu de mettre en accusation la supposée mainmise du clergé sur la province, il faudrait dénoncer les carences des gouvernements14. En fait, avant les années 1970, Angers partage bien des réticences des traditionalistes au sujet des interventions de l’État. Chez l’intellectuel disciple de Minville, seule la sphère économique échappe partiellement à cet antiétatisme.

En conséquence, avant 1967-1968, Angers réserve une fonction essentielle aux institutions de la société civile dans la prise en charge de l’avenir national et exprime un scepticisme certain à l’égard des gouvernements. Ainsi, dans sa conception d’une nation confessionnelle, l’Église, par les structures institutionnelles qu’elle a mises en place, assure le maintien et la promotion des valeurs constitutives de l’identité du peuple canadien-français. Angers souligne qu’il ne faut pas avoir honte d’un « nationalisme fondé sur l’idée que la religion domine la politique » et d’une lutte visant à « sauvegarder nos libertés politiques pour pouvoir conserver intactes les institutions sociales inspirées par notre philosophie de vie15 ». Le catholicisme et la nation canadienne-française sont insécables dans son esprit : le premier est une composante essentielle de la seconde. Dans son témoignage au sujet de Groulx, Angers souligne non seulement que le Canada français doit beaucoup à « son » Église, mais que son avenir deviendrait problématique « sans sa fidélité aux valeurs catholiques qui l’ont fait ». Il s’agit d’une véritable « condition d’existence » de la nation, selon l’expression de Groulx16.

Au cœur des années 1960 et de la Révolution tranquille, Angers défend encore vigoureusement les positions traditionalistes de l’Église universelle. Il en va par exemple ainsi lorsqu’il défend en 1968 l’idée que l’encyclique Humanae vitae, qui expose un point de vue conservateur sur le mariage et la régulation des naissances, « exprime la Vérité17 ». Cependant, il faut noter qu’Angers insiste de moins en moins sur le rôle que l’Église doit remplir dans l’éducation de la jeunesse, les services sociaux et, donc, dans la défense des intérêts de la nation. Par exemple, dans une série d’articles intitulée « Où va l’Église18 ? », Angers aborde la question du rôle de cette institution dans l’avenir à travers des problématiques universelles, et ce, même si les ouvrages qui servent de points de départ de ses réflexions ont été écrits par des auteurs canadiens-français. Dans les articles où il est question de l’Église, la religion catholique n’est pas associée au nationalisme, sauf pour deux lignes : « L’Action nationale reste pour sa part fidèle à l’esprit de son fondateur, l’abbé Lionel Groulx, selon qui notre avenir national est lié à l’intégrité de notre foi catholique19. » De plus, Angers n’esquisse aucune intersection essentielle entre l’universalisme catholique et le particularisme du nationalisme québécois ni ne développe d’argumentaire à propos de ce dernier. Les problématiques religieuses sont traitées dans une perspective plus large et concernent la situation et les positions de l’Église dans le monde.

Il s’agit là d’un glissement notable : de la nation confessionnelle et du rôle crucial de l’Église canadienne-française au silence relatif des années 1970 en passant par cette période de décentrement des préoccupations religieuses eu égard au nationalisme. En effet, durant les années 1970, Angers ne s’attarde plus aux rapports consubstantiels du catholicisme et de la nation, sauf en une occasion. Il commente alors un texte de Marcel Mermoz en ayant pour objectif de nourrir la réflexion sur « notre avenir comme peuple capable de résister à des forces assimilatrices qu’il récuse parce qu’il veut rester lui-même20 ». Clairement, il s’agit de se pencher sur le facteur religieux dans la survivance de la nation, et ce, à travers l’aventure polonaise. Il se demande si cette survivance peut se contenter « d’être française à la mode laïque de France ». Pour Angers, sur cette question, il n’est pas possible de faire l’économie de la pensée groulxiste puisque celle-ci se nourrit d’une grande connaissance du passé et de la préoccupation constante de l’avenir national. Il considère que les décisions prises par l’État durant la Révolution tranquille constituent une forme de défi lancé à la « réalité profonde » de la nation québécoise puisque la religion catholique a clairement contribué au développement de modes de vie et de pensée qui définissent les Canadiens français. Il estime donc qu’il est urgent de réfléchir aux « éléments qui forment un peuple [...] et lui permettent de rester lui-même et de conserver son vouloir-vivre collectif propre ». Il ajoute que l’indépendance politique ne dispenserait pas de la nécessité de cette réflexion, car sans l’attachement du peuple à des valeurs spécifiques, sa survivance n’est pas assurée.

L’école constitue un autre des lieux de transmission de ces valeurs traditionnelles, à condition qu’on n’y enseigne pas le patriotisme de conquis ou de colonisés qu’Angers critiquait à la fin des années cinquante dans ses articles intitulés « Patriotisme et raison » : « l’école doit devenir [...] un foyer intense de renouveau français orienté selon le sens d’une collectivité qui a des droits à maintenir et qui en fait un objet de patriotisme21. » Or, le contrôle de l’école appartient-il à l’État ou aux parents catholiques ? Il est clair pour Angers que ces derniers doivent avoir la main haute sur l’école, du moins pour les enfants d’âge primaire. Dans un débat au sujet des commissions scolaires, Angers affirme que leur rôle consiste à permettre l’administration locale de l’école par les parents22. Affirmer cette fonction, c’est « s’opposer à l’État centralisateur ». Cette école serait l’école traditionnelle, celle qu’il considère comme étant « l’école de tout le monde ». On le voit, sur ces questions de l’Église et de l’éducation primaire, et malgré le silence relatif qu’il garde au sujet de la première, le peu de confiance d’Angers à l’égard de l’étatisme s’exprime encore ouvertement, quoique de plus en plus rarement après 1967-1968.

D’autres institutions de la société civile jouent un rôle clé dans la lutte pour les intérêts du Québec : la Ligue d’action nationale, la Société Saint-Jean-Baptiste et le Mouvement Québec français23. Il s’agit d’organismes qui permettent, selon Angers, un engagement nationaliste se situant au-dessus des luttes de partis. Dans plusieurs articles de L’Action nationale, il valorise les interventions des différents acteurs engagés dans ces organisations. Groulx serait le champion de « l’action intellectuelle » d’ordre politique en dehors des partis. Angers souligne l’importance des enquêtes conduites par L’Action française dans les années 1920. Il y voit une véritable recherche de fond sur la société canadienne-française. C’est sur une étude précise de la réalité que se fondait l’entreprise d’éducation de Groulx. Ce dernier voyait dans l’éducation le moyen de former une élite dont l’action seule pourrait permettre la prise de conscience nationale nécessaire à une prise en main de son destin par le peuple.

Par ailleurs, Angers illustre le rôle qu’a joué la SSJB dans la défense des intérêts du peuple québécois à l’occasion de la Conférence de Victoria en 1971. Il souligne, à gros traits, l’idée que les gouvernements ne sont pas toujours les « gardiens du bien commun » et que, dans ce cas précis, Robert Bourassa était sur le point de céder le droit de choisir l’école anglaise pour tous ceux qui le souhaitaient. En rappelant les événements, il cherche à mettre en évidence le caractère déterminant de la mobilisation et des actions des corps intermédiaires (spécialement, les syndicats et la SSJB) dans l’échec du projet de charte de P.-E. Trudeau à la fin des années soixante. Il faut de plus remarquer que l’organisation des États généraux du Canada français se réalise grâce à la SSJB : l’assemblée générale y déclare solennellement que la nation canadienne-française a le droit de disposer d’elle-même et de choisir librement le régime politique sous lequel elle entend vivre24. Enfin, le Mouvement Québec français intervient entre autres publiquement à l’occasion des débats portant sur la question linguistique. En 1974, le MQF critique vivement le bill 22, alors qu’en 1977, il souligne le caractère historique de la loi 101 et sa valeur de fondation dans un processus de renaissance nationale25. Cependant, même si ces composantes de la société civile jouent un rôle déterminant dans la mobilisation pour la défense de la nation, Angers comprend bien, durant les années 1970, que le Québec doit se doter d’instruments politiques s’il veut pouvoir réagir à l’offensive fédérale visant à le réduire au statut de province comme les autres.

Par conséquent, Angers se tourne de plus en plus résolument vers l’action politique et propose, dès 1971, la formation d’un parti des nationalistes québécois à Ottawa, le Bloc québécois, de manière à mener la lutte pour les intérêts de la nation sur le territoire de « l’ennemi26 ». Le rapport de domination du Canada anglais sur le Québec se serait reconstruit à partir des années 1940 avec la centralisation fédérale. Il faut donc combattre sur ce terrain afin d’y faire reconnaître le droit à l’autodétermination, retrouver les pouvoirs et, surtout, la responsabilité pour le gouvernement du Québec d’assurer l’épanouissement de la nation.

Pour parvenir à la création d’un parti canadien-français au fédéral, « l’union sacrée » est nécessaire. Angers rappelle le souhait qu’il formulait de cette union dans un « organisme national non partisan », en l’occurrence la SSJB. Il milite maintenant pour que les nationalistes, au fédéral, se regroupent dans un nouveau parti : un Bloc québécois. Par ailleurs, sur le plan provincial, le Parti québécois renouerait avec les patriotes en représentant les intérêts de la nation québécoise et en réclamant son indépendance. Selon Angers, seul le Parti québécois remplit cette fonction, et il souhaite qu’il n’y ait pas d’autre formation attachée à l’idée d’indépendance pour ne pas diviser la nation et faire le jeu des vieux partis27. Or, même si L’Action nationale n’a jamais appuyé un parti politique, l’urgence de la situation fait qu’Angers choisit d’appuyer le Parti québécois et l’idée de l’indépendance dès 1973. Les élections de 1973 redonneraient d’ailleurs à la nation un parti la représentant vraiment en plaçant le PQ dans le rôle d’opposition officielle. Entre 1840 et 1973, il n’y aurait eu, essentiellement, que les leaders essayant de défendre les droits de la nation dans la bonne entente en ne reculant jamais devant les compromis. Le PQ renouerait avec les Patriotes en représentant « les intérêts de la nation canadienne-française et en réclamant son indépendance comme nation québécoise ».

Historiquement parlant, l’élection du Parti québécois et de René Lévesque en 1976 rétablit donc une continuité avec Louis-Joseph Papineau puisque ce dernier était au pouvoir pour « défendre les intérêts nationaux des Canadiens français » dans une réalité politique où les Patriotes s’opposaient au parti des marchands ou des Anglais. On le voit, malgré la méfiance toute traditionaliste qu’il éprouvait à l’égard de l’État et les engagements qu’il reconduit dans des organismes de la société civile durant les années 1970, Angers considère désormais comme indispensables la fondation et l’élection de partis politiques nationalistes pour permettre l’épanouissement du peuple québécois.

Situation de la langue française et nécessaire intervention de l’État

À la fin des années 1950, dans la série d’articles de L’Action nationale intitulée « Patriotisme et raison28 », Angers dresse un constat pessimiste à propos du patriotisme canadien-français. Il souligne le manque d’engagement de la population dans les organismes de la société civile associés à la lutte pour la reconnaissance de la nation, la dissociation des intellectuels comme le père Georges-Henri Lévesque avec les positions traditionalistes de Minville et Groulx, mais aussi l’absence de fierté que traduit le peu de soin apporté à la maîtrise de la langue française. Il déplore particulièrement l’engouement des francophones pour l’anglais et l’acceptation générale de l’emploi de cette langue, entre autres dans l’affichage. Par arrivisme, pense-t-il, bien des Canadiens français se plient devant cette condition réservée à leur langue. Il relève donc dans son analyse des signes qui pointent tous vers une aporie du nationalisme et qui délimitent l’un des principaux champs de bataille où il évoluera de la fin des années 1960 jusqu’au début des années 1980 : celui de la langue française. Dans l’esprit du disciple de Minville, le combat pour le français vise aussi bien à assurer la survie de la nation que son affirmation et, éventuellement, la maîtrise du destin collectif. Deux orientations principales déterminent alors les prises de position et les actions d’Angers : la reconnaissance des droits du français et l’intégration des immigrants au Québec français. Dans les deux cas, il faut d’ores et déjà noter que le traditionaliste – dont l’antiétatisme, sauf en matière économique, se manifeste encore dans les années 1960 – confère un rôle accru à l’État dans la promotion et la défense de la nation.

Lorsqu’il aborde la question des droits du français dans L’Action nationale, Angers multiplie les recours à l’histoire et intervient dans les débats politiques et constitutionnels portant sur la question linguistique au Canada et au Québec : entre autres, la commission Laurendeau-Dunton, les bills 63 et 22, et la loi 101.

Ainsi, pour avoir un sens, l’idée d’un Québec français exigerait, selon lui, la mise en perspective historique des situations respectives du français et de l’anglais au Québec29. Il note d’abord que, depuis l’Acte de Québec, très favorable aux Canadiens français, aucune loi, aucun article constitutionnel n’a attribué des droits à la langue anglaise sur le territoire laurentien. En effet, malgré la volonté d’imposition de l’anglais en 1763 et la menace pesant sur l’existence même de la nationalité française en Amérique du Nord, la conjoncture pousse alors les autorités anglaises à reconnaître officiellement le français. L’Acte de Québec de 1774 marquerait ainsi, sur le plan constitutionnel, « le rétablissement des lois et de la langue françaises » au Québec. L’Acte constitutionnel de 1791 renforcerait la situation de la langue française et l’idée de deux nations ayant chacune son gouvernement propre. Avec 1840 et l’Union, l’anglais devient la langue officielle des documents parlementaires, mais il n’y a aucune restriction au droit de s’exprimer en français dans les débats. Angers note ensuite que, jusqu’alors, aucun droit particulier n’a été accordé à l’anglais au Québec. En 1867, l’article 133 garantit bien l’égalité de traitement des deux langues. Cependant, selon Angers, ces droits réciproques sont restreints et ne constituent pas des droits acquis pour l’anglais, comme certains le prétendront avec le projet du bill 63 : le bilinguisme au Québec se limiterait aux circonstances définies par cet article. Aussi, Angers demande au gouvernement du Québec de légiférer au sujet du statut de la langue française en tenant compte des droits constitutionnels, qui n’auraient pas été modifiés par l’Acte d’Union et l’AANB. De là, il déduit en effet que « proclamer le français seule langue officielle au Québec ne ferait que ratifier, à la façon française, des déclarations de principes dans le droit, la situation de droit coutumier qui a toujours existé au Canada ». Par conséquent, l’intervention de l’État constitue une nécessité dans le but de régir la langue comme un « bien national » à préserver pour assurer l’avenir de ceux qu’il identifie de plus en plus souvent, au cours des années 1970, par le vocable de « Québécois ».

Avec les travaux de la commission Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme, Angers perçoit un glissement vers des concessions qui montrent que la « résistance » du Canada français aux visées centralisatrices d’Ottawa s’amenuise grandement30. En fait, il considère que la recherche de solution entre les deux sociétés fait l’objet d’une transformation frauduleuse et constitue une reprise du projet assimilateur. Selon lui, le principal risque réside, pour le Québec, dans le fait d’accepter de ne plus être souverain dans les sphères de pouvoir qui sont les siennes au profit de droits linguistiques dans l’ensemble du Canada. Il est clair, selon Angers, que P.-E. Trudeau cherchera par la suite à « ravaler le Québec au rang de province comme les autres, sans aucun droit de représenter le Canada français dans son entier et d’en être le foyer national ». Il estime que cette diminution du rôle et de la place du Québec découlerait nécessairement de la reconnaissance des droits du français ailleurs au Canada. Or, le gouvernement fédéral ne peut à la fois centraliser les pouvoirs et se « porter garant » de l’épanouissement de deux sociétés, dont l’une avec des institutions typiquement françaises, dans un parlement composé pour la plus grande partie de députés anglophones. Bref, plusieurs des recommandations de la commission entraînent des compromis qui, à moyen et à long terme, remettent en question la capacité de l’État québécois à défendre l’un des traits primordiaux de l’identité nationale.

Dans le cadre des débats entourant l’adoption du bill 63 en 1969, puis celle du bill 22 en 1974, Angers critique les décisions des gouvernements de Jean-Jacques Bertrand et de Robert Bourassa parce qu’elles compromettent les droits du français et nuisent à la francisation des immigrants. Plusieurs de ses articles à ce sujet dans L’Action nationale servent à montrer qu’il s’agit en fait de reculs qui favoriseront inéluctablement le bilinguisme et l’anglicisation de la province31.

Ainsi, Angers voit dans la crise de Saint-Léonard un moment important de la bataille pour l’usage du français, dans la vie privée comme publique. Selon lui, la position de faiblesse des francophones sur les plans économique et démographique rend plus facile la promotion de l’idée de libre choix en matière scolaire, ce qui signifierait éventuellement l’anglicisation de Montréal, puis la régionalisation et la « folklorisation » du français. Pourtant, à son avis, cette bataille pour la langue, engagée au début du XXe siècle avait porté ses fruits en imposant le français même aux anglophones. À Saint-Léonard, la commission scolaire intègre les nouveaux arrivants à la société québécoise en les francisant, ce qui crée des tensions et oblige le gouvernement à légiférer : le bill 63 provoque de vives réactions étant donné les concessions qu’il comporte, entre autres la possibilité pour les anglophones d’assimiler les immigrants. Selon Angers, le danger du bill réside dans le fait qu’avant lui, aucune loi n’avait donné à l’anglais autant de privilèges au Québec. Il constitue une forme de caution légale du principe d’un Québec bilingue et provoque rapidement une levée de boucliers de la société civile et un mouvement de contestation entraînant la chute, dès l’année suivante, du gouvernement de l’Union nationale.

Dans ces circonstances, Angers participe, en tant que président de la SSJB, à la fondation du Front du Québec français (1969 – qui deviendra le Mouvement Québec français). Quelques députés se rangent du côté des contestataires et forment une « opposition circonstancielle » à l’idée d’un Québec possédant deux langues officielles. Même s’ils combattent tous deux le projet, Angers critique l’argumentaire de René Lévesque, qu’il juge trop pragmatique et enclin au relativisme, puisqu’il laisse entendre que les anglophones ont des droits acquis. Selon lui, comme le Québec n’a jamais rien cédé sur cette question au point de vue juridique, cette attitude constituerait une erreur. Il s’agit, pour Angers, du signe d’« un refus de penser la langue à partir de principes. Les principes seuls donnent une stratégie de longue haleine dans l’avenir ». En fait, il affirme que même la position de Lévesque est dangereuse pour les francophones parce qu’elle pourrait contribuer à l’anglicisation du Québec. Par ailleurs, son analyse des résultats du recensement de 1971 au sujet de la langue maternelle au Québec reconduit cette inquiétude. Pour juger avec rigueur de la situation de l’anglais, il signale qu’il faudrait des statistiques au sujet de la langue parlée. Il déplore le manque de courage du gouvernement québécois et même sa « complicité » avec la communauté anglophone puisque, par le bill 63, il favorise l’assimilation des immigrants à celle-ci. Il termine en signalant l’urgence d’une prise en main de la situation par l’État : « C’est aujourd’hui ou jamais qu’il faut proclamer officiellement et efficacement la volonté du Québec de rester français, et prendre les moyens appropriés pour qu’il puisse s’épanouir, et non plus seulement végéter, en français. » Encore en 1974, à l’occasion du 200e anniversaire de l’Acte de Québec, Angers souligne le caractère choquant des exigences des Anglo-Canadiens et des immigrants en matière linguistique, lesquelles reposent sur de prétendus droits acquis n’ayant aucun fondement selon lui. Le premier ministre n’aurait d’autre choix que celui d’intervenir au nom de la nation.

Enfin, en 1974, se dessine une autre menace pour l’avenir national : le bill 22 du Parti libéral représenterait « une véritable révolution politique et culturelle dans notre histoire, un véritable coup d’État de trahison de tout un passé de fidélité et de lutte pour la conservation et l’épanouissement d’un Québec français32 ». Selon la logique des visions du monde divergentes souvent déployée par Angers dans L’Action nationale, il s’agit d’une loi à deux volets : à l’esprit français, elle emprunte l’idée d’un principe, celui de la reconnaissance officielle de la langue française ; à l’esprit anglais, une série d’exceptions et de droits particuliers, qui donnent un « caractère » officiel à la langue anglaise. En affirmant la primauté du français, le bill 22 masque en fait de nombreux reculs au sujet du statut réel de cette langue puisque les anglophones peuvent exiger que soient respectées une série de dispositions particulières qui, selon Angers, entraînent un risque réel de « bilinguisation » du Québec. Adoptée en 1974, la loi 22 continua à faire l’objet d’une lutte pour le Mouvement Québec français et contribua à la défaite du Parti libéral lors des élections de 1976.

Pour Angers, il fallait, après ces élections, penser une loi refusant tout compromis. La loi 101 y arrive en déclarant que le français est la seule langue officielle au Québec33. Dans son esprit, l’intervention législative du gouvernement du Parti québécois constitue non seulement une affirmation du caractère français du Québec, mais aussi le point de départ d’un processus politique par lequel il doit parvenir à l’indépendance. La loi 101 place d’abord la renaissance du Québec sous le seul signe de la langue : il s’agit d’un aboutissement historique. Mais, il s’agit surtout du point de départ d’une reconquête puisque le statut politique du Québec dans la Confédération n’est pas modifié. Pour Angers, le gouvernement intervient avec courage au nom de la nation, et la loi 101 constitue un symbole de cette volonté, laquelle doit maintenant s’appliquer au « reste de l’activité sociale », « selon le particularisme culturel que signale notre particularisme linguistique ». De plus, au plan international, la loi 101 affirme l’existence d’une nation française en Amérique. Il y aurait donc là deux motifs nourrissant un sentiment de fierté qui contrecarre l’habituelle « peur de l’affirmation de soi » qu’Angers associe aux Québécois. Il pense que ce sentiment gagnera de plus en plus de Québécois au fil du temps, de la même manière que cela est survenu à la suite de l’intervention de De Gaulle en 1967. Le geste par lequel le Parti québécois affirme l’importance vitale du français concrétise l’idée que les Québécois forment une nation, et doit être considéré comme une étape vers l’indépendance.

Il faut conclure par l’évidence que, pour Angers, la langue française n’est pas qu’un outil de communication. Comme chez Olivar Asselin et Jules Fournier, elle est le vecteur d’une culture et d’une représentation du monde : elle incarne l’esprit français et impose donc une fidélité française. Dans ces circonstances, la lutte pour le français devient le premier combat pour l’affirmation de l’identité nationale. Devant l’enjeu crucial de l’avenir national, il faut constater que le traditionaliste, naturellement peu enclin à l’étatisme avant les années 1970, multiplie les injonctions en faveur de l’interventionnisme de l’État. De même, le constat s’impose d’un net déplacement d’ordres quantitatif et qualitatif, dans les débats qu’Angers mène à L’Action nationale, des questions concernant l’Église et le catholicisme vers celles portant sur la situation linguistique.

Conclusion

La reconstruction de l’itinéraire intellectuel d’Angers montre clairement une évolution de son nationalisme après 1967-1968, laquelle peut sans doute être mise en parallèle avec les transformations politiques, sociales et culturelles que connaît la société québécoise durant la seconde moitié du XXe siècle. De plus, dans l’histoire de L’Action nationale, cette évolution d’un de ses principaux collaborateurs de la revue contribue à la sortie progressive du statut d’organe de la réaction qui était devenu le sien alors même que le Québec se trouvait au cœur de la Révolution tranquille.

Tous les traditionalistes n’ont pas su ou voulu effectuer un tel virage. Dans son ouvrage La droite intellectuelle québécoise et la Révolution tranquille, Xavier Gélinas recense nombre d’intellectuels droitistes ayant plutôt choisi d’enfermer leur discours dans une critique un peu passéiste de la modernité. S’il semble vouloir en aller de même pour Angers jusqu’en 1967-1968, un sentiment d’urgence au sujet du sort réservé à sa nation le pousse à remettre en question ses prises de position les mieux assises. Alors qu’il a longtemps mené la lutte pour l’autonomie provinciale dans le cadre fédéral défini par la constitution de 1867, il appuiera ouvertement l’idée de la création d’un Bloc québécois, puis celles de l’indépendance et d’un appui officiel de L’Action nationale au Parti québécois à compter de l’élection de 1973 ; en toute logique, et sans délaisser son engagement dans la société civile, il critique beaucoup moins l’interventionnisme de l’État québécois, allant même jusqu’à le réclamer dans certains domaines comme celui des droits du français.

Il est possible de se demander si l’attitude d’Angers, même dans les métamorphoses à bien des égards remarquables des années 1970, ne tisse pas une continuité plus serrée qu’il ne le semble avec le traditionalisme, en le développant selon des modalités nouvelles. En effet, nulle rupture avec le passé ne peut être relevée dans ses prises de position après 1967-1968. Plutôt, une fidélité indéfectible à la nation qui, pour en défendre les intérêts, accepte encore une fois de remettre en question ce qui constitue bien souvent une ligne de partage dans l’histoire des intellectuels nationalistes canadiens-français : celle de la primauté que l’on doit accorder au catholicisme ou à la langue française dans la lutte pour l’avenir national. À l’opposé de l’un de ses maîtres à penser, Henri Bourassa, François-Albert Angers choisit de prioriser la seconde, du moins sur la place publique.

 

 

Bibliographie

Ouvrages consultés

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COMEAU, Robert, Charles-Philippe COURTOIS et Denis MONIÈRE. Histoire intellectuelle de l’indépendantisme québécois. Tome I : 1834-1968. Montréal, VLB éditeur, 2010, 286 p.

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TRÉPANIER, Pierre. « Esdras Minville (1896-1975) et le traditionalisme canadien-français ». Les Cahiers des Dix, 50 (1995), p. 255-294.

 


1 Xavier Gélinas, La droite intellectuelle québécoise et la Révolution tranquille, Lévis, PUL, 2007. 486 p.

2 Pascale Ryan, Penser la nation. La Ligue d’action nationale, 1917-1960, Montréal, Leméac, 2006. 324 p.

3 John Grube, Bâtisseur de pays (Étude sur le nationalisme au Québec), Montréal, Éditions de l’Action nationale, 1981, 256 p. ; Stéphane St-Pierre, François-Albert Angers et la nation confessionnelle (1937-1960), Mémoire de M.A. (histoire), Université de Montréal, 2006, 181 p.

4 Louis Balthazar, Nouveau bilan du nationalisme au Québec, Montréal, VLB éditeur, 2013, 317 p. ; Robert Comeau, Charles-Philippe Courtois et Denis Monière, Histoire intellectuelle de l’indépendantisme québécois, Tome I : 1834-1968, Montréal, VLB éditeur, 2010, 286 p. ; Pierre Trépanier, « Notes pour une histoire intellectuelle des droites canadiennes-françaises à travers leurs principaux représentants (1770-1970) », Les Cahiers des Dix, 48 (1993), p. 119-164.

5 Pierre Trépanier, « Esdras Minville (1896-1975) et le traditionalisme canadien-français », Les Cahiers des Dix, 50 (1995), p. 255-294.

6 F.-A. ANGERS, « Patriotisme et raison V. Comment peut-on être traître à la nation canadienne-française ? », L’Action nationale, vol. XLVIII, no 8 (avril 1959), p. 350 ; F.-A. ANGERS, « L’âge de notre nation », L’Action nationale, vol. LVII, no 9 (mai 1968), p. 759 ; F.-A. ANGERS, « Le Québec est acculé à l’indépendance », L’Action nationale, vol. LXIII, no 1 (septembre 1973), p. 9-13 ; John GRUBE, Bâtisseur de pays (Étude sur le nationalisme au Québec), Montréal, Éditions de L’Action nationale, 1981, p. 140-145.

7 F.-A. ANGERS, « Il – L’avenir du Québec », L’Action nationale, vol. LXVIII, no 2 (octobre 1978), p. 135-136 ; F.-A. ANGERS, « Essai de synthèse. Patriotisme et raison VI », L’Action nationale, vol. XLVIII, nos 9-10 (mai 1959), p. 412 ; F.-A. ANGERS, « Si nous avions de vrais gouvernements », L’Action nationale, vol. LXIII, no 2 (octobre 1973), p. 102.

8 F.-A. ANGERS, « L’exigence impérieuse de l’heure actuelle », L’Action nationale, vol. LX, no 10 (juin 1971), p. 784 ; F.-A. ANGERS, « Si nous avions de vrais gouvernements », Op.cit., p. 102 ; F.-A. ANGERS, « I – La montée historique vers un Québec maître de sa destinée », L’Action nationale, vol. LXVIII, no 1 (septembre 1978), p. 778-784.

9 F.-A. ANGERS, « Patriotisme et raison IV. Où est le byzantinisme ? », L’Action nationale, vol. XLVIII, no 7 (mars 1959) : 277-280 ; François-Albert ANGERS, « Une semaine de commentaires à Radio-Canada », L’Action nationale, vol. LVII, no 8 (avril 1968), p. 666.

10 F.-A. ANGERS, « Le Québec est acculé à l’indépendance », L’Action nationale, vol. LXIII, no 1 (septembre 1973), p. 17 ; F.-A. ANGERS, « Réflexions sur la dernière conférence fédérale-provinciale », L’Action nationale, vol. LVII, no 8 (avril 1968), p. 623-628 ; François-Albert ANGERS, « Une semaine de commentaires à Radio-Canada », op. cit., p. 663-664.

11 F.-A. ANGERS, « La thèse fédéraliste », L’Action nationale, vol. LXIII, no 3 (novembre 1973), p. 188-216 ; F.-A. ANGERS, « Les démentis de l’expérience vécue à la thèse fédéraliste », L’Action nationale, vol. LXIII, no 4 (décembre 1973), p. 268-277 ; F.-A. ANGERS, « Le fédéralisme canadien (IV) », L’Action nationale, vol. LXIII, no 7 (mars 1974), p. 523-538.

12 F.-A. ANGERS, « Si nous avions de vrais gouvernements », loc. cit., p. 110 ; F.-A. ANGERS, «I – La montée historique vers un Québec maître de sa destinée», loc. cit., p. 34-35.

13 F.-A. ANGERS, « Une élection où se joue la vie d’un peuple », L’Action nationale, vol. LXIII, no 2 (octobre 1973), p. 92-94 ; F.-A. ANGERS, « Il – L’avenir du Québec », Op.cit., p. 145-146.

14 F.-A. ANGERS, « Si nous avions de vrais gouvernements », Op. cit., p. 101.

15 F.-A. ANGERS, « Essai de synthèse. Patriotisme et raison VI », L’Action nationale, vol. XLVIII, nos 9-10 (mai 1959), p. 413 ; François-Albert ANGERS, « Un témoignage », L’Action nationale, vol. LVII, no 10 (juin 1968), p. 836.

16 Xavier GÉLINAS, op. cit., p. 30.

17 F.-A. ANGERS, « L’encyclique Humanae vitae », L’Action nationale, vol. LVIII, no 1 (septembre 1968), p. 40.

18 F.-A. ANGERS, « Où va l’Église ? », L’Action nationale, vol. LVIII, no 2 (octobre 1968), p. 179-189 ; F.-A. ANGERS, « Où va l’Église ? – Il », L’Action nationale, vol. LVIII, no 3 (novembre 1968), p. 275-283.

19 F.-A. ANGERS, « Où va l’Église ? - III », L’Action nationale, vol. LVIII, no 4 (décembre 1968), P. 360.

20 F.-A.ANGERS, « Un document à méditer sur le plan national français ou québécois », L’Action nationale, vol. LXIII, no 4 (décembre 1973), p. 326-330.

21 F.-A. ANGERS, « Essai de synthèse. Patriotisme et raison VI », lp. cit., p. 408-415.

22 F.-A. ANGERS, « La Commission scolaire doit-elle représenter l’administration ou les parents ? », L’Action nationale, vol. LX, no 5 (janvier 1971), p. 359-363 ; F.-A. ANGERS, « Le problème du regroupement des commissions scolaires », L’Action nationale, vol. LX, no 7 (mars 1971), p. 554-555.

23 F.-A. ANGERS, « Un témoignage », L’Action nationale, vol. LVII, no 10 (juin 1968), p. 840 ; F.-A. ANGERS, « La défense du peuple », L’Action nationale, vol. LXI, nos 8-9 (avril 1972), p. 708-724.

24 F-A. ANGERS, « Déclaration préliminaire sur le droit d’autodétermination Discours prononcé à l’Assemblée générale, le 24 novembre 1967 », L’Action nationale, vol. LVII, no 6 (février 1968), p. 39-42.

25 Mouvement Québec français, « À propos du bill 22 », L’Action nationale, vol. LXIV, no 1 (septembre 1974), p. 923-946 ; Mouvement Québec français, « La loi 101, sur le français, est adoptée : Un grand moment de notre histoire », L’Action nationale, vol. LXVIII, no 2 (octobre 1977), p. 97-101.

26 F.-A. ANGERS, « Nécessité de la formation du Parti Canadien-Français dans la prochaine lutte fédérale », L’Action nationale, vol. LXI, no 1 (septembre 1971), p. 1-16 ; F.-A. ANGERS, « Il – L’avenir du Québec », lp. cit., p. 133-150.

27 F.-A. ANGERS, « Il y a 136 ans aujourd’hui », L’Action nationale, vol. LXIII, no 6 (février 1974), p. 487-496 ; F.-A. ANGERS, « Les élections d’octobre 1973 », L’Action nationale, vol. LXIII, no 5 (janvier 1974), p. 376-401.

28 F.-A. ANGERS, « Patriotisme et raison. Par où péchons-nous ? Excès de sentimentalité ou de réalisme ? », L’Action nationale, vol. XLVIII, nos 3-4 (novembre 1958), p. 98-108 ; F.-A. ANGERS, « Essai de synthèse. Patriotisme et raison VI », lp. cit., p. 408-415 ; John GRUBE, « Monsieur Angers et la bataille de la langue », Op. cit., p. 159-180.

29 F.-A. ANGERS, « La langue française au Québec (1774-1974) », L’Action nationale, vol. LXIII, nos 8-9 (avril 1974), p. 618-628.

30 F.-A. ANGERS, « Les langues officielles devant la Commission Laurendeau-Dunton », L’Action nationale, vol. LVII, no 8 (avril 1968), p. 678-696.

31 F.-A. ANGERS, « En quoi consiste le “Bill” 63 ? », L’Action nationale, vol. LIX, no 7 (mars 1970), p. 659-665 ; F.-A. ANGERS, « La bataille de la langue – IV Une triste histoire : le débat de l’assemblée nationale sur le bill 63 II », L’Action nationale, vol. LIX, no 10 (juin 1970), p. 941-962 ; F.-A. ANGERS, « La bataille de la langue – V. Le rôle de “l’opposition circonstancielle” dans le débat sur le bill 63 », L’Action nationale, vol. LX, no 1 (septembre 1970), p. 53-63 ; F.-A. ANGERS, « L’heure de la dernière chance pour la francophonie au Québec », L’Action nationale, vol. LXII, no 1 (septembre 1972), p. 17-21 ; Grube, op. cit., p. 160-164 ; Mouvement Québec Français (par F.-A. ANGERS, président), « À propos du bill 22 », L’Action nationale, vol. LXIV, no 1 (septembre 1974), p. 923-946.

32 Cité par Grube, op. cit., p. 177-78 ; Voir également : Mouvement Québec Français (par F.-A. ANGERS, président), « À propos du bill 22 », L’Action nationale, vol. LXIV, no 1 (septembre 1974), p. 923-946.

33 F.-A. ANGERS, « I – La montée historique vers un Québec maître de sa destinée », loc. cit., p. 29-31 ; Mouvement Québec-Français, « La loi 101, sur le français, est adoptée Un grand moment de notre histoire », L’Action nationale, vol. LXVIII, no 2 (octobre 1977), p. 97-101.

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