Simon Harel. Foutue charte, journal de mauvaise humeur

Simon Harel
Foutue charte, journal de mauvaise humeur,Varia, coll. Proses de combat, Montréal, 2016, 231 pages

Rarement dans ma vie de lecteur je fus aussi désarçonné et dubitatif suite à la lecture d’un livre que lorsque j’ai refermé le dernier né de la plume du professeur de « littératures et langues du monde » Simon Harel intitulé Foutue charte. Avant d’en ouvrir les premières pages, je m’étais fait tout un scénario. J’allais plonger dans les pages du bouquin tête baissée, comme un baigneur se jette dans une eau inconfortable et trop froide. J’allais lutter de tout mon être pour endurer jusqu’à la fin la lecture d’un énième texte condamnant la charte des valeurs et le courant conservateur du nationalisme québécois puis, dans un exercice cathartique, j’allais finalement en faire une recension critique relativement assassine traitant des nombreuses lacunes dans la pensée politique d’un auteur trop libéral-progressiste pour moi. Quelle naïveté !

Foutue charte est plutôt le récit de l’existence quotidienne de Simon Harel sous forme de journal. Loin d’être un essai sur l’état de la société québécoise, Harel signe plutôt ici un récit autobiographique à saveur légèrement névrotique. La valeur politique du tout est quasiment nulle et sa valeur littéraire n’est guère moins insignifiante tant l’auteur ne semble pas s’être appliqué à pousser l’art du journal plus loin qu’un adolescent angoissé et moyennement hostile à ses parents ne le ferait lui-même. Mes mots d’introduction sont durs, j’en conviens, et j’éprouve une réelle compassion pour l’auteur en les écrivant tant j’ai senti ce dernier troublé et psychologiquement fragile après avoir traversé une année avec lui grâce aux petites entrées de ses carnets.

L’année de vie que nous donne à lire le professeur Harel commence en effet fort mal. Ce dernier, en vacances à l’Île-du-Prince-Édouard avec sa compagne June et son chien Laïka, se fait apostropher par un badaud local ivre dans un kiosque de crème glacée situé non loin de sa résidence secondaire. En anglais, dans le texte, Harel se fait dire :

I fuck you Quebec! How could you welcome those twisted minds, Homolka, Magnotta! What about the chart now! What about Drainville! You’re an embarrassment to Canadian values. (p. 14)
When will you pay your province bills, you separatists are cowards and idiots… all at the same time! Spoilt brats. (p. 15)

C’en était fait des paisibles vacances de Simon Harel et de sa quiétude insulaire à regarder passer « un peuple entier en Grand Caravan effectu [ant] une de ces transhumances dont on ne connaît pas vraiment la motivation » (p. 26), c’est-à-dire un convoi de Québécois se rendant au traversier de 14 h en partance du quai de Souris pour Cap-aux-Meules aux Îles-de-la-Madeleine, un des plus magnifiques et surprenants archipels d’Amérique du Nord. Quel plaisir pour l’auteur, donc, de voir passer ce « peuple entier » et de s’en sentir détaché ! Quel déplaisir de s’y revoir associé ainsi et d’une manière aussi agaçante, une crème glacée à la main par un tiède soir d’été ! C’est l’énergie vitale d’Harel qui commence, avec cet incident, à s’étioler lentement. Puis les événements s’accélèrent dans un vortex dramatique. Une voiture frappe presque son chien Laïka. Harel pleure avec June. Ils rentrent à Montréal en écoutant de la musique américaine. « Les aigreurs d’estomac commencent » (p. 43). C’est la rentrée.

On suivra donc Simon Harel tout au long de cette année universitaire allant de septembre 2014 à juin 2015. Ça sera l’occasion pour nous, lecteurs, d’apprendre à connaître certains aspects de son existence et de tenter de comprendre la nature des nombreux malaises qui l’habitent. On pourrait croire, en s’inspirant du titre de son ouvrage, que l’infâme débat sur la charte tanguant dangereusement à l’extrême-droite l’a tant tourneboulé qu’il s’en est trouvé psychologiquement gravement affecté, mais il s’agirait d’une lecture erronée du récit de vie maladroit que ce dernier nous donne à lire. Le cas Harel – car c’est véritablement un cas – n’a aucun intérêt, sinon de nous permettre d’inférer, grâce à lui, quelques conclusions sur l’état de cette frange existentiellement démunie de notre population que sont les professeurs d’université à l’automne de leur carrière, tellement spécialisés et enfermés dans un jargon hermétique que leur rapport au monde en devient extrêmement puéril.

Harel, probablement malgré lui, exprime bien ce désarroi face à la vie. Il nous le dévoile d’abord à travers son rapport inquiétant à Facebook. Ses seuls contacts avec les débats politiques prégnants de la société dans laquelle il tente de vivre semblent être par l’intermédiaire de ce réseau social. L’auteur semble incapable de détachement et de distance par rapport aux commentaires lus sur les pages Facebook des « pro-chartistes », qu’il tentera péniblement d’étudier sous un angle d’apparence académique.

L’intuition préalable à la formulation d’une hypothèse circonscrite serait que l’hypertextualité des pages Facebook, domaine de l’expression virtuelle, favorise moins un art de la déclamation et de l’argumentation que l’utilisation du discours à des fins abrégées, en une obligation implicite de rationalisation de la parole à son aspect le plus performatif. (p. 57)

Mais Simon Harel ne nous trompera pas. Derrière ce passage, et certains autres du même acabit, se cache non pas la profondeur analytique d’un penseur des temps modernes, mais une angoisse presque insoutenable de l’auteur face à sa valeur académique, un besoin irrépressible de se prouver à lui-même sa capacité d’écrire dans le langage et la syntaxe détestable des universitaires d’aujourd’hui. À l’image du chat qui ronronne pour se soulager de ses souffrances avant de trépasser, Harel jargonnera quelques fois dans Foutue charte pour apaiser sa peur explicite d’être mis à l’écart dans l’université.

Nos analyses psychologiques seront d’ailleurs rapidement confirmées par l’édifiante entrée du 2 octobre 2014, alors qu’Harel nous confie le plus candidement du monde songer à « relire Romain Gary et [à] prendre deux Advil » (p. 62).

On le comprendra. Allier une obsession puérile pour le débat sur la charte des valeurs avec une utilisation immature des réseaux sociaux dans l’espoir d’en faire un sujet de recherche académique constitue une situation périlleuse pouvant potentiellement à la fois mettre à mal sa réputation de professeur, infliger une dure épreuve d’endurance à son couple et causer, à terme, d’importants troubles psychosomatiques.

C’est donc tour à tour le couple qui souffrira des obsessions de Simon Harel dans les pages qui suivront l’épisode de l’angoisse universitaire, puis la psyché harelienne qui, de son côté, revivra un deuil pénible, celui de sa grand-mère Jeanne, une « bonne catholique ». L’auteur se rappelle avec mélancolie cette douce grand-mère qui lui écrivait des lettres auxquelles il ne répondait pas et tente de s’imaginer ce qu’elle penserait de la charte. Qu’elle serait triste et affligée de voir les femmes musulmanes stigmatisées par des politiciens nationalistes, racistes et xénophobes parce qu’elles portent leur propre version du fichu d’autrefois qu’elle-même portait pour aller à l’église. Quelle serait sa peine, elle qui semble-t-il avait intégré avant l’heure ce qu’allait devenir la doctrine sociale d’une l’Église catholique phagocytée par l’apolitisme libéral protestant post Vatican II. Harel, désemparé, essaiera de prier pour avoir des réponses. Il ne réussira pas. Foutue charte, foutu Bernard Drainville, foutu PQ.

Parallèlement à cet échec spirituel de l’auteur et à l’évocation presque pathétique du deuil non réglé de sa grand-mère, c’est donc le couple qui souffre et la conjointe June qui surgit dans la trame narrative de l’existence d’Harel. Le soulagement est grand pour le lecteur qui trouve en June une personne discrète, responsable et équilibrée qui sait forcer son pauvre compagnon désemparé à calmer son incontinence émotionnelle en le forçant à se distancer, à la maison, des débats Facebook sur la charte. Il était temps ! Harel en était à compiler les « likes » de Bernard Drainville qu’il honnit, et à comparer la popularité de ses sorties prétendument racistes avec la popularité de ses images promotionnelles pendant la course à la chefferie.

Plusieurs pages s’écoulent donc sans que la charte ou la politique québécoise soit mentionnée. Si le soulagement à cet égard est grand tel que nous le mentionnions précédemment, la pertinence de l’écrit n’en grandit pas pour autant. On apprend qu’Harel fait garder son chien à Hudson, qu’il glissera sur le trottoir et se blessera à l’épaule avant d’aller rejoindre sa compagne en mission à Washington pour son anniversaire, qu’il se fera soigner par un ostéopathe de là-bas. Submergé par les demandes de subvention et par la promotion de son nouveau livre pour enfants, écrit sous pseudonyme, ses entrées journalières se distancent.

Le printemps arrive, Harel nous fait gracieusement part de quelques commentaires convenus sur la course à la chefferie du Parti québécois, sa haine de Drainville et de Lisée et d’une étrange digression où il relate ses souvenirs de la crise d’Oka. Lui et sa compagne avaient passé des jours à pleurer devant la télé, enfermés, rideaux fermés, l’air hagard devant l’héroïsme de Lasagne le Mohawk et la méchanceté des Québécois qui s’opposaient aux bons amérindiens venus revendiquer leurs droits ancestraux. Cette attitude émotivement démesurée de l’auteur lors de la crise d’Oka montre bien que les difficultés d’Harel à appréhender sainement le réel ne datent pas d’hier. Nous félicitons June, au passage, d’avoir su grandir et prendre sa place dans le monde des adultes.

Puis l’été, immanquablement, revient. Harel, June et Laïka repartiront en vacances à l’Île-du-Prince-Édouard. Les badauds québécois repasseront en fourgonnette vers le quai de Souris, mais Simon Harel ne reprendra pas de crème glacée.

Que retenir de cet étrange récit ? D’abord, un simple conseil aux lecteurs éventuels de cet ouvrage atypique : ne vous laissez pas berner par le titre spectaculaire et militant. À peine un cinquième du livre traite de la question de la laïcité au Québec, et l’auteur n’en parle que de façon extrêmement superficielle et convenue. Il s’agit, pour lui, d’un caillou dans le soulier de son existence déjà fortement angoissée. Sinon, l’essentiel de ce livre consiste à exposer à la francophonie entière que Simon Harel est un être tourmenté, hypersensible, légèrement immature et incapable de se raisonner dans son usage des réseaux sociaux. Le monde universitaire l’angoisse et seule l’écriture de ses contes pour enfants et ses vacances insulaires semblent lui convenir. On lui suggérera donc peut-être de précipiter sa retraite et de se consacrer à ce qui n’abîme pas davantage son âme écorchée, soit séjourner dans son île et faire vivre son personnage de conte à travers diverses tribulations probablement fort amusantes. Après tout, personne, ici, ne lui veut de mal. On lui souhaite bon courage.

David Leroux
Étudiant en géographie politique, Université McGill

 

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