Collectif Faut qu'on se parle. Ne renonçons à rien

Jean-Martin Aussant, Alain Vadeboncoeur, Gabriel Nadeau-Dubois, Maïtée Labrecque-Saganash, Claire Bolduc, Karel Mayrand, Véronique Côté, Will Prosper
Ne renonçons à rien. Le livre de la tournée « Faut qu’on se parle », Montréal, Lux Éditeur, 2017, 224 pages

À l’heure où le Quebec Liberal Party sape les bases de l’État québécois sous l’œil décontenancé d’un peuple plus cynique que jamais et que les forces nationalistes ne trouvent pas autre chose à faire que de s’écarteler, Gabriel Nadeau-Dubois, Jean-Martin Aussant, Alain Vadeboncoeur, Aurélie Lanctôt, Claire Bolduc, Maïtée Labrecque-Saganash, Véronique Côté, Karel Mayrand et Will Prosper ont lancé une tournée d’assemblées de cuisines et de rassemblements intitulée « Faut qu’on se parle ». Cette dernière vient d’être couronnée par la publication de l’ouvrage Ne renonçons à rien qui présente les constats et les idées des neuf réformateurs. 

Séparé entre un long exposé sur divers problèmes que connaît la société québécoise, puis une liste de solutions visant à y remédier, puis une dernière section où chacun y va de sa propre petite conclusion, le livre a fait grand bruit au sein des cercles dits progressistes. Annoncé avec fanfare et trompettes comme le début du grand renouveau populaire d’un Québec sclérosé, Ne renonçons à rien, malgré quelques points intéressants qui sont dignes de mention, offre pourtant une réflexion incomplète et dénationalisée qui n’est pas vraiment différente de ce à quoi une bonne partie de la gauche québécoise a pu nous habituer depuis déjà un bon nombre d’années.

 D’entrée de jeu, les neuf auteurs se lancent dans ce qui constitue l’essentiel de leur propos : la lutte contre un système économique sans foi ni loi. On assiste à une critique implacable du néolibéralisme dans la plupart de ses manifestations. De la financiarisation de l’économie à l’arrogance des multinationales traînant des gouvernements devant la justice, en passant par le massacre de notre environnement, la construction d’oléoducs et la froideur implacable d’une technocratie au service des Puissants, tout y passe. Nos systèmes de santé et d’éducation adoptent la logique du marché tandis que des petites villes de région doivent mettre la clé dans la porte.

Les auteurs s’en prennent également au lobbyisme permettant aux entreprises de faire passer leurs intérêts devant le bien commun ou encore aux médias, à juste titre dénoncés comme étant concentrés à outrance et pouvant désinformer l’opinion publique et la classe politique à force de sensationnalisme. En somme, le Québec serait dans une situation économique et sociale critique créant beaucoup de cynisme et mettant en danger nos institutions et nos mœurs démocratiques. On constate que le thème des effets néfastes du néolibéralisme et d’un Système contrôlé par la « main invisible » ne perd pas de sa pertinence et que l’atomisation en règle de notre système économique est ici fort bien réalisée. Il n’en demeure pas moins que le présent ouvrage ne brille pas par son originalité : il s’agit essentiellement d’une synthèse efficace de ce qui a été écrit maintes et maintes fois ailleurs.

Au chapitre des solutions, les auteurs dégagent huit priorités : l’éducation, l’écologie, la démocratie, la culture, la diversité, les Premières Nations, la santé et les familles, chacune menant à une série de propositions plus ou moins concrètes. Certaines sont indéniablement à prendre en compte, à commencer par l’importance de faire de nos écoles de véritables lieux de transmission du savoir, de la culture et de l’histoire afin de voir naître des citoyens intéressés par la chose publique et préoccupés par le devenir de leurs semblables et des prochaines générations.

De cette liste de solutions ressort globalement une sociale-démocratie à la sauce QS, faite de démocratie directe, d’écologie et de multiculturalisme. L’appel à un système socio-économique se veut plus moral, respectueux et enraciné, comme c’est souvent le cas au sein de la gauche altermondialiste, mais ne va pas au bout de la logique qui permettrait la défense d’un enracinement réel et complet, c’est-à-dire également ancré dans le national et le culturel.

Entre le local, le national et le mondial, il y a des tensions, et elles sont normales. Il ne s’agit pas pour nous de rêver d’y échapper ou de les refuser en bloc. Il s’agit de rendre ces tensions fécondes, là où elles nous semblent trop souvent malsaines (p. 34).

Leur critique très juste du caractère déstructurant de la mondialisation ne conduit donc pas ici à la volonté de restaurer la puissance, la solidarité et la souveraineté du couple État-Nation–État-Providence, mais bien à établir un altermondialisme célébrant la Diversité et l’Ouverture à l’Autre. Comme une large partie de la gauche actuelle, les auteurs de Ne renonçons à rien gardent dans leur angle mort l’autre facette de la mondialisation et du néolibéralisme, soit le fractionnement des identités collectives et du cadre national.

D’une proposition à l’autre, et tout au long du livre, la nation québécoise n’est pas le fondement de la vision d’ensemble derrière cet ouvrage. Un programme identique aurait été publié par le NPD que l’on n’y aurait vu que du feu. La question nationale n’y apparaît pas comme centrale et fondamentale. Elle est mentionnée au détour d’un chapitre comme le sujet un peu oublié sur lequel il faudra bien se pencher un jour, un à côté qu’on réglera ou non.

Les auteurs rêvent d’investissements massifs pour nos écoles, nos hôpitaux ou nos artistes, de faire prendre un virage écologique complet à l’économie et de rehausser le statut des Premières Nations, mais tout est écrit et pensé comme si le gouvernement fédéral ne tenait pas le Québec par la gorge, à coups de transferts en santé, de déséquilibre fiscal, de CRTC, de Conseil des Arts du Canada, de Loi sur les Indiens ou de ministère des Affaires étrangères. En somme, la bande de « Faut qu’on se parle » veut refaire le Québec au complet, mais en minimisant l’importance de ce qu’un autre État contrôle la moitié des impôts, des principaux outils économiques et des pouvoirs régaliens. Le constat du cynisme ambiant et de la corruption qui gangrènent le Québec n’échappe pas non plus à l’absence de grille de lecture nationale. Les auteurs martèlent que tous les partis sont touchés par les scandales et que le problème est généralisé, fermant les yeux sur le fait que ce sont essentiellement les réseaux du Parti libéral du Québec qui sont indécrottablement incrustés dans toutes les sphères et qui s’en mettent plein les poches, mettant à mal les fondations de l’État du Québec.

Dans la même veine, la culture n’est présentée que sous un angle technique. On se préoccupe de l’industrie, des artistes et de financement, mais très peu de la culture collective, du transmis, du lien national. Les neuf comparses mentionnent un vague attachement à la langue française – qui n’apparaît par ailleurs nulle part au chapitre des priorités et qui ne suscite aucune proposition –, mais se consacrent surtout à vanter abondamment la Diversité, que le Québec devrait protéger en entrant en guerre contre un racisme prétendument très répandu. L’idée de faire de la culture de la majorité historique notre moule intégrateur (notre « culture de convergence » comme auraient pu le dire Fernand Dumont ou Camille Laurin) ne plaît clairement pas aux auteurs qui dénoncent le « virage identitaire » des indépendantistes. À leurs yeux, l’indépendance du Québec doit être un projet réformateur de gauche et non pas l’instrument de survie d’un peuple, dont il ne faudrait d’ailleurs pas trop rappeler outre mesure les origines sous peine d’être passéiste. En fin d’ouvrage, Will Prosper va même jusqu’à cibler les identitaires » en disant craindre que leur projet :

[…] mène à une diminution des droits et libertés de certains. Dans la foulée de tels mouvements populistes et des dérives qui souvent en émergent, un véritable progressiste peut difficilement se reconnaître indépendantiste (p. 214).

Rien de moins !

Sorte de réactualisation du Manifeste pour un Québec solidaire de 2005, ce livre vient « comme par hasard » ponctuer l’entrée en grande pompe de Gabriel Nadeau-Dubois dans les rangs de Québec solidaire. Ce dénouement, connu d’avance, permettra assurément aux auteurs de Ne renonçons à rien de transposer dans le domaine politique leurs propositions, quoique Québec solidaire s’y affairait déjà sensiblement depuis un bon moment. Il faut donc en conclure que Ne renonçons à rien, malgré ses prétentions, est un ouvrage qui ne chamboule pas vraiment l’univers des idées politiques au Québec ni l’équilibre des forces en place. Ce pourquoi on en revient à ce qu’écrit prophétiquement la bande de « Faut qu’on se parle » au début de l’ouvrage : « Autour de nous, ce n’était pas la fin du monde, mais ce n’était pas non plus le début de quoi que ce soit » (p. 9.)

Pierre Norris
Étudiant en science politique à l’UQAM

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