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Forum Gaspésie 2017. Sortir des approches défensives

Conférence d’ouverture du Forum Gaspésie 2017 prononcée à Bonaventure le 18 mai 2017.

Je vous remercie de l’occasion que vous me donnez de partager avec vous quelques-unes des perspectives qui s’imposent à tous ceux et celles qui ont à cœur le sort de la Gaspésie. Et, croyez-moi, ce ne sont pas seulement des Gaspésiens et des Gaspésiennes, loin de là : je ne conçois pas l’avenir du Québec sans une Gaspésie prospère.

À cet égard, disons-le d’entrée de jeu : s’il reste beaucoup à faire, la région peut compter sur un très fort potentiel. Et je pèse mes mots. Les travaux que nous avons menés dans la région avec mes collaborateurs de l’Institut de recherche en économie contemporaine, les échanges que nous avons eus avec des passionnés, des entrepreneurs en tous genres, justifient cette conviction. Les difficultés ne doivent pas faire écran aux nombreux possibles qui restent ouverts. Des possibles qui peuvent se réaliser si l’on est en mesure de réunir les conditions de succès qui en feront non seulement des réalisations, mais aussi des sources d’inspiration. Il faut le redire, rien n’est plus utile à la construction du pays qu’une culture du succès.

J’utilise le mot construction à dessein. Car tout est encore à bâtir. La Gaspésie, comme d’autres régions, reste une œuvre ouverte. Une œuvre inachevée que les rêves, les efforts et les espérances de ceux et celles qui l’ont portée jusqu’ici nous font le devoir de continuer, d’enrichir. Il faut d’abord partager une vision pour agir avec efficacité et construire sur du solide. Et cela passe par le débat, par la confrontation des points de vue, par la recherche des voies communes dans un effort sincère pour concilier et faire converger les intérêts particuliers dans une démarche d’élaboration de ce que doit être l’intérêt général. C’est pourquoi j’ai accepté avec joie d’être ici ce matin.

Je salue l’initiative des organisateurs de ce Forum. Les turbulences provoquées par les choix gouvernementaux de réduire les instances de développement local et régional, au moment où ceux-là qui s’étaient réjouis de voir abolir ou affaiblir ces mêmes instances commencent à prendre la mesure des conséquences néfastes de ces décisions, il est pertinent et utile de prendre un peu de recul et de se demander comment aborder la suite des choses. Au fond, l’abolition des Centres locaux de développement et de la Conférence régionale des élus, la réduction des budgets et la réforme des programmes de soutien auront marqué la fin d’un cycle. 

Les outils qui avaient été patiemment construits au cours des années 80 et 90 dans des luttes et mobilisations portées par le mouvement syndical et les groupes communautaires, par certains élus et des militants de plusieurs causes, ces outils ont été jetés aux poubelles de l’Histoire. Il ne s’agit pas de faire de la nostalgie : ils n’étaient pas parfaits, loin de là, mais ils avaient le mérite d’exister. Aujourd’hui, le défi se pose de recommencer. Il faut construire une nouvelle génération d’instruments de dialogue social, de concertation, mais surtout de développement. Il faut le faire en pensant qu’il faudra les construire solides et durables. Ce ne sera pas une mince tâche.

Car s’il faut déplorer la réduction des moyens et la disparition de certains outils, il faut avoir la lucidité de reconnaître que les modèles qui les inspiraient ont montré leurs limites. On pourrait penser que c’est ce constat qui a amené le gouvernement Couillard à faire ces choix, mais ce serait une grave erreur de perspective. Les choix gouvernementaux ne relèvent pas d’un retour critique sur les imperfections et les insuffisances de la concertation : ils s’appuient au contraire sur la conviction idéologique qu’ils étaient des entraves au fonctionnement du marché et des obstacles à l’initiative individuelle. Le modèle de référence c’est celui du moins d’État et du primat de l’entreprise privée dans la définition des objectifs de développement. On voit immédiatement en quoi les promoteurs de ce modèle n’ont rien appris de l’histoire.

Le modèle à bâtir, ce n’est pas celui-là. Il faut bien réaliser que les efforts qui avaient marqué le développement des outils de concertation n’avaient pas donné les fruits escomptés. Ils n’avaient pas empêché un certain rétrécissement des perspectives, ils n’étaient pas non plus sans susciter des attitudes assez campées dans des approches défensives à l’égard du développement. Malgré les efforts déployés – et ils ont été considérables, il faut le reconnaître –, ils n’ont rien endigué. Ils n’ont pas stoppé l’érosion des bases sociodémographiques. Ils ne sont pas parvenus à élargir suffisamment et suffisamment rapidement les bases entrepreneuriales nécessaires à la diversification économique et à la consolidation des structures économiques locales et régionales. Ils ont manqué de moyens pour l’accompagnement des initiatives émergentes.

Il ne s’agit donc pas aujourd’hui et pour le proche avenir de réfléchir aux meilleurs moyens de revenir à ce qui a existé. Il ne s’agit pas non plus de se complaire à ressasser les problèmes. Ils sont connus. Ce qu’il y a à faire, c’est un effort d’audace et d’imagination. Si le mot n’était pas tant galvaudé, c’est d’innovation dans tous les domaines qu’il faudrait parler. On ne va pas se laisser distraire dans les débats de rhétorique. Il faut les meilleurs moyens pour traduire les bonnes idées en projets, pour donner une forme concrète aux aspirations. Pour commencer dès aujourd’hui à fabriquer l’avenir.

Votre présence ici témoigne bien que vous l’abordez avec confiance, cet avenir. Je sais bien que l’inquiétude monte en plusieurs milieux. Je fais le pari avec vous qu’elle peut être un puissant stimulant. Il ne s’agit pas de porter des lunettes roses, mais bien de se retrousser les manches. Pour avoir une idée de l’avenir, il faut avoir de l’avenir dans les idées.

On ne fera pas de mystère. L’avenir, c’est d’abord l’éducation. C’est la base, la condition essentielle du développement de toute collectivité. Le discours du tout à l’économie ne doit pas faire écran. On ne construit rien sur l’ignorance. Il faut donc se le dire franchement : c’est d’abord par le rehaussement des taux de persévérance scolaire, par l’amélioration des profils de compétence, par le rehaussement des niveaux de scolarisation que passe le développement. À cet égard, il faut reconnaître que la Gaspésie traine de la patte. Il y a une tâche urgente à entreprendre. Certes, cette tâche ne peut pas être de la seule responsabilité des acteurs régionaux : elle va requérir des actions et des moyens musclés de la part du gouvernement du Québec. 

Mais il ne sert à rien de se cacher derrière le fétichisme des moyens : c’est d’abord le milieu, le milieu immédiat qui définit les conditions d’efficacité des moyens. Il fait la différence lorsqu’il accorde à la valorisation de l’école, des compétences et de la connaissance une valeur centrale dans la vie publique. En ce sens, c’est bien la culture, le dynamisme culturel qui est au fondement du développement porteur d’une prospérité authentique. La Gaspésie se portera mieux si la connaissance de ses luttes, de ses réalisations imprègne davantage sa vie sociale, si cette connaissance est proposée comme une inspiration à sa jeunesse. Le succès de l’école dépend en bonne partie du climat culturel dans lequel elle baigne.

Les bibliothèques, les institutions d’enseignement, les centres de recherche, les centres d’art, les associations de promotion et d’animation de la vie artistique, de la vulgarisation scientifique, tout cela forme une véritable infrastructure de développement. Mais ces équipements ne sont rien sans les pratiques qu’ils nourrissent chez ceux et celles qui les font vivre. C’est la profondeur de leur engagement, l’intensité qu’ils mettent à partager leurs passions qui créent le substrat sur lequel se bâtissent et la confiance, et la capacité de voir le monde autrement que celui que nous impose le présent. C’est donc moins une affaire de moyen que d’initiative et d’attention à ce qui donne l’envie du dépassement. Une Gaspésie plus studieuse, plus curieuse, mieux amoureuse de sa jeunesse aura de l’avenir dans les idées. 

C’est un travail de longue haleine, j’en conviens. Mais il est essentiel pour donner un sens au court terme. Une autre vision du développement suppose de revenir aux fondamentaux de ce qui fait des communautés fortes : la population, les ressources, le territoire et les moyens de les mettre en phase avec les aspirations. Cela suppose également de recadrer les outils et les usages qu’on en fait.

Ainsi, s’il s’agit de se concerter, il importe de bien savoir pourquoi il faut le faire. La solidarité ne tourne pas à vide. L’avenir passe par la jeunesse et l’éducation. Mais il passe aussi par le goût de s’établir, de s’enraciner quelque part et d’y laisser son empreinte. Voilà déjà plusieurs années que les discours et certaines initiatives mobilisent pour freiner l’exode, pour retenir les jeunes. Les statistiques démographiques sont malheureusement cruelles. Le renversement des perspectives qu’il faut opérer, l’abandon des approches défensives obligent à lire autrement ses atouts, à revoir les manières de les jouer.

La Gaspésie a tout le potentiel non pas seulement, non pas surtout pour retenir son monde, mais bien pour devenir un centre d’attraction, un lieu d’accueil convoité. Ce n’est pas de la rhétorique, ce n’est pas un vœu pieux. Cela peut être une véritable avenue de développement à la condition d’être abordé comme projet de repeuplement. Formulée ainsi, c’est une proposition qui heurtera, je le sais. Il y a un tel fatalisme dans les discours dominants à l’égard de la vie hors des grands centres et du monde rural qu’il est facile de s’y réfugier. Mais pour peu que l’on regarde les choses avec ouverture et imagination, il saute aux yeux qu’avec autant de terres disponibles, avec autant de ressources forestières, avec des noyaux institutionnels créatifs, avec des collectivités entreprenantes et des porteurs de projets ingénieux, la Gaspésie n’a aucune raison de renoncer à relancer son peuplement.

Bien au contraire. On peut voir dans la déprise agricole des dernières décennies autre chose que le malheur qu’elle aura été. Toutes ces terres en friches peuvent constituer un atout et un attrait immense pour le développement d’une autre agriculture. Tous ces lots forestiers, la forêt disponible peuvent être vus comme des matériaux pour jeter les bases d’une autre foresterie. Certes, c’est là faire preuve d’un volontarisme qui pourra paraitre très exigeant, voire utopique. Mais qui peut prétendre que les voies des modèles éprouvés ont donné des fruits abondants ? Que les forces du marché laissées à elles-mêmes ont bien servi la prospérité de la région ? Que les approches productivistes ont permis la préservation des ressources et la pérennité des communautés ? Qui peut honnêtement soutenir que l’industrie des pêches a connu des évolutions favorables aux villages côtiers ? Nous devons apprendre de l’histoire récente.

La Gaspésie peut être le territoire d’un autre développement, en phase avec les défis du 21e siècle. Dans un rapport récent que l’IRÉC vient de publier, nous avons défini de grandes voies alternatives qui permettraient de s’y engager dans les secteurs agricole et forestier. Concevoir et implanter de nouveaux outils de développement pour consolider les entreprises actuelles et en créer de nouvelles. Utiliser les productions émergentes dans le domaine végétal (asclépiade, lin, panic érigé, etc.) pour relancer l’agriculture et favoriser la création de centaines de nouvelles fermes. Inscrire ces productions dans la filière des biomatériaux (production de panneaux, d’isolants, etc) en complément de leur potentiel alimentaire. Miser sur l’esprit d’innovation des agriculteurs et maraîchers pour offrir des produits distinctifs. S’engager à fond de train dans le développement de la production acéricole. En faire un exemple d’économie circulaire en favorisant la reconversion énergétique des érablières qui pourraient devenir le premier secteur agroindustriel à s’affranchir du mazout et des énergies fossiles. Tirer parti de la crise du bois d’œuvre et des surplus de résidus forestiers pour jeter les bases d’une industrie de la biomasse et donner de l’envergure aux intéressantes initiatives existantes, dans la Matapédia et ailleurs. La liste pourrait être beaucoup plus longue.

Et tout cela sans nommer l’éléphant qui trône au milieu de cette salle. Port Daniel-Gascons accueille le projet industriel qui deviendra le plus gros producteur de gaz à effet de serre de tout le Québec. Il est là pour rester. C’est inutile de gaspiller talents et énergies à se lamenter. Il faut transformer ce passif environnemental en avantage stratégique. Les élus locaux ont entrepris le travail en mettant sur pied un comité de diversification économique. Il faudra qu’ils puissent compter sur un soutien large pour réunir les moyens de tirer tout le potentiel de la situation. Port Daniel-Gascons pourrait être vu et devrait devenir un laboratoire industriel de pointe en matière de captation et de valorisation du carbone. En renversant les perspectives, il est possible de transformer ce rejet polluant en gisement pour des industries de la dépollution, de prendre appui sur lui pour établir une véritable filière industrielle, une grappe d’industries tournées sur les technologies propres et la chimie verte.

Les technologies en développement dans le domaine de la captation du carbone permettraient de faire des boucles économiques et énergétiques porteuses avec les deux autres grands secteurs industriels de la Gaspésie : les domaines halieutique et éolien. Les diverses combinaisons technologiques utilisant le carbone comme intrant permettent le développement des industries halieutiques, en particulier dans le domaine de la production d’algues aux fins énergétiques, alimentaires ou pharmaceutiques. Cette production peut elle-même être mise en boucle avec le développement éolien en offrant un débouché à l’électricité produite localement plutôt qu’en soumettant son développement à un hypothétique marché d’exportation.

Personne ne soutient que ce serait facile. Mais les compétences existent dans plusieurs de ces domaines. Des projets audacieux pourraient en attirer d’autres. Ils pourraient également soutenir et accélérer le développement des institutions de recherche existantes et, qui sait ?, en favoriser la création de nouvelles. Il ne suffira pas, évidemment, d’en avoir la volonté, il faudra en avoir les moyens. Il faudra très certainement les obtenir de l’État. Des investissements publics vont être nécessaires. Il faudra développer des argumentaires économiques solides et se mobiliser pour les exiger.

Mais il faudra aussi se tourner vers d’autres sources de financement, celles où s’accumule l’épargne de centaines de milliers de Québécoises et de Québécois. Le président du Mouvement Desjardins a pris l’engagement d’accroître les investissements dans le développement régional et promis d’y consacrer la somme de cent millions de dollars. Il est resté vague sur le calendrier et les modalités. Il faut l’interpeller. Il n’y aucune raison pour que les possibles que je viens d’évoquer ne fassent pas l’objet de ces investissements. Un fonds de dix millions de dollars pour soutenir un incubateur d’entreprises et l’accompagnement de nouveaux agriculteurs donnerait une impulsion décisive à l’agriculture gaspésienne. Un engagement ferme de Desjardins à soutenir un projet de faire de Port-Daniel/Gascons un laboratoire de développement d’industries de pointe donnerait à la collectivité et à toute la région les moyens d’élargir et diversifier sa base industrielle. Investissement Québec, les Fonds de travailleurs, la Caisse de dépôt pourraient et devraient prendre part à ces initiatives. Il faut les inviter à sortir des sentiers battus et à prendre des initiatives pour susciter l’émergence de projets.

Les problèmes de développement de la région ne sont pas des problèmes de capitaux. Les moyens financiers sont là. Les solutions requises supposent qu’on connecte les réservoirs de capitaux sur le milieu, ce qui est loin d’être le cas actuellement. C’est pourtant là que la mobilisation de la société civile pourrait faire la différence. Une attention plus exigeante à l’endroit des investissements locaux et régionaux des caisses de retraite pourrait faire une énorme différence. À combien se chiffrent les placements des caisses de retraite des commissions scolaires, du cegep, de l’UQAR dans la région ? Je vous le donne en mille : à pratiquement rien. L’épargne des Gaspésiens sort de la région, elle ne sert pas son développement. On pourrait en dire autant des investissements des compagnies d’assurances auxquelles les organisations, municipalités et particuliers versent littéralement des milliards chaque année.

Il n’y a pas de problème d’argent. C’est une question de canalisation de l’argent : si dans les appels d’offre publics les donneurs d’ordre prenaient le soin de placer des exigences d’investissement local, le visage de bien des localités changerait. C’est possible de le faire tout en respectant les contraintes de gestion des risques des portefeuilles, ou encore des traités de libre-échange. Il faut d’abord le vouloir et ensuite déployer l’imagination et les compétences pour le faire. On pourrait passer des heures à examiner tout le potentiel des circuits courts d’achat local que pourraient déployer les écoles, les CPE, les hôpitaux, les centres d’hébergement. Ce n’est pas vrai que les institutions sont condamnées à rester dans les griffes des multinationales de l’alimentation, des grandes chaînes et des cartels. La société civile pourrait faire toute une différence si dans tous les replis de la vie quotidienne elle faisait preuve de vigilance et d’intérêt pour la construction et le contrôle de son économie. Les solutions peuvent emprunter tout aussi bien les voies de l’économie sociale que de la concertation avec les industries privées. Tout est affaire de détermination et de rigueur dans la conduite des affaires.

La prospérité est l’affaire de tous. Ce n’est pas seulement l’affaire des gens d’affaires et de ceux qu’on appelle communément les décideurs. La densification du tissu économique, l’élargissement des possibilités de travailler et s’établir dans des collectivités vivantes peuvent et doivent bénéficier des apports de tous. « Chacun fait selon sa façon » comme dit la chanson de Gilles Vigneault.

Les espaces d’initiative sont immenses, et le potentiel l’est tout autant. Je veux bien reconnaître que les marges de manœuvres sont souvent très étroites. Mais c’est justement par la concertation qu’on pourra créer les moyens de les élargir. Le développement de la Gaspésie sera d’autant plus stimulant que la région aura le goût et prendra les moyens de se définir comme une société de projets. Une société capable de prendre des risques, y compris celui de se tromper, parce qu’elle aura réalisé que la culture du succès passe par l’expérimentation et le retour sur ses échecs comme sur ses réalisations. Sur cette base, et sur cette base seulement, la région pourra nouer des alliances stratégiques avec des intervenants du développement au Québec pour se donner les moyens de réussir et concrétiser cette culture du succès.

J’espère vous en avoir donné l’appétit. La preuve est faite que le dépassement est possible. J’ai, quant à moi, la certitude que la Gaspésie en est capable.

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