Raphaël Émond. La politique vue du haut de mes 12 ans

Raphaël Émond
La politique vue du haut de mes 12 ans, Chicoutimi, Éditions JCL, 220 pages

Il y a étrangement, dans certaines conceptions irrationnelles de la jouvence, une métaphore de la pureté. Il ne suffirait que d’ouvrir son cœur et ses oreilles à la candeur de l’enfant pour recevoir l’ablution complète décrottant le pire des impies de la boue tapissant son âme souillée. Une fois le baptême reçu on pourrait, dès lors, comprendre la profondeur proverbiale dérivée de la réflexion platonicienne : « La vérité sort de la bouche des enfants ». C’est la bonne nouvelle que la maison d’édition JCL, qui, Raphaël Émond, souhaite nous enfoncer dans le crâne, en cette rentrée littéraire de 2017 en publiant les réflexions du petit enfant-roi-philosophe.

 

D’entrée de jeu, la préface du journaliste inconnu Bertrand Tremblay nous alertera immédiatement afin que nous portions la plus grande attention à la pensée politique « aussi originale [sic] qu’étonnante [sic] » du jeune Émond : « Retenez le nom du plus jeune écrivain de l’épopée JCL. Il ira loin… si les contraintes de la réalité quotidienne du pouvoir n’altèrent pas le bel idéal qui anime ses jeunes années. » Bien évidemment, on devinera que dans la préconception axiologique du monde où l’Homme nait bon, il n’y a point de crimes plus odieux que de corrompre la jeunesse, parlez-en à Socrate ! L’appétit décomplexé de ce jeune têtard du politique qui se croit destiné à passer directement de la suce au 24 Sussex serait rendu possible grâce à un pseudo don de virtuosité intellectuelle. C’est armé de l’autorité d’une citation de Corneille que l’Éditeur, dans son avant-propos, nous rassurera de la pertinence de l’exercice, car supposément « aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre d’années ». Se posant lui-même la question à savoir si un enfant de 12 ans peut avoir des connaissances politiques aussi approfondies qu’un adulte, l’éditeur Jean-Claude Larouche nous offre son témoignage en guise de preuve anecdotique. On nous assura que Raphaël est capable de s’intéresser à plusieurs sujets et faire des liens entre eux. Le débat se clôt immédiatement lorsque l’on apprend qu’à l’âge de 3 ou 4 ans Raphaël était capable de prendre des photos mentales de tous les logos d’automobiles « pour mieux les reconnaître quand il les voyait sur la route. Idem pour les vingt-six lettres de l’alphabet qu’il a emmagasinées rapidement pour mieux les repérer quand il ouvre un livre ». À partir de là, cette version de rat de bibliothèque du petit Jérémie n’avait que quelques pas à franchir pour devenir l’égal révolutionnaire d’Engels et Marx.

 

Le pari que tente l’éditeur dans ce petit livre de 220 pages est de conserver la forme originelle un peu mignonne et naïve du message, afin de donner une certaine personnalité au livre. Or, même si l’opinion politique d’un enfant de 12 ans intéressait quelqu’un, force est d’admettre que le refus de travailler la forme du texte pour en préserver l’authenticité est une excuse bidon de l’éditeur pour se décharger de sa tâche. En effet, le résultat est tout à fait inégal, grossissant de la sorte la difformité congénitale du livre. Certains chapitres s’étalent sur à peine deux pages et demie, comme celui sur l’indépendance du Québec, et d’autres sur une quarantaine de pages, comme celui abordant la Défense nationale. Il y a pire encore. Tout lecteur ayant le courage, pour une raison qui nous échapperait, d’ouvrir ce livre se heurtera à une confusion significative des thèmes, démontrant l’incapacité du prépubère en question à reproduire une pensée vivante, viable et minimalement structurée. On retrouvera quelques fausses transitions boiteuses telles que : « Revenons au sujet de la nationalisation des banques », ou encore « sur toutes ces spéculations je vais maintenant passer à un autre thème », témoignant d’une absence totale de fil conducteur, le cordon ombilical ayant été coupé prématurément, à plusieurs égards.

Et sur le fond on se lassera encore plus vite de La politique vue du haut de mes 12 ans puisque la répétition plus que rébarbative des idées ainsi que les changements de thèmes inopinés rendent la lecture exaspérante. Partant, par exemple, de la question autochtone, la réflexion bifurquespontanément, à peine deux paragraphes plus loin, sur la question de l’éducation universitaire, du tiers monde, de l’altermondialisme, et ce, dans une sous-section consacrée à l’histoire du Canada. Un peu plus loin, alors que l’auteur pleurniche au sujet de la Charte des valeurs, il enchaîne sur ses états d’âme concernant l’instabilité du ministère de l’Éducation dans le gouvernement Couillard. Ajoutons à cette liste de coq à l’âne le fait de parler de la lutte contre le tabagisme dans une sous-section sur le droit à l’avortement, ou encore une tentative ratée de coller ensemble l’idolâtrie de l’auteur pour Jack Layton dans une sous-section sur les égoportraits de Justin Trudeau. On retrouvera dans presque chacune des pages du livre, l’idée que Raphaël soutient la défense de l’environnement, le NPD ou le socialisme, sans manquer de nous rappeler sporadiquement, ici et là, que la Charte des valeurs était un projet politique raciste et que l’indépendance du Québec ne se réalisera jamais, car il serait bien connu qu’« on ne laisse pas sa patrie pour fonder un pays imaginaire ».

Très malheureusement, bien qu’on nous vante les mérites prodigieux d’un esprit aiguisé, ce soi-disant Mozart québécois peine à convaincre qui que ce soit. Effectivement, le jeune Émond est le Ronald McDonald de la philosophie politique, c’est-à-dire la mascotte du prêt-à-penser et de la réflexion prémâchée qu’il nous régurgitera textuellement : « les Canadiens aiment les vagues politiques, tous les partis fédéraux ayant eu leur vague politique, ce serait inévitablement au tour d’Élisabeth May du Parti Vert de connaître du succès, elle qui pourrait changer le cours de l’histoire canadienne ». Ou encore il faudrait, selon lui, une réduction draconienne du budget militaire pour investir en santé parce qu’il vaut mieux sauver des vies que d’en tuer. Bien sûr, il suffirait de quelques vaccins contre la varicelle pour éradiquer l’État islamique. On sera aussi heureux d’apprendre qu’il est un écosocialiste. Et que l’intégrité des partis est cruciale en politique : « Nous sommes en 2016, et le gouvernement aussi, à ce que je sache. Si, un jour, je suis élu député les choses vont changer » nous assure-t-il, parce que les gens sont fatigués de se faire voler. Admirons la profondeur de la réflexion. On lira entre les lignes que c’est l’écosocialisme et le multiculturalisme radical qui le feront élire, car « les politiciens néo-démocrates sont entièrement intègres et ne sont pas du tout corrompus ». Au moment où celui-ci écrivait ces lignes, une enquête sur les adjoints parlementaires du NPD qui effectuaient des tâches partisanes était toujours en cours…

Pour Raphaël Émond la finalité de l’Odyssée humaine sur cette terre est de rompre avec l’histoire pour s’abandonner au gouvernement mondial. Il faudra, entretemps, « lutter activement contre le racisme de la part des Québécois d’ascendance européenne », notamment selon lui envers les autochtones. Pourtant, si notre mini-Einstein avait une connaissance un peu plus étoffée de l’histoire du Québec, il pourrait, à tout le moins, être en paix avec l’historique de nos relations avec ces peuples. L’épopée québécoise en Amérique est celle de la Grande Paix, celle des villages métissés comme Sainte-Marie-des-Hurons et celle que décrivait Tocqueville dans son voyage en Amérique où les mots français et amérindiens rimaient jusqu’à amener à la vie les paroles d’une pionnière de l’Amérique française, Marie de l’Incarnation, qui disait « il est beaucoup plus facile de faire d’un Français un Autochtone qu’un Autochtone un Français ». Sans parler des révoltes de Pontiac réclamant le retour du roi de France ou des métis de Louis Riel. Il serait complètement fallacieux de prêter au peuple français d’Amérique les crimes des empires coloniaux britanniques, espagnols ou portugais. Décidément, avec son expression « Québécois d’ascendance européenne » il ne s’attarde pas à ces distinctions qui gomment les différences fondamentales de la sociologie du Nouveau-Monde.

Selon Émond, la société idéale est celle où toutes les cultures se mélangent, contrairement à ce qu’en penseraient les xénophobes. De surcroît, il nous apprendra que « réduire le nombre maximal d’immigrants par année équivaut à réduire la capacité de développement de notre nation » ce qui l’amènera à dire que « la grandeur d’une nation se mesure par son nombre d’immigrants ». Ce serait aussi le rôle des Québécois de s’adapter aux immigrants laissant ceux-ci s’agglomérer afin qu’ils puissent reproduire leur culture. Il faudrait acclimater la communautarisation. Ultimement, selon lui, les immigrants en viendront à surpasser les citoyens d’anciennes souches en nombre et les frontières tomberont de même que l’attachement des individus pour leur pays. Ainsi, en fonction de cette logique débilitante, le Canada serait comme il aime le citer dans son livre « le plus meilleur pays du monde » alors que les pays non occidentaux, voyant leurs citoyens s’exiler, seraient, par extension, des pays pauvres et minables. Il s’agit somme toute d’une vision profondément méprisante pour les pays d’émigrations, mais la pétition de principe n’est pas étrangère à Émond. Au contraire, elle est probablement ce qu’il sait le mieux faire. Particulièrement lorsqu’il est question d’argumenter contre l’indépendance du Québec. Derrière les aspirations indépendantistes du Parti québécois et le sentiment de fierté nationale se cacherait un racisme latent. Celui des votes ethniques et de la Charte de Marois. Conséquemment, l’idée d’indépendance devrait être sabordée. De toute façon, selon Raphaël, les immigrants deviendront tellement nombreux que la simple idée de faire un troisième référendum se discréditera d’elle-même, ces derniers, massivement contre, tueront le projet dans l’œuf. Une logique, nous le dénotons, qui s’apparente à celle du discours de Parizeau, mais appliqué à contrario. Celle que Émond aura lui-même si virulemment pourfendue dans son livre. De toute évidence, le très petit Raphaël n’a pas encore terminé sa phase du non.

Nous pourrions continuer de multiplier les exemples fourmillants dans ce livre rempli de sophismes, de faux-arguments et de démonstrations avortées avant même d’être enfantées. Mais, il convient de terminer sur des notes plus sérieuses, en se posant d’abord la question comment le monde de l’édition peut produire un tel gâchis littéraire construit d’A à Z sur des réflexions puériles et embryonnaires ? Cette fausse couche de la maïeutique témoigne de l’infantilisation égocentrique de la pensée milléniale. Comment épargner de cette réflexion les parents qui, avant tous les autres, ont échappé de leurs mains un tel cas, acceptant sous leurs yeux la réalisation d’un projet si exécrable et gênant qu’il freinera sans aucun doute, le gamin plus tard dans ses aspirations professionnelles à la vie publique ? L’importance d’une éducation décente n’est jamais à négliger. Pourtant, nul besoin d’être un génie pour comprendre qu’on ne jette pas un enfant excité sur la place publique. Ce dernier chausse des pointures trop grandes pour lui, mais s’expose aussi, au même titre que n’importe quel auteur, à la déconstruction et la critique qui fracasse parfois à coup de désillusion la porcelaine frêle de rêves candidement gonflés. La lucidité et la sagesse normalement attendue d’un adulte responsable devraient suffire pour prendre conscience du danger de s’embarquer prématurément dans ce monde et de façon aussi démunie que l’a fait notre ami Raphaël.

Le bambin a été ainsi vilement instrumentalisé par un éditeur aux motivations douteuses. Celui-ci aura fièrement présenté dans son chapiteau du cirque fédéraliste un numéro bourgeois-bohème de son nouveau petit singe de poche. Raphaël Émond n’est rien d’autre qu’une silhouette éphémère destinée au lèche-vitrine d’une caste politique qui bave devant cette parade intellectuelle nuptiale et juvénile. L’intelligentsia « canadian » trudeauiste, plus largement, post soixante-huitarde, s’émoustillera et s’excitera devant les ronronnements séduisants d’une génération montante d’enfants endoctrinés au multiculturalisme apatride. On assurera, de la sorte, pour maintes et maintes années à venir, le règne de la gouvernance idéologique libérale affranchie de sa dissidence historique québécoise.

Cette bouffonnerie n’est pas sans rappeler, dans cette société du spectacle, les concours plus débilitants de talents de « mini-miss » où les enfants servent de bêtes de foires au plus grand plaisir d’un public instantanément galvanisé à la vue de chérubins en prestation d’un soi-disant don. Même si Raphaël est probablement un bon petit garçon, il n’est aujourd’hui, en en juger par son livre, ni un génie, ni à lui seul l’avenir politique ou intellectuel du pays, tel qu’on nous le présente. Il serait plus judicieux pour lui de terminer sa première année du secondaire, ainsi que toutes les autres à venir, plus quelques années universitaires, s’il s’y rend (on lui souhaite), avant de sauter dans l’arène. D’ici là, il aura suffisamment le temps de cheminer personnellement pour réaliser l’insignifiance viscérale de son navet littéraire. Malgré tout, au travers de cette pénible lecture, s’il y a bien une chose que ce livre nous permettra d’apprendre c’est que, même un siècle après la mort de Lénine, le gauchisme est toujours la maladie infantile du socialisme.

Nicolas Proulx
Candidat à la maîtrise en droit, Université de Sherbrooke

 

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