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La vision gaullienne de la nation exprimée lors de sa visite au Québec

Au fond, nous tous Français que nous soyons du Canada ou de la France...
– De Gaulle, 27 novembre 1967

L’analyse du vocabulaire permet de mettre en lumière des phénomènes idéologiques qui se dissimulent dans les discours ou qui sont difficiles à percevoir à la simple lecture. Lors de sa visite au Québec, du 23 au 27 juillet, le général de Gaulle a prononcé 11 discours, plus une conférence de presse tenue le 27 novembre 1967 à l’Élysée où il traita longuement des suites de son voyage1.

De ces allocutions, le « Vive le Québec libre » est sans doute l’expression qui a fait couler le plus d’encre et qui s’est imprimée dans les mémoires. Mais lorsqu’on lit attentivement ses discours, on remarque qu’il y a une autre expression, peut-être plus significative, qui fut employée par le général pour désigner la population du Québec, soit les « Français du Canada ». « Vous êtes un morceau du peuple français. Votre peuple canadien-français, français-canadien ne doit dépendre que de lui-même », dit-il à Donnacona ». Grâce à un logiciel lexicomérique, nous avons fait le recensement des vocables identitaires employés par De Gaulle lors de sa visite au Québec en juillet 1967.

Tableau des références identitaires

Français canadiens

8

Français du Canada

4

Français (« Vous êtes des Français »)

4

Français des rives du St-Laurent

2

Français d’ici

2

Français de part et d’autre de l’Atlantique

2

Français que nous soyons du Canada ou bien de France

3

Total

25

Canadien français

2

Québécois

0

De Gaulle ne fut pas le premier Français à qualifier les anciens habitants de la Nouvelle-France de Français. Il reprend ainsi l’appellation utilisée par le père Charlevoix dans son Histoire générale de la Nouvelle-France publiée en 1744 qui parle de l’esprit d’indépendance de ceux qu’il nomme les Français canadiens. Tocqueville utilisa lui aussi cette appellation à la suite de son voyage au Canada en 1831 : « On ne peut contester leur origine, ils sont aussi Français que vous et moi2 ». Cette appellation identitaire, deux siècles après la défaite des Plaines d’Abraham, passa presque inaperçue tant le tapage provoqué par le « Vive le Québec libre » fut assourdissant.

Il ne s’agissait pourtant pas dans les discours de De Gaulle d’un accident de parcours ou d’un lapsus si on en juge par l’usage intensif qu’il en fit alors qu’il ne se réfère presque pas aux vocables de Québécois ou de Canadien français qui sont les vocables identitaires les plus usités dans le vocabulaire des premiers ministres québécois de l’époque3. Cette appellation « Français canadiens » qu’il substitua à l’habituel Canadien français ne suscita pas autant d’opprobre que sa référence à la libération du Québec, mais elle avait une signification politique beaucoup plus profonde d’autant plus qu’elle émaillait tous ses discours. Seul le journal fédéraliste, Le Soleil, s’en offusqua rappelant à De Gaulle que nous n’étions pas des Français canadiens, mais des Canadiens avant tout. L’éditorialiste qualifia ce vocable de cri de guerre visant à diviser le Canada4.

De Gaulle s’inscrit dans la tradition républicaine française en évoquant les droits séculaires de la France au nom de ses actions passées. L’œuvre française ne s’efface pas avec le passage du temps et celui des régimes politiques. Lorsqu’il s’agit de populations qui ont vécu dans le giron de la France, celle-ci conserve un devoir, une responsabilité à travers le temps. De Gaulle subordonne le droit des États à celui des nations même lorsqu’elles ont subi les avanies de l’histoire et se sont retrouvées englobées dans une souveraineté étrangère. Cette conception de la nation sera au cœur du malentendu entre De Gaulle et le gouvernement canadien qui considéra ses propos comme une ingérence inacceptable dans les problèmes constitutionnels du Canada. Il est tout à fait légitime pour le chef de la France de se soucier du sort de son fragment nord-américain puisque c’est la nation qui dispose de la souveraineté primordiale et non pas l’État. Sa logique est en continuité avec l’esprit de la Révolution française qui posait la nation comme socle de l’État. Il était donc légitime qu’il prenne fait et cause pour le Québec qui était l’extension de la nation française dans sa lutte d’affirmation contre l’État canadien.

Cette logique de l’ancrage historique dans la nation française se manifeste très tôt dans la pensée gaullienne. Elle a été relevée par Isabelle Dasque lorsque de Gaulle sera en poste à Beyrouth de 1929 à 1931 où il a le loisir de rédiger deux ouvrages Le fil de l’épée et Histoire des troupes du Levant5. Dans ce dernier livre, de Gaulle justifie le protectorat que la France exerce au Liban et en Syrie en invoquant son rôle historique qui remonte aux Croisades. Il écrit : « Il est passé beaucoup de siècles depuis que la France et les chrétiens d’Orient ont établi des rapports particuliers. Ces rapports ont toujours duré, durent encore et sont aussi présents que jamais à l’esprit et au cœur de nos compatriotes6 ». Il envisageait déjà à cette époque une communauté de destin entre la métropole et les États du Levant en émergence.

De Gaulle a une certaine idée de la France. Il pense la nation dans le temps long au-delà des péripéties et des avanies de l’histoire. L’histoire de la France est une accumulation d’héritages qui s’inscrivent dans une continuité identitaire et qui transcendent les ruptures, les défaites, les capitulations. Autrement dit, les régimes passent, la France reste, à la condition d’avoir le courage de résister, de ne pas se résigner au mauvais sort de l’histoire courte ou du temps présent.

De Gaulle transpose ce sens de la résistance qui l’a poussé à l’appel du 18 juin, à ce qu’il voit chez ces Français du Canada qui relèvent la tête après la capitulation des Bourbons. La défaite de 1759 n’est qu’un épisode qui n’a rien de définitif. Il veut s’associer au destin de ce fragment de France qui a subi deux siècles de colonisation britannique. Cette conception de la nation historique explique son intérêt pour ces colonies d’ancien régime qui ont provigné en Amérique. La souveraineté française n’avait pas été effacée par la défaite des Plaines d’Abraham, elle n’attendait que le moment d’être reconstituée. Cette logique de la résistance est pleinement assumée dans une note que de Gaulle adresse à François Leduc, ambassadeur de France au Canada : « Il n’est pas question que j’adresse un message au Canada pour célébrer son “centenaire”... Nous n’avons pas à féliciter ni les Canadiens ni nous-mêmes de la création d’un “État fondé sur notre défaite d’autrefois et sur l’intégration d’une partie du peuple français à un ensemble britannique7” ». Les guillemets qu’il accole aux mots centenaire et État montrent bien qu’il ne reconnaissait pas l’État canadien comme disposant d’une vraie souveraineté. Il le voit comme un produit de la colonisation britannique. Pour De Gaulle, la cession de la Nouvelle-France en 1763 était inacceptable et illégitime, comme le fut l’armistice de 19408. Il ne fallait pas céder à la fatalité historique. On pouvait refaire l’histoire. Il pensait que la France avait des devoirs envers ses nationaux que le sort des armes a détachés de leur mère patrie :

Mais étant donné que la France a fondé le Canada, qu’elle l’a seule administré pendant deux siècles et demi, peuplé, mis en valeur, qu’elle y constate l’existence et l’ardente personnalité d’une communauté française comprenant 6 millions et demi d’habitants dont 4 millions et demi dans le Québec, elle ne saurait à coup sûr, se désintéresser du sort présent et futur d’une population venue de son propre peuplement fidèle à sa patrie d’origine, ni considérer le Canada comme un pays qui lui serait étranger au même titre que tout autre9.

Par la voix de son président, la France ne s’est pas ingérée dans les affaires du Canada, elle a pris fait et cause pour une partie de ses nationaux. De Gaulle comme représentant de la nation française se sentait investi d’une mission de réparation envers ces Français abandonnés en 1763. À titre de fiduciaire de la France, il voulait régler la dette de Louis XV et faire oublier sa lâcheté. Il a voulu effacer deux siècles de subordination et de dépendance.

De Gaulle a été constant dans sa vision de la nation française d’Amérique. À son retour en France, il ne s’est pas dédit puisqu’il a réitéré cette conception de la nation incluant les Français d’Amérique dans son message de vœux pour la nouvelle année, qu’il adresse aussi aux Français canadiens :

Mais, quand la France réussit, tous ses enfants voient grandir leurs chances. Oui, tous ! c’est-à-dire, ceux de notre métropole, ceux de nos départements et territoires d’outre-mer, ceux qui vivent à l’étranger, enfin, cas très émouvant et qui nous est d’autant plus cher, ceux de la nation française au Canada.

De la nation à l’État-nation

La transposition politique de cette identité nationale « française » est plus complexe, car de Gaulle ne semble pas avoir eu une conception arrêtée des cadres géopolitiques de cette identité. Lorsqu’il aborde le terrain politique, il se réfère à la fois au Québec et au Canada français. À Trois-Rivières, il lie explicitement les deux « Nous sommes maintenant à l’époque où le Québec, le Canada français devient maître de lui-même. La France… a le devoir d’aider le Canada français dans son développement10. » De Gaulle est conscient que le Canada français ne se réduit pas au Québec, qu’il y a aussi d’autres Français canadiens qui habitent l’ensemble du Canada et qu’il faut aussi les aider. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes s’appliquera un jour ou l’autre au Canada français croit-il. Il se réfère même à un éventuel État canadien-français aux frontières à déterminer11.

Si on fait foi aux propos rapportés par Alain Peyrefitte, de Gaulle prévoyait l’éclatement de la fédération canadienne qui était une construction artificielle qui maintenait le Canada français dans une situation d’oppression coloniale : « L’avenir du Canada français c’est l’indépendance… C’est une affaire entre des Français et des Anglais. C’est-à-dire au final entre la France et le mastodonte anglo-saxon. C’est donc notre devoir de nous en mêler, pour empêcher les Français d’être écrasés12. » Pour des raisons stratégiques, il ne souhaitait pas pour autant l’affaiblissement du Canada. Il pensait que la libération du Québec obligerait le Canada anglais à adopter une structure confédérale où les Français et les Anglais pourraient entretenir de meilleurs rapports et mieux se développer.

Le Canada est un pays fédéral qui a envie de cesser de l’être. Il y aura sur l’emplacement du Canada une communauté française et une autre qui ne le sera pas... Le Canada qui ne sera plus fédéral, mais confédéral, se concertera pour défendre l’indépendance de l’ensemble. Tout ça s’éclaircira peu à peu, au fur et à mesure que le Canada français ira vers l’indépendance13.

De Gaulle se sent en harmonie avec son ami Johnson lorsqu’il proclame son souhait de voir le Québec libre ce qui à ses yeux signifie l’égalité entre les deux peuples fondateurs associés dans une nouvelle structure confédérale. Dès 1963, il avait partagé sa vision des choses avec Alain Peyrefitte :

Bien sûr, il est naturel qu’ils forment une Confédération et que cette Confédération règle les problèmes de la vie commune. Mais aucun peuple ne doit être sous la dépendance de l’autre. Je crois bien qu’il y aura une République française du Canada14.

De Gaulle savait ce qu’il faisait lorsqu’il a proclamé « Vive le Québec libre » qui s’inscrivait dans une pensée stratégique mûrement réfléchie. Il souhaitait contribuer à la fondation d’un nouvel ordre canadien tout comme il avait contribué à la réconciliation de la France et de l’Allemagne15.

Cette logique se retrouve même dans le discours qu’il aurait prononcé s’il s’était rendu à Ottawa comme prévu. De Gaulle avait longuement préparé et muri ce voyage et il avait rédigé à la main avant de quitter la France le discours qu’il voulait prononcer à Ottawa16 dans lequel il reprend l’idée maîtresse du discours du balcon de l’Hôtel de Ville. Il écrit :

Le Canada est en complète transformation. En tant qu’État nous le voyons, nonobstant d’anciennes attaches, pratiquer une indépendance de plus en plus accentuée. En même temps, la fraction de ses habitants qui est française d’origine, de caractère et de langue, s’affirme chaque jour davantage comme une entité destinée à disposer d’elle-même17.

Ce discours montre bien que de Gaulle avait une pensée cohérente sur le destin du peuple québécois et que sa déclaration n’était pas le fruit d’une improvisation ou d’une impulsion émotive provoquée par l’enthousiasme des foules. De Gaulle savait avant son départ de France ce qu’il voulait laisser comme message aux Québécois qu’il voyait au rang des nations indépendantes.

Les réactions de l’opinion publique

Plusieurs indicateurs peuvent nous aider à évaluer les réactions de l’opinion publique face aux prises de position du général de Gaulle : les réactions des foules tout au long du parcours rapportées par les médias, les lettres aux journaux et enfin les résultats d’un sondage réalisé par CROP les 7, 8 et 9 août 1967 pour le compte des quotidiens Le Soleil, Le Devoir et Montreal Star et la station Radio-Luxembourg. Les résultats de ce sondage fait dans les règles de l’art reposent sur un échantillon de 663 personnes dont 310 à Montréal, 265 à Québec et 88 aux Trois-Rivières.

« De Gaulle triomphe » titre Le Nouvelliste, « Une foule en délire accueille le Général » dit La Presse, « Apothéose de de Gaulle à Montréal » pour Le Soleil, « Une foule océane estimée par la police à 500 000 personnes » estime le Montréal-Matin, tous ces titres publiés le 25 juillet témoignent d’un état d’euphorie et d’exubérance populaire qui se manifesta par exemple à Sainte-Anne de Beaupré par des applaudissements à la fin de l’homélie qui lui manifestaient l’admiration de la foule, ce qui était sans précédent à l’intérieur d’une église au Québec à cette époque. Le Devoir pour sa part rapporte qu’en dix jours, la rédaction a reçu plus de 400 lettres de lecteurs dont la très grande majorité était favorable au président français18. On rapporte aussi que la Société Saint-Jean-Baptiste reçut 40 000 lettres de remerciements : « Merci mon Général » qui lui furent transmises.

Les faits saillants qui ressortent du sondage CROP sont tout aussi éclairants quant à la satisfaction des Québécois à l’endroit des messages de De Gaulle : 59 % des répondants disent ne pas tenir rigueur au général de s’être mêlé des affaires du Canada ; 70 % approuvent sa visite et disent qu’il a bien fait de venir ; 72 % n’ont pas compris le Vive le Québec libre comme un appui à la séparation, mais comme un soutien à l’affirmation de la fierté québécoise ; 50 % disent d’ailleurs que le général a eu raison de dire cela et enfin 59 % jugent que la réaction du gouvernement canadien était exagérée. Dans une analyse détaillée du sondage, le politologue Gérard Bergeron donne une interprétation globale de l’événement : « Tout s’est passé, écrit-il, comme s’il y avait deux États, l’État du Québec, l’hôte principal et pour lequel le voyage s’est fait et l’autre État étranger, même s’il se trouve à englober le premier19. » L’éditorialiste du Nouvelliste résume avec le plus de justesse les sentiments populaires en qualifiant de Gaulle « de grand prêtre de la Francophonie » : « De Gaulle apporte dans cette Nouvelle-France l’espoir. Il a montré aux Canadiens français que la France sera toujours là pour nous aider20. »

Conclusion

La logique gaullienne se fondait sur l’identité fondamentale ou substantielle de la nation française qui transcende les siècles et les aléas de l’histoire. Comme il l’avait prouvé par ses combats antérieurs, pour De Gaulle, les défaites militaires et les changements de régime n’avaient rien d’irrémédiable et ne changeaient pas le sens de l’appartenance. Ainsi, pouvait-il penser le Québec moderne comme une partie constituante de la nation française. Cette vision s’incarnait d’ailleurs dans les expressions populaires qui référent à nos cousins les Français ou celle plus récente de peuple frère qui émaille la rhétorique des présidents français. Cette nation française transatlantique supposait que son fragment nord-américain puisse se développer librement en s’émancipant de la tutelle anglo-saxonne et en disposant de la plénitude de la souveraineté politique dans un cadre confédéral. La réalisation de ce grand destin supposait aussi qu’il soit partagé par les Français canadiens. Il fallait que les Québécois veuillent eux-mêmes fonder un État-nation. Il y eut à cet égard un malentendu, car les Canadiens français préférèrent rester Canadiens. Ils ont choisi du moins jusqu’à présent de ratifier eux-mêmes le Traité de Paris de 1763 en adhérant au système de dépendance institué par la défaite de 1759. Le passage du temps et les déceptions ont peut-être après tout un effet dirimant sur la conscience nationale.

 

 


1 Ces discours mobilisent un total de 8291 mots. Ils sont extraits d’une banque des discours des présidents de la République française constituée par Dominique Labbé.

2 Cité par Gilles Dugay, Le triangle Québec, Ottawa, Paris, Québec, Septentrion, 2010, p. 43

3 Voir Dominique Labbé et Denis Monière, Les mots qui nous gouvernement, Montréal, Éditions Monière-Wollank, 2008, p. 127-128.

4 Le Soleil, 24 juillet 1967

5 Voir Isabelle Dasque, « Le commandant de Gaulle au Levant », dans J.-P. Bled (dir), Le Général de Gaulle et le monde arabe, Beyrouth, Éditions Dar An-Nahar, 2009, p. 76.

6 Cité Ibid p. 77.

7 Charles de Gaulle, Lettres, notes et carnets, juin 1958 – novembre 1970, Paris, Robert Lafont, 2010, p. 845, cité par Robert Baraton, De Gaulle ou l’hypothèque française sur le Canada, Paris, L’Harmattan, 2013, p. 67.

8 Voir Edouard Baraton, op.cit, p. 85.

9 Charles de Gaulle, Lettres, notes et carnets tome 3, p. 909.

10 Cité par Gilles Duguay, op. cit. p. 275.

11 Voir Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, Paris, Gallimard, 2002 p. 1529

12 Ibid, p. 1537.

13 Ibid, p. 1531.

14 Ibid p. 1519.

15 Voir à ce sujet Edouard Baraton, op. cit. p. 115

16 Voir Denis Monière, « De Gaulle et le Canada », L’Action nationale, avril 2017, p. 11-21.

17 Ibid, p. 17.

18 Pierre-Louis Guertin, Et de Gaulle vint, p. 104.

19 Le Soleil, 29 août 1967.

20 Le Nouvelliste, 25 juillet 1967.

 

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