André Duchesne. La traversée du Colbert

André Duchesne
La traversée du Colbert, Montréal, Boréal, 2017, 312 pages

Les commémorations de grands événements sont l’occasion de faire l’état des connaissances et de profiter du regain d’intérêt qu’ils suscitent pour effectuer de nouvelles recherches qui, à plus grande distance temporelle, permettent d’aller au fond des choses. Le 50e anniversaire de la visite du général de Gaulle agit en ce sens comme détonateur d’un renouveau de l’analyse historique. L’Action nationale a déjà publié dans son numéro de juin les principaux textes présentés lors du colloque organisé les 26 et 27 mai dernier à la SSJB.

Des livres ont aussi été préparés pour souligner l’événement. Celui du journaliste, André Duchesne, retrace pour ainsi dire d’heure en heure les péripéties de ce voyage historique. Après 50 ans, on pourrait penser que tout a été dit sur ce voyage. Mais le savoir produit dans la foulée de l’événement reposait sur des témoignages d’acteurs qui tout en étant fiables ne sont pas le fin mot de l’histoire, car ils avaient le défaut d’être collés à l’événement. Les nombreux livres publiés sur le célèbre Vive le Québec libre ne pouvaient tenir compte des sources archivistiques qui pour la plupart n’étaient pas accessibles au public. Il en va autrement 50 ans plus tard. Le grand mérite du livre d’André Duchesne est précisément d’avoir écumé les principaux fonds d’archives non seulement celui du général de Gaulle, mais aussi ceux des principaux protagonistes de l’époque. Il a aussi fait un usage abondant des sources journalistiques de l’époque en puisant en particulier dans les sources audiovisuelles.

Ce livre est conçu comme un reportage journalistique avec les avantages et les inconvénients du genre. On suit de façon chronologique les péripéties du voyage et le récit fourmille d’anecdotes qui savent tenir le lecteur en haleine et nous faire sentir l’atmosphère de l’événement. Mais cela entraîne aussi des agacements, car toutes n’ont pas un grand intérêt historique comme les bigoudis de Mme de Gaulle ou les tribulations en hélicoptères du cinéaste Jean-Claude Labrecque. Duchesne s’intéresse beaucoup aux réactions de la classe politique et il est allé fouillé les procès-verbaux du gouvernement canadien pour reconstituer les positions des ministres fédéraux. On y apprend par exemple que Jean Chrétien dans sa grande sagesse a déclaré qu’après une semaine plus personne ne s’intéresserait au discours du général sur le balcon.

L’auteur relate aussi en détail l’histoire du micro. Il a, comme nous l’avons fait (voir L’Action nationale, avril 2017) déniché les deux versions du programme du général datées du 1er et du 27 juin qui prévoyaient qu’il prenne la parole sur le balcon. Il raconte comment Jean Drapeau dans sa grande pusillanimité a tout fait pour contrecarrer la volonté du général. Le maire de Montréal a beaucoup menti sur cet épisode en faisant croire qu’il n’était pas prévu que le général prenne la parole. Pourtant les documents sont formels. De Gaulle devait parler à Montréal. Il était d’ailleurs inconcevable qu’il s’adresse à des rassemblements de villages tout le long du Chemin du roi et qu’il néglige les 15 000 personnes massées devant la mairie de la deuxième plus grande ville française du monde.

L’auteur nous apprend aussi que la mobilisation sur le Chemin du roi fut le fait de la Fédération des Sociétés Saint-Jean-Baptiste qui avait reçu un mandat gouvernemental à cet effet. Mais il ne peut nier l’efficacité de la propagande des militants du RIN qui suivaient le cortège du général et scandaient des slogans indépendantistes à chaque arrêt. L’auteur cède parfois au sensationnalisme et évoque à quelques reprises les craintes d’attentats contre le général à la suite de son discours. On aurait par exemple trouvé une balle à l’Hôtel de ville. L’ambassadeur de Belgique au Canada mentionne lui aussi cette possibilité (p. 247).

Duchesne a eu aussi la bonne idée de fouiller les archives de la CIA et de mettre au jour la lettre de briefing quotidienne préparée pour le Président des États-Unis. On y rapporte le discours du balcon et l’auteur remarque : « Le ton des commentaires est étonnamment posé » (p. 241). par contraste avec ceux de la capitale canadienne. À Washington, on prévoit que le discours ne changera rien de substantiel :

Les leaders québécois vont exploiter la visite de De Gaulle pour réclamer plus de pouvoirs d’Ottawa. Mais ils ne sont pas par ailleurs prêts à aller jusqu’à l’indépendance, du moins à court terme. À très court terme, la visite de De Gaulle pourrait donc rapprocher le Canada anglais et le Québec (p. 243).

Il n’y avait donc rien d’alarmiste dans les hautes sphères de la politique américaine.

Ce livre captivant n’est toutefois pas à l’abri de reproches. L’auteur tente de saisir les réactions à cette visite en citant plusieurs lettres de quidams. Or, paradoxalement, il passe sous silence des sondages réalisés au Québec et en France qui montrent que les opinions publiques ont réagi favorablement aux déclarations du général. Mais pour avoir accès à ces données, il lui aurait fallu consulter les Archives diplomatiques du Quai d’Orsay ce qu’il n’a pas fait.

Il est aussi curieux qu’un auteur aussi méticuleux qui inclut en annexe le communiqué franco-canadien qui aurait été publié si de Gaulle était allé à Ottawa omette d’inclure aussi le discours officiel que le Président français aurait prononcé à Ottawa devant les membres du gouvernement canadien si ceux-ci n’avaient pas qualifié son discours sur le balcon « d’inacceptable ».

Et pourtant ce discours se trouve aussi dans les archives et il a été rédigé de la main même du général. Or ce discours est très significatif, car il démontre hors de tout doute que le général avait de la suite dans les idées et que ce qu’il avait dit le long du chemin du roi, il était prêt à le redire dans la capitale du Canada. Il reprend le message de l’Hôtel de ville et proclame que le peuple québécois a le droit à l’autodétermination. « En même temps, la fraction de ses habitants qui est française d’origine, de caractère et de langue, s’affirme chaque jour davantage comme une entité destinée à disposer d’elle-même. » De Gaulle n’a pas improvisé sa déclaration de Montréal, elle faisait partie d’une pensée cohérente. Heureusement, les lecteurs intéressés pourront retrouver le texte de ce discours dans L’Action nationale du mois d’avril 2017. De Gaulle ne parlait pas pour ne rien dire et on comprend mieux sa décision d’annuler la portion canadienne de son voyage si les Canadiens jugeaient d’avance que ce qu’il allait leur dire était inacceptable.

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