Chroniques catalanes

L'auteur remercie Consol Perarnau qui l’a guidé dans la connaissance de la Catalogne.

Ces chroniques portent sur le processus d’autodétermination du peuple catalan qui s’est concrétisé par la tenue d’un référendum le 1er octobre dernier. Je me suis rendu à Barcelone du 24 septembre au 2 octobre comme participant à la délégation québécoise organisée par le Réseau Québec-monde. J’avais aussi obtenu l’accréditation de la Generalitat pour agir comme observateur international et surveiller le déroulement du vote. Ces chroniques forment en quelque sorte un journal de bord de ce voyage où se mêlent récit de vie et analyse politique. Ce journal relate au jour le jour les rencontres avec les principaux acteurs du mouvement indépendantiste catalan. Il compare aussi à l’occasion l’évolution du mouvement indépendantiste québécois et celui du mouvement catalan. 

Chroniques catalanes-1
Détour par l’Occitanie

Mon rapport à la question catalane remonte au référendum québécois de 1980. Après l’amère défaite du 20 mai, j’ai écrit avec la poétesse Michèle Lalonde un petit livre intitulé « Cause commune  : manifeste pour une internationale des petites cultures » que nous avions rédigé à l’intention de nos interlocuteurs étrangers qui avaient soutenu la cause québécoise durant la campagne référendaire. Notre initiative faisait suite à des échanges suivis avec des intellectuels et militants étrangers et notamment les militants occitans avec qui nous avions entrepris une réflexion sur la nature de la revendication nationalitaire. Nous y dénoncions une forme d’isolationnisme qui affectait les nationalistes québécois qui manifestaient une relative indifférence à ce qui se passait ailleurs dans le monde et se réclamaient de l’américanité pour occulter les solidarités idéologiques avec d’autres peuples qui luttaient pour leur identité nationale. Nous agissions au Québec comme si notre cas était unique et avait peu de chose en commun avec d’autres luttes de libération nationale. Il ne fallait pas selon certains stratèges bien-pensants miner nos chances de succès en prenant fait et cause pour d’autres mouvements de contestation de l’ordre constitutionnel établi. Ils pensaient bien sûr à la France qu’il ne fallait pas indisposer en soutenant les revendications corses, bretonnes ou occitanes. Il s’agissait pour nous de faire une mise en situation mondiale des revendications nationalitaires et de forger des liens avec les autres peuples en lutte pour leur liberté. Nous soutenions que nous n’étions pas seuls et que nous avions une cause commune à défendre qui appelait une solidarité de principe.

Cette solidarité théorique se transforma en liens directs avec le mouvement occitan à l’occasion d’un séjour de six mois que j’ai effectué à titre de professeur invité à l’Institut d’études politiques de Bordeaux, au trimestre d’hiver 1981. J’ai eu le bonheur d’y rencontrer Christian Coulon qui était lui aussi professeur à l’IEP et qui m’a introduit aux arcanes de la culture occitane. Spécialiste de l’Afrique, il connaissait tous les ressorts du colonialisme et se servait de son savoir pour critiquer l’uniformisation culturelle à l’œuvre dans les sociétés occidentales. Il militait pour le réveil de ce que les Français appelaient les « langues régionales ». Ce mouvement d’affirmation linguistique avait de profondes racines historiques, car la langue d’oc avait été une langue d’usage au sud de la Loire jusqu’au début du XXe siècle. Elle avait été éradiquée par la politique d’assimilation linguistique de l’État français qui utilisait l’école obligatoire et le service militaire pour franciser les « Français ».

Se greffaient aussi à la lutte linguistique des enjeux socio-économiques. Le mouvement occitan se battait contre la désindustrialisation et le dépeuplement du midi de la France au profit du nord et des grandes villes. « Nous voulons vivre au pays » était le mot d’ordre de ce mouvement. Mais contrairement à la lutte du peuple québécois, les Occitans n’exprimaient pas publiquement de revendication politique et territoriale, ils n’envisageaient pas l’établissement d’un État indépendant. Ils se limitaient à demander la décentralisation et la régionalisation du pouvoir politique. La survie de leur langue était la motivation principale de leur engagement et ils nous enviaient d’avoir pu adopter la loi 101 qui, en principe, devait endiguer les forces d’uniformisation linguistique. Le temps montrera qu’une politique linguistique dans un État provincial ne suffit pas à pérenniser une langue minoritaire. Un peuple annexé à un autre État ne peut se développer que s’il contrôle tous les pouvoirs politiques.

Je pris contact pour la première fois avec la Catalogne lors des vacances de Pâques de 1981 en me rendant à Formentera, une petite île des Baléares. Je fis escale à Barcelone qui était à l’époque une ville moins pimpante et prospère qu’aujourd’hui. La dictature de Franco avait entravé le progrès de cette ville qui avait résisté farouchement aux exactions des phalangistes durant et après la guerre civile. Franco avait interdit l’enseignement du catalan qui ne fut rétabli qu’en 1979 avec la constitution de la province autonome de Catalogne. Le renouveau catalan commençait timidement à se manifester au début des années quatre-vingt par l’émergence d’une culture dynamique qui se manifestait, aux yeux du touriste, dans la restauration et aussi dans la littérature. Je suis devenu un adepte des aventures de Pepe Carvalho, détective privé imaginé par Manuel Vasquez Monthalban qui était tout comme moi un amateur de bonne chère et qui disait de la cuisine qu’elle était une métaphore de la culture. Les romans de Monthalban étaient d’ailleurs truffés de recettes typiques de la Catalogne qui ont été publiées dans un recueil intitulé Les recettes de Carvalho. Meurtre au comité central est le premier de ses romans que j’ai dévoré avant d’absorber le reste de son œuvre.

L’identité catalane à cette époque était plutôt discrète et s’affichait surtout par la présence du drapeau catalan à rayures rouge et or accroché à quelques balcons du Barrio Gotico. La langue catalane était parlée, mais essentiellement dans l’espace privé. L’aire de rayonnement du catalan dépasse largement les frontières de la Catalogne, cette langue est parlée dans quatre États européens  : Andorre, en France dans les Pyrénées orientales, aux îles Baléares, dans la province de Valence et même dans une région de la Sardaigne. La renaissance catalane sera rendue possible par le rétablissement de la Generalitat, une instance politique catalane qui existait déjà au Moyen Âge, mais qui avait été abolie en 1716 et qui fut rétablie une première fois par les républicains en 1936, pour être abolie de nouveau en 1939 suite à l’invasion des troupes de Franco. Le passage à la démocratie après la mort de Franco redonnera aux Catalans une nouvelle autonomie politique. Ils s’en serviront pour redonner droit de cité à la langue catalane en l’imposant dans l’enseignement.

J’ai compris lors de ce premier voyage que les revendications linguistiques des Catalans étaient très différentes de celles des Québécois. Au Québec, on s’est servi du pouvoir politique pour imposer le français comme seule langue officielle, langue des affaires, de l’administration, du commerce, etc. Il s’agissait d’enrayer les ravages du bilinguisme qui menait à l’assimilation des francophones. En Catalogne, on utilise l’autonomie politique pour faire reconnaître le bilinguisme castillan-catalan, dans l’administration et dans la vie économique. Il fallait d’abord que les Catalans puissent apprendre à parler catalan à l’école, qu’ils puissent avoir accès à des médias en catalan et que l’administration publique puisse utiliser cette langue. Le but était de faire du catalan une langue d’usage public, car dans le cadre constitutionnel espagnol, l’article 3 impose l’usage du castillan sur tout le territoire espagnol. A titre d’exemple, mentionnons le fait que les Catalans ne peuvent pas parler leur langue au parlement espagnol. De même dans le cadre constitutionnel espagnol, les Catalans n’ont pas pu faire reconnaître leur langue par l’Union européenne. Dans le cadre du statut d’autonomie, les Catalans doivent connaître les deux langues officielles et ont la possibilité d’utiliser l’une ou l’autre. À moyen terme, l’indépendance mettra fin à cette suprématie du castillan.

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Un échange Québec-Catalogne

Il semble y avoir un lien entre les référendums et mon rapport à la Catalogne. Mon deuxième contact avec la réalité catalane eut lieu en 1998. Le référendum presque gagnant de 1995 avait attiré l’attention des peuples en lutte qui espéraient se libérer de l’oppression nationale. Le Québec était à l’avant-garde du combat pour la préservation des identités nationales et servait de modèle. La loi 101 avait inspiré la législation linguistique du gouvernement catalan qui imposa l’usage du catalan dans l’espace public, dans l’administration, dans l’enseignement, etc. Mais le Québec, en raison de la loi sur le financement des partis et de sa loi sur les référendums, servait aussi de modèle pour les peuples qui aspiraient à devenir indépendants. Le journal La Vanguardia disait en 2007 que la Catalogne était le pays où il y avait le plus de spécialistes du Québec. (3 avril 2007)

À l’automne 1998, je donnais un séminaire de recherche sur la communication électorale à l’Université de Montréal. Je reçus alors la visite d’une jeune femme qui dans un bon français me demanda de pouvoir participer à mon cours à titre d’auditrice libre. Elle m’expliqua qu’elle était de Barcelone et qu’elle travaillait comme conseillère en communication du parti Esquerra Republicana de Catalunya (ERC), un parti indépendantiste catalan de gauche. Ce parti fondé en 1931 avait une longue histoire de résistance à la dictature. La moitié de ses 70 000 militants furent obligés de s’exiler et un quart furent incarcérés, exécutés ou moururent durant la guerre civile. Le parti dut entrer en clandestinité.

Suite à la transition démocratique, ERC put renaître et obtenir à la fin des années quatre-vingt-dix 9 % des votes et 13 députés. Margot Pascual travaillait pour le président de ce parti (Josep-Lluís Carod-Rovira) et voulait connaître les stratégies de communication utilisées par le Parti québécois au référendum de 1995, car, me disait-elle, la Catalogne espérait suivre le chemin du Québec et organiser un référendum d’autodétermination un jour.

Elle arrivait à point nommé, car il y avait justement une élection au Québec. Je l’ai donc pilotée dans le mouvement indépendantiste en lui faisant rencontrer des députés et des militants. Nous avons participé à des assemblées publiques, analysé le matériel publicitaire et la couverture médiatique selon un protocole de recherche que j’avais déjà expérimenté aux élections fédérales de 1993, aux élections de 1994 et au référendum de 1995 (voir La Bataille du Québec, tome 1, 2, 3 publiés en collaboration avec Jean H Guay, chez Fides).

Quelques années plus tard, elle me renvoya l’ascenseur. Alors que j’étais en poste à Paris comme directeur du centre de coopération interuniversitaire franco-québécois, elle m’invita à faire une conférence à l’Institut des sciences politiques et sociales de Barcelone où je traitai du rôle de la télévision dans la construction de l’identité nationale au Canada. Elle me fit rencontrer le responsable des relations internationales de son parti ERC et des journalistes qui m’expliquèrent comment les médias catalans cherchaient pour leur part à construire l’identité catalane.

Je pus mesurer à cette occasion la faiblesse du mouvement indépendantiste québécois qui ne contrôlait aucun média alors que le mouvement catalan pouvait compter sur la complicité de deux journaux, de nombreuses radios, et de la télévision publique catalane, TV3. On peut sans doute trouver dans cette différence un des facteurs explicatifs du déclin relatif du mouvement indépendantiste au Québec comparativement à la croissance du mouvement catalan. La Catalogne, à la différence du Québec, possède la compétence de régulation de l’audiovisuel, fonction exercée par le CRTC au Canada. C’est l’autorité catalane qui octroie les licences aux fournisseurs de service et contrôle les prestations du service public. Ainsi, la télévision publique catalane a le mandat de produire des émissions à partir d’une perspective catalane. Les médias publics catalans qu’on qualifie de « nationaux » ont joué un rôle central dans la création d’une sphère publique catalane et ont été un instrument de promotion et de normalisation de la langue catalane. Si hier, c’était le Québec qui servait d’exemple à la Catalogne, aujourd’hui c’est l’exemple catalan qui peut nous inspirer.

Chroniques catalanes-3
Que lire sur la Catalogne en français ?

En préparation de mon voyage, j’ai cherché des publications récentes en langue française sur la vie politique de la Catalogne, mais j’ai trouvé peu de références intéressantes. Je recommande toutefois le numéro spécial publié par L’Action nationale en septembre 2011 « Catalogne  : la résilience d’une nation ». La publication de ce numéro faisait suite à une opération de visibilité que Robert Laplante et moi avions organisée au printemps 2011 pour renforcer nos liens avec les Catalans et faire connaître la cause catalane aux Québécois. Nous avions alors reçu Ernest Benach i Pascual, président du parlement de Catalogne (2003-2010), et Jordi Porta i Ribalta, président de la Fundació Enciclopèdia Catalana et président de l’association Omnium cultural (2002-2010). Pendant trois jours, nous les avons introduits dans les milieux nationalistes, nous avons tenu des conférences de presse et organisé des conférences publiques.

Conscient de la nécessité de laisser des traces, nous avons alors demandé à Èric Viladrich i Castellanas et à Agustí Nicolau-Coll de préparer ce numéro spécial en sollicitant les meilleurs analystes catalans pour expliquer les principaux enjeux de la lutte catalane. Nous avons fait traduire ces textes pour les publier dans la revue. On y trouve des analyses éclairantes sur la situation linguistique de la Catalogne, sur l’économie, sur la montée du mouvement indépendantiste, sur les phénomènes migratoires et la diversité culturelle, sur l’exercice de l’autonomie politique, sur la présence de la Catalogne dans le monde et sur les relations entre le Québec et la Catalogne. Ces textes offrent un panorama complet de la réalité catalane.

Robert Laplante présentait ainsi l’objectif de ce numéro  : « Le Québec et la Catalogne ont en commun le même défi  : trouver les voies politiques et les formes d’affirmation qui leur permettront de s’émanciper à l’heure des grands ensembles. » Pour bien saisir les enjeux et les difficultés de la lutte catalane, il faut tenir compte de certaines différences. Il faut d’abord savoir qu’à la différence du Québec où les francophones sont majoritaires, en Catalogne, en raison des flux migratoires provenant en particulier du sud de l’Espagne et de l’Amérique latine, les Catalans sont en minorité. Il y a moins de personnes qui ont le catalan comme langue maternelle que de personnes qui ont le castillan comme langue maternelle. Les pouvoirs dont disposent les deux provinces sont différents puisque la Catalogne ne contrôle pas ses impôts et n’a pas son mot à dire en matière d’immigration qui est un domaine réservé au pouvoir espagnol. Le Québec dispose d’une plus grande marge de manœuvre sur la scène internationale en raison de la théorie de l’extension des pouvoirs internes à l’externe. L’action de la Catalogne est plus limitée et discrète.

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La montée de l’indépendantisme

Comment les Catalans en sont-ils arrivés à organiser le référendum du 1er octobre ? Au XXe siècle, la dure répression de la dictature fasciste a influencé la trajectoire du mouvement nationaliste catalan en l’obligeant à centrer la mobilisation plus sur des enjeux culturels que politiques ce qui explique que la politisation de la question catalane est plutôt récente.

Pour Jordi Pujols qui fut l’incarnation de ce nationalisme culturel, le mouvement devait d’abord se reconstruire en exploitant au maximum les pouvoirs « autonomiques ». La revendication indépendantiste restait très minoritaire dans l’opinion publique. Ainsi le parti de Pujols (CiU  : Convergence et Union) put gouverner la Generalitat pendant 23 ans. L’intransigeance de Madrid face aux revendications catalanes montrera les limites de cette stratégie autonomiste. Au début des années 2000, les forces politiques indépendantistes se renforceront en réaction au centralisme espagnol qui refuse d’étendre les compétences de l’État catalan et combat le processus de revalorisation de la langue catalane. Cette prise de conscience sera amplifiée par ce qu’on appelle chez nous le déséquilibre fiscal, les Catalans payant plus d’impôts à Madrid que ce qu’ils reçoivent en retour. Ce fut Esquerra Republicana de Catalunya qui servit de catalyseur à cette montée de l’indépendantisme. Il se présente aux élections de 1992 avec ce mot d’ordre  : « Cap sur l’indépendance » et fit élire 11 députés. Ce parti associait l’indépendance à la démocratie, à l’Union européenne et au progrès social.

La montée en puissance de l’indépendantisme s’explique aussi par l’activisme de la société civile qui se mobilisa de façon symbolique en faveur de l’indépendance en attirant les jeunes par des manifestations festives sur le plan sportif et musical mettant en valeur le drapeau indépendantiste et les sélections catalanes de football. L’organisme Omnium cultural dont la devise est « Langue, culture, pays » fut le fer de lance de cette affirmation identitaire. De grandes manifestations populaires marquèrent la montée de l’indépendantisme avec des slogans comme « Nous sommes une nation, nous avons le droit de décider » en réponse à la suppression de la référence à la Catalogne comme nation dans l’article 1 du Statut d’autonomie et en 2010 « Nous sommes une nation et nous disons  : assez ».

Pour cristalliser la ferveur populaire, les Catalans organisèrent des consultations citoyennes sur l’indépendance. Des centaines de municipalités organisèrent des référendums « non contraignants » avec des résultats supérieurs à 90 % en faveur de l’indépendance.

L’intransigeance de la cour constitutionnelle espagnole qui annula de nombreux articles du statut d’autonomie en 2010 et refusa de reconnaître à la Catalogne le statut de nation provoqua l’indignation non seulement des indépendantistes, mais aussi des démocrates. Un tribunal constitutionnel nommé par le gouvernement de Madrid invalidait des articles du nouveau statut d’autonomie votés par un référendum tenu le 18 juin 2006. Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase de la colère populaire et entraîna une manifestation unitaire, le 10 juillet 2010, regroupant plus d’un million de personnes sous la bannière  : « Nous sommes une nation. C’est nous qui décidons. » Les sondages indiquèrent que l’option indépendantiste était devenue majoritaire. Un autre référendum organisé par la Generalitat eut lieu le 9 novembre 2014. Plus de deux millions de personnes votèrent à 81 % en faveur de l’indépendance. Mais ce résultat a été déclaré nul par le Tribunal constitutionnel et le gouvernement espagnol entreprit des poursuites contre les dirigeants catalans.

Le pas décisif fut franchi avec l’élection d’un gouvernement indépendantiste aux élections de 2015 où la coalition « Ensemble pour le oui » (Junts pel Si) dirigée par Artur Mas obtint 47,8 % des votes et une majorité absolue des sièges au parlement. À la suite d’une crise au sein de la coalition gouvernementale, en janvier 2016, Artur Mas démissionna pour ne pas nuire à l’indépendance et fut remplacé par Carles Puigdemont. Le 6 octobre 2016, le parlement adopte une feuille de route devant mener à un référendum en septembre 2017. L’intransigeance du gouvernement espagnol et son centralisme extrême, refusant d’instituer la diversité culturelle dans le système politique espagnol, ont suscité l’indignation et alimenté la montée du mouvement indépendantiste.

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La feuille de route catalane

La démarche d’accession à l’indépendance fait débat au Québec depuis 1974. Le Parti québécois avait depuis sa fondation préconisé l’élection référendaire selon laquelle un vote pour le PQ était un vote pour l’indépendance qui serait proclamée à la suite de l’élection d’une majorité de députés indépendantistes. Mais en 1974 par souci électoraliste, il changea de stratégie en dissociant l’élection d’un parti indépendantiste et l’accession à l’indépendance. Il n’était plus question d’élire des députés indépendantistes pour faire l’indépendance, mais pour tenir un référendum consultatif suivi de négociation constitutionnelle dont l’issue n’était pas prévisible. On avait même prévu l’éventualité d’un deuxième référendum. Depuis quarante ans, les indépendantistes québécois passent plus de temps à débattre de la procédure d’accession à l’indépendance et de l’opportunité de tenir un référendum que des avantages de faire l’indépendance. Cette stratégie a aboutit à deux échecs référendaires, mais elle a obligé l’État canadien à reconnaître l’exercice du droit à l’autodétermination des Québécois même si depuis 1995 le Canada tente de rétropédaler avec sa loi sur la clarté et de remettre en cause la légalité du processus référendaire décidé par l’Assemblée nationale du Québec.

Comment les Catalans voient-ils la démarche d’accession à l’indépendance ?

Le parlement catalan, comme celui du Québec, a invoqué à plusieurs reprises le droit inaliénable du peuple catalan à l’autodétermination en adoptant diverses résolutions en 1989, en 1998 et en 2010. Mais à la différence du Canada, le gouvernement espagnol n’a pas reconnu le droit des Catalans à l’autodétermination et a interdit la tenue du référendum en 2014. Les dirigeants catalans optèrent alors pour une autre stratégie et choisirent de procéder par une « élection référendaire ».

À cette fin, ils adoptèrent, le 30 mars 2015, une feuille de route devant mener à l’indépendance. Les partis s’engageaient à définir leur programme de telle sorte qu’un vote en leur faveur représente un appui favorable à l’indépendance de la Catalogne. L’élection d’une majorité de députés indépendantistes enclencherait le processus d’accession à l’indépendance. Suite aux résultats des élections, le parlement devait adopter une déclaration initiale de souveraineté, annonçant le début du processus vers la proclamation d’un nouvel État. On précisait même que le processus de transition démocratique ne serait en aucun cas soumis à la validité juridique ou à d’éventuelles contestations de cette déclaration par le gouvernement espagnol. On prévoyait aussi l’élection d’une assemblée constituante qui avait le mandat de rédiger la nouvelle constitution de la Catalogne dans un délai de 10 mois, cette constitution devant être soumise en fin de parcours à un référendum. Cette feuille de route fut approuvée par les organisations suivantes  : Convergence démocratique de Catalogne, Esquerra Republicana de Catalunya, l’Assemblée nationale catalane, Association des municipalités pour l’Indépendance et Omnium culturel.

Ce scénario fut toutefois modifié en 2016 pour répondre à l’intransigeance de Madrid. Les partis indépendantistes ont décidé, pour légitimer leur démarche aux yeux de l’Union européenne, de procéder par la tenue d’un référendum décisionnel qui enclenchera l’accession à l’indépendance. La feuille de route reste inchangée à la différence près qu’on remplace l’élection par un référendum.

Le 6 octobre 2016, le parlement catalan a adopté une Déclaration de souveraineté et du droit de décider du peuple de Catalogne. Cette loi régit la tenue d’un référendum d’autodétermination contraignant relatif à l’indépendance de la Catalogne. Elle définit le peuple catalan comme sujet politique souverain dont la volonté prime sur toute autre autorité politique. Elle présente le libellé de la question  : « Voulez-vous que la Catalogne soit un État indépendant sous forme de république ? » Enfin, elle fixe la date du référendum au 1er octobre 2017.

Le 6 septembre dernier, le parlement catalan a adopté une loi de « transition juridique et de fondation de la République » pour préparer la « déconnexion » de la région avec le reste de l’Espagne. Cette loi confie à l’État catalan toutes les compétences de l’État espagnol sur le territoire catalan tout en garantissant aux citoyens la continuité des lois et des institutions, en matière de justice, de sécurité, de santé ou de fiscalité notamment, durant la période de mutation vers l’indépendance. Si le OUI l’emporte le 1er octobre, dans les jours qui suivent le parlement proclamera unilatéralement que la Catalogne est désormais une république indépendante, sans aucun lien législatif et administratif avec l’Espagne. L’élection de l’assemblée constituante est prévue pour mars 2018.

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De l’utilité d’un pouvoir autoritaire

L’État espagnol n’a pas une longue tradition démocratique. Quarante ans de dictature franquiste ont marqué les esprits et imposé une culture politique autoritaire. Certes, il y a eu une transition démocratique après la mort de Franco, mais comme le mot le dit, celle-ci s’est faite sans éliminer l’ancienne classe dirigeante. Si on a réformé les institutions, on n’a pas transformé les esprits.

L’État espagnol est unitaire ; la nation espagnole se définit comme une et indivisible. Les dirigeants espagnols de gauche comme de droite partagent cette vision unitaire et refusent de reconnaître l’existence d’autres nations sur le territoire espagnol.

L’État espagnol a utilisé les tribunaux pour enrayer la montée de l’indépendantisme catalan. La cour constitutionnelle espagnole a refusé de reconnaître la nation catalane et a invalidé les chapitres du statut d’autonomie qui renforçaient l’usage du catalan. Le gouvernement espagnol a refusé également de reconnaître le droit à l’autodétermination des Catalans. Il a intenté des procès et condamné les dirigeants indépendantistes qui ont organisé le référendum de 2014. L’État espagnol a peur du peuple et ne veut pas qu’il se prononce sur son statut politique. La Cour a suspendu la loi catalane sur le référendum et le gouvernement Rajoy a annoncé des mesures répressives pour empêcher la tenue du référendum le 1er octobre. Il a donné l’ordre aux forces policières de prendre « les mesures nécessaires pour saisir les moyens ou instruments destinés à préparer ou organiser le référendum illégal. » Saisie des urnes et du matériel électoral ; menace d’emprisonnement des maires qui participeraient à l’organisation du référendum ; poursuites contre M. Puigdemont et chaque membre de son gouvernement, les accusant de désobéissance, ce délit pouvant entraîner des peines allant jusqu’à huit ans de prison ; fermeture du site internet faisant la promotion du référendum et interdiction aux médias de diffuser de publicité institutionnelle liée au référendum, telles sont les mesures répressives annoncées par Madrid. On ne se prive pas dans la capitale madrilène d’évoquer une possible intervention de l’armée. Ce faisant, Madrid nie la légitimité des institutions démocratiques catalanes et impose un état de siège latent.

La répression est une arme à deux tranchants  : elle peut inspirer la peur et paralyser l’action ou encore elle peut susciter l’indignation et accroître la détermination et la combativité. Les Catalans choisiront-ils de reculer ou accepteront-ils l’affrontement avec l’État espagnol ? La théorie des jeux nous indique que lorsque deux acteurs ont à faire un choix stratégique dans une situation de conflit, celui qui choisit de reculer perdra alors que celui qui va jusqu’au bout dans l’affrontement fera des gains. Jusqu’à présent la stratégie de confrontation adoptée par les dirigeants catalans a eu des effets positifs sur la mobilisation des citoyens, l’intransigeance de Madrid favorisant la montée de l’indépendantisme.

Les coûts de la répression pour Madrid risquent d’être beaucoup plus lourds que pour la Catalogne, car le jusqu’au-boutisme madrilène impliquerait la suspension des institutions démocratiques et des libertés civiles. L’Espagne ne peut pas se payer le luxe d’une période d’instabilité politique. Ses finances sont exsangues et un ralentissement de l’activité économique serait catastrophique pour sa dette déjà lourde. De plus, l’image d’une armée qui empêche par la force des armes des civils de voter rappellera les jours sombres de la dictature franquiste et sera très néfaste à l’étranger. Le dérapage autoritaire suscitera la réprobation des mouvements qui croient à la démocratie. L’emprisonnement des chefs indépendantistes démocratiquement élus enverra un message dirimant disant que la voie électorale est fermée pour opérer un changement politique. Madrid joue avec le feu en déconsidérant le processus démocratique. Elle dit aux citoyens qu’ils ne peuvent pas choisir leur statut politique, qu’ils sont asservis à la raison d’État, qu’ils ne peuvent exercer leur libre arbitre et décider par eux-mêmes de ce qui est bon pour eux. C’est une remise en question des acquis de la culture démocratique et un retour au despotisme.

La répression est la suite logique de l’intransigeance manifestée par le pouvoir espagnol à l’égard des revendications nationalitaires. Cette rigidité espagnole a jusqu’à présent stimulé la détermination et la combativité des Catalans. Si dans le passé, la sanglante répression fasciste n’a pas vaincu la résistance des Catalans, on peut supposer que celle qui s’annonce renforcera aussi la résilience de la nation catalane. Madrid risque de perdre ce bras de fer.

Chroniques catalanes-7
La Catalogne en chiffres

Dans tous les mouvements d’émancipation nationale, il y a des revendications linguistiques, culturelles et politiques qui justifient l’accession à l’indépendance. Mais il y a aussi des raisons économiques qui motivent le changement de statut politique. Quels sont les enjeux économiques de l’indépendance de la Catalogne ? (Les données que j’utilise sont tirées d’Eurostat.)

La réaction répressive de l’État espagnol au référendum d’autodétermination s’explique largement par les effets que l’indépendance provoquerait sur l’économie espagnole. Celle-ci ferait passer l’économie espagnole du 5e rang à la 14e position des économies de l’Union européenne et risquerait d’accroître son déficit et sa dette.

Premier constat  : l’économie catalane est beaucoup plus dynamique et prospère que celle de l’Espagne. La Catalogne est le moteur industriel de l’économie espagnole. Alors que la population catalane représente seulement 16 % de l’ensemble de la population espagnole, elle génère 20 % du produit intérieur brut de l’Espagne. Ses principales industries sont à fortes valeurs ajoutées  : l’automobile, la chimie, l’agroalimentaire, la pharmacie. La Catalogne est la principale région touristique de l’Espagne avec 18 millions de touristes par année. Elle attire 25 % des investissements étrangers. Le taux de chômage est de 13,2 % en Catalogne, mais il atteint presque 20 % pour l’ensemble de l’Espagne. Le poids de la fonction publique est deux fois moindre en Catalogne avec 8 % de la main-d’œuvre active alors que cette proportion est de 16 % en Espagne.

Le produit intérieur brut par habitant est de 27 700 euros en Catalogne et seulement de 23 000 euros en Espagne. Si la Catalogne devenait indépendante, son PIB par habitant serait supérieur à celui de l’Italie et se situerait au-dessus de la moyenne des pays européens qui est de 25 000 euros. La dette espagnole est estimée en 2016 à 99,4 % du PIB alors que celle de la Catalogne n’est que de 33 % de son PIB. L’Espagne est avec la Grèce un des maillons faibles de l’Union européenne puisqu’elle ne respecte pas le pacte de stabilité qui prévoit que le déficit public ne doit pas dépasser 3 % de son PIB alors qu’il est de 5 % ce qui en fait un État délinquant. L’indépendance de la Catalogne amplifierait le poids de ce déficit et pourrait enclencher des sanctions de Bruxelles. Les Catalans disposent à cet égard d’un moyen de pression sur l’Espagne en la menaçant de lui laisser les 1 095 milliards de dette publique, ce qui ferait passer le ratio déficit/PIB à 122 %.

La gestion centralisée de l’économie par l’État espagnol alimente les revendications catalanes puisque la politique fiscale espagnole nuit au développement de la Catalogne. Les Catalans ont le sentiment d’être les vaches à lait de l’Espagne. Ils se plaignent d’une fiscalité injuste, de l’archaïsme du droit du travail, du mauvais état des infrastructures et du gaspillage de fonds publics pratiqué par l’État espagnol. La Catalogne en restant dans l’Espagne perd 16 milliards d’euros par année, soit 8 % de son PIB qu’elle verse en contributions à l’Espagne, mais qui ne lui reviennent pas en services et en investissements. Les indépendantistes font valoir que la sortie de l’Espagne permettra de mettre l’État et les fonds publics au service de l’économie catalane au lieu d’alimenter le gouffre financier de Madrid.

Ces données montrent pourquoi les Catalans ont intérêt à gérer leurs propres affaires, mais aussi pourquoi l’Espagne veut à tout prix empêcher le référendum d’autodétermination. Au lieu de négocier une réforme institutionnelle avec la Catalogne, l’Espagne a choisi la ligne de l’intransigeance et de l’affrontement qui en retour alimente encore plus la détermination des Catalans à se gouverner eux-mêmes. La démocratie semble bien fragile lorsque les intérêts de la classe dominante sont en jeu.

Chroniques catalanes-8
Les partis qui forment la coalition indépendantiste

Le système politique de Catalogne est plus complexe que celui du Québec. Du fait du mode de scrutin proportionnel, les divers partis doivent former des coalitions pour gouverner et ces coalitions changent fréquemment de partenaire. Là aussi, deux clivages politiques se croisent  : celui droite-gauche et celui Catalogne-Espagne qui depuis 2010 s’est imposé comme axe principal d’alignement. Le succès des indépendantistes catalans aux élections du 27 septembre 2015 résulte d’une nouvelle alliance électorale entre les diverses forces indépendantistes  : « Junts pel si », formé par Convergence démocratique de Catalogne CDC et Gauche républicaine de Catalogne (ERC), a obtenu 62 sièges avec 40 % des votes et Candidatures d’unité populaire (CUP) a récolté 8 % des votes et 10 sièges ce qui lui donnait la balance du pouvoir et permettait aux indépendantistes de former un gouvernement majoritaire.

La Convergence démocratique catalane (CDC)

Ce parti fut fondé en 1974 et il a formé, de 1979 à 2015, une coalition avec l’Union démocratique de Catalogne (UDC, démocrate-chrétien) nommée Convergence et Union (CiU) qui a gouverné de 1980 à 2003 sous le leadership de Jordi Pujol. Celui – avait été condamné à 7 ans de prison en 1960 pour avoir chanté l’hymne national catalan devant Franco. Il fut le premier président élu de la Catalogne après la mort de Franco. Son mot d’ordre était « construire le pays ». Il lança la politique de valorisation du catalan et joua l’Europe contre Madrid. Bien qu’ayant toujours été nationaliste, la CDC n’a embrassé que récemment la cause indépendantiste, sous l’impulsion d’Artur Más, ce qui a entraîné la fin de la coalition avec l’Union démocratique de Catalogne.

 Gauche républicaine de Catalogne (ERC)

La Gauche républicaine de Catalogne (ERC) est un parti fondé en 1931 et qui prône l’indépendance depuis 1992. Ce parti a participé au gouvernement catalan entre 2003 et 2010 afin d’obtenir un accroissement de l’autonomie de la région. Il fit alliance alors avec le Parti socialiste et avec Initiatives pour la Catalogne, un parti vert. Comme son nom l’indique, ce parti milite aussi pour l’abolition de la monarchie. Depuis 2011, il a donné la préséance dans sa stratégie politique à la réalisation de l’indépendance sur le projet de société ce qui lui a permis de faire alliance avec Convergence et union qui est un parti nationaliste modéré. Aux élections de 2015, il a présenté des listes communes avec CDC, listes appelées « Junts pel si » qui ont permis de faire élire un gouvernement indépendantiste.

Candidatures d’unité populaire (CUP)

Candidatures d’unité populaire (CUP) fut fondé en 1986. Ce parti politique indépendantiste d’extrême gauche s’est longtemps limité à participer aux élections municipales. Il s’est présenté pour la première fois à des élections catalanes en 2012 et a obtenu trois sièges au parlement catalan. En 2015, il connaît une nette progression avec 10 sièges, ce qui lui permet de jouer rôle d’arbitre au parlement entre les partis indépendantistes et les partis « unionistes ». Il a apporté son soutien au gouvernement indépendantiste, mais à la condition qu’Artur Mas (CDC), président sortant de la Generalitat jugé trop conservateur, se retire au profit de son camarade de parti Carles Puigdemont.

Il y a une différence majeure entre le Québec et la Catalogne, car les partis catalans sont en concurrence à tous les paliers électifs  : aux élections européennes, aux élections espagnoles, aux élections catalanes et aux élections municipales. Cette logique multi-niveaux disperse les rivalités de pouvoir et donne plus de souplesse aux alliances en facilitant les négociations, car les partis peuvent faire des concessions sur le plan municipal pour obtenir en échange d’autres concessions sur le plan régional ou espagnol. Cette logique du compromis s’applique aussi sur le plan programmatique, car les partis indépendantistes en Catalogne font primer le projet national sur le projet social et acceptent de remettre à plus tard la mise en œuvre de politiques publiques conformes à leur idéologie pour favoriser la cohésion et la convergence nécessaire à l’obtention de l’indépendance.

Chroniques catalanes-9
La société civile catalane

À la différence du Québec où l’indépendantisme fut principalement porté par des partis politiques depuis les années 60, en Catalogne ce fut la société civile qui se substitua aux partis pour promouvoir l’indépendantisme catalan jusqu’à la fin du XXe siècle. Omnium cultural, l’Assemblée nationale catalane et l’Association des municipalités pour l’indépendance ont favorisé l’adhésion des Catalans à l’indépendance. Ces associations de la société civile ont joué un rôle décisif dans l’organisation des manifestations comme celles du 11 septembre 2012 qui s’est répétée par la suite année après année en réunissant plus d’un million de personnes. Elles assurèrent aussi le succès de consultations qui débouchèrent sur l’organisation du référendum symbolique du 9 novembre 2014 où plus de deux millions de Catalans votèrent et où le OUI à l’indépendance recueillit 81 % des suffrages. L’action locale pour promouvoir l’indépendance enracina profondément le sentiment d’appartenance à la Catalogne.

Omnium cultural a été créé le 11 juillet 1961 alors que l’usage du catalan était interdit. Cette association a existé sur une base clandestine jusqu’en 1967 où elle put fonctionner au grand jour après avoir gagné un procès sur le droit d’association. Son but était de promouvoir la culture et la langue catalane. Après le rétablissement de la démocratie, elle mobilisa ses membres pour défendre le droit à l’autodétermination du peuple catalan et fit pression sur les partis politiques pour qu’ils s’engagent à tenir un référendum sur l’indépendance. Elle compte 68 000 membres répartis dans 40 sections locales.

L’Associació de Municipis per la Independència (AMI) (Association de communes pour l’indépendance) est une organisation qui regroupe les collectivités locales qui souhaitent défendre les droits nationaux de la Catalogne et qui a pour objectif de promouvoir l’exercice du droit à l’autodétermination. L’organisme a été officiellement constitué à Vic le 14 septembre 2011. Elle regroupait à l’origine les maires de 156 municipalités. Elle en compte aujourd’hui 715.

L’Assemblée nationale catalane (ANC) fut fondée en 2012. Elle comptait, en 2015, 80 000 membres répartis dans 10 régions et avait des sections dans 37 pays. À la fin du mois de juin 2012, elle participa à l’organisation de la campagne « Marche vers l’indépendance » sous la devise « Catalunya, nou estat d’Europa » qui se concrétisa par des actions joyeuses, symboliques et revendicatives sur tout le territoire. Le 11 septembre est une journée historique, à la fois par le nombre élevé de participants et par l’atmosphère clairement indépendantiste de la marche. Les estimations varient de 1,5 million d’après la Garde civile de Barcelone et le département de l’Intérieur catalan à 2 millions d’après les organisateurs. Elle fit signer des pétitions pour qu’un référendum sur l’indépendance soit organisé en 2014 et demanda aux élus au cas où ce référendum ne serait pas autorisé par Madrid qu’ils déclarent unilatéralement l’indépendance. Le 11 septembre 2014, l’ANC organise une nouvelle manifestation à laquelle participent entre 1,8 et 2 millions de personnes. Les manifestants forment un énorme « V » le long de deux larges artères de Barcelone, visible depuis le ciel .

Le dynamisme de ces organisations et leur capacité de mobilisation dans le passé suggèrent que la répression qui s’est abattue sur les institutions politiques catalanes ne réussira pas à enrayer le processus démocratique. Même si l’État catalan était paralysé, il peut être relayé par ces puissantes organisations fortement implantées dans les villes et les villages. Elles ont démontré dans le passé qu’elles pouvaient organiser des référendums et pourraient venir cette fois-ci prendre la relève de l’État. Un demi-siècle de résistance dans la clandestinité a forgé une tradition de résistance à l’oppression.

Chroniques catalanes-10
Premiers regards sur Barcelone

J’ai fait le voyage Paris-Barcelone en TGV. Le hasard m’a donné comme compagnon de voyage un avocat australien à la retraite comme moi qui venait pour la première fois en Catalogne. Il a été très surpris d’apprendre qu’il y aurait un référendum d’autodétermination. Paradoxalement, il venait à Barcelone pour apprendre l’espagnol. Cela m’a fait penser à tous ces étudiants français qui viennent étudier à Montréal pour apprendre l’anglais. Par une ruse dont l’histoire a le secret, la coopération France-Québec servait à l’anglicisation des jeunes Français.

La Catalogne culturelle commence bien avant les frontières de l’Espagne. J’en ai eu un premier aperçu en arrivant à Perpignan/Perpinyà. À la gare TGV, le bilinguisme français-catalan s’impose dans l’espace public. Il y a une langue qui s’ajoute au français, à l’anglais et à l’espagnol dans les annonces destinées aux passagers. À travers la fenêtre du train qui roule à 290 kilomètres/heure dans une campagne aux fermes prospères apparaissent dans le lointain des drapeaux catalans qui indiquent l’allégeance au pays. Il faut savoir qu’en Europe, il est très rare que les simples citoyens hissent sur leur propriété les symboles de l’identité nationale comme on le fait au Québec et aux États-Unis. L’usage des drapeaux est réservé aux institutions étatiques. On ne constate pas cette réserve en Catalogne. En sortant du métro Sagrada Familia au pied de la somptueuse et baroque cathédrale érigée par Gaudi, mon regard a été submergé par la profusion de banderoles qui pendaient aux balcons et aux fenêtres. De mon appartement, je peux voir cinq « Si » et trois drapeaux catalans. On pavoise en abondance pour affirmer son identité nationale et protester contre la décision de Madrid d’empêcher les Catalans de s’exprimer sur leur statut politique. Je n’ai vu aucun NON comme au Québec lors de la campagne référendaire de 1995. Les adversaires de l’indépendance n’osent pas s’afficher sans doute honteux d’être complices intellectuellement d’un État si peu démocrate.

Barcelone est une ville moderne, le métro est confortable et climatisé. Les lieux publics sont propres et arborés. On y sent la richesse même dans les banlieues que j’ai traversées où les tours d’habitation aux couleurs pastel ne sont pas délabrées comme celles que l’ont voit lorsqu’on arrive en train à Paris. Les rues en ce dimanche après-midi étaient arpentées par une jeunesse désinvolte qui prenait l’apéro dans les nombreux bars et cafés. Il faut dire qu’ils avaient raison d’être assoiffés avec plus de 30 degrés. Mais c’était aussi jour de fête. Le 24 septembre est la fête de la Mercé à Barcelone en l’honneur de Notre-Dame-de-Grâce qui est la patronne de Barcelone. Malgré son origine religieuse, cette fête est aujourd’hui l’occasion de célébrer la fin de l’été. C’est comme notre fête de l’Action de grâce. Les activités les plus populaires sont les défilés de géants et de grosses têtes, des constructions élaborées en papier mâché, qui représentent des personnages historiques, des bêtes fantastiques. Le public peut également assister à des démonstrations de casteliers, les tours humaines, en face de la mairie, à des feux d’artifice et à des concerts gratuits. Les Barcelonais ont le sens de la fête. Ces festivités ne les empêcheront pas demain d’être dans la rue pour manifester leur indignation et leur colère devant les diktats de l’État espagnol.

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Le plan B des Catalans

Le 25 septembre, je me suis joint ce matin au groupe des 30 Québécois qui sont venus observer le processus référendaire avec le Réseau Québec-monde. Il y a beaucoup de jeunes et quelques moins jeunes qui militent depuis longtemps pour l’indépendance du Québec et qui mettent beaucoup d’espoir dans la résilience du peuple catalan.

En matinée, nous avons été reçus à la permanence d’Esquerra republicana par Jordi Solé i Ferrando qui est député européen et qui connaît bien le Québec. Il nous a expliqué dans un excellent français la situation actuelle. Comme beaucoup de Catalans, il pense que le gouvernement de Madrid a commis une grave erreur stratégique en s’attaquant au processus référendaire et en voulant empêcher les Catalans de voter. Cette logique répressive a solidifié les alliances des forces indépendantistes et a même rallié des non-indépendantistes au droit de voter comme Podemos qui lutte pour plus de démocratie en Espagne. Ils estiment que l’Espagne a violé les libertés civiques en entravant le droit à l’information, à la liberté d’expression et à la participation civique qui sont garantis par la charte européenne des droits de l’homme. Madrid s’est aussi ridiculisé aux yeux des Catalans en stockant 10 000 policiers sur des bateaux de croisières dans le port de Barcelone. M. Ferrando pense que ces atteintes à la démocratie vont stimuler l’esprit de désobéissance légendaire des Catalans. Les dirigeants catalans ont prévu un plan alternatif. Il nous explique que les mesures répressives ne réussiront pas à empêcher le référendum, car la Gardia civile n’a pas réussi à trouver les boites de scrutins, il y a 760 maires qui ont accepté de mettre leurs locaux à la disposition du droit de vote, des imprimeries ont déjà réimprimé les bulletins de vote volés et plus d’un million de ces bulletins ont déjà été distribués à Barcelone. Enfin, les militants des partis indépendantistes sont mobilisés pour protéger les bureaux de vote dès 5 heures du matin le 1er octobre.

Nous avons aussi interrogé M. Ferrando sur les réactions de l’Europe face au coup de force de Madrid et sur l’éventuelle reconnaissance du résultat du référendum par l’Union européenne. Nous avons appris que les institutions européennes commençaient à s’inquiéter des comportements antidémocratiques de Madrid. Une cinquantaine de députés européens ont protesté contre la répression et les atteintes aux droits fondamentaux. Certes, les gouvernements des pays européens sont prudents et attendent les résultats, mais déjà la Hongrie s’est engagée à reconnaître le résultat du référendum. De même le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker aurait affirmé que l’Europe ne devait pas s’ingérer dans les affaires intérieures d’un pays membre, mais que si le OUI l’emportait elle respecterait le résultat. Même le State Department américain a dit que les É.-U. respecteraient le résultat.

Selon M. Ferrando, même s’il n’y a rien dans le Traité qui s’applique au cas d’une partie d’un État membre qui s’en détache et demande son adhésion, l’Europe ne pourrait pas bloquer l’adhésion de la Catalogne contrairement à ce que prétendent les dirigeants de Madrid. Au contraire, à son avis, l’Europe a intérêt à admettre la Catalogne, car celle-ci contribue plus au budget européen que ce qu’elle coûte à l’Europe. Elle serait mal venue de perdre un deuxième partenaire alors qu’elle vient de perdre la Grande-Bretagne. Et comble de l’ironie, si d’aventure Madrid s’entêtait à ne pas reconnaître l’indépendance de la Catalogne, celle-ci serait toujours de facto à l’intérieur de l’Union européenne tout en étant indépendante.

Que se passera-t-il le 2 octobre ? Tous nos interlocuteurs ont reconnu que la situation était sans précédent et que l’incertitude régnait. Mais ils ont tous soutenu que le référendum aurait lieu. Si d’aventure la police espagnole empêchait par la force la tenue du scrutin, on a évoqué la possibilité d’une grève générale. Quoiqu’il arrive, ils sont convaincus que le mouvement d’indépendance est irréversible et que la lutte se poursuivra. Un représentant d’Omnium cultural a utilisé la métaphore de la marche en montagne pour décrire la situation. La Catalogne est en ascension vers l’indépendance, elle a déjà fait un bon bout de chemin et le peuple catalan continuera à gravir la montagne.

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L’extrême pluralisme politique en Catalogne

Nous avons rencontré les dirigeants de plusieurs partis politiques indépendantistes qui nous ont présenté les origines et les objectifs poursuivis par leurs partis respectifs. Je suis ressorti de ces rencontres en éprouvant une certaine perplexité devant la complexité du système de partis catalans et la volatilité de ces partis. Au fil des élections, les alliances se font et se défont, les partis eux-mêmes se divisent, certains disparaissent et d’autres naissent. Ce fractionnement résulte largement du mode de scrutin qui incite les partis à se diviser au lieu de se regrouper.

Les Catalans ont un mode de scrutin proportionnel de liste avec un seuil plutôt bas à 3 % pour faire élire un député. J’ai recensé neuf partis politiques qui ont fait élire des députés au parlement de Catalogne à l’intérieur de diverses coalitions en 2015. Jusqu’à présent, je vous ai surtout parlé du parti gouvernemental Convergence démocratique pour la Catalogne qui était auparavant allié à l’Union démocratique de Catalogne. Ces deux partis ont gouverné la Catalogne ensemble pendant 23 ans, mais ils ont divorcé à l’occasion du référendum consultatif de 2014 sur la question de l’indépendance. À la suite de son divorce, l’UDC s’est lui-même divisé en deux factions dont l’une appelée Démocrates pour la Catalogne obtint un résultat inférieur à 3 % en 2015 et dut se dissoudre. Convergence (CDC) qui est un parti de centre droit s’est allié à Esquerra Republicana pour former un gouvernement indépendantiste en 2015 avec l’appui de CUP (Candidatures d’unité populaire). Ce parti qui n’a que 2000 membres a fait élire 10 députés en 2015 et détient la balance du pouvoir dans la coalition gouvernementale ce qui lui confère un pouvoir de négociation disproportionné. Convergence a aussi subi une transformation en juillet 2016 en changeant son nom pour devenir le Parti démocrate européen de Catalogne. Ce changement cosmétique visait à refaire l’image du parti entachée par un scandale lié aux accusations d’évasion fiscale de son dirigeant historique Jordi Pujol. À la gauche de l’échiquier, la tendance au fractionnement est encore plus forte. On dénombre au moins trois partis d’extrême gauche qui se réclament de la révolution socialiste  : soit le Parti communiste catalan, les Candidatures d’unité populaire et finalement Podem qui est la version catalane de Podemos sans parler du parti socialiste qui, il faut le reconnaître, n’a pas de prétention révolutionnaire. Il y a aussi à gauche Initiatives pour la Catalogne qui est un parti écologique. Les représentants de l’extrême gauche catalane se réclament d’une longue tradition anarchiste pour justifier cette situation. Si on fait abstraction de la question de l’indépendance, les lignes de clivages à gauche ne sont pas très nettes, la principale raison invoquée étant la différence entre les partis à structures verticales et autoritaires et ceux à structures horizontales ou libertaires. Mais même là, il est difficile de distinguer ce qui différencie Podemos de la CUP. Pour rendre le tableau encore plus confus, il faut savoir que ces partis peuvent se concurrencer sur la scène catalane, mais s’allier sur la scène municipale ce qui n’est pas pour simplifier le portrait. Face à cette dispersion des forces politiques catalanes, le système politique espagnol est lui beaucoup plus concentré avec quatre partis représentés au parlement de Madrid ce qui facilite les prises de décision, le Parti populaire étant seul au gouvernement. Dans les échanges que nous avons eus avec les partis de gauche, les responsables ont fait valoir que cette dispersion est une nécessité pour améliorer la qualité de la vie démocratique. Plus il y a de partis, disent-ils, plus les citoyens peuvent manifester leurs différences. Mais cette logique n’est pas sans poser des problèmes de cohérence des politiques publiques surtout lorsqu’il s’agira de définir les structures du nouveau pays, si le référendum du 1er octobre enclenche l’accession à l’indépendance et si la Catalogne doit affronter l’oppression de l’Espagne. La dispersion des forces politiques peut devenir un obstacle à la réalisation de l’objectif commun en réduisant la capacité de décision.

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Les Catalans sont prêts à construire leur État-nation

Les Catalans sont des gens sérieux qui ne laissent rien au hasard. Lorsqu’ils ont décidé de prendre la route de l’indépendance, ils ont voulu dessiner les contours de ce que serait le nouveau pays. Encore une fois, la société civile a été mise à contribution pour rédiger un projet de constitution. Indépendamment des partis, un groupe de citoyen s’est réuni pour rêver du pays futur sous l’égide de l’Aténeu barcelonais, organisation fondée en 1860.

Afin d’élaborer le projet constitutionnel d’une république catalane indépendante, ils ont organisé une consultation populaire et recueilli 3517 contributions de citoyens. Le but n’était pas de rédiger la constitution finale de la République, mais d’enrichir le débat public qui doit se faire dans le cadre d’une assemblée constituante élue. Ce projet de constitution comprend 148 articles qui ont été conçus pour que chaque article donne envie de voter OUI. On a donc adopté une approche consensuelle capable de rallier le plus grand nombre.

La rédaction de ce projet devait suivre les principes suivants  : rompre avec le passé monarchique de l’État espagnol, instituer une meilleure démocratie qui favorise la participation des citoyens, établir une stricte séparation des pouvoirs, favoriser le respect des droits des femmes, des enfants et des minorités et protéger l’environnement. Voici quelques faits saillants de ce projet.

L’article un décrit les valeurs fondamentales de la nouvelle république  :. « La Catalogne se constitue en État libre, souverain, démocratique, social, écologique et de droit et ayant comme valeurs fondamentales qui l’inspirent celles de la dignité de l’être humain, la liberté, la démocratie, l’égalité, le pluralisme, la paix, la justice, la solidarité, la cohésion sociale, l’égalité des sexes, la protection des minorités et la durabilité. »

La Catalogne deviendra une république présidentielle, le président sera élu pour 5 ans et son mandat sera renouvelable une seule fois, ce qui sera aussi le cas des parlementaires. Il s’agira d’une république citoyenne et participative qui reconnaîtra le droit de faire des référendums d’initiative populaire et aussi de procéder à la révocation des élus. La république garantira la réalité et l’effectivité de l’égalité et de la liberté des individus et des groupes auxquels ils sont intégrés ; elle introduira des politiques spécifiques pour compenser les situations discriminatoires structurelles.

Ce projet prévoit aussi des mécanismes détaillés pour assurer l’indépendance du système judiciaire ainsi que la séparation entre l’exécutif et le législatif qui n’étaient pas respectées par l’État espagnol et qui a été très préjudiciable à la Catalogne dans le passé. La constitution garantit l’indépendance financière du système judiciaire ainsi que l’élection du président de la Cour suprême et du procureur de la République.

On peut identifier quatre enjeux problématiques qui risquent de soulever la controverse dans ce projet de constitution  : la laïcité de l’État n’est pas affirmée, le statut de la langue catalane est ambigu, l’économie de marché ainsi que le droit à la propriété privée sont garantis par la constitution et enfin la politique étrangère et de défense accepte le principe de la succession des traités signés par l’État espagnol. La Catalogne devra composer avec son esprit pacifique et accepter de participer à des alliances militaires pour assurer la sécurité collective.

Ce projet de constitution a le mérite de définir les possibles qu’ouvre l’indépendance et peut servir d’outil pédagogique dans le cadre du débat référendaire. Malheureusement, celui-ci n’a pas eu lieu en raison de la répression imposée par l’Espagne. Cet exercice a aussi ses limites, car il est extrêmement détaillé ce qui a l’inconvénient de disperser l’attention sur des enjeux secondaires et de susciter potentiellement des réticences inutiles. Enfin, on peut penser que son œcuménisme ne résistera pas à la volonté des partis de laisser leur empreinte sur les institutions de la future république.

Chroniques catalanes-14
Les Catalans et la campagne référendaire

L’espace public est totalement occupé par le OUI  : les balcons et les murs sont tapissés d’appel à voter « SI ». Le promeneur qui arpente les rues de Barcelone ne verra aucune affiche préconisant de voter « NO », le 1er octobre. Les partisans de l’Espagne ont choisi comme stratégie de boycotter le référendum pour limiter la participation et pour réduire la légitimité des résultats. Cette campagne publicitaire est essentiellement alimentée par les organisations de la société civile que sont Omnium cultural et l’Assemblée nationale catalane dont le site internet a été interdit par le gouvernement espagnol. Les partis sont totalement absents de cette offensive publicitaire, mais ils mobiliseront leurs membres samedi soir pour protéger les urnes.

Le 27 septembre, il y avait un rassemblement public devant l’Université autonome de Barcelone. Les jeunes sont très mobilisés par cette campagne. Les murs de l’université étaient couverts de banderoles pour appeler à voter « SI ». Il y avait aussi des tableaux d’affichage où le passant pouvait écrire ce qu’il attendait de l’indépendance. Dans le patio, on avait installé des tables où les citoyens pouvaient venir s’enregistrer pour voter le 1er octobre. Ils se présentaient en grand nombre munis de leur carte d’identité et après un contrôle de la liste des citoyens du quartier, on leur remettait un bulletin de vote. Cette procédure est étonnante pour un Québécois puisque chez nous les votes sont remis dans les bureaux de scrutin. Mais ici, comme il y a un contrôle rigoureux de ceux qui ont le droit de vote, peu importe alors l’endroit où ils obtiennent leur bulletin de vote. La première partie de la réunion publique à laquelle j’ai assisté était consacrée à des orchestres rock qui jouaient une musique entraînante qui faisait danser la foule. Les artistes sont eux aussi mobilisés et affichent clairement leur couleur puisqu’un de ces orchestres s’appelait Sédition. Les discours politiques venaient en fin de réunion.

La campagne du OUI est construite essentiellement sur le thème de la démocratie et de la préparation du futur. Les partisans du OUI n’ont pas à faire le procès de l’Espagne ou la démonstration de la nécessité de quitter le navire espagnol, car celle-ci donne quotidiennement la preuve de son intransigeance et de son mépris envers les Catalans. C’est l’attitude de Madrid qui expliquerait la montée rapide du sentiment indépendantiste. Les Catalans se sentent humiliés par les refus systématiques de l’État espagnol de les reconnaître comme nation et de leur accorder des pouvoirs pour orienter leur avenir. On nous a distribué des tracts qui expliquaient les raisons de voter « SI ». Cet argumentaire rejoint celui des indépendantistes québécois. On veut l’indépendance pour établir une république et construire un État vraiment démocratique  : « La république catalane est la seule opportunité que nous avons de créer un État meilleur et plus juste pour tous les citoyens » (ma traduction). Le thème des pensions de vieillesse est aussi abordé. L’indépendance permettra de garantir l’intégrité des pensions de vieillesse qui ont été financées par les contributions des travailleurs, ce que l’État espagnol ne peut pas faire. « Per a defensar les pensions, la riposta és Si ». L’indépendance permettra de lutter plus efficacement contre la corruption en créant de nouvelles institutions. La république catalane permettra de solidifier l’économie et de travailler à la prospérité de tous. On rappelle que la Catalogne est profondément attachée à l’Europe, que rien n’interdit dans les traités européens de faire sécession et que la fragmentation d’un État membre ne nuit en rien à la construction de l’Europe. Pour rassurer les parlants espagnols, on explique que la république catalane respectera les droits individuels et que le castillan continuera à être une langue d’usage. On conclut le message  : « El cambio eres tù SI ». Ce qui me frappe dans cette campagne, c’est le flegme des Catalans qui sont calmes, détendus et souriants comme s’il s’agissait d’une élection ordinaire. Il y avait par exemple le 29 septembre des milliers de personnes réunies sur le parvis de la cathédrale qui, drapeaux catalans au vent, chantaient en chœur et avec ferveur La Santa Espina, qui est un hymne patriotique. Et pourtant, tous nos interlocuteurs nous disent que la situation est incertaine et qu’il pourrait y avoir des opérations de police pour bloquer l’accès aux bureaux de vote. Ils n’ont pas froid aux yeux ces Catalans.

Chroniques catalanes-15
Vers une démocratie clandestine ?

L’État espagnol a choisi la stratégie de la tension pour dissuader les Catalans de se présenter aux bureaux de scrutin le 1er octobre. Fait inédit dans une démocratie, les citoyens ne savent pas, deux jours avant le scrutin, s’ils pourront exercer leur droit de vote. La rumeur dit que les policiers s’apprêtent à cadenasser les portes des écoles pour empêcher que le référendum ait lieu. Les Catalans avec qui je parle sont déterminés à exercer leur droit fondamental de voter et de décider de leur avenir politique. Ils nous expliquent que les organisations de la société civile seront en mesure de résister pacifiquement à la stratégie de la peur déployée par l’État espagnol et de sauver le processus référendaire. Nous avons eu un exemple de cette mobilisation pour l’exercice du droit de voter lorsque nous avons rencontré la vice-secrétaire générale de l’Union générale des travailleurs de Catalogne qui est la centrale syndicale la plus importante. Laura Pelay i Bargalló. Celle-ci nous a expliqué que le rôle d’un syndicat n’est pas de faire de l’action politique et que son syndicat ne peut pas se prononcer sur le choix référendaire même si les dirigeants ont l’intention de voter OUI. Mais cette centrale syndicale participe à une table de concertation de la société civile où se retrouvent les syndicats les associations patronales, les organisations culturelles, étudiantes, etc. qui préparent des contre-mesures pour que les bureaux de scrutin soient ouverts et accessibles dimanche matin. Ils militent pour le respect du droit à l’autodétermination du peuple catalan. Ils ont créé un mouvement appelé « Écoles ouvertes » qui organise durant la fin de semaine des activités pédagogiques et culturelles qui garantissent que les écoles resteront ouvertes. Il y aurait 60 000 personnes qui se sont inscrites pour tenir ces activités. On profite aussi du fait que le 1er octobre sera la journée internationale de la musique pour organiser des concerts qui auront lieu dimanche matin ce qui permettra de garder divers amphithéâtres ouverts.

Même si ces actions d’autodéfense démocratique réussissent, l’action répressive de l’État espagnol aura tout de même un effet délétère en détournant le sens du vote référendaire de son objectif initial. Beaucoup de Catalans iront voter pour défendre la démocratie et pas seulement pour accéder à l’indépendance. Certes, les partisans du OUI pourront soutenir que les deux vont de pair et qu’on ne peut les départager, mais les adversaires pourront rétorquer, surtout si le taux de participation est mitigé, que le vote pour l’indépendance n’est pas clair. Le 2 octobre commencera la bataille de l’interprétation des résultats.

Chroniques catalanes-16
Les immigrants et l’indépendance de la Catalogne

La Catalogne en raison de son niveau de développement économique est un pays d’immigration. En 2010, ils représentaient 14 % de la population et provenaient pour la plus grande part de pays d’Amérique latine et du Maroc. Entre 1999 et 2009, la Catalogne a accueilli 1 044 354 étrangers. En guise de comparaison, le Québec a accueilli, pour la même période, 411 963 immigrants, soit moins de la moitié. À cette immigration étrangère récente s’est ajoutée durant le XXe siècle une immigration intérieure provenant des régions le plus pauvres de l’Espagne comme l’Andalousie et la Murcie. On estime que 50 % de la population de Catalogne vient des autres régions de l’Espagne.

L’immigration est de compétence exclusive de l’État espagnol (article 149.1.2 de la constitution), mais les gouvernements autonomes interviennent en raison de leurs pouvoirs en matière d’éducation, de santé et de services sociaux pour favoriser une meilleure intégration. Ces gouvernements autonomes ont le pouvoir de reconnaître les diplômes universitaires, de délivrer les permis de séjour et les permis de travail ce qui facilite l’intégration au marché du travail. Ainsi, la Catalogne a adopté en 2008 des politiques publiques directement liées à l’accueil et à l’intégration des immigrants vivant sur son territoire qu’on a appelé le Pacte national pour l’intégration qui donne accès à des cours gratuits de catalan. L’objectif est de faire du catalan la langue publique commune. L’État catalan a investi environ 4 milliards d’euros dans les divers programmes d’intégration des immigrants pour la période 2009-2012.

Quelle est l’attitude des nouveaux venus à l’égard de l’indépendantisme catalan ? Y a-t-il un vote ethnique en Catalogne ? Tout comme au Québec, les sondages indiquent qu’il y a une corrélation entre l’origine ethnique et l’appui à l’indépendance. Les électeurs dont les deux parents sont catalans ont une très forte tendance à soutenir les partis indépendantistes, cet appui s’atténue dans le cas des électeurs qui n’ont qu’un seul parent catalan. Lorsque les deux parents viennent de l’Espagne, le soutien à l’indépendance est très tiède. (Lire à ce sujet Cyril Trépier, Géopolitique de l’indépendance en Catalogne, Paris, l’Harmattan 2015, p 146 et suiv.)

Mais à la différence du Québec, les immigrants ne font pas front commun contre l’indépendantisme. Beaucoup ne semblent pas réfractaires au nationalisme catalan. Ces nouveaux venus arrivent avec un esprit vierge ou neutre quant aux tensions entre la Catalogne et l’Espagne. Ils n’ont pas d’a priori. Ils viennent pour travailler et ils s’identifient aux revendications autonomistes, car leur intégration économique dépend dans une large mesure de la prospérité économique de la Catalogne. Ils auront de meilleurs emplois si l’économie catalane peut se développer sans les contraintes de Madrid. Plus la Catalogne a de pouvoirs, plus ils pourront profiter de meilleurs services de santé, d’éducation ou de soutien. Les nouveaux arrivants seraient aussi attirés par le discours indépendantiste parce que celui-ci est en résonance avec leur expérience politique et leurs convictions. De nombreux immigrants récents avaient une expérience militante préalable dans leur pays d’origine. Acquérir le droit de vote et l’exercer pour favoriser leur pays d’accueil est perçu comme un mode d’intégration. La socialisation opérée par les politiques d’intégration catalane, par les médias et le sport aurait un effet attractif pour ces nouveaux arrivants qui désirent faire parti du « nous ». Ils voient dans l’indépendance de la Catalogne un espoir d’avoir un emploi, des papiers et de meilleurs services sociaux. Ils veulent se libérer des lois du travail espagnoles qui les empêchent d’obtenir des avantages sociaux. Ils pensent aussi que l’indépendance facilitera la réunification des familles. ERC a d’ailleurs promis que la Catalogne indépendante accorderait la citoyenneté à toutes les personnes qui vivent en Catalogne.

Il y aura environ 220 000 de ces nouveaux venus qui auront le droit de vote au référendum ce qui représente 3 % de l’électorat. C’est peu, mais cela peut être décisif lorsque chaque vote compte.

Chroniques catalanes-17
Qui fera l’histoire  : le vote ou le fusil ?

Le 27 septembre, les étudiants des universités ont déclenché une grève de protestation contre les atteintes à la démocratie dictées par Madrid en disant  : « On ne rate pas les cours d’histoire, on est en train d’écrire l’histoire ». Ce sentiment de l’importance historique du vote de dimanche est partagé par tous les Catalans que nous rencontrons. Mais personne ne sait de quel côté pencheront les plateaux de la balance  : le peuple catalan ou l’État espagnol ? Le moment sera historique pour la Catalogne, l’Espagne et l’Europe. Comme le disait Churchill, « la démocratie est imparfaite, mais c’est le moins mauvais des systèmes ». Elle a le grand avantage de permettre le règlement des conflits pacifiquement par la discussion et le vote. Si les élections permettent de déterminer les orientations des politiques publiques, de désigner les décideurs et d’en changer, l’histoire a montré qu’elles ne sont toutefois pas très efficaces pour changer les régimes politiques et les communautés politiques. Les révolutions ne se font pas par des votes et lorsque cela arrive, les États dominants qui possèdent le monopole de la violence ont recours à la force et à la répression pour empêcher le changement. La situation catalane illustre ce cas de figure. Les indépendantistes veulent réaliser ce qu’ils appellent « la révolution des sourires » et utiliser la démocratie pour faire naître un nouveau pays. L’État espagnol oppose à la volonté de décider du peuple catalan la menace de la violence policière pour préserver l’unité de l’Espagne.

Dans le pire des scénarios, Madrid voudra agir de façon préventive et tuer dans l’œuf l’affirmation nationale des Catalans. Il y aura alors affrontement devant les bureaux de scrutin entre le peuple et les forces de l’ordre ce qui empêchera le vote ou l’invalidera. Dans la meilleure des hypothèses, le vote de dimanche se déroulera pacifiquement, l’État espagnol restreignant l’intervention des forces répressives à des man?uvres de dissuasion. La communauté internationale a sans doute fait des pressions discrètes sur Madrid pour éviter une crise de légitimité dans un État européen. Cela ferait mauvais effet sur la crédibilité des démocraties occidentales qui veulent apporter la démocratie aux peuples qui subissent le joug de l’autoritarisme. Même si les Catalans votaient OUI avec un taux de participation significatif, cela n’entraînera pas nécessairement l’indépendance. Un référendum gagnant est une condition qui ouvre la voie de l’indépendance, mais le choix du peuple n’est pas une condition suffisante. L’indépendance au lendemain du référendum ne sera que théorique. L’État catalan disposera de la légitimité populaire, mais il devra remplir une autre condition essentielle  : démontrer l’effectivité de son autorité sur le territoire catalan. Il doit être en mesure de faire respecter ses décisions dans la gestion des fonctions régaliennes.

C’est dans ce processus que les forces répressives espagnoles pourraient entrer en scène et entraver l’accession à l’indépendance. L’État catalan est faible puisqu’il ne dispose pas du monopole de la violence et n’est pas maître de ses ressources fiscales. Madrid pourrait utiliser les troupes massées dans le port de Barcelone pour montrer qu’il exerce le contrôle effectif du territoire catalan. Cette stratégie de la tension post-référendaire bloquerait le processus de reconnaissance internationale et mènerait probablement à une négociation constitutionnelle sur le statut d’autonomie de la Catalogne. Dans une rencontre à la Generalitat ce matin avec le ministre des Affaires étrangères Raul Romeva, celui-ci a exposé les suites du référendum  : dans le cas d’un résultat négatif, le gouvernement déclenchera des élections. Dans le cas d’un résultat positif, 48 heures plus tard, le parlement déclarera l’indépendance et demandera la reconnaissance internationale. Il a conclu sa conférence en disant  : « nous voulons négocier, nous voulons discuter », que le résultat soit OUI ou NON.

Chroniques catalanes-18
Un après-midi tranquille sur les Ramblas

La veille du référendum comme les activités électorales étaient suspendues, je me suis rendu à la Generalitat pour une rencontre des observateurs internationaux qui doivent surveiller le déroulement du référendum. Le contingent écossais était très nombreux. Il y avait aussi des Irlandais, des Allemands, des Belges, des Français, un Tunisien, etc. Nous devions être une centaine au total. Nous avons eu le privilège d’entendre le ministre des Affaires étrangères Raul Romeva qui a beaucoup insisté pour montrer que le référendum était légal et que c’était Madrid qui violait le droit international et le droit interne. Mais il n’était pas en mesure de répondre aux questions prospectives que lui posaient les participants, car, nous avoua-t-il, il ne savait pas ce qui se passait et la situation était imprévisible. Mais il nous assura que le gouvernement avait prévu des solutions pour tous les problèmes. On nous libéra pour la journée en nous disant que nous serions convoqués dimanche pour circuler dans les bureaux de vote.

Dans les rues entourant la Generalitat régnait une atmosphère de fête, il y avait des orchestres et des danseurs sur la place de la Cathédrale. Les foules bon enfant déambulaient paisiblement dans les ruelles étroites du Barrio Gòtico. Je décidai de profiter de ces quelques heures de répit pour faire une expérience gastronomique et découvrir la cuisine catalane. Je voulais manger autre chose que de la paella. J’ai rejoint deux amis catalans Consol Perarnau et Lluis Garcia Petit au restaurant, le Can Lluis, qui fut jadis fréquenté par l’écrivain Monthalban ce qui était pour moi un gage d’authenticité. Mes amis commandèrent un plat de légumes Escalivada, une casserole d’escargots accompagnée d’un aïoli. Je dégustai aussi en entrée un plat d’abats fait de tête et de pied de mouton pour terminer par des côtelettes de chevreau, le tout arrosé pour un vin blanc un chardonnay Cara Nord, minéral et frais en bouche. Mon séjour sera trop court pour abuser de la bonne chère ; il y a encore tant de spécialités qui restent à découvrir comme les petits poulpes aux artichauts, les boulettes aux langoustes, les fèves à la catalane. La tomate, les olives, le vin rance sont les ingrédients de la saveur unique de cette cuisine.

J’ai pu pendant quelques heures partager la joie de vivre intégrale des Catalans qui sont comme les Québécois de bons vivants, mais qui sont gâtés par la nature méditerranéenne et par le soleil. Je me rendis ensuite à la plage comme le font les Barcelonais qui ont le privilège d’avoir accès à la mer en métro. Après un repos bien mérité, j’ai visité le marché de la Boqueria qui est qualifié dans les guides touristiques de meilleur marché au monde et qui est haut en couleur. Malheureusement, c’est un secret est mal gardé et il est difficile de circuler entre les étals. J’ai ensuite déambulé sans but sous les platanes des Ramblas admirant les façades ouvragées des édifices. Alors qu’on nage dans la foule insouciante, on ne peut s’empêcher de penser aux victimes de l’attentat du 18 août. En soirée, j’ai assisté à un défilé de casseroles comme aux beaux jours des carrés rouges. Décidément, Québec-Catalogne même combat.

Chroniques catalanes-19
Un référendum en état de siège

Le rôle d’un observateur international est modeste  : observer et rapporter les irrégularités lorsqu’elles se produisent. Tout citoyen a le même devoir de faire respecter les règles démocratiques pour permettre l’expression de la volonté populaire. Mais l’observateur qui vient d’ailleurs jouit d’un statut spécial parce qu’il n’est pas impliqué dans le processus, qu’il est indépendant et qu’il n’a pas d’intérêt en jeu. De plus, il possède souvent des compétences particulières, soit parce qu’il est lui-même un parlementaire, soit parce qu’il est un expert en processus électoral. Il dispose à cet égard d’une plus grande crédibilité. Comme notre champ d’observation est parcellaire, nous n’avons pas de vue d’ensemble et nous devons être nombreux pour mettre ensemble nos constats. Ceux-ci doivent tenter de valider deux conditions qui doivent être respectées pour que l’exercice du droit de vote soit démocratique  : le vote doit être secret et l’électeur doit s’exprimer librement sans subir de pression ou d’intimidation.

La veille du scrutin, nous étions à pied d’œuvre et nous avons constaté qu’en fin de soirée, il y avait autant animation dans les cours d’école que durant un jour de semaine. Les parents, les professeurs et les enfants participaient à des activités sportives ou culturelles afin d’être présents dès l’aube pour empêcher la fermeture des bureaux.

Ce matin, sous la pluie battante, nous avons repris notre vigile. Devant l’Institut Pau Claris, il y avait des centaines de personnes qui se massaient déjà devant l’entrée du bureau de vote qui ouvrait à 9 h. Le scrutin est sous haute tension. Dans le quartier Raval, un hélicoptère survolait la Escula Tabor où des milliers d’électeurs étaient rassemblés et faisaient un sit-in en scandant Votarem. Certains faisaient des bras d’honneur impuissants à cette agression symbolique. Au bout de la rue, étaient stationnés, trois cars de la Police nationale espagnole avec des policiers armés. Détail qui montre à quel point l’État espagnol viole ses propres lois, les policiers espagnols ne portaient pas de plaque d’identité comme le prescrit la loi et certains étaient même cagoulés. À cet endroit, à 10 h 30, les électeurs n’avaient pas commencé à voter. Cette intimidation a pour effet de retarder le déroulement du vote et empêchera sans doute les personnes âgées d’exercer leur droit de vote.

À une autre école sur la rue Sardenya, il y avait aussi de longues queues très compactes pour aller voter. À cet endroit, le bureau était ouvert. Même scénario à l’Institut Sedeta où la queue des électeurs déterminés et pacifiques faisait le tour du quadrilatère sur cinq à six cents mètres. Chaque fois qu’un électeur sortait du bureau de vote, il était applaudi comme un héros. De même pour les ambulanciers qui applaudissaient en passant et qui étaient applaudis en retour. On a l’impression qu’une grande famille est dans la rue pour montrer sa cohésion et sa détermination. Dans les deux derniers cas, il n’y avait qu’une seule voiture de Mossos (la police catalane) et pas de présence des policiers espagnols ce qui explique sans doute le climat bon enfant et la patience des citoyens. En fin de matinée, le gouvernement catalan annonçait que 73 % des bureaux de vote étaient ouverts.

Pour permettre à tous les électeurs de voter et particulièrement ceux dont les bureaux locaux avaient été fermés par la police espagnole, on a rendu la liste électorale universelle de sorte que l’électeur pouvait voter où il le voulait. On a joué au chat et à la souris toute la journée. Lorsqu’un bureau était fermé par la police, il y avait un bureau de substitution qui s’ouvrait. Nous avons constaté que la stratégie de la police nationale espagnole était d’intervenir de façon musclée dans un bureau sur trois afin de créer un climat d’appréhension pour décourager les Catalans de se rendre voter.

En après-midi, je me suis rendu dans un autre quartier. Ainsi, dans le quartier de l’Eixample, on avait réquisitionné un centre pour personne âgée sur la rue Marques di Campo Sagrada pour accueillir les électeurs orphelins. Dans ce quartier, j’ai visité l’Escola Colasso i Gil. La file d’attente était moins longue que ce que j’avais vu en matinée. La salle de votation ressemblait à ce que nous connaissons au Québec. Il y avait plusieurs tables avec des scrutateurs qui vérifiaient le droit de vote des électeurs qui déposaient leur enveloppe dans une boite scellée. Il y avait toutefois une file spéciale réservée à ceux qui ne pouvaient pas voter dans leurs bureaux de quartier pour cause de fermeture policière. À partir d’une liste électorale électronique, on contrôlait leur identité et l’unicité de leur vote. Devant chaque bureau, il y avait constamment une foule joyeuse mobilisée pour protéger le vote. On était soucieux de préserver la neutralité de la votation, car il n’y avait pas de drapeaux ou de slogan pour respecter la liberté de conscience des électeurs. Au centre civique de Sortidor lorsque je suis passé vers 18 h, il y avait 90 % des électeurs enregistrés qui avaient déjà voté. Mais la foule restait sur place pour protéger les boites de scrutin au cas où les policiers viendraient pour les voler ce qui s’est produit ailleurs. J’ai constaté que partout où les policiers espagnols étaient absents le vote s’est déroulé normalement dans le calme et la dignité.

L’ingéniosité et la détermination des Catalans ont réussi à déjouer la stratégie d’intimidation déployée par l’État espagnol. Ces opérations policières ciblées visaient deux objectifs. Madrid cherchait d’une part à perturber le processus référendaire pour miner sa crédibilité en affaiblissant le taux de participation, mais on voulait aussi montrer que c’était l’État espagnol qui exerçait effectivement l’autorité sur le territoire catalan ce qui est aussi une façon de nier le droit à l’autodétermination de la Catalogne. Le terrorisme de l’État n’a pas eu raison de la volonté du peuple.

Chroniques catalanes-20
SI

On se doit de saluer le courage, la ténacité, le sang froid du peuple catalan qui contre l’État policier espagnol et le silence coupable de la communauté internationale a montré envers et contre tous sa détermination, sa cohésion et sa volonté d’exister par lui-même. Le référendum sur l’autodétermination de la Catalogne ouvre un nouveau chapitre de l’histoire de la démocratie où le peuple doit être maître de son destin. Les constitutions élaborées par et pour les élites ne peuvent servir de prison des peuples. Les Catalans ne se sont pas soumis à l’oppression constitutionnelle. Ils ne se sont pas soumis au matraquage des médias. Ils se sont fait confiance et ont manifesté une solidarité exemplaire dans le respect de la liberté d’opinion des autres. Ils ont repoussé l’agression armée par des sourires, des chants et par un calme olympien. Ils ont mérité d’avoir leur pays. Les résultats sont clairs malgré les exactions de la police espagnole. 90 % de SI est un résultat convaincant de la volonté du peuple catalan de sortir de l’Espagne. Le gouvernement espagnol ne peut invoquer ses propres turpitudes pour délégitimer la démarche catalane aux yeux de la communauté internationale. Refuser de reconnaître un tel résultat en prétextant du taux de participation n’est que de 42 % alors que la police espagnole a tenté d’empêcher les gens d’aller voter et a volé 700 000 votes, soit environ 12 % des électeurs inscrits. Dès lors si on tient compte de ces votes volés, le taux de participation s’élève à 54 % des électeurs inscrits qui ne se sont pas laissés intimider par la démonstration de force du gouvernement de Madrid qui a pratiqué le terrorisme d’État comme mode de résolution des conflits.

D’ailleurs, quels qu’aient été le résultat du référendum et le taux de participation et même dans l’éventualité où tous les Catalans auraient voté OUI, cela n’aurait pas changé d’un iota la position du gouvernement espagnol qui nie l’existence du droit à l’autodétermination parce que ce n’est pas prévu par la constitution. Toute volonté d’émancipation de l’Espagne serait illégale. Les dirigeants espagnols ont une conception moyenâgeuse de la loi, comme si celle-ci était d’origine divine, donc immuable et inchangeable sans l’accord du tout-puissant. Et, le tout-puissant en l’occurrence, c’est de gouvernement espagnol qui peut exercer un pouvoir antidémocratique et opprimer impunément ceux qui ne se soumettent pas à cette conception de droit divin. Pour le gouvernement espagnol, la Catalogne a vis-à-vis l’Espagne le statut du serf face à son seigneur, il lui appartenait et ne pouvait changer sa condition. L’histoire a montré que cette conception était fausse et n’avait pas d’avenir les serfs comme les nations sont appelées à se libérer du rapport de domination.
Il y a lieu de célébrer cette victoire du SI. Mais il ne faut pas perdre de vue qu’un référendum gagnant ne suffit pas à faire l’indépendance. La bataille ne fait que commencer. Même si l’indépendance est proclamée unilatéralement dans les prochains jours, celle-ci ne sera pas effective. La violence policière, l’intimidation, la propagande, tous les moyens seront mobilisés par Madrid pour détruire le mouvement indépendantiste. Autant la société civile catalane a été efficace dans le cheminement du mouvement indépendantiste, autant les citoyens du monde devront manifester leur solidarité pour soutenir la volonté du peuple catalan. Il ne faut pas laisser les Catalans seuls face à l’État espagnol. Ce qui se joue ici est beaucoup plus que l’avenir du peuple catalan, c’est la conception même de la démocratie. Ne rien dire reviendrait à justifier l’usage de la force par l’État pour réprimer toute contestation et toute opposition à la volonté dominante. Ce serait accepter une forme de dictature sous des apparences de légalité.

La lutte continuera, car Madrid s’est enfermé dans une spirale de la confrontation qui lui interdit toute négociation et recherche de compromis. En niant le droit à l’autodétermination du peuple catalan, en utilisant la force et la violence pour l’empêcher de s’exprimer, en refusant de reconnaître le résultat, la seule option qui reste au gouvernement espagnol est de suspendre le statut d’autonomie de la Catalogne, d’interdire l’existence des partis indépendantistes et finalement d’occuper militairement la Catalogne. Sans l’intervention de la communauté internationale, on risque de voir se reproduire le scénario de la guerre d’Espagne où le silence et la lâcheté des démocraties ont favorisé la victoire du franquisme.

Ce scénario catastrophe n’est pas inéluctable, car la résistance des Catalans de se relâchera pas comme on peut le constater aujourd’hui avec la grève générale. L’économie espagnole ne pourra pas supporter longtemps les effets de l’instabilité politique qui se répercuteront sur sa dette publique. Le surendettement de l’Espagne et de la Catalogne servira peut-être de frein aux comportements méprisants et antidémocratiques des dirigeants espagnols envers les Catalans. Les banques européennes et allemandes en particulier dont les prêts accordés à l’occasion de la crise de 2008 n’ont pas encore été remboursés feront sans doute pression pour modérer les ardeurs revanchardes de Madrid. Paradoxalement, pour continuer à être membre de l’Union européenne et honorer ses obligations, Madrid sera peut-être obligé de jeter du lest et cherche une solution politique plutôt que militaire. Une fois n’est pas coutume, les intérêts de la finance internationale pourraient dissuader l’État espagnol d’aller au bout de sa dérive autoritaire.

Chroniques catalanes-21
Quel avenir pour la Catalogne ?

Après le discours du président catalan, Carlos Puigdemont, prononcé neuf jours après le référendum, l’avenir semble moins certain que le soir du 1er octobre. Le Président a célébré le courage et la détermination du peuple catalan, il a dénoncé les violences de l’État espagnol, il s’est réclamé des vertus démocratiques, il a réaffirmé sa volonté de faire de la Catalogne un État indépendant, mais il a annoncé du même souffle qu’il suspendait le processus d’accession à l’indépendance. Il a, en quelle que sorte, annoncé unilatéralement un cessez-le-feu en lançant un appel pour que cesse l’escalade et pour instaurer un climat de dialogue avec l’Espagne. Il a cédé aux sirènes de la dernière chance. Ce faisant, il concédait que Madrid avait gagné le bras de fer.

Faire appel à la médiation et au dialogue est un aveu de faiblesse et Madrid ne cédera pas parce que cela signifierait que le gouvernement espagnol reconnaît l’existence du peuple catalan et de son droit à l’autodétermination. L’intransigeance sur ces questions a été jusqu’à présent la politique du gouvernement espagnol et il n’y a rien qui puisse l’inciter à changer son point de vue. Seule l’Europe pourrait débloquer la situation, mais les États européens ont été complices et solidaires de l’État espagnol jusqu’à présent en prétextant qu’ils n’ont pas intérêt à s’ingérer dans les affaires de l’Espagne. L’Europe ne fera pas pression pour établir le dialogue, car cela signifierait reconnaître la démarche d’autodétermination de la Catalogne.

Le discours de Puigdemont confirme la logique de la « chicken game » qui est un classique de la théorie des jeux. Il est d’ailleurs étonnant que le gouvernement catalan ne tienne pas compte de cette théorie qui prédit que dans une situation de confrontation, il n’y a que la fermeté qui mène au succès et que la tergiversation et l’attentisme conduisent à l’échec. En restant ferme sur ses positions, le gouvernement espagnol exacerbera les contradictions et les conflits au sein de la coalition gouvernementale. À quoi finalement aura servi ce référendum, se diront certains indépendantistes ? Les militants seront déçus de voir leur immense mobilisation réduite à un moyen de pression pour ouvrir des négociations avec Madrid. On est bien placé pour le savoir au Québec ; après l’échec d’un référendum, les déceptions et les dissensions internes se manifestent et affaiblissent le mouvement en conséquence.

Le président catalan a commis une autre erreur stratégique en suspendant la déclaration d’indépendance sans mettre d’échéance, sans fixer de délai précis pour obtenir une réponse de Madrid ou des médiateurs internationaux qu’il n’a d’ailleurs pas identifiés, sauf un ancien secrétaire des Nations unies. Il se condamne ainsi à l’attentisme et à l’impuissance, car cette déclaration pourrait bien rester suspendue indéfiniment. Cette absence d’horizon et l’incertitude qui en résulte risquent aussi de miner la détermination des Catalans. Et si d’aventure Madrid ouvrait la porte à une révision du statut de la Catalogne, c’est l’État espagnol qui imposera ses conditions et la Catalogne devra faire des concessions au détriment du projet d’indépendance.

Le cas catalan est révélateur de la fragilité du référendum comme moyen de changement de statut politique pour un peuple. Madrid a fait la preuve que la volonté d’un peuple peut être entravée par la raison de l’État tutélaire. Le gouvernement catalan aurait dû suivre sa feuille de route initiale et ne pas utiliser le référendum pour amorcer le processus d’accès à l’indépendance, mais uniquement pour le conclure. Le président catalan garde toutefois une carte dans sa manche qu’il pourra mettre en jeu si l’Espagne fait la sourde oreille. Déclencher au moment de son choix une élection référendaire qui posera clairement l’enjeu de l’indépendance. Il sera plus difficile à l’État espagnol de perturber un processus électoral qu’un processus référendaire et le gouvernement espagnol devra s’il veut aller au bout de sa logique du refus interdire les élections ce qui forcerait sans doute l’intervention de l’Europe.

Paris, le 13 octobre 2017

 

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