2018juinseptembreANNONCEWEB

Brebis cherchent bergers

L’Assemblée des évêques catholiques du Québec a récemment publié un document intitulé Rapport présenté à Sa Sainteté le Pape François par l’Assemblée des évêques du Québec en prévision de la visite ad limina apostolorum de mai 2017. Que pouvait bien signifier pour un profane une visite ad limina apostolorum ? Si j’ai bien compris, aux dix ou quinze ans, les évêques ont l’obligation de présenter au Pape un rapport exposant la situation de leurs diocèses. Le pape, aussi infaillible soit-il, ne peut rencontrer un à un tous les évêques de tous les pays. Les évêques québécois ont donc mandaté leur Assemblée pour les représenter. Au-delà des structures vaticanes, ce Rapport est intéressant car il offre un portrait du Québec tel que vu par nos évêques. Et, à mes yeux, leurs observations sont aussi dignes d’intérêt que celles des sociologues patentés. 

Histoire de me préparer, j’avais lu l’article que le journaliste Mathieu Perreault avait consacré à ce Rapport dans l’édition du 22 mai de La Presse+. En rétrospective, je n’aurais pas dû. Pour tout dire, j’étais en colère, et il n’y a rien de plus redoutable que la colère d’un homme de bonne foi. À une question du journaliste portant sur la croix présente sur le fleurdelisé, Mgr Christian Lépine, archevêque de Montréal, répond : « Nous, on pense que la croix a sa place dans la logique de la mémoire et de l’histoire. » Puis Mgr Lépine de conclure d’une phrase assassine : « c’est une discussion qui doit être faite à l’Assemblée nationale, pas parmi les évêques ». Les défenseurs de nos symboles historiques, fussent-ils religieux, sont avisés : ils ne pourront pas compter sur l’appui des évêques. Mon labeur débutait mal, c’est le moins qu’on puisse dire. Heureusement, en quelques endroits, le Rapport rachète cette maladresse. Entre autres, on peut y lire ceci :

À la limite, ce processus de sécularisation peut conduire à une culture et à un mode de vie dans lesquels il n’y a aucune référence à Dieu, au religieux ou au sacré, ce qui constituerait pour le peuple québécois une rupture dramatique non seulement avec ses origines religieuses, mais aussi avec un élément fondateur de son héritage culturel et de son identité traditionnelle (p. 1.3).

Lisant cela, mon courroux initial s’est apaisé. En usant de mots proscrits tels que « Dieu », « religieux », « sacré », « peuple », « origines religieuses », « héritage culturel », « identité traditionnelle », les évêques contribuent à les libérer de l’index où ils croupissent. Reconnaissant leur rôle essentiel dans notre histoire, je suis de ceux qui ont gardé du respect envers l’Église, son clergé, ses congrégations et ses œuvres. Je partage aussi le sentiment d’injustice de nos évêques qui écrivent que ce rôle n’est pas reconnu à sa juste valeur. Ils taisent cependant ce curieux phénomène de deux poids deux mesures qui permet aux uns de ridiculiser l’Église catholique tout en interdisant aux autres de faire de même avec les autres religions. Ce qui a pour effet que, lorsque l’on démasque un prêtre pédophile, l’amalgame est de mise, tandis que lorsqu’un islamiste massacre des innocents, il est rigoureusement prohibé. Ce double standard incarne bien notre époque où le mensonge est roi.

Dans le premier chapitre, intitulé « Le nouveau pluralisme québécois », les évêques dressent un portrait sans concession du Québec. Grâce leur soit rendue d’avoir usé du mot « pluralisme » en lieu et place de « diversité », véritable camisole de force idéologique. Dans ce chapitre, les évêques font la description d’un Québec éclaté, dissipé, sans repère. À moins d’être coupé de la réalité, on ne saurait leur donner tort sur ce point. La sécularisation, l’immigration, la famille, l’école, la question nationale ont participé à une désintégration sociopolitique sans précédent dans notre histoire. À ce chapitre, il n’y a pas meilleur exemple que celui de la famille. Étrangement, le Rapport n’en fait que très peu mention, si ce n’est par l’emploi d’un euphémisme pharaonique : « La pluralité des modèles de familles » (p. 1.5).

Je suis navré de le dire, mais en usant d’un tel langage, nos évêques nourrissent un Moloch déjà passablement repu. Le peuple québécois n’a pas besoin d’euphémismes supplémentaires, mais de Vérités. D’ailleurs, comme pour se raviser, ils ajoutent : « si on s’en tenait à cette définition dite traditionnelle, il faudrait dire à un bon nombre d’enfants au Québec que ce qu’ils appellent leur famille… n’en est pas vraiment une (p. 1.5) ». Ce qui s’apparente à de l’incohérence est en fait une ruse. Tels des acrobates, nos évêques louvoient entre l’adhésion à l’époque et sa réfutation. Le temps n’est cependant plus aux euphémismes, mais au constat : plusieurs des calamités qui nous affligent (isolement, suicide, décrochage scolaire) sont des effets de la destruction de la famille traditionnelle. Sans juger ni condamner qui que ce soit, les évêques auraient pu l’affirmer clairement.

Le titre du deuxième chapitre est une question : « Quelle Bonne Nouvelle pour le Québec du nouveau millénaire ? » Les évêques réitèrent la confusion dans laquelle baigne un Québec « tantôt sûr de lui-même, de ses valeurs et de son identité collective, tantôt hésitant et en quête de références, de repères moraux et de projets rassembleurs » (p. 2.1). Dans la première section intitulée « Le mal de vivre… dans un pays où il fait bon vivre » (p. 2.1), ils mettent en lumière un bouleversant paradoxe. Le Québec, on le sait, a un des taux de suicide les plus élevés de la planète. Les évêques soulignent qu’en dépit de cette réalité, les Québécois se disent « heureux », et ils expliquent ainsi cette contradiction : « Peut-être confondent-ils le bonheur et «le confort d’un divan », comme le Saint-Père l’a dit aux jeunes à Cracovie l’été dernier » (p. 2.3). À ce type de « confort », j’ajouterais celui procuré par la pharmacopée, légale ou non…

Au sujet des lois qui ont été adoptées ces dernières années et qui touchent le mariage, la famille, le genre, l’avortement, l’euthanasie, nos évêques informent le Pape que « l’opinion répandue est que les changements récemment introduits dans les lois sont l’expression des valeurs d’une société qui se veut «progressiste » » (p. 2.4). J’ai remarqué qu’ils ont mis ce mot entre guillemets. Peut-être ont-ils voulu nous prévenir que, sous couvert de tolérance et d’empathie, cette nouvelle religion masquait en réalité un seul et unique credo : un « «moi» libre de toute contrainte. » (p. 2.6). Puis, plus loin, sans créer gare, nos évêques préviennent le Pape que les occasions « vont donc se multiplier dans une société dont les valeurs dominantes sont parfois différentes de celles que nous chérissons » (p. 2.5). « Parfois différentes » ? Encore et toujours ces satanés euphémismes… Dès 1964, dans Chemin de l’avenir, le chanoine Groulx l’avait, lui, compris : « les grands courants de la pensée contemporaine ne vont pas dans le sens de l’Église ». Anticipant le pire, les évêques se demandent : « Quel accueil recevra l’invitation au changement de vie, à une conversion au seul Nom qui puisse nous sauver  » (2.6) ? Même s’ils le savent, je leur dis tout net : l’accueil sera frigorifique, voire franchement hostile. Nos évêques ne seront pas livrés aux lions, comme les premiers chrétiens, mais c’est tout comme. Je salue tout de même leur audace. Sans égard au ciel lourd de menaces, ils s’engagent à « faire entendre [leur] voix dans le concert des voix qui sollicitent l’attention et l’assentiment du peuple québécois » (p. 2.6). J’espère que le Saint-Père, dans toute sa sagesse, leur aura conseillé l’humilité et la patience, car nos évêques devront se contenter d’attirer « l’attention » tant il serait étonnant qu’ils arrivent à obtenir « l’assentiment ». 

Dans ce chapitre, j’aurais aimé que les évêques disent les choses telles qu’elles sont : en rejetant la religion de leurs pères, les Québécois se sont abandonnés à une loyauté morbide à l’État providence (providence… quelle délicieuse et tragique ironie !) et au progressisme dont l’emprise sur les esprits se veut absolue, complète, totale. Ce faisant, le Québec est devenu un bidonville spirituel, peu disposé à ouïr la « bonne nouvelle ». « La foi gardienne de la langue, la langue gardienne de la foi » disait-on jadis. Tartufferie pour tartufferie, celle religieuse avait au moins l’avantage de marier les cœurs, d’enraciner les esprits et de soigner les âmes. Cela pour dire que, par leurs contorsions sémantiques, nos évêques donnent l’impression de présenter l’autre joue à un système qui n’a d’autre objectif que d’anéantir tout ce à quoi ils croient.

Nos évêques, l’Espérance chevillée au cœur, intitulent le troisième chapitre « Missionnaires de la joie » dans lequel ils exposent au Saint-Père les stratégies qu’ils entendent mettre en œuvre pour reconquérir les cœurs et les âmes de leurs brebis égarées. L’une des stratégies retenues est celle du « tournant missionnaire des communautés chrétiennes du Québec » (p. 3.1). Si ce « tournant missionnaire » est le bon choix, les évêques doivent toutefois se rappeler que ce n’est pas en marchant sur la pointe des pieds ni en s’excusant d’exister que leurs ancêtres missionnaires ont parcouru les quatre coins de l’Amérique du Nord et du monde ni que Mgr Plessis, Lartigue et Bourget ont affronté les gouverneurs anglais. Ainsi, ce chapitre, en théorie le plus important du Rapport, est décevant, les évêques nous renvoyant à un document en annexe et à un colloque qui s’est tenu en août dernier. Si on ne peut leur reprocher d’être à l’image de leur peuple, timoré, hésitant, velléitaire, encore faudrait-il qu’ils conviennent que, pour des bergers, ce n’est pas une posture idéale. Alors que je m’attendais à ce que nos évêques écrivent, tel Bernanos dans La révolte de l’esprit, que « Le monde actuel possède infiniment trop de puissance pour ce qu’il a d’honneur », nous devons nous contenter d’un « c’est ça qui est ça » quelque peu navrant. La situation de l’Église québécoise, timide jusqu’à l’inexistence, m’autorise cette comparaison avec celle des indépendantistes, progressistes jusqu’à l’absurde : pendant que les rares fidèles discutent entre eux, le peuple n’écoute plus.

À tout prendre, à cette phrase convenue : « Il y a beaucoup de petites fleurs et de nouvelles pousses qui apparaissent dans notre désert ! » (p. 3.2), je préfère celle-ci plus combative : « Et qu’il est vivifiant de découvrir chez des jeunes la soif de connaître Dieu et l’Église malgré tout l’environnement culturel et médiatique qui véhicule tant de faussetés sur la foi catholique ! » (p. 3.3). Alors que l’époque exige la verve d’un Veuillot, la vision d’un curé Labelle, la fureur d’un Bloy ou la clairvoyance d’un Groulx, nos évêques se contentent d’un murmure, comme s’ils ne voulaient pas nous déranger dans notre magasinage. On ne combat pas l’isolement dans lequel l’époque nous confine par les euphémismes ou les demi-mots, mais plutôt par un énoncé clair et vigoureux des valeurs qui sont celles de l’Église, mais qui sont aussi encore les nôtres : « les Québécois, notent les évêques, ont les valeurs du christianisme tout près du cœur, même s’ils ne savent plus le verbaliser ou le reconnaître comme tel » (p. 2.3). L’Église universelle est l’une des rares institutions à avoir résisté tant bien que mal au pilonnage des dernières décennies. Or, le rôle des évêques est de proclamer haut et fort que cette résistance n’a pas été vaine. Qui plus est, ils déclarent leur « amour pour le peuple et la terre du Québec » (p. 3.4). À une époque où la haine de soi est érigée en vertu, nos évêques appliquent un peu de baume sur nos plaies. Je me demande d’ailleurs s’ils oseront participer aux travaux de la commission sur le « racisme systémique ». Nul doute que l’Église québécoise sera clouée au pilori au même titre que toutes les autres institutions historiques. Nos évêques doivent donc s’attendre au pire et se préparer en conséquence.

Dans ce Rapport, il y a les messages que nos évêques voulaient passer au Pape, mais il s’y trouve aussi des silences et, en un certain sens, ils retentissent parfois plus que des cloches vespérales. D’abord, dans leur liste des damnés de la terre, nos évêques ont négligé d’y inscrire les « marginaux du progrès », selon la belle formule de Fernand Dumont. On peut lutter sur tous les fronts contre la pauvreté, les changements climatiques, le cancer ou la maladie d’Alzheimer, mais les lois et les microscopes ne sont guère utiles lorsqu’il s’agit de combattre la déliquescence de la pensée et le vide spirituel.

Ensuite, bien que les évêques énumèrent les calamités qui nous affligent, ils amnistient les responsables, soit les adeptes du progressisme qui exploitent sans vergogne le déracinement et la confusion qu’ils ont créés pour approfondir non pas leur révolution politique, comme on l’entendait jadis, mais leur révolution anthropologique. Estimant que l’homme est malléable à volonté, ces charlatans veulent en changer la nature. Dans le fond, ces adeptes abominent l’homme tel qu’il est, donc, pour le dire comme Gustave Thibon dans ses Diagnostics : « la parfaite adaptation au milieu équivaut à la parfaite déshumanisation de l’homme ».

Cette attaque brutale, directe, contre la dignité humaine et la Parole de Dieu, elle qui promeut « l’amour du prochain », ne heurte-t-elle pas nos évêques dans leurs convictions les plus profondes ? Sachant cela, le troisième silence du Rapport ne laisse pas d’étonner. Eux qui appartiennent à une institution qui ausculte l’âme des hommes depuis plus de deux millénaires, nos évêques ne sont-ils pas en mesure de réfuter toutes ces absurdités ? L’un des fondements du christianisme n’est-il pas le péché originel au sujet duquel Chateaubriand écrit dans le Génie du christianisme : « Sans l’admission de cette vérité, connue par tradition de tous les peuples, une nuit impénétrable nous couvre » ? Qui plus est, grâce à leur connaissance intime de l’homme, nos évêques auraient aussi pu nous amener à réfléchir aux vertus de la limite à une époque qui l’exècre.

Le dernier silence n’est est pas un, mais plutôt un inachèvement. À la page 2.6, les évêques évoquent ce classique du christianisme : « Que ta volonté soit faite ». Cette toute petite phrase est présentée comme étant « la parole la plus subversive, le renoncement le plus radical » voire « le message le plus inacceptable qui soit ». Hélas, ils n’explorent pas cette très intéressante piste de réflexion. Il se trouve que la Bible abonde en Paroles dites « subversives » : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » ou bien « Que celui de vous qui est sans péché jette le premier la pierre contre elle » et que dire de celle-ci : « Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ? » Je comprends toutefois la réserve de nos évêques. « Réactionnaire », voilà le mot qu’ils redoutent. Je reconnais que, pour affronter une telle bourrasque, il faut être fait de bois dur, et n’est pas Mgr Bourget qui veut. Il reste qu’ils devraient comprendre que ce traitement, pour atroce qu’il soit, sera l’indice qu’ils sont sur le droit chemin. Car c’est moins l’Évangile qui est aujourd’hui jugé réactionnaire que la Vérité.

Nos évêques font face à d’immenses défis. Ils doivent exalter la Parole de Dieu à un peuple de sourds, montrer la Voie à des aveugles, dévoiler la Lumière à des prisonniers du blizzard, célébrer la Vie dans une société de « faux-vivants », comme l’écrit Paul Eluard. Eux qui sont les proies des mêmes forces diaboliques, l’Église et le peuple québécois ne jouent rien de moins que leur survie. Mais comme l’écrit si bien Jean Raspail dans les Sept cavaliers… : « Il y avait aussi de la grandeur à servir parmi les derniers aux arrière-gardes d’un monde fini. » Le passé étant garant de l’avenir, serais-je le seul à leur dire, je crois sincèrement que l’Église et nos évêques ont encore des vérités à nous dire, des secrets à nous révéler. Encore faut-il qu’ils aient la volonté de combattre des forces qui, je le répète, cherche à les annihiler. Je ne sais pour le Saint-Père, mais pour ma part, à la lecture de ce Rapport, je ne peux que conclure que les brebis resteront égarées pour longtemps.

Assemblée des évêques catholiques du Québec
Rapport présenté à Sa Sainteté le Pape François par l’Assemblée des évêques du Québec en prévision de la visite ad limina apostolorum de mai 2017, décembre 2016.

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