Dalie Giroux. Le Québec brûle en enfer

Dalie Giroux
Le Québec brûle en enfer, M éditeur, coll. Mobilisations, 2017, 130 pages

À la vue de ce titre dans ma pile de commandes, mon libraire s’est exclamé ironiquement et sans retenue : « Misère, ce livre semble plein de subtilité ! » Cette simple remarque venant d’un de ceux qui voit passer entre ses mains le plus de titres au Québec résume bien l’impression qui reste au lecteur lorsque la 130e et dernière page du livre Le Québec brûle en enfer se referme.

C’est Dalie Giroux, professeur de « pensée politique » à l’Université d’Ottawa, qui signe ce brûlot composé de 12 courts papiers publiés par elle, çà et là disséminés depuis quelques années dans des médias de gauche dits « alternatifs ». L’ouvrage de Giroux, rédigé en détestable écriture inclusive, mérite à peine que l’on s’y attarde, sinon pour en souligner la bêtise et s’étonner qu’un professeur d’université s’adonne à de telles excrétions.

Je me transformerai donc aujourd’hui en proctologue et tenterai de diagnostiquer ce qui se cache derrière ce petit livre. Divisé en trois parties, le recueil de textes de Giroux propose au lecteur de se « pencher de manière curieuse sur les choses laides et étranges de la vie collective » (p. 11). « Le Québec qu’on y découvrira, nous assure cette membre de l’élite académique, n’est pas très beau à voir : xénophobe, autoritaire, aliéné, marchandisé, replié, aveugle, satisfait, radoteur. » (p. 11)

Loin d’être issu de l’amour pour sa terre natale, Le Québec brûle en enfer est, au premier abord, miné d’un mépris à peine dissimulé pour celle-ci. La première partie du livre, intitulée « Nous et les autres » se penche sur la question identitaire. La seconde, « Maître chez nous », détourne ironiquement le slogan de la Révolution tranquille afin de montrer que les Québécois sont des larbins puisqu’ils ne sont pas anti-capitalistes. La dernière, intitulée « On n’est pas des sauvages ! », propose de montrer ce qu’il y a de plus positif pour Giroux au Québec : la débâcle du PQ, les luttes autochtones, le théâtre de Robert Lepage et son idée de ce que devrait être l’indépendance politique au Québec.

La section « Nous et les autres » s’ouvre bien entendu sur une dénonciation très convenue de l’émergence du débat identitaire au Québec. Il ne faut que cinq pages pour que Mathieu Bock-Côté ne soit tourné en ridicule par une Giroux plutôt suffisante qui avait mis la table en pérorant d’abord sur le code de vie d’Hérouxville. Dalie Giroux, dans ce premier texte, révèle une des premières failles de sa pensée politique. Elle remarque d’abord que « la différence, dans la société québécoise [lui] semble une chose marquée par des relents d’exclusion » (p. 15). Le problème conceptuel posé par l’essayiste est déjà grand. Peut-on penser la différence sans d’emblée faire appel à une forme d’exclusion ? Diviser une masse humaine en diverses catégories différenciées ne correspond-il pas, à la base, à exclure certains individus de certains groupes pour les inclure dans d’autres ? On sent que ce qui agace Giroux dans le débat identitaire québécois est, au fond, l’idée même d’identité et de différence. Celle qui reproche au Québec de ne pas être une « société plurielle achevée » (p. 16) rejette en fait, et c’est son argumentaire qui le révèle, le concept même de différence inhérent au pluralisme.

Paradoxale position que celle qui, au nom du pluralisme, prône fondamentalement l’indifférenciation. Plus paradoxale encore devient-elle lorsqu’au nom de cette indifférenciation – qui se trouve à être le stade ultime de l’inclusivisme – on fait appel à d’innombrables facteurs de différenciation et d’exclusion afin de faire avancer un agenda idéologique visant à favoriser de nouvelles catégories sociales face à d’autres. Cette difficulté qu’a l’auteur à articuler pluralisme, diversité, différence et exclusion est toutefois fréquemment rencontrée à gauche du spectre des idées politiques. Ainsi, l’éditeur même de Dalie Giroux, M éditeur, porte le pluralisme comme un blason. On remarque toutefois rapidement, à l’examen de son catalogue, que ce dernier publie exclusivement des écrits de gauche radicale.

Cela dit, la section « Nous et les autres » recèle des trésors de naïveté. Giroux reproche à Mathieu Bock-Côté et aux partisans du « commun québécois » d’identifier leurs opposés pluralistes à l’individualisme libéral multiculturel, au culte des « droits et intérêts » au détriment des « devoirs et loyautés » (p. 20), à une incapacité à critiquer le capitalisme qui serait digne « d’agent[s] sous-terrain[s] du protestantisme. » (p. 20) Or, Giroux n’apporte que peu d’arguments pour démontrer que cette identification des pluralistes doctrinaires par les tenants du commun est inexacte. Pire encore, elle ajoute de l’eau à leur moulin en blâmant l’influence de l’héritage catholico-français pour l’apparition, au Québec, du républicanisme du « nous » dont elle dénonce l’apparition dans le mouvement souverainiste à la fin des années 1990 (p. 21). Elle joint ainsi sa voix au chœur usé de l’anti-catholicisme, cette doctrine qui est la seule à unir véritablement les innombrables sectes protestantes entre elles.

Le rêve de Dalie Giroux est, plus loin, clairement exprimé lorsqu’elle tente de définir le pluralisme dont elle rêve pour le Québec d’aujourd’hui, « en attendant la fin du capitalisme et de l’État. » (p. 27). Plus d’État, plus de capitalisme, voilà l’apothéose de la pensée politique de notre professeur d’université. S’il n’est pas interdit de critiquer vertement le capitalisme mondialisé du XXIe siècle pour les dommages qu’il inflige aux peuples et aux Hommes, il conviendrait de faire remarquer à madame Giroux que nul régime économique ne travaille mieux à la dissolution de l’État que ce capitalisme sur lequel elle fait mine de cracher. On lui conseillera la lecture du livre « Empire » d’Antonio Negri et de Michael Hardt pour mieux comprendre en quoi le capitalisme mondialisé est, pour la réalisation de son objectif politique, son meilleur allié. S’il suffit, pour Giroux, d’affirmer des énormités selon lesquelles « être de droite, c’est croire qu’il faut tuer pour vivre » (p. 46) afin de se déclarer anticapitaliste, il ne suffit toutefois pas d’écrire deux ou trois textes coup de gueule sur l’ADQ, Richard Martineau et Hérouxville en prétendant candidement que la droite et le conservatisme revanchard ont le haut du pavé au Québec pour être un grand penseur politique.

La seconde partie de l’ouvrage traite davantage de la question du régime économique et de la soumission à ce dernier reprochée aux Québécois. La lecture du premier texte de cette section du livre, peut-être le plus pertinent quoiqu’extrêmement court, critique le débat entourant les radios de Québec. L’auteur y explique qu’on confond, lorsqu’on discute de ce dossier, liberté commerciale et liberté d’expression. Il est vrai que cet aspect de la question est resté, au Québec, très peu discuté. Si on consent à ce que les individus puissent, dans notre société, s’exprimer librement, qu’en est-il de l’expression que l’on reconnaît à une entité commerciale, comme une radio ? Si on admet sans peine, avec l’auteur, que de tenir des propos crapuleux sur les ondes mérite sanction et ne contribue aucunement à élever le débat d’idées au Québec, on comprend bien que cela va plus loin pour Giroux lorsqu’elle accuse les « radios-poubelles de nourrir les fantasmes idéologiques immédiats d’individus […] pétris de ressentiment ».

À la lumière du respect que témoigne Dalie Giroux envers les idées conservatrices, identitaires dites « de droite » dans la première partie de son livre, il semble évident que c’est la diffusion de ces idées qui, fondamentalement, pose problème à ses yeux. Pour elle, insulter d’une manière écœurante une météorologue n’ayant rien demandé va de pair avec les énergies qui animent, en sous-main, la pensée de droite. Encore une fois, Giroux nous sert une caricature sans intérêt.

Le second texte de la deuxième partie, quant à lui, pousse la caricature au niveau de l’humour. L’auteur prend sept pages de son livre pour dénigrer Ricardo, cuisinier fétiche de beaucoup de ménages québécois. Ce qu’on lui reproche ? Essentiellement de s’inscrire avec succès dans le système capitaliste, de trouver des manières, en tant que cuisinier et communicateur, de faire de l’argent plutôt que de mener une lutte révolutionnaire pour renverser le système économique en place. Ricardo exploiterait sans vergogne le pauvre monde, catégorie sociale pour laquelle Dalie Giroux n’a vraisemblablement pas grande estime, en proposant des recettes simples dont les ingrédients sont faciles à trouver, et en étoffant son offre marchande à l’aide de magazines imprimés, d’un site internet et d’outils de cuisine. Comment abuse-t-il du pauvre monde ? Selon Giroux, c’est la promotion des outils de cuisine Ricardo, doublée par le fait que les recettes proposées soient rapides d’exécution et fassent appel à des ingrédients facilement trouvables en épicerie qui pose problème. Le commun des mortels n’aurait pas, selon Giroux, le jugement et l’indépendance nécessaires pour comprendre qu’il n’est pas obligatoire d’acheter la râpe à fromage Ricardo en quatre formats différents pour être en mesure de réussir les recettes proposées.

Voilà un autre des problèmes typiques de la pensée de gauche, et de la pensée fédéraliste aussi d’ailleurs, clairement exposé : s’imaginer que les gens sont de parfaits idiots incapables d’indépendance d’esprit et de jugement. Quant au reproche selon lequel les recettes sont simples, rapides et composées d’ingrédients faciles à trouver, une des clés de la cuisine de Ricardo, il se base sur le fait que la cuisine ainsi pensée est faite pour permettre la perpétuation de l’exploitation des masses ouvrières par le capitalisme. Typique…

Deux autres textes dans le même esprit suivent, alors que Giroux dénonce l’attachement des québécois à leurs maîtres, non pas politiques, mais à leur élite économique, puis la marchandisation de la fête au XXIe siècle. Si les deux critiques sont porteuses, le traitement qu’en fait l’auteur est simpliste, superficiel et fâcheux et se limite à reprocher aux Québécois et aux organisateurs de festivals d’exister tels qu’ils sont dans le système capitaliste sans tenter de le renverser.

La troisième partie du livre, essentiellement, continue la seconde en montrant que si le PQ échoue face à la gauche solidaire et Manon Massée, c’est parce qu’il n’inscrit pas son projet dans une critique radicale du capitalisme. Pourtant, l’idée de proposer la fondation d’un État-nation neuf en Amérique ne cadre pas vraiment avec les objectifs du capitalisme libéral mondialisé. En plus de surévaluer grandement l’appui global des Québécois pour Québec solidaire, d’être incapable de voir que c’est le vote monolithique anglophone et allophone qui a fait perdre le Parti québécois, Giroux se montre incapable de lire la réalité politique québécoise et internationale autrement qu’avec le regard d’un militant marxiste des années 1970 qui aurait été injecté du paradoxal dogme diversitaire inclusif décrit en première partie de ce texte.

L’ensemble est donc d’une grande convenance. Dalie Giroux s’imagine sans doute s’inscrire en faux des discours dominants. Elle croit probablement lutter de toute son énergie vitale contre le capitalisme mondialisé, l’individualisme, la société de consommation. Elle se positionne toutefois comme une de leurs alliées objective les plus virulentes. En attendant avec envie la dissolution de l’État, des hiérarchies, de l’autorité, de la souveraineté puis en dénonçant et en ridiculisant le monstre imaginaire qu’est la droite xénophobe attachée aux frontières et à la nation, elle permet l’expansion sans frein du tout-commercial au détriment de la diversité des peuples. Tel un joueur de dard qui rate grossièrement la cible, Dalie Giroux contribue peut-être, bien malgré elle, à ce que le Québec brûle effectivement en enfer.

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