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Catherine Dorion. Les luttes fécondes

Catherine Dorion
Les luttes fécondes. Libérer le désir en amour et en politique, Montréal, Atelier 10, Collection Document, 2017, 116 pages

Les luttes fécondes est le plus récent essai de Catherine Dorion, une artiste-militante qui s’est fait connaître à travers Option nationale et la crise étudiante de 2012. L’ouvrage s’ouvre avec des descriptions brèves et crues de conflits conjugaux, vite suivies d’une montée de lait à l’endroit de Benoît Dutrizac, dénoncé parce qu’il critiquait les étudiants grévistes de 2012. Ce coq-à-l’âne est à l’image du reste de l’œuvre. Bien qu’elle livre une mince plaquette d’à peine 100 pages, l’auteure sautille entre la sociopolitique, l’intimité et l’anecdote autobiographique. Le propos prend plusieurs avenues, mais elles indiquent toutes que le lecteur est surtout le témoin d’une plume qui se célèbre.

Dorion livre au lecteur sa désapprobation du monde. Elle est déversée principalement par deux voies, l’intime et le politique. La première est faite de descriptions intimes et autobiographiques où l’actrice-militante déplore avoir été soumise à l’impératif de plaire à ses conjoints et partenaires intimes. Dorion joint à cela des passages qui célèbrent les conjugalités sorties du cadre du couple monogame conventionnel : « Chez les Nairs, [les filles] ont autant d’amants qu’elles le souhaitent, et même plusieurs partenaires simultanés » (p. 39). Étrangement, Mme Dorion semble voir là une intimité complètement différente de celle de l’Occident décrit comme « une culture où la domination, et non la libre rencontre des désirs individuels, caractérise les rapports sociaux ». Elle poursuit l’idéalisation de l’Autre : « Qu’est-ce qui pousserait des humains qui n’ont absolument aucune frustration sexuelle ou affective à vouloir dominer d’autres humains à l’autre bout de la planète ? » (p. 40)

Les réflexions présentées sont à peine plus longues que les lignes citées. On dirait que l’auteure préfère le cliché à l’analyse. Cela se voit aussi lorsque Dorion aborde la politique, deuxième canal du déversement de sa bile. Elle dénonce sa morosité et l’oppose à une crise étudiante de 2012 complètement idéalisée. Ces passages rappellent le ton exalté des textes de 2012 de l’auteure. Ils donnent l’impression que l’esprit de Dorion n’est jamais sorti du temps des casseroles, le clivage entre les carrés rouges et leurs adversaires est dépeint en noir et blanc :

On célébrait la découverte intime et partagée de la puissance du groupe. […] Ces marches aux casseroles, c’était […] le désir des uns pour les autres qui renaissait après des dizaines d’années d’atrophie et qui renaissait en dehors de toute structure. […] Le désir est révolutionnaire et c’est pour ça que les conformistes lui tapent systématiquement dessus […] Cette culture de casseux de party était partout pendant le Printemps érable […] (p. 49-50)

Qu’il traite de l’intime ou du politique, le propos s’inscrit toujours dans un clivage entre le normatif et le marginal, entre le dominateur et le dominé. Dorion se positionne très orgueilleusement dans le camp des marginaux qu’on essaierait de dominer. L’actrice-militante montre souvent dédain et mépris pour le couple « normal » et le citoyen qui n’est pas enivré par l’indignation étudiante de l’ère Charest. Elle dépeint l’individu normalisé comme un être ennuyant qui gaspille ses énergies vitales. Les lignes qui expriment cette idée célèbrent aussi le désir humain. On voit cela dès le quatrième de couverture :

En politique comme en amour, cette énergie […] est soigneusement contenue à l’intérieur de cadres qui organisent les liens entre nous et qui empêchent les révolutions de prendre pied. Le couple. Nos institutions politiques. Les élections. […] Ce livre est un plan d’évasion.

À travers ce qui semble être une pensée marcusienne macdonaldisée, Dorion exalte le désir brut qui s’extirpe des structures normatives qui l’endiguent. Ce désir brut serait une force positive de libération qui aurait le potentiel de sortir de la morosité monogamique et de la petite politique. L’actrice-militante défend ces concepts en étalant des passages de sa vie privée qu’elle joint aussitôt à des commentaires politiques, sans trop s’embarrasser de mises-en-lien. Le lecteur reste alors avec une question : pourquoi devrais-je croire ces idées ? « Parce que je l’ai vécu, je vous le dis ! » semble répondre Dorion.

L’auteur de ces lignes pourrait être accusé de sévérité. Ce dernier répondrait par deux éléments. Le premier a trait à la rigueur intellectuelle. Que Dorion souhaite dénoncer des choses, soit. Or, pour être constructive et utile aux changements sociaux, la dénonciation se doit d’être bien vertébrée. Dénoncer le couple traditionnel parce que l’auteure préfère personnellement l’amour libre n’est en rien un argument sociologique. La deuxième raison d’être de cette critique sévère est contextuelle. L’attitude affichée dans Les luttes fécondes est aujourd’hui courante dans le militantisme antisystème. Il est aujourd’hui extrêmement facile de trouver ces militants qui disent connaître et combattre des systèmes nocifs, comme le fait Dorion. Lire Les luttes fécondes, c’est pouvoir observer ce monde d’indignés. Et bien que ces derniers saisissent leurs propres salopettes pour s’élever au-dessus de leurs prochains, on voit que leur monde n’est en fait qu’une célébration de soi prise dans une boucle autoréférentielle.

Sébastien Bilodeau
M. Sc. Service social, secrétaire-trésorier de Génération nationale

 

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