Pour un nouveau discours indépendantiste

Depuis l’entrée sur la scène électorale du Parti québécois en 1968, le projet indépendantiste a été détourné de sa finalité première : libérer le Québec de la domination canadienne. Au lieu de préconiser une stratégie de libération nationale, le mouvement indépendantiste s’est laissé absorber dans un jeu électoral visant la conquête du pouvoir provincial. Le discours du Parti québécois avait toutes les apparences de la rationalité puisqu’on postulait qu’il fallait être au pouvoir pour déclencher un référendum et qu’avant d’y arriver, il fallait faire la preuve qu’on pouvait être un bon gouvernement qui, par ses politiques, démontrerait aux Québécois tous les avantages qu’il y aurait à exercer les pleins pouvoirs d’un État indépendant. 

L’objectif n’était pas de convaincre les Québécois de la nécessité de sortir du Canada, mais plutôt de les convaincre de voter pour un bon gouvernement qui servirait les intérêts du Québec. C’est ce qu’on a appelé la stratégie étapiste qui imposait en fait une cascade d’étapes. D’abord, faire élire un gouvernement majoritaire, ensuite offrir une panoplie de politiques publiques qui devaient servir les intérêts de divers groupes particuliers, ceux-ci devant en retour, par reconnaissance, devenir des appuis à l’accession à l’indépendance et avant dernière étape, déclencher un référendum. La course à obstacles n’était pourtant pas terminée, car avec un référendum gagnant, il fallait ensuite négocier en 1980 un projet d’association avec le Canada qui se transformera plus tard, en 1995, en partenariat avant de pouvoir un jour profiter des fruits de l’indépendance. Voilà qui résume 40 ans de lutte indépendantiste où il ne fut pratiquement jamais question de faire la promotion de l’indépendance pour sa valeur intrinsèque, mais de l’utiliser comme moyen pour justifier une série de projets de société tous aussi estimables les uns que les autres.

 Comble d’ambiguïté, on n’osait même pas employer le mot indépendance pour désigner le projet national, on préférait utiliser le concept de souveraineté qui comme chacun le sait est un concept à géométrie variable qui peut s’appliquer à divers champs de compétence sans aller nécessairement jusqu’à l’indépendance. On pouvait ainsi préconiser une réforme du fédéralisme canadien sous couvert de souveraineté élargie, ce que fit le Parti québécois en 1985 en se faisant le promoteur de l’affirmation nationale dans le cadre du Canada. Rappelons ici que même le Parti libéral se réclamait de la souveraineté culturelle. Pas étonnant dès lors que les Québécois se soient montrés sceptiques devant tant d’ambiguïté.

Cette stratégie reposait sur une conception électoraliste de l’action politique. Pour séduire les électeurs, il fallait leur faire miroiter les bénéfices concrets qu’ils pourraient retirer d’un gouvernement souverainiste. On pensait que les Québécois ne pouvaient pas adhérer au projet d’indépendance pour elle-même, mais seulement d’y venir par un effet dérivé des avantages immédiats que leur procureraient les politiques d’un État provincial. Ce raisonnement était fautif pour deux raisons : en premier lieu, il contenait une contradiction interne puisqu’un gouvernement provincial n’avait pas les ressources et les leviers de pouvoirs pour satisfaire toutes les demandes de la société. Il ne pouvait que générer des déceptions et des abandons comme cela s’est produit dès 1982 au moment où le mouvement syndical qui avait obtenu des concessions majeures sous le gouvernement Lévesque se retourna contre lui dès que la bise fut venue avec la crise et la croissance des déficits publics. Cette logique soumettait l’accession à l’indépendance au chantage des groupes de pression qui en demandaient toujours plus pour appuyer la souveraineté comme cela s’est produit en mai 1995 lorsque la CSN et la CEQ dénoncèrent le gouvernement de Jacques Parizeau parce qu’il consacrait trop de temps à la souveraineté et manquait de « vision sociale1 ».

Par ailleurs, si gouverner une province permettait de donner satisfaction aux diverses clientèles pourquoi alors avait-on besoin de faire l’indépendance ? Ce raisonnement pouvait provisoirement conduire à la victoire électorale, mais sa réussite même sciait la branche sur laquelle il reposait. Nul besoin de faire l’indépendance si on pouvait faire de grandes choses avec les pouvoirs d’un État provincial. Les effets sécurisants de la loi 101 furent particulièrement significatifs à cet égard puisque les Québécois s’imaginant leur sécurité linguistique acquise ont jugé qu’il n’était plus nécessaire d’aller plus loin et de voter OUI au référendum de 1980. Enfin, les stratèges du Parti québécois avaient oublié que les intérêts particuliers ne sont pas nécessairement compatibles avec l’intérêt national. En ce sens, les politiques économiques du Parti québécois ont nettement favorisé l’émergence d’une classe d’affaires francophone, mais celle-ci n’a pensé qu’à ses intérêts à court terme et n’a eu rien de mieux à faire que de se mettre au service de la défense du fédéralisme lorsque le temps des choix fut venu.

Mais il y avait une autre contradiction, externe celle-là, dont on ne s’est pas préoccupé dans le mouvement indépendantiste : à savoir que le Canada existait comme État et que les États n’ont pas l’habitude de se laisser dépouiller de leurs pouvoirs. On s’est imaginé que le débat se ferait entre nous et selon les règles de l’Assemblée nationale comme si le Québec avait déjà la souveraineté. L’État canadien ne pouvait rester inerte dans cette dynamique de contestation. Il pouvait lui aussi adopter des politiques publiques pour satisfaire des clientèles spécifiques et obtenir leur soutien indéfectible au « plus meilleur pays du monde. » Il disposait de ressources médiatiques, financières et juridiques pour combattre les avancées du mouvement indépendantiste. Pensons aux bourses du millénaire, aux Chaires de recherche du Canada, aux investissements dans les infrastructures, aux commandites, etc. On avait oublié que le combat ne se faisait pas principalement contre le Parti libéral du Québec, mais contre un État national bien enraciné dans le tissu social au Québec même. Alors que le mouvement indépendantiste croyait avoir remporté la bataille de l’identité en se faisant accroire que les Québécois se définissaient irrémédiablement comme Québécois d’abord, le Canada de son côté a mené une offensive sans précédant pour construire l’identité canadienne en investissant des centaines de millions de dollars dans des campagnes de propagande relayées non seulement par ses agences gouvernementales, mais aussi par les entreprises privées de telle sorte que les jeunes générations de Québécois se sentent plus Canadiens aujourd’hui qu’ils ne l’étaient il y a vingt ans et sont de plus en plus convaincus des vertus du bilinguisme et du multiculturalisme.

L’irréalisme du mouvement indépendantiste repose sur l’idée qu’il suffit d’un vote le jour du référendum pour faire l’indépendance. Comme le disait Bourgault, l’indépendance n’est pas une récompense, c’est un combat. Pour faire l’indépendance, il faut un peuple déterminé et motivé qui en fait un impératif catégorique en dehors de tous les projets de société imaginables, qui peut comprendre ce qu’est l’intérêt national et qui lui donne la priorité sur les intérêts particuliers. Ce travail de conscientisation, les partis qui se disent indépendantistes n’ont pas voulu le faire. Ils ont refusé d’adopter une attitude de confrontation systématique avec le Canada justement pour attirer les nationalistes mous ou les fédéralistes nationalistes. Ils ont cultivé l’ambivalence de l’opinion publique au lieu d’adopter une logique de combat. Surtout, ils ont voulu gouverner une province pour montrer qu’ils pouvaient faire mieux que le Canada sans avoir les ressources et les pouvoirs d’un véritable État.

Les deux échecs référendaires, les tergiversations sur le processus d’accession à l’indépendance incarnée par la logique des conditions gagnantes, les limites de l’action d’un gouvernement provincial ont entraîné la dilution des capacités de mobilisation et la régression du mouvement indépendantiste. Obnubilé par ses performances électorales, le PQ a inféodé la stratégie indépendantiste au clientélisme corporatif et au clientélisme idéologique. Il s’est illusionné sur les vertus persuasives du projet de société. On avait oublié, sans doute par angélisme, que gouverner c’est mécontenter. Contrairement aux attentes, la solidarité sociale ne s’est pas transformée en solidarité nationale.

Les limites du clientélisme

Faire appel aux intérêts immédiats de groupes particuliers peut servir à agréger les soutiens électoraux nécessaires pour faire élire un parti, mais cette approche ne peut conduire à un changement de régime politique et à la naissance d’un nouveau pays. La dynamique du marchandage qui peut se résumer ainsi : « tu adoptes des politiques qui satisfont mes demandes et je vote pour ton parti » ne peut engendrer des convictions fortes et se transposer sur un objectif qui dépasse les enjeux sectoriels. Le gain une fois réalisé, le même groupe cherchera à en obtenir plus et négociera de nouveau son allégeance. Comme aucun groupe particulier ne peut fournir suffisamment de votes pour atteindre une majorité, le parti devra offrir des politiques avantageuses à d’autres groupes dont les intérêts peuvent diverger de ceux qu’il a déjà servis et fragiliser l’alliance déjà constituée. De plus, la satisfaction de plusieurs groupes d’intérêt diminue la marge de manœuvre financière du gouvernement et limite ses capacités à prendre en charge les demandes de nouveaux groupes ce qui engendre de l’insatisfaction et une baisse des soutiens. Les autres partis politiques jouant le même jeu électoraliste en viendront à former une alliance qui réussira à profiter des insatisfactions créées par les décisions gouvernementales et réussira à son tour à prendre le pouvoir. Ainsi, d’élections en élections, le marchandage des groupes d’intérêts éloignera le parti indépendantiste de la réalisation de son objectif premier qu’il sacrifiera sur l’autel du succès électoral.

L’histoire des quarante dernières années montre clairement qu’il est illusoire de vouloir accéder à l’indépendance en proposant de bien gouverner une province. Les passages au pouvoir du Parti québécois n’ont pas rendu les Québécois plus souverainistes. Cette gouvernance provincialiste les a, au contraire, rendus plus confus et ambivalents quant à leur statut politique. Plus on entretient l’espoir qu’on peut utiliser le pouvoir provincial pour faire de grandes réformes dans un cadre provincial, plus on délégitime le projet d’être une nation.

Englué dans cette logique clientéliste, le Parti québécois a choisi de ne pas faire la promotion de son projet national et de centrer le débat public sur le projet de société plutôt que sur le projet de pays. Il en est venu à considérer son projet d’indépendance comme un boulet qui nuisait à ses chances de former un gouvernement. Désertant la défense de son option fondamentale dans le cadre des campagnes électorales, il laissera le champ libre aux autres partis pour faire la démonstration des effets négatifs de l’indépendance et convaincre les Québécois des vertus du fédéralisme. Devant une telle abdication, il n’est pas étonnant que l’idée de devenir un pays indépendant ne fasse pas de progrès dans l’opinion publique. Les Québécois ne peuvent prendre au sérieux un parti qui n’a pas le courage de défendre son projet national et qui se contente de répondre à des demandes de réformes provinciales.

Il y a une autre forme de clientélisme qui a affecté le discours des indépendantistes et qu’on pourrait qualifier clientélisme idéologique. En soutenant que le projet d’indépendance n’a pas de valeur en soi, qu’il n’est qu’un moyen et non pas une fin, il fallait recourir à d’autres motivations pour rallier les minorités actives au Parti québécois. Autrement dit, au lieu de faire la promotion de l’indépendance pour elle-même, on a préféré centrer le discours sur la promotion de changements sociaux ou économiques. Le projet de société devait servir de produit d’appel pour attirer des électeurs vers l’indépendance. Avec l’indépendance, on pourrait construire un Québec social-démocrate, écologiste, pacifiste et progressiste. On faisait comme si ces vertus étaient inaccessibles dans le cadre canadien où il y a pourtant des partis qui défendent ces idéologies. On pensait sans doute ainsi former une coalition arc-en-ciel qui, en cumulant les divers projets de société, finirait par former une majorité. On oubliait aussi allègrement que ces mouvements d’idées évoluent dans le temps, perdent de leur attrait ou sont concurrencés par d’autres idéologies de sorte qu’on s’acharnait à construire sur des sables mouvants.

Ce raisonnement étriqué est aussi partagé par Québec solidaire qui répète la même erreur stratégique en subordonnant la réalisation de l’indépendance à un projet de société. On nous invite à dire Oui à l’indépendance à la condition que ce soit pour réaliser une société socialiste, multiculturelle, féministe et écologique. Ce n’est pas l’indépendance qui est essentielle, mais le changement de société. Ce point de vue est parfaitement exprimé par les dirigeants de QS qui refusent de prioriser les objectifs de leur parti et qui considèrent l’indépendance comme un outil pour lutter contre le capitalisme. Le Québec indépendant sera progressiste ou il ne sera pas.

Ce raisonnement au conditionnel ne peut faire avancer la cause de l’indépendance parce qu’il ne va pas au fond des choses et qu’il entretient une mystification qui occulte la réalité politique canadienne. Il contribue en quelque sorte à l’aveuglement volontaire des Québécois sur leurs propres conditions d’existence nationale. Il n’y a aucun lien de nécessité entre la réalisation des objectifs de QS et l’accession à l’indépendance. En effet, rien n’empêche un gouvernement provincial de nationaliser des entreprises, d’adopter des politiques multiculturelles, féministes ou écologiques. Autrement dit, le programme de QS peut se réaliser sans l’indépendance.

En oubliant que la politique canadienne est une entrave au développement du Québec et en définissant ses adversaires uniquement dans le cadre de la politique provinciale, ce parti participe comme les autres à la provincialisation des esprits. On n’entend pas souvent les porte-parole de QS stigmatiser les partis canadiens. Par ce silence complice, ils ne contribuent pas à la prise de conscience de notre subordination collective. Ils ne peuvent pas être une force de persuasion active pour amener les Québécois à sortir du Canada. Pas étonnant dès lors que les dirigeants de QS n’aient jamais appuyé l’action du Bloc québécois sur la scène fédérale.

Recentrer le discours indépendantiste

Nous avons démontré que la logique du clientélisme a échoué à faire progresser la cause de l’indépendance et que cet échec repose sur deux erreurs stratégiques. On a d’abord développé un discours qui faisait abstraction de la réalité du Canada. Les discours du PQ et de QS fonctionnent comme si le Canada n’existait pas et n’avait pas de capacité d’intervention dans le débat public au Québec. On fait des campagnes électorales en oubliant de faire la critique systématique du régime canadien. Ensuite, on a confondu la lutte pour l’indépendance avec la promotion d’un projet de société particulier ce qui avait pour effet de dévaluer l’importance et l’urgence de l’indépendance et d’en éloigner ceux qui ne partageaient pas le projet de société qui par définition ne peut que diviser.

Le discours indépendantiste ne peut plus entretenir une vision candide de la politique et faire croire qu’il n’y a pas d’obstacle à l’indépendance, qu’il suffit d’une majorité de votes pour la réaliser. Il faut accepter qu’il y aura lutte, confrontation et que la liberté implique le combat.

Le nouveau discours indépendantiste doit rompre avec la logique du clientélisme et distinguer l’essentiel de l’accessoire en justifiant la nécessité de l’indépendance sans y mettre de conditions. Le nouveau discours indépendantiste doit être axé prioritairement sur les mérites de l’indépendance et la critique du Canada. Pour nous, l’indépendance est une nécessité historique pour exister comme peuple, indépendamment du projet de société qui lui est nécessairement variable selon les époques. Notre combat est de rompre avec l’identité et la légitimité du Canada et notre programme doit viser essentiellement le contrôle de la totalité des lois, des impôts et des traités. L’indépendance d’un peuple ne se marchande pas à l’aune d’un projet de société.

Il ne s’agit pas de renoncer à toutes propositions concrètes de réformes sociales ou économiques, mais de les situer dans le prolongement de l’exercice des pouvoirs régaliens que l’indépendance nous permettra d’exercer. Chaque proposition de réforme ou de changement social doit servir la pédagogie de l’indépendance et porter sur un domaine qui est de compétence fédérale comme la politique internationale, la politique de défense, la politique commerciale, la politique d’immigration, etc. Il faut sortir du provincialisme et expliquer aux Québécois ce que nous ferons lorsque nous succéderons à l’État canadien et récupérerons les pouvoirs qu’il exerce à notre détriment.

Notre objectif étant l’adhésion du plus grand nombre de Québécois(es) possible à l’indépendance, nous ne pouvons assujettir sa réalisation à une idéologie globale. Il est illusoire de penser faire avancer la cause de l’indépendance en faisant la lutte sur deux fronts, en demandant aux Québécois de se prononcer en même temps sur un projet de pays et sur un projet de société particulier parce que d’une part la multiplication des objectifs engendre la confusion et la division et d’autre part parce que ce débat sur le projet de société se fera nécessairement après l’accession à l’indépendance, comme c’est le cas dans tous les pays indépendants. La vie politique ne s’arrêtera pas le jour de l’indépendance ; au contraire elle sera plus intense parce que nous serons confrontés à de vrais choix. Confondre les objectifs ne peut que nous faire reculer politiquement. Nous préconisons une approche pragmatique qui vise d’abord et avant tout à convaincre les Québécois de sortir du Canada et de faire l’indépendance. Nous sommes conscients que ce changement de paradigme sera long et ardu, car on ne transforme pas la culture politique du jour au lendemain. Mais c’est la seule voie qui peut nous sortir du guêpier des tergiversations et nous mener à l’indépendance. Comme l’a déjà dit Jacques Parizeau : « On se crache dans les mains, et on recommence » pour cette fois-ci donner la priorité à l’intérêt national et non pas aux intérêts sectoriels. q


1 Voir « Le front souverainiste se lézarde », Le Devoir, 25 mai 1995.

 

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