Charles-Philippe Courtois. Lionel Groulx, le penseur le plus influent de l’histoire du Québec

Charles-Philippe Courtois
Lionel Groulx, le penseur le plus influent de l’histoire du Québec
Montréal. Les éditions de l’Homme, 2017, 575 pages

La biographie de Lionel Groulx offerte par Charles-Philippe Courtois est une contribution majeure puisqu’elle résume la vie et l’œuvre de notre historien le plus influent et assurément l’intellectuel le plus prolifique de l’histoire du Québec (Bouchard, 2003). D’autres se sont intéressés à la pensée de Groulx, pensons à Michel Bock (Quand la nation dépassait les frontières, 2004), ou encore à Gérard Bouchard (Les deux chanoines, 2003) et bien sûr Yvan Lamonde (L’Histoire sociale des idées au Québec, 2004). Aucun historien n’avait toutefois consenti jusqu’ici à investir les années de travail suffisantes pour mener à bien cette mission gigantesque de résumer la vie et l’œuvre de ce très grand Québécois que fut Lionel Groulx et à qui nous devons tant collectivement.

La jeunesse

Les premiers chapitres illustrent les origines paysannes de Lionel Groulx en décrivant avec acuité la vie rurale québécoise de la fin du XIXe siècle où le labeur incessant ne le cède qu’à la vie familiale et à l’entraide. Comme ailleurs au Canada français, les environs de Vaudreuil, village natal de Groulx, n’étaient pas épargnés par la pauvreté et les maladies infectieuses. La variole emporta ainsi Léon Groulx, le père de Lionel alors que celui-ci n’avait que six mois. Sa mère se remaria l’année suivante et Lionel devient un des aînés d’une fratrie de plus de dix enfants, comme c’était courant à l’époque. Le bonheur inhérent à cette vie familiale et campagnarde saura marquer durablement Lionel Groulx et explique, avec le catholicisme québécois surtout, les bases du très grand amour dont il fit preuve tout au long de sa longue vie (1878-1967) envers la nation canadienne-française, aujourd’hui recentrée sur le Québec, pour le meilleur et pour le pire, dirait probablement Groulx. La foi catholique est très présente dès la naissance du petit Lionel et demeure fondamentale tout au long de sa vie, ce que l’ouvrage évoque très souvent bien sûr.

Lionel Groulx s’intéresse à la prêtrise « dès l’âge de dix ou onze ans », nous dit Courtois (p. 29), ce qui le mène peu après au Séminaire de Sainte Thérèse1. L’exil loin de la vie familiale et de ses racines sera pénible pour l’enfant devenu adolescent et à la santé toujours fragile. Ses nombreux vagues à l’âme sont comblés par des lectures toujours plus abondantes, ce qui deviendra une constante dans le parcours de Lionel Groulx. Sa vie collégiale est marquée par les succès scolaires, ce qui lui vaut de nombreux prix, des livres, comme il est d’usage dans les institutions d’enseignement classique où l’humanisme se conjugue avec l’ultramontanisme en cette fin de siècle québécois. C’est ainsi qu’il lit des auteurs, dont Louis Veillot, et de nombreuses biographies qui le passionnent. « La plupart de ces grands hommes ont défendu la foi, l’Église et la nation en exerçant des carrières laïques, ce qui le fera hésiter sur son propre choix de carrière » (p. 46). Groulx sera cependant et résolument prêtre.

Le prêtre-enseignant

Au tournant du vingtième siècle, les grands pans de la vie adulte de Groulx se précisent. Il amorce une carrière d’enseignant au petit séminaire de Valleyfield, ce qui le mène bientôt à rédiger un premier manuel d’histoire du Canada. Il est aussi aux premières loges pour assister et contribuer à la création de l’Association catholique canadienne-française (ACJC) en 1904. Au cours des années suivantes, Groulx effectue un voyage d’études en Europe où il obtient un doctorat en théologie. À Fribourg, en 1908, « Il apprend les rudiments de la méthode historique pour l’analyse des documents, sans se douter bien sûr des grands bénéfices qu’il en retirera plus tard » (p. 115). De retour d’Europe, Groulx se mêle de près aux nationalistes canadiens-français influents que sont les Henri Bourassa, Armand Lavergne, Olivar Asselin et Jules Fournier. En parallèle à son enseignement à Valleyfield, son implication est représentative et annonciatrice de ce qui suit au cours des quelque six décennies suivantes :

Groulx reprend peu à peu, dès le début de 1910, le collier de l’intellectuel catholique et patriote. Il recommence à prononcer des sermons pour toutes sortes d’occasion, mais aussi des conférences pour l’ACJC. […] Il publie dans plusieurs périodiques […] Bientôt Le Devoir, lancé en janvier 1910 et qui accorde une colonne hebdomadaire à l’ACJC, fait même de Groulx un collaborateur régulier (p. 123).

Historien du Canada français

Par-delà ces occupations, Lionel Groulx se met au service de l’histoire de son peuple canadien, devenu canadien-français avec entre autres cette prémisse : « Et, songeur, j’ai connu le prix des nobles choses qui font les peuples grands, plus grands que leur revers » (p. 133 ; de Groulx, « La leçon des érables », 1ère parution : 1912, Les Rapaillages, Montréal, Leméac, 1978, p. 22). C’est l’époque où l’ignorance des Canadiens français est déplorée par Henri Bourassa, ce qui « nuit aux élus canadiens-français à défendre nos droits dans le Dominion » (p. 134). Malgré les débuts évoqués, Groulx se rend compte à quel point il manque d’études historiques au Canada français, où la recherche universitaire est nulle en ce domaine. Peu d’historiens ont publiés depuis les Garneau, Ferland et Casgrain, dont il a utilisé les travaux pour son manuel manuscrit (Aubin, dans Bouvier et al. 2012, chap. 4). Bientôt professeur d’histoire à l’université, Groulx n’en est pas moins un chef de file en ces années 1910 d’une croisade « pour la défense des droits des Canadiens français à des écoles dans leur langue à travers le Canada » (p. 139) ; droits bafoués un peu partout hors Québec par des législations anglophones et francophobes.

Professeur d’université et maître à penser

En 1915, « Groulx devenait ainsi le premier professeur d’histoire du Canada à l’Université Laval de Montréal » (p. 147). Pour combler son manque de formation en tant qu’historien, Groulx lit beaucoup, tout comme « il écrit continuellement » (p. 153). Dès ces années, on peut dire que Groulx devient le père de ce qui se nommera éventuellement « l’école de Montréal ». Selon Groulx, « les libertés canadiennes-françaises sont des conquêtes et non des dons du conquérant, l’école de Québec (dont les Camille Roy et Thomas Chapais) croit le contraire » (p. 189). Lionel Groulx va cependant bien plus loin et c’est là un apport de Charles-Philippe Courtois de souligner la contribution continue, avec des périodes de dormance ou peut-être de doute, quant à un indépendantisme québécois présent ou en filigrane, dès les années de l’entre-deux-guerres. « Au lendemain de la guerre, Lionel Groulx va affirmer son séparatisme comme jamais, entraînant la Ligne des droits du français et L’Action française avec lui. Durant la décennie qui suit la guerre, c’est une trame qui traverse à la fois ses engagements intellectuels, son œuvre littéraire et ses travaux historiques » (p. 195). De plus, Courtois démontre aussi de façon convaincante que Groulx a fort bien compris la signification profonde de la Conquête anglaise de 1760, ce que Maurice Séguin, Michel Brunet et Guy Frégault reprendront à leur façon une génération plus tard, dans ce qui sera alors identifié comme l’école de Montréal. La parenté idéologique est ici évidente :

Ce n’est pas le fait d’une méchanceté des Britanniques, insiste Groulx, mais les conséquences défavorables qu’induit la conquête étrangère. […].

Groulx innove en mettant l’accent sur les conséquences structurelles de la Conquête. La reconstruction se fit, mais l’appauvrissement fut durable, surtout combiné à l’exclusion qui découle du serment du test et, surtout, de la situation coloniale. L’annexion par le vainqueur de la guerre de Sept Ans fit reculer la colonie sur le plan de l’émancipation : ses élites furent largement exclues du pouvoir et des rouages de l’économie. Les nouveaux contacts commerciaux et financiers, nécessaires dans la nouvelle métropole, échappaient aux Canadiens. Groulx met ici à profit son apprentissage de l’histoire économique, développé pour son enseignement aux HEC. […]

L’originalité de l’historien est aussi d’étudier les effets de la Conquête à travers une approche globale de la société, non pas seulement constitutionnelle ou politique.

Dans Lendemains de conquête, il ne s’agit donc pas de blâmer les Britanniques, mais de saisir les conséquences d’une nouvelle donne. Il s’agit de porter un regard lucide sur les réalités historiques, pas de cultiver des préjugés ou des haines. On peine à imaginer aujourd’hui à quel point une telle analyse allait choquer l’establishment canadien-français, tout pétri alors, pour ne pas dire confit, de loyalisme (p. 201-202).

Pour le Lionel Groulx des années 1920 et ses alliés, voire presque ses disciples, car c’est un meneur, en particulier auprès de la jeunesse, il s’agit pour le Québec « de développer une stratégie de développement dans tous les domaines, de façon qu’à long terme, la réalisation de l’indépendance devienne envisageable » (p. 212). Groulx prône aussi, avec la Ligue d’action française, l’interventionnisme de l’État québécois pour préparer particulièrement le volet économique à cette indépendance nationale prévue dans un demi-siècle, dans les années 1970 : « à cette époque, si le Québec s’est bien préparé, l’indépendance sera facilement envisageable et réalisable » (p. 212). Évidemment, Camille Roy et Thomas Chapais, de l’Université Laval, ne sont pas d’accord… Henri Bourassa ne l’est pas non plus et une longue brouille avec Groulx s’amorce.

Le livre L’Appel de la race de 1922 est un épisode d’un certain empêtrement chez Groulx quant aux questions de race et d’hérédité, nous dit Courtois, mais rien qui ne soit dans la foulée d’expressions bien courantes à cette époque et depuis la jeunesse du prêtre. Aussi et surtout, ces questions sont alors d’une grande actualité chez nombre d’humanistes universitaires en vogue et intéresse « les ethnologues, les philologues, les psychologues, les sociologues et même les romanciers » (p. 227-228).

En fait, pour Groulx et l’essentiel de Groulx est là quant à sa conception de ce que l’histoire devrait « inspirer [aux Canadiens français] autre chose que la honte, [plutôt] la certitude qu’ils ont une destinée en tant que peuple » (p. 242). Avec la Ligue, Groulx favorise dans cet esprit un militantisme « en faveur de jours fériés à caractère national » (p. 245). La fête de la Saint-Jean Baptiste et celle de Dollard en seront les plus beaux fruits.

Charles-Philippe Courtois revient plusieurs fois sur l’influence délétère qu’a eu la Conquête sur la suite de l’histoire et sur son interprétation qui, à de multiples égards, « est novatrice et influencera grandement l’école historique de Montréal vingt ans plus tard » (p. 275). « Groulx poursuit en détaillant les multiples entraves à l’instruction publique au Québec avant l’Union, toutes choses qui ne pouvaient manquer d’avoir un effet globalement négatif sur la progression des Canadiens – français – du temps et aura donc des conséquences sur leur descendants » (Idem). Selon la même logique, l’infériorité économique des siens est tributaire pour Groulx des mêmes causes. En effet, cela nous rapproche à bien des égards de Maurice Séguin et de ses Normes (Comeau, 1987 ; Tousignant et Dionne, 1997).

Cependant, les rôles joués par Groulx ne sont pas uniquement théoriques, tant s’en faut et contribuent à la mission d’éducation nationale à laquelle il s’astreint incessamment lui-même, tout comme le fait L’Action française devenue L’Action nationale en 1933 sous son impulsion charismatique, probablement. Concrètement, plusieurs « seraient surpris de voir à quel point les débats constitutionnels qui vont avoir lieu dans la seconde moitié du siècle sont déjà envisagés par L’Action nationale. » Dans le même esprit, il y est question « d’État du Québec, longtemps avant le premier ministre Jean Lesage. » (p. 300)

Dans un autre registre, Groulx publie en 1933 L’enseignement français au Canada, un autre beau jalon de son œuvre de précurseur en histoire nationale et en histoire de l’éducation dans ce cas-ci. Le fait que Charles-Philippe Courtois n’aborde à peu près pas ce thème est en soi révélateur du fait que cette biographie, bien qu’excellente, n’est qu’une synthèse d’une œuvre immense où tous les volets n’ont pu être couverts comme ils auraient sans doute pu l’être.

L’antisémitisme supposé de Groulx pulvérisé

Mettant d’abord en relief les quotas auxquels les Juifs sont soumis à l’université McGill des années 1920 aux années 1960, ainsi qu’à l’Université de Toronto, phénomènes semblables à bien des endroits en Occident en général et au Canada anglais en particulier au cours des années 1930, Courtois déboulonne le mythe du supposé antisémitisme de Groulx, si cher aux Esther Delisle et autres Richler d’il y a deux décennies (au moment où l’indépendantisme québécois était à son maximum, ne l’oublions pas). D’ailleurs, ce serait selon nous le rôle absolument majeur d’éveilleur de fierté nationale chez les Québécois par Groulx qui serait véritablement visé à ce chapitre… Deux passages relevés par Courtois de Groulx règlent la question : « L’antisémitisme non seulement n’est pas une solution chrétienne ; c’est une solution négative et niaise » (p. 312). Ensuite, en 1934 et très en lien avec l’œuvre d’ensemble de Groulx : « Dans le désarroi où nous sommes, les uns partent en guerre contre les Juifs, d’autres contre les Anglais. Fausses pistes […] notre mal n’est pas en dehors de nous, il est en nous » (p. 314).

Questions nationales, religieuses et politiques

La fin des années 1920 et le début des années 1930 sont marquées par des conflits entre nationalistes canadiens-français, une triste faiblesse trop constante dans notre histoire, et la grande réussite du conquérant devenu le Canada anglais, comme l’a souligné récemment Yvan Lamonde avec Un coin dans la mémoire (2017).

Dans la foulée de Rome qui « cherche (un peu partout en Occident) à tracer une démarcation nette entre mouvements catholiques et idéologies politiques, notamment nationalistes » (p. 328), l’ACJC se dénationalise, perdant ainsi « l’essentiel de son dynamisme » (p. 330). Cela, « Groulx le pressent avec effroi, ouvre la voie à une séparation entre catholicisme et vie nationale au Québec » (p. 331). Lorsque ce sera consommé en effet, dans les années 1960 et 1970, Groulx devient ringard pour plusieurs et on en viendra presque à oublier ses plus remarquables réalisations.

Pour l’heure, Groulx ne baisse pas les bras et « décide de s’atteler de plus belle à la tâche pour la cause qui lui est si chère : l’émancipation de sa petite nation » (p. 332). Dans la même veine, Groulx énonce en 1938 une ambivalence sur la question nationale de fond qui taraude toujours les Québécois quatre-vingts ans plus tard, tout en nous caractérisant :

Le devoir certain, où il n’y a pas de risque de se tromper, ni de perdre son effort, c’est de travailler à la création d’un État français dans le Québec, dans la Confédération si possible, en dehors de la Confédération si impossible (p. 342).

Charles-Philippe Courtois cerne aussi de façon bien crédible le supposé fascisme de Groulx de ces années, un autre point saillant de la malheureuse – mais, hélas, bien efficace – désinformation à son sujet. Ainsi, Groulx « entretient des relations beaucoup plus étroites [avec les nationalistes qui] condamnent le fascisme et l’antisémitisme » (p. 347).

Groulx est d’abord autonomiste et c’est dans cet esprit qu’il appuie, au milieu des années 1930, L’Action libérale nationale. Ce qu’en fera Maurice Duplessis le déçoit, en particulier par la mise au rancart de la nationalisation de l’électricité dont il est un fervent défenseur. Peu après, en 1937, à l’occasion du centenaire des révoltes des Patriotes, Groulx vit une autre opposition avec Thomas Chapais et plusieurs notables, ce qui l’amène à mettre au rancart son indépendantisme en le présentant plutôt comme « une police d’assurance » (p. 378). De plus, dans un autre registre, Groulx a trouvé son successeur historien à l’Université de Montréal, le doctorant Guy Frégault, « séduit […] par la beauté du programme du vieux maître » (p. 394).

La période de la Seconde Guerre mondiale

La question de la conscription se pose à nouveau sérieusement dès 1940, ce qui amène encore Groulx à « fustiger les partisans de la bonne entente à tout prix. » (p. 420) Politiquement et publiquement, en période de censure fédérale de guerre, Groulx critique sévèrement la Confédération. « Nation, nous avons droit à la vie. Nous avons droit à la vie d’une nation », dit-il. Il réitère : « De par nature, tout État aspire à l’indépendance, à la souveraineté » (p. 426, L’Action nationale, 1941, p. 46).

Sur un autre plan, Groulx « plaide […] pour une forme d’enseignement gratuit offert à tous » (p. 427). Le prêtre historien s’oppose aussi vigoureusement aux bonententistes, tels Gustave Lanctôt et Arthur Maheux, partisans d’un manuel d’enseignement unique d’histoire du Canada « qui donnerait les mêmes références historiques aux anglophones et aux francophones » (p. 429). Le Pourquoi nous sommes divisés de 1943 est une réponse très structurée et nationaliste de Groulx au Pourquoi sommes-nous divisés ? de Maheux paru auparavant (dans Bédard et Goyette, 2006). Dans les deux cas, il s’agit d’une base idéologique certaine des écoles historiques de Montréal et de Laval, respectivement. Il s’oppose enfin aux commissaires de la Commission des écoles catholiques de Montréal qui, sous l’influence de Godbout et T.D. Bouchard par exemple, plaident « pour le bilinguisme intégral dès la première année du primaire » (p. 428). Ce que nous revenons de loin parfois…

Entre 1942 et 1944, l’indépendantisme de Groulx est un peu mis en veilleuse par les forces en présence sans doute (l’application de la censure « souvent aveugle » (p. 439) et la Ligue de la défense du Canada mise en place donne à Groulx et Bourassa l’occasion de renouer à un nationalisme commun dans la lutte à la conscription, caractérisée par le plébiscite, une fourberie majeure du Canada anglais envers le Canada français et le Québec.

Mise en place d’institutions permanentes et retraite

La déconfiture du Bloc populaire, tout comme celle de l’ALN auparavant, ont déçu Groulx et les nationalistes progressistes. Pendant ce temps, l’abbé Maheux fonde un département d’histoire et de géographie à l’Université Laval qui cherche la bonne entente avec le Canada anglais et collabore avec ses universités. À preuve, « tous ses étudiants suivent des stages d’anglais et deviennent bilingues » (p. 465). À Montréal, l’Institut d’histoire est aussi créé en 1946 et « Groulx et Frégault [professeur et directeur] espèrent au contraire que le développement d’un département d’histoire, animé par des Canadiens français, fortifiera la culture canadienne-française dans le domaine scientifique ». L’engagement des historiens Maurice Séguin puis Michel Brunet contribuera beaucoup à l’atteinte de cet objectif. « L’institut d’histoire doit servir la nationalité canadienne-française, mais de façon organique, en tant qu’institution de haut savoir et non pas en tant qu’œuvre idéologique » (p. 466).

C’est dans cet esprit qu’est fondé par Groulx principalement l’Institut d’histoire de l’Amérique française (IHAF) et sa Revue d’histoire de l’Amérique française (RHAF) qui cherchent avec beaucoup de succès à développer la recherche scientifique et ainsi « illustrer notre présence en un secteur de haute culture » (Groulx, RHAF, déc. 1948, cité p. 475). D’ailleurs, « Groulx fera toujours la distinction entre l’éducation nationale, légitime, et la recherche historique, qui doit viser, dans la mesure du possible, la vérité. » (p. 495)

La retraite de l’enseignement de Groulx est l’occasion de publier de nombreux livres dont Histoire du Canada français au début des années 1950 à propos duquel « Marcel Trudel l’historien de [l’École de] Laval avoue avoir été agréablement surpris » (p. 496) des propos du « maître de la nouvelle histoire » fondée sur la recherche objective. Dans cette foulée, l’histoire de la Nouvelle-France « héroïque n’y a plus sa place, l’analyse domine » (Idem). Par ailleurs, Groulx n’est plus un modèle pour la jeunesse au long de ces années 1950, puis 1960. « Les attaques vont se multiplier, la gauche anticléricale québécoise peut se faire plus virulente et le chanoine Groulx associé aux valeurs traditionnelles canadiennes-françaises et à la foi, deviendra une de ses bêtes noires » (p. 504).

Désunions nationalistes accentuées et écoles de pensée

De plus en plus, les néo-nationalistes québécois sympathisent avec la gauche, ce qui les opposent aux nationalistes plus conservateurs. Groulx, isolé, ne se sent l’âme – nationaliste – à appuyer ni un ni l’autre. De plus, d’autres néo-nationalistes, les historiens de l’école de Montréal Séguin, Brunet et Frégault, dont il fut le maître, se font de plus en plus critiques envers sa pensée. Pour eux, la Conquête de 1760 est une défaite fondamentale qui schématise tragiquement la suite pour ce peuple canadien devenu canadien-français aux plans économique, politique, social et culturel et condamné structurellement à une médiocrité perpétuelle. Seule l’indépendance pourrait y pallier, « si tant est qu’elle soit possible », dit Séguin (1962).

Groulx ne peut accepter un tel constat, qu’il qualifie d’exagérément pessimiste, lui qui ne s’est « jamais caché les terribles méfaits de la catastrophe de 1760 », tout en « croyant ce mal curable. J’ai même cru à une certaine grandeur de notre histoire » (p. 526). Groulx partage de plus les aspirations de ces jeunes historiens « à dépasser la survivance et la critique de la place des Canadiens français dans la Confédération ; d’ailleurs il a souvent pris position en ce sens. Mais il ne peut accepter, outre leur fatalisme, le mépris pour la culture et l’histoire canadiennes-françaises. » Parmi les réussites, Groulx note en particulier « la survie » (p. 530).

Quant aux dénonciations dont Michel Brunet se fait l’accusateur principal sur « l’agriculturisme, l’antiétatisme et le messianisme » (p. 531) de leurs devanciers, incluant Groulx sans le nommer, elles blessent profondément le prêtre-chanoine-historien qui, on l’a vu avec la nationalisation de l’électricité et le programme économique de l’ALN notamment, lutte et revendique depuis longtemps une nécessaire émancipation économique québécoise. Si l’on observe l’évolution du Québec au long du demi-siècle qui s’est écoulé depuis la mort de Groulx, il faut bien constater qu’il avait à bien des égards raison, même si la pensée de Séguin sur, par exemple, l’oppression essentielle vécue par une minorité dans un ensemble fédéral demeure d’une extrême pertinence à savoir, à étudier et à méditer. Quant aux historiens de l’école de Laval, ils poursuivent dans le sillon tracé à Québec dès les années 1830 par les William Smith et Joseph-François Perreault (Allard, dans Bouvier et al., 2012, chap. 1). Pour l’école de Québec, les sources de l’infériorité économique des Canadiens ne sont pas attribuables aux effets de la Conquête. Ils sont plutôt à trouver dans le régime français, la culture canadienne-française et le nationalisme canadien-français. Pour l’abbé Maheux (en 1958), le problème est la culture canadienne-française, étroite, débilitante : « Je suis convaincu que le Canadien français est incroyablement inefficace et paresseux ».

Les nouveaux historiens de Laval, Trudel, Ouellet et Hamelin, laïcisent et modernisent peu à peu la tradition de pensée loyalistes illustrée par sir Thomas Chapais ou Mgr Camille Roy et détendue par l’abbé Maheux. Ils voient dans la Conquête et la domination britannique des bienfaits, à travers l’intégration du Québec à un univers libéral et capitaliste (p. 533-534).

Fin de vie productive

En fin de vie, Groulx se fait à nouveau visionnaire en défendant « une libération économique qui permettrait aux citoyens du Québec de gagner leur vie dans la langue majoritaire, le français » (p. 550). La force de travail dont il fait preuve jusqu’à la toute fin est par ailleurs impressionnante. Tout en publiant plusieurs livres synthèses sur l’histoire de son peuple qu’il a tant aimé, il produit pas moins de 72 recensions critiques dans la RHAF, de 1964 à 1967, de l’âge de 86 à 89 ans ! (p. 556) Enfin, « Il endosse la formule des États associés, trois ans avant René Lévesque […] Il est aussi en avance sur le futur slogan de l’Union nationale de Daniel Johnson en 1966. “Égalité ou indépendance” » (p. 554).

Conclusion

Comment ne pas être impressionné par l’œuvre phénoménale de Lionel Groulx et dont le Québec a somme toute tant bénéficié ? L’exceptionnelle contribution de Charles-Philippe Courtois aidera grandement à le faire réaliser et vieillira, je le pense, fort bien. En terminant, je dois confesser la préoccupation qui n’a eu de cesse m’affliger tout au long de cette belle lecture et de la rédaction qui s’achève. Quand, nous Québécois, saurons-nous efficacement nous lever contre le genre de désinformation à grande échelle qui a sévit au Québec depuis deux générations sur les tenants et aboutissants de l’œuvre de Groulx ? Il y en aurait évidemment long à dire, mais je vais me borner à écrire ici que cela relève pour moi du scandale historique, rien de moins. Comme le démontre récemment Yvan Lamonde (2017), c’est encore une fois la plus grande réussite du conquérant britannique d’avoir fait en sorte qu’une bonne part de cette division se fasse entre nous. C’était vrai au temps de Groulx et ce l’est toujours. En prendre davantage conscience ne peut nous faire que du bien.

 

Félix Bouvier, UQTR

 


1 Un séminaire est un lieu de formation séculaire canadien-français (et de l’Occident catholique) des prêtres, bien sûr, mais aussi de l’élite et des classes moyennes (Bouvier, 2005).

 

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