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Michel Brunet. La France impériale et la Nouvelle-France

Michel Brunet
La France impériale et la Nouvelle-France. Un regard neuf sur 1759
Rosemère, Éditions Pierre Tisseyre, 2017, 320 pages

Regard neuf ? Oui, et il se situe dans la mouvance des travaux français de Laurent Veyssière et de Bertrand Fonck, et aussi des travaux québécois de Raymonde Litalien, Jean François Palomino, Sophie Imbeault et Denis Vaugeois. Ce regard neuf est celui non de l’historien bien connu, mais d’un ex-diplomate québécois sensible à la géopolitique et au comparatisme, qui déconstruit la politique coloniale de l’empire français du XVIIIe siècle pour montrer la démesure et la fragilité de ses prétentions continentales. Regard neuf d’un auteur qui, à partir d’une explication nouvelle et claire, devrait façonner une vision nouvelle chez le lecteur et lui faire regarder affectivement la France et la Conquête autrement. L’analyse et l’écriture sont d’une exceptionnelle efficacité : à partir de l’affirmation « La Nouvelle-France était une colonie française », l’auteur décompose chacun des mots pour en faire éclater la banalité.

Quatre décisions royales permettent de faire le lit de cette nouvelle lecture : limiter le peuplement aux catholiques, se privant du coup du dynamisme économique des protestants qui eux peuplent les colonies britanniques au sud ; négliger le développement économique au profit de la valorisation continentale de la colonie avec comme effet de faire de la Nouvelle-France « une petite colonie sur un grand territoire » ; opter pour le développement (faible) de la Louisiane pour freiner l’expansion occidentale des colonies américaines, avec le résultat que la Louisiane ne compta jamais plus de 10 000 habitants en comparaison de Charleston en 1760 avec ses 100 000 citoyens ; paradoxe enfin du traité d’Utrecht de 1713 par lequel la France cède à l’Angleterre la Nouvelle-Écosse, Terre-Neuve et la baie James, coupant le corridor de communication vers l’intérieur, négligeant la protection de la façade atlantique, avec le résultat de la fondation en 1749 d’Halifax qui en trois ans compte 4000 habitants autant que Montréal fondée en 1642.

Ces décisions royales, qui affirment la primauté des considérations européennes de la France, indiquent que la colonie est destinée à devenir plus un continent qu’un pays. Le déficit démographique limite singulièrement le développement d’une main-d’œuvre un tant soit peu spécialisée et empêche la création d’un marché intérieur. La colonie ne compte pas vraiment de villes fortes comme les villes de Boston, Newport, New York, Philadelphie, Baltimore, Savannah ou Richmond. L’économie impériale demeure monosectorielle : en 1770, la fourrure représente les trois quarts des exportations de la colonie qui n’a pas exploité ses bancs de morue, sans compter la corruption de l’intendant Bigot de 1748 à 1760. Michel Brunet trouve plutôt oiseux le débat des années 1960 sur la décapitation d’une « bourgeoisie », d’une classe d’entrepreneurs dont on a difficulté à établir une liste.

La primauté des intérêts européens de l’empire français trouve dans une politique de forte militarisation un signe éloquent : la métropole et la colonie sont en état de guerre quasi permanent, la France décide de multiplier les forts dans la vallée de l’Ohio alors que ses capacités navales ne se comparent pas vraiment à celles de l’Angleterre.

La faiblesse de la colonie française se révèle avec la comparaison des colonies britanniques au sud qui sont le plus important marché d’exportation de l’Angleterre en 1770, qui fournissent vers 1780 le tiers du tonnage maritime anglais et dont les élites façonnent une culture coloniale (collèges/universités, imprimerie, presse) sans équivalent au nord. Elle se mesure encore au fait, qu’à la différence des assemblées coloniales au sud qui délèguent des représentants à Londres pour nommer leurs oppositions et attentes, les Canadiens sont sans voix politique, sans liberté de presse ou de réunion, sans capacité d’intervention à Versailles pour influencer la politique coloniale. Pouvaient-ils d’ailleurs bien voir et énoncer plutôt une politique de « pays », une Nouvelle-France sans la Louisiane, sans le pays des Illinois, sans la vallée de l’Ohio ? Pour Michel Brunet, la Nouvelle-France avait été perdue avant, pendant et après 1760.

Une fois établi ce bilan, l’auteur éclaire la situation critique de la colonie à la fin du régime français. La France connaît quatre ministres des colonies à Versailles de 1757 à 1760. Par sa « folle aventure » dans la vallée de l’Ohio en 1753-1754, elle marque une vision continentale nord-sud plutôt que de prendre la mesure des moyens d’une politique plus viable d’est en ouest, au moment où les colonies américaines sont plus riches, vingt fois plus peuplées et où la métropole anglaise peut compter sur une force navale supérieure.

Pour l’auteur, 1759 n’entame en rien « l’honneur de nos ancêtres » : ils se sont battus pour un meilleur sort, celui de la métropole, qui avait négligé de mettre en place des mesures défensives entre Gaspé et Québec et de fortifier Lévis. Confrontés à 37 000 hommes de troupe anglais, les Canadiens furent oubliés à leur sort parce que seul comptait celui de l’empire. 1763 fut l’année du « grand marchandage », Choiseul ayant dès le début des négociations offert le Canada. Instrument de négociation, la colonie fut d’autant mieux oubliée, « abandonnée » et placée devant des dettes non honorées par la France : abandon politique et financier. Pour Michel Brunet, l’événement de 1759, d’ordre militaire et temporaire, fut surestimé ; celui de 1763, de nature politique et finale, sous-estimé, masquant la vraie chose : la politique impériale française du XVIIIe siècle révélée dans la primauté des intérêts métropolitains sur ceux de la colonie « continentale ».

Pour l’auteur, il n’y a pas eu de « traumatisme » de la Conquête, il n’y a pas eu de « vaincus » en ١٧٥٩ et il faut vivre « sans nous encombrer du lourd bagage d’une “Conquête” » (p. ٢٣٧). Le problème pour les Québécois d’aujourd’hui, ce ne sont pas les Canadiens de l’époque, c’est la France, sa politique impériale, ses intérêts qu’elle n’a pas été capable de soutenir et défendre.

Quel « regard neuf » les ex-coloniaux peuvent-ils poser sur eux-mêmes et sur la France ? Comment joue la déculpabilisation, d’une part, et comment le jugement sur la France change-t-il vraiment ? Expliquer et comprendre « l’abandon » autonomisent-ils l’abandonné ? Qu’a donc de thérapeutique ce regard neuf ? Car c’est aussi de cela dont il s’agit. Le plus d’analyse possible pour dénouer un nœud tissé d’affect. À moins de (prétendre) se guérir par l’amnésie, la grande tentation, la grande méprise.

Yvan Lamonde
Historien 

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