La démission des cégeps francophones

Professeur de français, collège Bois-de-Boulogne

Nous savons tous que, comparativement aux niveaux primaire et secondaire, le réseau collégial jouit d’une grande indépendance: les programmes, les cours et les exigences varient d’un cégep à l’autre. Si cette autonomie peut parfois être bénéfique, notamment pour qu’un cégep s’adapte à des réalités régionales, elle génère malheureusement une compétition nocive entre les cégeps qui n’ont d’autre considération que d’augmenter le nombre d’étudiants inscrits, nombre qui détermine en grande partie le financement qu’ils reçoivent du ministère de l’Éducation. Dans ce contexte, on ne s’étonnera pas de constater que les programmes apparaissent et disparaissent de façon chaotique, sans véritable plan d’ensemble et sans qu’aucune balise nationale ne soit établie.

C’est ainsi qu’on réalise avec consternation que les cégeps ne sont soumis à aucune norme nationale en matière de langue d’enseignement. Les cégeps se sont pour la plupart dotés d’une politique de valorisation de la langue française, mais celle-ci peut être facilement abrogée par la direction d’un établissement. Le cégep de Sainte-Foy a ainsi modifié en catimini en juin 2017 sa politique de valorisation de la langue française: le français n’est désormais plus la seule langue d’enseignement, mais bien la langue « prépondérante». Ce changement permet à l’établissement de créer deux nouveaux DEC où, cette fois, c’est l’anglais qui tient une place importante…

La popularité des programmes bilingues au collégial continue de s’accroître avec la signature d’une entente en gestion de commerce entre le cégep de Limoilou et le cégep Saint-Lawrence en janvier 2018. D’autre part, des DEC bilingues sont déjà solidement implantés dans les collèges privés: les collèges Mérici, O’Sullivan (Montréal et Québec), LaSalle, Sainte-Anne et Laflèche en offrent. D’autre part, des partenariats de DEC bilingues existent en tourisme entre le cégep de Limoilou et le cégep St-Lawrence, en sciences de la nature et sciences humaines entre Saint-Laurent et Vanier.

Les DEC bilingues sont vantés par les directions collégiales comme le moyen de « devenir bilingue». Il faut détruire le mythe véhiculé par cette vision: les étudiants qui s’engagent dans un parcours bilingue au cégep sont, pour la très grande majorité, déjà bilingues. Rappelons que l’anglais est une matière obligatoire à partir de la première année du primaire et qu’au secondaire les élèves sont exposés à au moins 100 heures d’anglais chaque année pour un total d’au moins 500 heures à la fin des cinq années. Ajoutons à cette exposition déjà grande à la langue de Shakespeare, le fait que certaines écoles primaires offrent l’anglais intensif en sixième année du primaire et on obtient un total considérable de 1200 heures d’anglais selon le chroniqueur Mario Asselin1. Enfin, au collégial, la réforme Robillard de 1993 a imposé deux cours d’anglais nécessaires à l’obtention d’un DEC.

Observons aussi que les visionnements frénétiques de Walking Dead, Game of Thrones et autres séries américaines, que nos étudiants fréquentent beaucoup plus assidument que les grands classiques de Molière, ne sont pas sans contribuer à leur apprentissage de l’anglais. Notons enfin que l’anglais est en voie de devenir la langue parlée par les élèves en dehors des cours dans bien des institutions d’enseignement de la grande région de Montréal, ce qui est le cas du cégep où j’enseigne, le collège de Bois-de-Boulogne, où il suffit de faire quelques pas dans les corridors pour entendre cette langue.

Ce qui s’entend dans nos écoles et dans nos cégeps est confirmé par des statistiques. En analysant les chiffres de Statistique Canada, le mathématicien Charles Castonguay notait que « […] parmi les 20-29 ans au Québec en 2011, 78 % des anglophones se déclaraient bilingues, comparé à 57 % des francophones. Dans la région de Montréal, l’écart se rétrécit encore plus, à 80 % et 70 % respectivement. Dans l’île, c’est 78 % et 79 %2». L’auteur Frédéric Lacroix observe de plus que cette hausse importante du bilinguisme chez les jeunes n’est pas un phénomène uniquement montréalais, loin de là: « Si des cours en anglais [au cégep] étaient absolument nécessaires pour devenir bilingue, on peine à comprendre comment 62,4 % des jeunes de 15-24 ans habitant la ville de Québec en sont venus à être bilingues anglais-français selon les données du recensement de 2016. Le taux de bilinguisme dans cette ville notoirement fermée sur le monde qu’est Québec a plus que doublé en 50 ans! Les jeunes francophones de Québec sont DEUX fois plus bilingues que les jeunes anglophones d’Ottawa, capitale d’un pays soi-disant bilingue3». Dans ce contexte, on comprend que l’augmentation de l’offre de cours en anglais dans les cégeps répond davantage aux besoins d’étudiants qui désirent faire leurs études collégiales en anglais plutôt qu’à un désir légitime de maîtriser la langue de Shakespeare.

Les étudiants participant à ces programmes bilingues se recrutent parmi les meilleurs. On conçoit aisément pourquoi: le parcours n’est pas de tout repos ; il faut maîtriser deux langues et s’adapter à deux environnements distincts, lorsque le programme s’offre sur deux campus. Mais le jeu en vaut la chandelle selon Carole Lavoie, la directrice du cégep de Sainte-Foy:

Qu’il s’agisse de leurs aspirations ou d’attentes des milieux du travail ou universitaires, la maîtrise de l’anglais constitue un atout additionnel pour faire face aux défis d’aujourd’hui et de demain et les étudiants comme les représentants du marché du travail ou du milieu universitaire s’expriment de manière claire à ce sujet4.

La directrice dit en fait que l’anglais est essentiel pour performer aux études supérieures et sur le marché du travail. Une fois que les étudiants auront entendu le dithyrambe anglophile de la directrice, une fois qu’ils auront constaté toute la publicité que font les cégeps francophones pour vendre leurs programmes bilingues, qui voudra se contenter de vivre tristement à l’ombre du grand soleil de l’anglais ? En anglicisant leur offre de cours, le message que les directions des cégeps francophones envoient présentement est clair: « Un parcours unilingue français au cégep, c’est pour les étudiants ordinaires, voire pour les poches.»

Les directions des cégeps francophones arguent bien entendu que ce sont les étudiants eux-mêmes qui veulent plus d’anglais dans leur formation collégiale: le seul critère guidant leur décision est le désir de l’étudiant. Il ne leur apparaît pas que la langue d’enseignement est un sujet d’ordre national qui dépasse largement les murs de leur seule institution.

En vérité, cette course à l’anglicisation des cégeps francophones n’est pas le fruit d’une réflexion collective éclairée sur l’offre de cours en anglais et le niveau de bilinguisme des jeunes québécois. Le taux de bilinguisme n’a jamais été aussi élevé au Québec et il continue de croître: on ne peut donc pas prétendre sans rire que les étudiants francophones et allophones ne sont pas exposés à l’anglais et qu’ils ne l’apprennent pas! Les directions des cégeps francophones, particulièrement sur l’île de Montréal, sont tout simplement paniquées. Leurs murs sont vides, alors que les murs des cégeps anglophones débordent.

Plutôt que de respecter leur âme francophone, ils se transforment et s’anglicisent pour attirer plus d’étudiants. Bref, ils démissionnent. On n’a entendu aucun cégep francophone militer pour le respect des devis (nombre limite d’étudiants imposés à chaque cégep), que les cégeps anglophones dépassent outrageusement, ou pour l’imposition de la loi 101 au cégep, solution qui apporterait pourtant une solution durable à la baisse d’effectifs à laquelle ils font face. Aucun regroupement de cégeps francophones n’a eu lieu pour juguler la crise. Personne ne s’est levé pour dire: « Nous devons trouver des solutions ensemble et ces solutions doivent être globales et être bénéfiques pour tous les cégeps francophones du réseau.»

Le « réseau» collégial n’a de réseau que le nom. Les cégeps sont plutôt des entités autonomes qu’aucun lien de solidarité ne réunit. Les cégeps francophones, en particulier, se livrent une compétition féroce entre eux et les DEC bilingues sont au cœur de cette compétition: c’est à qui sera le plus bilingue, le plus rapidement. Quant à Hélène David, ministre de l’Éducation supérieure, fidèle aux mantras néo-libéraux du laisser-faire et de l’individualisme qui caractérisent sa formation politique, elle n’impose aucune balise aux DEC bilingues et elle ne fait que répéter que les cégeps ont toute la latitude voulue pour en créer.

Il y a cinquante ans, la création des cégeps a permis à des milliers de francophones d’accéder à l’éducation supérieure: les cégeps ont joué un rôle libérateur à cette époque. En revanche, en anglicisant toujours davantage leur offre de cours au détriment du français et en vendant cette anglicisation comme si elle était la plus belle invention après la roue, les cégeps francophones, loin d’être les vecteurs « d’ouverture et de diversité» qu’ils se targuent d’être, rétrécissent l’horizon des étudiants québécois et participent plutôt au mouvement général de standardisation culturelle par l’anglais auquel le Québec se doit de faire face impérativement.

 


1 Mario Asselin, « Débat intensif sur l’enseignement de l’anglais», Le Journal de Montréal, 3 septembre 2014.

2 José Legault, « Do you speak French ?», Le Journal de Montréal, 18 décembre 2015.

3 Frédéric Lacroix, « Bilinguisation: la brèche collégiale», L’Action nationale, Vol. CVII, no 8, octobre 2017.

4 Émilie Pelletier, « Atteinte à la langue française au cégep de Sainte-Foy ?», Impact Campus, 19 septembre 2017.

 
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Octobre 2018

Éditorial - La nouvelle donne provinciale

Les libéraux sont chassés et durement sanctionnés. C’est une excellente nouvelle. La déloyauté du PLQ a déjà fait trop de dégâts. Il faudra en garder mémoire puisqu’il a incarné tout ce que le Canada autorise que nous soyons. Il n’y aura plus d’autre voie pour ce parti incrusté dans ses enclaves ethniques. Il ne poursuivra qu’en cherchant de nouvelles figures de l’imposture. Il s’en remettra, c’est certain puisqu’il est essentiel au régime qui nous asservit. Pour l’instant, il faut seulement souhaiter lui rendre la tâche la plus difficile possible.

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Collections numériques (1917-2013)

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