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Un cas de psittacisme anglophile

Ce fut un très grand jour au Québec, l’un des plus grands de notre histoire, écrira François-Albert Angers dans les colonnes de L’Action nationale !

Inversement, il en fut tout autrement au Canada anglais. Dans ce pays, qui naquit au XVIIIe siècle de l’idée d’exclure la France des rois du continent nord-américain, puis qui grandit dans celle de tenir le plus loin possible de nos rives la France républicaine, voir apparaître la Ve République, « réveillée après d’immenses épreuves » et déterminée à retrouver son rang parmi les Grands, et surtout entendre son Président, de surcroît « l’une des plus grandes figures du vingtième siècle » (Claude Ryan), manifester sa sollicitude à l’endroit de nos Lapalme, Lesage, Drapeau et autres figures politiques du Québec, suscita d’emblée la plus vive inquiétude parmi les dirigeants d’Ottawa. Au point où cette présence active de la France auprès du Québec devint vite le plus sérieux point de désaccord – « the greatest single source of contention » – entre Ottawa et le Québec, nous révèle le premier ministre Pearson dans ses Mémoires, un élément si nouveau dans le paysage politique nord-américain, qu’il provoqua, selon l’historien James Eayrs et le journaliste Peter Newman, une véritable hystérie francophobe au sein de l’État fédéral. Trudeau ne sera pas en reste sur Pearson. À peine fut-il installé dans son siège de premier ministre qu’il lança une première salve en exigeant le départ immédiat du territoire canadien de Philippe Roussillon, cet « agent secret de la France », qu’il accusa d’être venu ici pour « détruire l’unité du Canada » ; salve qu’il fera suivre l’année suivante, le 19 octobre 1969, dans son tonitruant discours du Queen Elizabeth, d’une menace à peine voilée à la France : « On ne laissera pas diviser ce pays, ni de l’intérieur, ni de l’extérieur, s’écria-t-il après avoir dénoncé « toutes ces guerres de tapis rouge et ces intrigues de consulat ».

C’est à partir de ce Canada anglais là que l’auteur de ce livre, Olivier Courteaux, s’est intéressé à ces quatre journées qui réjouirent le Québec, mais ébranlèrent le Canada. Accueilli dans ses universités, où il enseigna l’histoire, invité à s’exprimer dans ses publications savantes, le temps qu’il y vécut, le bon accueil qu’il reçut dans ce pays, amenèrent Courteaux à se faire une opinion très favorable de ce « Canada fédéral », comme il l’appelle lui-même, du pays, de son histoire politique, de sa constitution, de ses chefs aussi, aussi bien le Mackenzie King du temps de la guerre mondiale que les Pearson et Trudeau du temps de ce que certains ont pu appeler « la guerre civile non déclarée » entre le Québec et le Canada anglais. Inversement, l’opinion qu’il se fit du Québec le fut beaucoup moins : observer le Québec du haut d’un mirador au Collège militaire royal de Kingston peut en effet marquer un esprit. Cette opinion n’épargna évidemment pas le général de Gaulle et son « escapade oratoire montréalaise », comme l’appellera avec mépris notre auteur. Deux articles de lui parurent sur ce sujet, l’un en 2008, « Canada’s Foul-Weather Friend : How the War Disguised de Gaulle’s Designs » (dans The Sixties : Passion, Politics, and Style de Dimitry Anastakis), l’autre en 2011, « De Gaulle and the « Debt of Louis XV » : How Nostalgia Shaped de Gaulle’s North American Foreign Policy in the 1960s » (dans France’s Lost Empires : Fragmentation, Nostalgia, and la Fracture Coloniale de Kate Marsh et Nicola Frith), d’où l’image du général ne sortait pas grandie. Suivra en 2013 un livre consacré aux années 1940-1945, Canada between Vichy and Free France, paru à la University of Toronto Press (et en version française aux PUL en 2015). De ce livre, le Canada français, à son tour, ne sortait pas grandi.

Cette inclination pour le Canada, Courteaux la manifesta d’autant plus impudiquement qu’il développa, au cours des années, le sentiment puis la conviction profonde qu’il avait, dans cette affaire, choisi le camp du plus fort. Il le dira dans son dernier livre. Après s’être posé, quelque part dans sa narration, la question toute rhétorique : « Le mouvement souverainiste a-t-il seulement un avenir ? », il donna en effet sa propre réponse dans les dernières lignes de son livre, laquelle, pour être tournée sous forme de litote, n’en était pas moins claire : « L’opinion indépendantiste ne fait guère recette ces temps-ci » !

***

Au cœur de cette grande affaire entre de Gaulle et le Québec, il y a une réponse à un appel. La réponse, c’est de Gaulle qui la donna. L’appel, le Québec qui le lança. L’appel, la réponse, les deux se tiennent, et l’on ne peut jauger l’une sans faire entendre l’autre. Cet appel du Québec venait de loin : dès 1955 et 1956, on en entendait les premiers accents dans les discours de Lapalme et les éditoriaux de La Réforme, l’organe officiel du parti libéral du Québec. Il venait de haut aussi : ses grands ténors, les Lapalme, les Lesage, les Drapeau et les Johnson, ont tous exercé de hautes fonctions gouvernementales. Élus du peuple, ils parlaient et agissaient au nom de la collectivité. Leur appel était porteur de mots sonores qui avaient tous une grande résonance. Écoutons-en ici quelques-uns : « une certaine idée du Québec », « une politique de grandeur », « maître chez lui » « non au colonialisme culturel américain », « libération », « indépendance », « Québec libre », tous mots que le général connaissait bien pour être ceux de son propre combat, qu’il prononça souvent lui-même et qu’il entendait maintenant de la bouche même de Québécois qu’il connaissait personnellement pour être devenus ses interlocuteurs directs à partir de 1960/1961.

Or Courteaux n’en dit pas un traître mot. L’historien qu’il est, universitaire de surcroît, ne pouvait pas les ignorer. Mais s’il a choisi de les taire, c’est que la stratégie qui était la sienne l’exigeait. En effet, s’il avait rendu compte de cet appel, s’il avait bien lu les textes et remarqué les mots choisis, il nous aurait fait voir que, dans tout ce qu’il a dit au Québec, le général n’a fait, somme toute, que reprendre les mots des Québécois eux-mêmes. En taisant ces mots, il se réservait la possibilité d’en user contre le général. Il devenait facile pour lui de substituer à une aspiration qu’il ne s’est pas donné la peine de raconter une condamnation, qui, elle, fit grand bruit.

Et cette condamnation du général, Courteaux en fera le fil conducteur de son livre. « Un acte d’ingérence flagrant », prononce-t-il d’entrée de jeu, en lever de rideau en quelque sorte dans l’introduction, sentence qu’il répétera à peu près telle quelle en conclusion de son livre : « Pourquoi une telle ingérence dans les affaires intérieures d’un pays étranger ? », non sans l’accompagner, cette fois, d’une deuxième accusation : « De Gaulle s’est rendu coupable d’une offensive tous azimuts contre le Canada fédéral ». Et entre ce début et cette fin, le fil conducteur que l’auteur nous donne à suivre tout au long de sa narration : ici c’est « un premier coup de griffe » donné par le général, là « une nouvelle étape dans la provocation », là encore « des camouflets à répétition », et même – horresco referens – un « appel à la sédition », (l’auteur prophétiserait-t-il les Mesures de guerre d’octobre 1970 ?) tout ça « pour mieux narguer Ottawa ». Au total, « un affront diplomatique », et pour tout dire « l’un des incidents diplomatiques les plus graves du XXe siècle ». « On ne connaît pas de cas d’ingérence aussi flagrante ». Bref, « une bombe atomique », image qu’il répétera à trois reprises dans sa narration.

Mais cette condamnation, où donc l’a-t-il prise ? Pas au Québec en tout cas, ni chez le premier ministre, ni chez le chef de l’opposition, Jean Lesage, lequel finira par remercier solennellement le général devant l’Assemblée législative, « pour tout ce qu’il a fait et pour tout ce qu’il a dit pour les Québécois » (12 août 1967). Ni chez le chef du futur PQ (« Son Vive le Québec libre ? Rappelons-nous notre stupeur accompagnée d’une brusque et ardente chaleur montant du fond du cœur », écrira-t-il dans sa préface au livre de Pierre-Louis Mallen). Ah ! que n’a-t-il pas lu jusqu’au bout Claude Ryan, le futur chef du camp du NON de 1980 (il le cite par ailleurs et, ma foi, assez joliment : voir p. 85 et 86), qui écrivait ceci au lendemain de la mort du général en novembre 1970 : « Son action sera surtout perçue comme un geste de justice à l’endroit d’un peuple que l’histoire avait trop longtemps feint d’ignorer. De Gaulle vint ici, en 1967, exprimer sa foi dans le destin original du peuple québécois et son appui indéfectible au gouvernement québécois dans la poursuite de cette fin. Là se borna, pour l’essentiel, son intervention. » (Le Devoir, 11 novembre 1970). Alors d’où lui viennent-elles ?

On le sait, c’est par le large boulevard du monde anglo-saxon que l’auteur a découvert le Québec. Et c’est à la presse de ces pays qu’il se tourna résolument dès l’introduction de son livre : pas moins de cinq titres du Canada anglais, deux des États-Unis, deux autres de Grande-Bretagne, soit au total neuf titres dans une introduction de cinq pages (et en regard, aucun titre québécois de langue française). Et s’il la cite si généreusement cette presse anglo-mondiale, c’est qu’il lui attribue, dans cette affaire en particulier, une influence qui va bien au-delà de ses frontières, et qui pénétra jusqu’au au sein des milieux dirigeants français eux-mêmes : « L’escapade oratoire montréalaise embarrasse d’autant plus à Paris qu’elle est violemment condamnée par la presse canadienne anglophone et internationale », écrit-il dans son introduction. Ainsi élevée au rang de statue du Commandeur, l’opinion anglo-saxonne lui fournira deux éléments d’explication du geste du général.

Le premier concerne l’homme de Gaulle : n’est-il pas atteint de gâtisme ? (le mot apparaîtra deux fois, p. 6 et p. 85). La presse anglo-saxonne a pris, dans cette affaire, on s’en rappellera, un malin plaisir à mettre en cause l’équilibre mental du général, véritable « bouffon politique », estime le Guardian, qui n’est plus « qu’une caricature de président », selon le Washington Post, un homme qui nous a fait voir « deux vilaines caractéristiques de la vieillesse » (Charles Bohlen, ambassadeur américain à Paris) et fait constater « le long et triste déclin de ses facultés » (Times de Londres). Claironnée de si haut, cette interrogation sera vite reprise en France, par la presse – « Que se passe-t-il sous le képi du général ? » (L’Aurore) – et même par de proches collaborateurs de De Gaulle : « le vieux, il ne tourne pas rond », « il est cinglé », « il a été grisé par la ferveur de la foule », fait-il dire à trois ministres de son gouvernement. Le gâtisme, donc, premier trait du personnage, que l’auteur met en évidence dès les premières lignes de son introduction, sans doute pour s’assurer qu’on le gardera bien présent à l’esprit tout au long de la narration.

C’est cet homme que l’auteur, dans son livre, va promener parmi les foules du Chemin du Roy et devant l’hôtel de ville de Montréal. Or ces foules, cet admirateur du Quai d’Orsay ne les aime visiblement pas. Certes, il a constaté leur « enthousiasme extraordinaire, délirant » (p. 93, p. 112), mais comme sa stratégie lui interdit d’essayer d’en comprendre les raisons profondes, il se bornera à glisser sur la surface des impressions et des apparences. Voyez la description qu’il fait de cette journée du 24 : foules « délirantes », aux « acclamations frénétiques », beuglant ses « hurlements » ; masse « anonyme, bruissante et confuse », « survoltée », « surexcitée », « déchaînée », qui « se bouscule, s’époumone, et se presse pour le toucher ». Et, leur adressant la parole, un de Gaulle dont il précisera qu’il était « grisé », qu’il ne cessait de répéter « la même rengaine sur l’autodétermination » et qu’entre « de grandes envolées qui irritent », il tenait des propos « incendiaires » et lançait des péroraisons « enflammées » dans le but de « soulever une véritable tempête nationaliste », tout en se donnant l’allure « d’un dieu de l’Olympe venu se mêler aux pauvres mortels ». L’auteur voudrait prévenir ses lecteurs qu’un acte de folie est à la veille d’éclater qu’il ne s’y prendrait pas autrement !

Le second élément d’explication concerne la politique internationale du général, plus précisément l’antiaméricanisme, que l’auteur dénonce fortement d’entrée de jeu dès son introduction : « La phobie antiaméricaine a atteint au Québec une sorte de paroxysme qui semble relever d’une sorte de provocation », écrira Le Monde, faisant écho à la fois au New York Times, qui expliqua le « Vive le Québec libre » par « l’obsession croissante de la domination américaine », et à l’ambassadeur Bohlen, qui nous livra sa propre analyse psychologique du général : « La fixation que de Gaulle a toujours faite sur la puissance américaine et la taille des États-Unis s’est transformée en obsession compulsionnelle ». Obsession compulsionnelle, rien de moins !

Ainsi appuyé sur ses sources anglo-saxonnes, l’auteur nous dira que ce n’est pas seulement l’affaire du Québec, mais bien toute la politique extérieure de De Gaulle qui s’explique par « la méfiance, la jalousie et le ressentiment » du général envers les Anglo-Saxons. Cet antiaméricanisme imprègne et inspire tous les domaines de sa politique (Grande-Bretagne, Chine communiste, Mexique, Amérique latine, Vietnam, armement nucléaire, OTAN) : le Québec ne fait donc pas exception. Pour enfoncer ce clou, l’auteur n’hésitera pas à accoler le discours de Montréal à celui de Phnom Penh : « Au Cambodge, de Gaulle dénonce avec une brutalité encore jamais atteinte la toute-puissance des États-Unis. La prudence n’est décidément plus de mise. Au Québec, le général entend bien s’en retourner (sic) piétiner les plates-bandes américaines. Son hostilité marquée à la toute-puissance américaine y agira comme un élixir » (p. 32).

Réduire le Québec à n’être qu’une simple plate-bande américaine : voilà où la fréquentation des grands boulevards anglo-saxons a mené notre auteur !

Olivier Courteaux
1967 Quatre journées qui ébranlèrent le Québec, PUL, 2017, 159 pages

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