Éric Bédard. Survivance

Éric Bédard.
Survivance. Histoire et mémoire du XIXe siècle canadien-français, Boréal, 2017, 238 pages

Huit ans après Les Réformistes, l’historien Éric Bédard nous sert un excellent livre intitulé Survivance, qui en constitue en quelque sorte la suite, sous forme de réflexions sur l’après 1837-1838, l’historiographie concernant cette période en général et certains de ses personnages en particulier. Sur la forme, le tout tient à la fois de l’essai et du recueil de textes. Sur le fond, il renoue avec l’objectif de réhabiliter les réformistes. Et surtout, il met mettre en lumière le récit alternatif de la survivance et critique donc celui du colonisé.

Dans le chapitre I, Bédard revient sur les interprétations des Rébellions de 1837-1838. C’est l’occasion de souligner qu’un certain progressisme libéral a inspiré de différentes manières autant Lord Durham que Donald Creighton ou Fernand Ouellet, et qu’ensuite d’autres, dont Yvan Lamonde et Louis-Georges Harvey, placés sur la défensive face à ce progressisme, ont diminué la portée nationale de ces rébellions. Puis, Bédard évoque l’après 1840 essentiellement pour reprendre, en l’explicitant davantage, son opinion déjà révélée dans Les Réformistes, à savoir que Pierre Bédard, Louis-Hyppolite Lafontaine et les autres réformistes ont fait preuve de prudence et de modération dans les circonstances en tentant de tirer le meilleur des institutions britanniques pour assurer la survie de la nationalité canadienne-française.

Le chapitre II porte sur l’historiographie, François-Xavier Garneau et la génération de 1840. Bédard oppose Serge Gagnon, qui voit dans Garneau le représentant d’une classe bourgeoise alliée du clergé, à Gilles Marcotte, dont l’analyse est beaucoup plus empathique envers notre premier historien national, puisqu’elle insiste sur les conditions matérielles difficiles de la réalisation de son œuvre. Concernant la génération de 1840, il oppose Gérard Bouchard à Fernand Dumont. On le savait, ou on s’en doutait, le premier reproche aux réformistes des années 1840 d’êtres des élites tournées vers le monde ancien et donc l’Europe, alors que le peuple aurait été mieux ancré dans le Nouveau Monde. Tout en associant également ces années au début de « l’hiver de la survivance », le second comprend mieux pourquoi, face à une impasse, cette génération a eu recours au passé.

Le chapitre III est également consacré à l’historiographie relative aux réformistes et donc aux historiens nationalistes canadiens-français (Laurent-Olivier David, Henri-Raymond Casgrain, Lionel Groulx) ou canadiens-anglais (Stephen Leacock, John Boyd) favorables à ces derniers, de même qu’aux historiens plus conservateurs (Thomas Chapais, Alfred Decelles, Jacques Monet) qui y étaient aussi favorables. Plus près de nous, Peter J Smith, Louis-Georges Harvey et Stéphane Kelly auraient utilisé la grille d’analyse de l’humanisme civique, autrement dit du républicanisme, pour poser un regard sur les réformistes ; regard positif dans le cas du premier et négatif dans le cas des deux autres. Enfin, il y avait les historiens marxistes, comme Briand Young et John Little, ou foucaldiens, comme Jean-Marie Fecteau et André Cellard, qui seraient aussi très critiques. Ce panorama amène ensuite Bédard à poser la question « Peut-on échapper à la téléologie moderniste ? », laquelle ne permettrait pas toujours de rendre compte de la contingence dans laquelle se trouvaient les acteurs de l’époque. Pour y arriver, l’auteur propose trois pistes : « 1. découper l’histoire en moments plutôt que faire la genèse d’avènements ; 2. comparer ces moments entre eux afin de faire ressortir des constantes ; 3. renouveler l’histoire du politique ».

Dans le chapitre IV, Bédard avance la thèse que le conservatisme aurait été une voie d’accès à la modernité après 1838. Pour lui :

Ce conservatisme ne fut pas, dans son essence, antimoderne ou réactionnaire, il accepta le cadre qu’imposait la société libérale (gouvernement constitutionnel, économie de marché) sans pour autant souscrire au credo individualiste et amoral du libéralisme. Dans le cas canadien-français, ce conservatisme témoigne d’une primauté du national largement conditionné par une inquiétude de disparaître.

C’est cette thèse qu’il avance également dans les chapitres suivants. Un est dédié à Lafontaine, décrit comme juriste avant d’être politique et épris d’ordre et de progrès avec un petit « p ». Il y est question des réformes qu’il a menées, notamment l’abolition du régime seigneurial et la création d’institutions municipales. Dans ce dernier cas, le développement de Bédard est toutefois un peu court, puisqu’il ne permet pas de faire ressortir comment Lafontaine a influencé la loi de 1855, dont les principes sont à la base de notre système municipal encore aujourd’hui. Sans doute aurait-il dû puiser davantage dans des textes en histoire du droit municipal.

Plus original, le chapitre suivant porte sur Joseph-Édouard Cauchon, un auteur et homme politique important, qui favorisera une fédération centralisée afin d’échapper à l’américanisation qui menaçait la nationalité canadienne-française.

Le chapitre VII concerne un autre patriotisme, libéral celui-là, celui des milieux d’affaires montréalais de la fin du XIXe siècle brillamment décrit pas Fernande Roy. Bédard vient toutefois nuancer la thèse de cette dernière en rappelant que des Damase Parizeau et des Errol Bouchette pouvaient avoir des visées plus nationales que libérales. Puis, à l’aide d’archives du « journal pratique » le Moniteur du commerce, Bédard confirme en partie la thèse de Roy, au sujet de l’existence d’un patriotisme à la fois libéral et économique, avant de la nuancer à nouveau en associant ce patriotisme aux « vraies affaires » et donc, ajouterais-je, au couillardisme qui est tout sauf un patriotisme québécois.

Après cette incursion dans le monde des idées libérales, Bédard retourne dans celui du conservatisme en s’attardant à Philippe Aubert de Gaspé. Sans surprise, il pose sur ce nostalgique de l’Ancien Régime et de la noblesse un regard attendrissant, voire complaisant. Cette complaisance contraste avec la dureté du regard que jette Bédard sur Octave Crémazie. Après avoir rappelé des éléments de l’œuvre et du parcours du poète, et l’appréciation positive qu’a faite de son style détaché un Michel Dansonville, Bédard le fait mal paraître par le biais d’une comparaison avec Chateaubriand. Suite à une évocation de la littérature du moi actuellement en vogue, l’historien écrit :

[…] entre la rigidité un peu inhumaine de Crémazie et ce déferlement d’aveux intimes, se pourrait-il qu’il existe un juste milieu ? Le génie d’un Chateaubriand, du moins celui des Mémoires d’outre-tombe, n’est-ce pas justement d’avoir écrit une œuvre qui raconte l’odyssée d’un homme public engagé dans l’histoire en même temps que les tourments d’un homme privé confronté aux expériences humaines les plus essentielles ?

Bédard n’a pas complètement tort, mais le procédé est un peu dur pour Crémazie.

Bédard est encore plus pertinent dans son dernier chapitre où il parle du retour de l’histoire politique chez les dix-neuviémistes québécois, comme Jean-Marie Fecteau, Marcel Bellavance et Louis-Georges Harvey. On regrette toutefois que l’historien s’attarde exclusivement à des ouvrages datant de plusieurs années. Cela est vrai pour ce chapitre comme pour l’ensemble du livre, qui date pourtant du troisième trimestre de 2017. Certes, il est tiré de textes déjà parus, mais cela n’empêchait pas son auteur d’y ajouter du contenu récent, par exemple au sujet de dix-neuviémistes québécois de la génération montante, comme Charles-Philippe Courtois et Thierry Nootens.

Cela dit, l’épilogue du livre, qui semble plus récent, est pertinent et réussi, même s’il y manque une critique des excès de la survivance, notamment en ce qu’elle avait de dépolitisant. Bédard puise dans des chapitres précédents pour définir le concept de survivance en quatre points : un récit sur soi, une préoccupation pour l’économie, une éclipse de la question du régime et un messianisme compensatoire (ce dernier élément étant toutefois moins liée aux chapitres du livre). Sans surprise, il ajoute que l’après 1995 ressemble à l’après 1840, que nous vivons donc peut-être un retour à la survivance et que dans ce contexte « les expériences vécues par nos devanciers peuvent nourrir nos réflexions sur le présent et nous rendre parfois plus lucides lorsqu’on cherche à entrevoir l’avenir ». Cette explicitation est intéressante, mais le serait encore plus s’il poussait la réflexion et la transparence encore plus loin, en nous disant quelles leçons exactement il pense que nous devrions retenir de la survivance du XIXe siècle… à l’heure de la survivance 2.0.

Guillaume Rousseau
Professeur de droit, Université de Sherbrooke

 

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